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Les Déceptions de M. de Bismarck dans sa politique intérieure

Les Déceptions de M. de Bismarck dans sa politique intérieure
Revue des Deux Mondes3e période, tome 52 (p. 672-683).

Il y a dans la destinée du chancelier de l’empire germanique des contrastes étranges, qui seront pour la postérité un sujet d’étonnement. Elle mettra sûrement en balance les prodigieux succès qu’il a obtenus dans toutes ses entreprises au dehors et les graves échecs qu’il s’est attirés par sa façon d’administrer les affaires de son pays. Peut-être en conclura-t-elle que ce grand maître en diplomatie aurait dû s’en tenir à ce qu’il fait si bien, au métier pour lequel il était né, qu’il a eu le tort de se croire universel, de s’imaginer qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand administrateur, d’un grand financier, d’un ministre de commerce, de se flatter qu’il pouvait réunir dans ses mains quatre ou cinq portefeuilles sans en sentir le poids.

On a beau dire que celui qui peut le plus peut le moins, M. de Bismarck a prouvé qu’il lui était plus facile de faire des choses extraordinaires que de se tirer à son avantage des embarras de la vie courante, de gouverner l’Europe que d’organiser l’Allemagne à sa guise, de gagner à ses desseins des empereurs et des rois que de faire entendre raison à son parlement. S’agit-il de débrouiller ou d’embrouiller quelque grosse question de politique générale, tout lui réussit ; il a le coup d’œil, il a la main, la sûreté du conseil, la fertilité des ressources, une abondance d’inventions heureuses, et la fortune le gâte. Mais s’occupe-t-il des affaires d’Allemagne, qui sont ses affaires domestiques, son bonheur accoutumé l’abandonne, il ne parvient pas à désarmer les oppositions, les difficultés succèdent aux difficultés, rien ne tourne au gré de ses souhaits. Il disait un jour : « On prétend que j’aime la politique comme une maîtresse ; elle me cause assez d’ennuis pour que j’aie le droit de la considérer comme une femme légitime. » Il parlait de la politique intérieure, car la politique étrangère n’a jamais eu pour lui que des douceurs et d’amoureuses complaisances. Mais il est certain que son parlement résiste à ses fantaisies avec toute l’âpreté et l’aigreur d’une femme très légitime, qui, toujours à cheval sur son droit, aime mieux plaider que de s’accommoder.

Ainsi va le monde. Tel habile homme, tel courtier honnête ou malhonnête, qui a la passion et le génie des arbitrages, trouve son profit à s’entremettre dans les différends des autres. Plein d’astuces et d’expédiens, il fait la loi dans leur ménage et ne réussit pas à avoir la paix dans le sien ; sa femme le boude ou le méprise, ses enfans se moquent de lui. M. de Bismarck a toujours trouve son compte à se mêler des affaires des autres ; mais de plus en plus l’Allemagne regimbe contre ses impérieux caprices. Elle ne se met pas en peine de lui être agréable, elle décrie ses projets, elle suspecte ses intentions, et il découvre avec chagrin qu’il lui est plus facile de conduire à leur perte de vastes empires que de faire le bonheur d’un seul Allemand. L’histoire constatera qu’en l’an de grâce 1882, la prépotence de M. de Bismarck était reconnue de toute l’Europe, que la conférence réunie à Constantinople pour régler la question d’Egypte interrogeait ses désirs, cherchait à lire sa pensée dans ses yeux, sentait peser sur elle son inquiétante volonté comme la colombe sent à travers l’espace le poids des ailes étendues de l’épervier. L’histoire constatera aussi que cette même année, après tant d’autres rebellions de son parlement, il a eu le cruel déplaisir de voir rejeter par une écrasante majorité ce monopole du tabac dont il avait déclaré que dépendaient son bonheur, sa sûreté et son avenir.

Un précieux avantage que possède M. de Bismarck et auquel il doit la meilleure partie de ses succès diplomatiques est l’incomparable connaissance qu’il a de l’Europe. Il a déclaré lui-même que la diplomatie était fondée non-seulement sur la science des intérêts, mais sur celle des caractères. Un Américain de grand mérite, M. Bancroft, qui fut longtemps ministre des États-Unis à Berlin, nous disait jadis : « Ce que j’admire surtout dans M. de Bismarck, c’est que, présentez-lui un cheval ou un ambassadeur étranger, il vous dira sans hésiter, après un très court examen, si le cheval a un vice secret et par laquelle de ses faiblesses on peut tenir l’ambassadeur. » Il connaît son Europe comme un propriétaire connaît ses fermes et ses bois. Il sait comment sont faits le Russe, l’Anglais, le Turc, L’italien, le Français, quels sont leurs penchans, leurs visées, leurs désirs cachés, leur façon de voir les choses et de raisonner, les passions qui faussent leur jugement, les espérances qui les tentent, les difficultés qu’ils redoutent, comment il faut s’y prendre pour les attirer ou les effaroucher, ce qu’il faut leur offrir pour les séduire, de quoi il faut les menacer pour les obliger à se tenir tranquilles. Les bons pêcheurs à la ligne n’ignorent pas que le secret d’une bonne pêche est dans l’amorce, mais le choix de l’amorce suppose une connaissance approfondie du caractère du poisson. Brochets, carpes ou goujons, M. de Bismarck sait ce qui convient à chacun. Personne ne l’égale dans l’art de parler à tous les peuples la langue qu’ils comprennent et qu’ils aiment. Il parle russe à l’ambition moscovite, anglais à l’orgueil britannique, le plus pur italien à la souplesse florentine et aux appétits romains. Hélas ! il a su, dans le temps, parler français à notre donquichottisme, auquel se mêlait une dangereuse vanité. « Crois-tu, disait Hamlet, pouvoir jouer de moi comme d’une flûte ? » Il n’est pas en Europe un seul peuple dont M. de Bismarck, un jour ou l’autre, n’ait joué comme d’une petite flûte.

Il arrive quelquefois qu’à force d’étudier les langues étrangères, on finit par oublier la sienne, et il semble qu’aujourd’hui M. de Bismarck ait beaucoup de peine à parler allemand aux Allemands. Sans contredit, les derniers discours qu’il a prononcés pour défendre ses projets de réforme financière et le monopole du tabac compteront parmi ses chefs-d’œuvre oratoires. Jamais il n’eut plus d’esprit, jamais il ne mêla avec plus de bonheur les sarcasmes, les allusions piquantes, aux raisonnemens subtils et captieux, jamais il ne donna un, plus libre cours à cette impétuosité, à cette insolence de génie qui lui est propre. Mais il a dépensé en pure perte : sa verve endiablée ; il n’a point convaincu ses auditeurs. Le langage qu’il leur tenait n’est pas celui qui les persuade. L’Allemand est de tous les peuples le moins disposé à prendre une épigramme pour un argument, une métaphore heureuse pour une solution. Une éloquence plus terne, mais plus solide ferait mieux son affaire, lui inspirerait plus de confiance. Jadis, l’étudiant qui vint consulter Méphistophélès sur le choix d’un état le crut facilement sur parole et se laissa mystifier par lui ; il était à l’âge des illusions et de la candeur. Depuis, lors, il a grandi, il a mûri, il a fait son tour du monde, il s’est frotté aux hommes et- à la vie, et il répond au grand tentateur : « Je sais qui tu es, tu as trop d’esprit pour n’être pas le diable. »

Si l’éloquence hautaine et cavalière de M. de Bismarck n’est pas propre à rassurer et à convaincre les, Allemands, le socialisme d’état, le césarisme autoritaire dont il leur vante les bienfaits ne sont pas de nature à leur agréer. Ce sont des produits exotiques qu’ils ne se soucient pas d’acclimater chez eux. Ils ont peu de goût pour un pouvoir immense et tutélaire, se piquant de pourvoir à leurs besoins, d’être le seul agent de leur bonheur et le seul arbitre de leurs destinées, s’occupant d’assurer les ouvriers contre les accidens, de protéger « le pauvre homme » contre ses passions et contre ses créanciers, ayant l’œil et la main partout, multipliant d’année en année ses fonctionnaires, dirigeant les industries, contrôlant les actions, déchargeant la nation moyennant finance du trouble de penser et de la peine de vivre. Les Allemands abandonnent volontiers à leur souverain le soin de choisir ses ministres comme il l’entend ; mais ils désirent qu’en retour leur souverain se mêle aussi peu qu’il est possible de tout ce qui concerne leur métier, leur maison et leur commune. César tient déjà trop de place en Allemagne, et c’est pourquoi beaucoup d’Allemands se sauvent en Amérique.

Le socialisme d’état a un autre défaut auquel ils sont fort sensibles, celui de coûter très cher ; le bonheur à bon marché est le seul qui les attire. On leur parle sans cesse de faire grand, on leur reproche la mesquinerie de leurs pensées et de leurs ambitions. Sans doute, ils sont enchantés d’être devenus un grand peuple mais ils estiment que la gloire qui leur est échue par la grâce du ciel et du prince de Bismarck n’a pas été un don gratuit, ils aspirent à rentrer dans leurs frais. Ils ne croient pas beaucoup à cette pluie d’or que le césarisme fera tomber sur eux. ; ils craignent qu’elle ne tombe que sur certains gros personnages de leur connaissance, que les petits ne passent entre les gouttes. L’économiste Bastiat disait que l’état tel que l’entendent les habiles politiques est une grande fiction en vertu de laquelle tout le monde doit vivre aux dépens de tout le monde. L’Allemand préfère s’en tenir à ce qu’il a, garder son argent en poche, et il se défie de toutes les belles inventions qui font renchérir le pain, la viande et la bière.

Au mois de Juin dernier, dans la discussion sur le monopole du tabac, M. de Bismarck s’est plaint qu’il était bien difficile de gouverner avec un parlement. Il entendait par là qu’il est bien difficile d’en tirer tout l’argent qu’on désire. Il est certain que les parlemens sont quelquefois fort gênans et que M. de Bismarck doit regretter le temps où les rois de Prusse qui aimaient à thésauriser n’avaient pas à compter avec les obliques manœuvres de M. Windthorst, avec les refus brutaux de MM. Richter et Lasker. Nous lisons dans un livre très intéressant et très curieux de M. Braun-Wiesbaden [1] qu’un certain Eckard, natif de Bernburg, qui avait été le pitre d’un marchand d’orviétan, s’en vint trouver le roi Frédéric-Guillaume Ier et lui proposa un moyen de son invention pour accroître le revenu des brasseries royales. Il ne s’agissait que de fabriquer dans l’intérêt de la santé publique une bière sensiblement plus faible, de la vendre dans l’intérêt du fisc sensiblement plus cher et de contraindre les habitans de chaque village à en acheter chaque année une certaine quantité, sans les obliger toutefois à la boire, car il faut respecter la liberté de son prochain. Cela s’appela la conscription de la bière. A défaut d’un parlement qui n’existait pas, la chambre du domaine se permit à ce sujet de respectueuses représentations. Le roi lui adressa au mois de mars 1739 une ordonnance ainsi conçue : « La très louable chambre est priée de ne plus raisonner et de laisser tranquille l’honnête Eckard, ou nous nous chargerons de faire rentrer le président de la chambre dans son devoir en lui administrant nous-même un bon coup de bâton. » En vérité, MM. Lasker et Richter doivent se féliciter tous les jours de n’avoir pas vécu sous le règne de Frédéric-Guillaume Ier et de sa grosse canne de sergent. Quant à l’honnête Eckard, il fut nommé conseiller de la guerre et des domaines et décoré de divers ordres. Le roi lui alloua pour logement un palais, sur la façade duquel il voulait faire graver une inscription signifiant à peu près : « Voilà le salaire qu’obtiennent les loyaux services. » Mais il entendait que cela fût mis en beau langage, selon toutes les règles de l’art, et se défiant de lui-même, il confia cette tâche à l’Académie des sciences, qui ne réussit pas à le satisfaire.

Après la guerre de Sept ans, Frédéric le Grand consacra tous ses efforts à réparer le désordre et l’épuisement de ses finances. — Ce qu’il me faut, disait-il, c’est de l’argent, beaucoup d’argent. Tout ce qui amène chez moi de l’argent est bon ; tout ce qui le fait sortir de chez moi est mauvais. — C’est ainsi qu’il comprenait l’économie politique. Il ne savait pas que, comme l’a dit Mirabeau, un écu ne sort le plus souvent d’un pays que pour en aller chercher d’autres au dehors, qu’il ramène avec lui. Uniquement occupé de remplir ses caisses. Frédéric recourut à toutes sortes de moyens fiscaux que M. Braun énumère, à la loterie, aux monopoles du sel et du tabac, au monopole de la navigation sur l’Elbe, au monopole de la pêche au hareng. Il se fit marchand de blé. Il institua une société privilégiée, chargée d’approvisionner Berlin et Potsdam de bois de chauffage, et il fit main basse sur tous les chantiers particuliers. Il en résulta que le prix du bois de chêne monta de 8 thalers à 20, que le bois de sapin, qui coûtait auparavant 3 écus. en coûta 18, et l’histoire ne dit pas qu’il fût meilleur ; aussi les bourgeois de Berlin s’empressèrent-ils de le remplacer par la tourbe.

Les inventions fiscales du vainqueur de Rosbach lui rapportèrent beaucoup moins de profit qu’il n’avait espéré, appauvrirent et molestèrent ses peuples, firent recevoir la nouvelle de sa mort avec une indifférence à laquelle se mêlaient des soupirs de soulagement. Ses successeurs, éclairés par son exemple, s’y prirent tout autrement que lui. Au lendemain des effroyables désastres où s’était engloutie la grandeur naissante de la Prusse, Frédéric-Guillaume III et ses sages conseillers surent remédier à une situation qui semblait désespérée en encourageant la liberté de l’industrie et du commerce, en réveillant la vie publique, en faisant de la Prusse une nation instruite et agissante, capable de faire elle-même ses affaires. Il y a seize ans, quand fut fondée la Confédération du Nord, trois monopoles subsistaient encore, celui du sel, des cartes à jouer et des maisons de jeu ; ils ont été tous trois abolis.

Aujourd’hui M. de Bismarck s’efforce sans succès de remonter ce courant. Le seul gouvernement qui lui agrée est celui qui dépense beaucoup pour accomplir de grandes choses et pour faire par-dessus le marché le bonheur « du pauvre homme. » Mais les Allemands croient à tort ou à raison que les monopoles font hausser le prix de toutes les denrées, que les marchandises d’état sont chères et mauvaises, schlecht und theuer, que la dépense seule est évidente, que le profit est beaucoup moins certain. Ils s’obstinent à douter qu’un immense train de maison soit nécessaire à la prospérité d’un peuple, que s’ils se prêtaient aux désirs de leur chancelier, il y eût dans toute l’Allemagne un heureux de plus. Pendant longtemps encore, ils porteront dans la vie publique l’esprit domestique et bourgeois. Il leur paraît que, dans un état bien organisé comme dans un bon ménage, on ne règle pas son gain sur ses appétits, mais ses dépenses sur son revenu. Ils ont supporté autrefois sans trop murmurer beaucoup d’oppressions de leurs gouvernemens, parce que cette tyrannie avait quelque chose de patriarcal. Mais rien n’est moins patriarcal que M. de Bismarck et son césarisme, et ils se prennent à trouver quelquefois que ce grand homme est un étranger qui leur parle napoléonien.

Chaque métier a ses lois, ses pratiques, ses vertus. Les qualités d’esprit et de caractère qui font le grand diplomate ne sont pas celles qui servent à bien gouverner un pays. Rien n’est plus utile à un ministre des affaires étrangères que cette parfaite liberté du jugement qui lui permet de ne chercher que son intérêt, sans écouter ses sympathies ou ses aversions naturelles, et de s’accommoder aux circonstances sans autre souci que d’y trouver quelque chose à gagner. Dans toutes les négociations qu’il a si heureusement conduites, M. de Bismarck n’a jamais été gêné par ses doctrines ou ses principes, ni même par ces vues générales ou généreuses qui s’imposent quelquefois aux grands hommes, car il se soucie moins d’être un grand homme qu’un grand Prussien. C’est à l’Europe de se tirer d’affaire comme elle pourra. On ne l’a que trop vu dans ces derniers temps. Nous n’aurions garde de lui imputer Alexandrie en cendres, la colonie européenne en fuite, le sang qui a coulé, les brigandages et les hauts faits d’Arabi-Pacha. Mais il est à présumer que, si le sultan Abdal-Hamid n’avait pas obtenu de la chancellerie de Berlin des encouragemens secrets ou du moins l’assurance qu’on respectait trop sa souveraineté pour ne pas le laisser faire, l’Egypte ne serait point aujourd’hui dans l’anarchie, l’œuvre de trente années n’eût point été détruite en quelques jours. M. de Bismarck est un civilisé et même un bon chrétien ; mais que lui importent Mahomet ou le Christ, la barbarie ou la civilisation, pourvu qu’il trouve à qui parler ? Tout instrument lui est bon, aucun homme d’état n’a poussé plus loin l’absolu dégagement de l’esprit et l’insouciante férocité du calcul. Dans une heure d’épanchement, il disait à M. Moritz Busch : « Ma glorieuse carrière politique ne m’a valu l’affection de personne et n’a fait la joie de personne, elle a même fait le malheur de beaucoup de gens. Sans moi, trois grandes guerres n’auraient pas eu lieu ; 80,000 hommes n’auraient pas péri sur les champs de bataille, et leurs familles ne seraient pas en deuil. J’ai accompli mon œuvre avec Dieu. » Avec lequel ? Avec le dieu des grands joueurs d’échecs, qui l’invoquent soir et matin, en lui disant : « Enseigne-moi, je t’en conjure, le moyen de faire mat mon adversaire en trois coups et je te tiens quitte du reste. »

Si, en matière de diplomatie, les doctrines sont plus nuisibles qu’utiles, il convient d’en avoir pour administrer un grand empire, et le scepticisme absolu de M. de Bismarck l’a souvent desservi dans ses négociations avec son parlement. Le chef d’un gouvernement est appelé à représenter quelque chose, à faire sou choix entre les idées et les systèmes qui se disputent l’opinion publique. On peut improviser du jour au lendemain des combinaisons d’alliances et y renoncer quand le but est atteint sans que personne ait le droit de vous reprocher vos contradictions ; mais il n’est pas permis d’improviser des lois dans une vue fiscale, au risque de compromettre l’avenir d’un pays. M. de Bismarck a pratiqué à l’intérieur une politique de volte-face et d’à-coups, et ses brusques variations ont fini par nuire à son autorité. Il a commencé par être un libre-échangiste résolu. Au mois d’octobre 1849, il blâmait M. Von der Heydt « de vouloir contraindre l’Allemagne à payer plus cher les fers anglais pour se rendre agréable au mineur silésien, de faire renchérir le vin de Bordeaux, cette boisson naturelle de l’Allemand du Nord, à la seule fin de venir en aide aux aigres raisins de l’Ahr et de la Nahe. » Il déclarait que les droits protecteurs ne servent qu’à protéger le fabricant contre le consommateur, il se plaignait que le use prit de l’argent aux contribuables pour le mettre dans la poche de quelques chefs, d’industries privilégiées. Pendant bien des années, le très prudent et très respectable docteur Delbrück fut son conseiller de prédilection, son homme de confiance, le plus précieux de ses outils. L’Allemagne fut bien étonnée quand elle apprit, au mois de mai 1876, que cet homme considérable, plein de savoir et d’autorité, doué de cette exactitude d’esprit à laquelle l’instinct et la fantaisie ne suppléent pas, venait de donner sa démission, qui avait été acceptée le même jour. M. de Bismarck, interpellé à ce sujet dans la chambre des députés de Prusse, affirma qu’il n’y avait pas eu entre son conseiller et lui le moindre conflit, qu’ils n’avaient jamais eu maille à partir ensemble. Cela était vrai ; on ne peut pas se disputer quand on ne se voit pas, et depuis quelque temps M. de Bismarck affectait de ne plus voir M. Delbrück, de ne plus lui parler. Il l’évitait avec soin, il ne le consultait sur rien ; il s’était choisi d’autres hommes de confiance, M. Maybach pour tout ce qui concernait les chemins de fer, M. Dechend touchant les affaires de banque et de monnaie, M. de Varnbûler dans les questions de douanes. Économiste convaincu, M. Delbrück n’avait jamais pu se persuader que tous les moyens sont bons pour subvenir aux besoins du trésor ; il détestait les expédiens financiers qui sont de nature à compromettre la prospérité d’un pays, à tarir les sources de sa richesse. Après avoir été un homme fort mile, il était devenu un homme fort incommode ; M. de Bismarck le lui fît bien voir.

Touché de la grâce, le chancelier de l’empire germanique, qui a eu son chemin de Damas, fait aujourd’hui profession de croire que le système protecteur est le salut des états, et il traite les libres-échangistes d’incorrigibles doctrinaires, d’ennemis de leur pays et de leur empereur. Les Allemands savent très bien que sir Robert Peel a changé, lui aussi, mais en sens contraire, qu’il n’a pas craint de se démentir, qu’après avoir professé toutes les théories des tories, il a aboli les droits sur les céréales. Mais ils savent que ce changement fut le résultat d’une conviction raisonnée et d’un sincère amour du bien public. Ils doutent beaucoup qu’il en soit de même pour M. de Bismarck. Leur est-il possible d’ignorer que cet homme admirable et inquiétant n’a jamais fait au dedans comme au-dehors que de la politique réaliste, et qu’il ne se soucie que d’une chose ? Il désire que l’empire allemand devienne très riche, énormément riche, qu’il le soit assez, non-seulement pour ne plus demander de subsides aux gouvernement confédérés, mais pour se mettre en état de leur distribuer des excédens et des aumônes, de leur fournir des secours, de les tenir ainsi dans une étroite sujétion. Il entend aussi que les ressources dont l’empire pourra disposer ne soient pas des ressources temporaires, qu’elles lui soient allouées une fois pour toutes, de sorte qu’il n’ait pas à compter avec les inconstances, avec les repentirs du Reichstag. Grâce à sa richesse, le chancelier tiendrait à la fois sous sa coupe les royaumes, les principautés et les parlemens. C’est une si douce chose que la fortune !

 : Elle a cela de beau qu’elle est la liberté,
 : Et que seule elle met à l’air la volonté.

Pour arriver à ses fins, M. de Bismarck est prêt à conclure tous les marchés. Les partisans du libre-échange n’avaient rien à lui proposer, il a lié partie avec les protectionnistes. Mais le bénéfice des droits protecteurs ne lui suffit pas, il voudrait rétablir à son profit plus d’un monopole supprimé et peut-être en ajouter d’autres de sa façon. Il aime aujourd’hui tout ce qui déplaît à M. Delbrück, son ancien conseiller, tout ce qui plaît à M. de Varnbüler, son aigre ennemi d’autrefois.

M. de Bismarck a toujours rêvé d’avoir à ses ordres une majorité compacte, docile, bien disciplinée, se laissant mener à la baguette, prête à le suivre dans toutes ses évolutions. S’il a souvent répété qu’il avait peu de goût pour les gouvernemens de partis, il en a beaucoup pour les partis de gouvernement, qui obéissent à leur consigne sans demander d’explications. Mais pour maîtriser une chambre, pour pouvoir compter sur sa fidélité, il faut avoir un programme bien défini et de la suite dans les idées. M. de Bismarck a eu tous les programmes et toutes les idées. A la constance, à la netteté dans les desseins, il faut joindre aussi l’esprit de conciliation qui est propre à grouper les intérêts. M. de Bismarck n’a jamais été qu’un homme de combat, dominé par son humeur, s’attaquant tour à tour à tout le monde, prodiguant les avanies à ses amis de la veille. Lorsqu’il daigne raisonner avec eux, il les écrase de sa superbe ou leur parle de ses nerfs qui le tourmentent, et il leur donne à comprendre qu’il leur fait une grâce en essayant de les convaincre quand il ne tiendrait qu’à lui de les étrangler.

Il se vantait dans son dernier discours que, depuis 1871, il s’était appliqué sans relâche à déjouer tous les projets de coalition contre l’Allemagne. Qui pourrait lui en vouloir de veiller à la sûreté de son pays, ou plutôt de travailler à consolider sa grandeur ? Divide ut imperes. Tous les politiques réalistes qu’on voit dans l’histoire ont pratiqué cette maxime. Quand on recourait à leurs bons offices d’arbitres ou de juges de paix, ils savaient, tout en sauvant les apparences, aigrir la querelle qu’ils se chargeaient de concilier. Ces industrieux horticulteurs, qui ne sont pas des rosiéristes, s’adonnent tout particulièrement à la culture des plantes et des questions vénéneuses ; ils ne leur marchandent ni les soins ni l’engrais. Quoique M. de Bismarck se soucie fort peu de Mahomet, quoiqu’il juge que les affaires d’Orient touchent médiocrement l’Allemagne et ne valent pas le sacrifice des os d’un fusilier poméranien, il est tout naturel qu’il s’en occupe avec amour parce qu’elles mettent en jeu toutes les ambitions, toutes les jalousies et qu’au besoin elles peuvent servir à brouiller la Russie avec l’Autriche, ou l’Italie avec la France, ou la France avec l’Angleterre ou l’Angleterre avec tout le monde. Aussi porte-t-il un vif intérêt à Abdul-Hamid, comme à un malade qui peut communiquer son mal à toute l’Europe, et il a décidé depuis longtemps que, si le kalifat n’existait pas, il faudrait l’inventer.

L’art de brouiller les cartes et les hommes, qui rend de si grands services dans la politique étrangère, n’a pas toujours d’aussi heureux effets dans la politique intérieure. A force de brouiller, on produit quelquefois le gâchis. M. de Bismarck a successivement amusé tous les partis par des espérances de portefeuilles qu’il était bien déridé à ne pas leur donner. Il disait l’autre jour aux libéraux : « Si, pour mon malheur, je me trouvais revêtu de la suprême autorité, il y a trois ans déjà que je vous aurais appelés dans mes conseils pour avoir le plaisir de vous voir opérer. » Il ne parlait pas sérieusement, il entend avoir le plaisir d’opérer lui-même : mais à défaut de portefeuilles, il donnait quelque pâture aux passions de ses amis d’un jour. Les libéraux ont voté avec joie les lois peu libérales qu’il leur proposait pour tracasser et humilier les catholiques. Il a entrepris aujourd’hui de se raccommoder avec les catholiques pour avoir raison des libres- échangées. A force de traiter les partis comme de simples instrumens de ses combinaisons ou de ses fantaisies, il leur a appris à se défier de ses promesses ; les plus crédules se réservent désormais le bénéfice d’inventaire et le parti des « bismarckiens sans phrase » est encore à naître. Quoi qu’il en dise, l’Allemagne n’est point en danger d’être partagée comme la Pologne et il s’écoulera de longues années avant qu’il se forme contre elle une coalition de puissances. Mais, au mois de juin, il a eu le chagrin de voir les catholiques se coaliser avec les libéraux pour lui infliger un mémorable échec en rejetant le monopole du tabac.

L’auteur de l’ouvrage que nous citions plus haut affirme qu’une fois au moins M. de Bismarck fui sincère dans son désir d’offrir sa démission à son souverain. Si nous en croyons M. Braun, il songeait sérieusement en 1874 à se décharger de son pesant fardeau. Il se disait qu’après les grandes choses qu’il avait accomplies et qui devaient faire vivre son nom à jamais, il ne pouvait que décroître dans l’opinion, qu’il convenait à sa gloire de laisser les affaires de l’empire qu’il avait fondé aux mains d’hommes spéciaux qui s’en tireraient peut-être mieux que lui. Il se ravisa bientôt. Ces fortes imaginations sont incapable de repos ; le moulin ne chôme jamais, la roue tourne toujours, et quand le grain manque à la meule, on lui donne du sable à broyer. L’ambition vint à ce conquérant d’égaler dans les finances et à l’intérieur les grandes actions par lesquelles s’était signalée sa diplomatie, d’inventer un nouveau système qu’il marquerait de sa griffe, de la griffe du lion, et de laisser loin derrière lui tous les hommes d’état de son siècle.

Il tenait alors à quelques députés avec qui il aimait à s’épancher, quelles que fussent leurs opinions politiques, des discours que M. Braun paraît avoir entendus et qu’il nous rapporte sans se croire coupable d’indiscrétion : — « Je m’ennuie, disait-il. Les grandes choses sont faites, L’empire allemand est organisé, il est reconnu et respecté de toutes les nations. D’habitude il se forme des coalitions contre un état qui a obtenu de grands succès ; elles seront faciles à prévenir. Si la France nourrissait des pensées de revanche, elle ne trouverait pas d’alliés, et sans alliés, elle n’osera rien. En de telles circonstances, que me reste-t-il à faire ? Je ne suis pas toujours fort édifié moi-même de la façon dont on nous administre, et je me sens des velléités de déposer ma charge pour solliciter un mandat de député, qui ne saurait m’échapper, et pour rendre ensuite par mon opposition la vie aussi désagréable qu’il me sera possible aux ministres qui me succéderont. Mais que je sois à la tête du gouvernement ou de l’opposition, ce que je puis faire est fort peu de chose au prix de ce que j’ai fait jusqu’à présent. Je n’ai aucune envie de me mettre à chasser quelque méchant lièvre ; je suis trop las pour cela. Ah ! s’il s’agissait de tuer quelque gros et puissant sanglier, un vrai sanglier d’Érymanthe, cela serait mon affaire et je m’en chargerais volontiers. Donner à l’empire allemand une forte et solide assiette financière, lui assurer ainsi une situation dominante en le mêlant à tous les intérêts publics dans l’état, dans la province, dans le cercle, dans la commune, une telle tâche serait digne de moi et je lui consacrerais de grand cœur le reste de mes forces qui s’en vont. Mais cette tâche est malaisée. Je ne suis pus homme de métier dans ce genre de travail, et mes conseillers actuels, si bons qu’ils soient pour les affaires courantes, manquent absolument d’invention. lis ne connaissent que la routine, ils se traînent dans les vieilles ornières. Me voilà obligé d’imaginer moi-même cette grande réforme et de prendre pour l’exécuter mes instrumens où je les trouverai. »

Peu après cet entretien, des journaux officieux annonçaient que les jours du ministère Camphausen étaient comptés, que M. Delbrück lui-même n’en avait plus pour longtemps. Qu’est-il advenu cependant de cette grande réforme imaginée par M. de Bismarck ? Savoir selon les cas entreprendre ou s’abstenir, toute la sagesse est là. Mais allez prêcher l’abstinence à un victorieux que la fortune a comblé de ses faveurs ! Essayez de lui persuader que ce ne sont pas seulement les corbeaux qui ne réussissent pas à enlever les moutons, mais qu’il peut arriver à un aigle lui-même de rester pris dans leur laine, sans savoir comment s’en démêler !

En vieillissant, le génie devient ou très modeste ou très méprisant. Dans un des voyages qu’il fit à Breslau, le grand Frédéric disait au philosophe Garve : « Croyez-moi, l’espèce humaine ne se compose que de canailles : Glaub’ Er mir, es ist ailes Canaille. » Il se plaignait aussi que tous ses conseillers étaient des idiots, tous ses fonctionnaires des imbéciles. A mesure qu’il avance dans la vie, M. de Bismarck tient en moindre estime l’espèce humaine ; mais le mépris a ses illusions comme le respect a ses candeurs, et le dédain qu’il a pour les hommes lui a procuré quelques déconvenues. Il a ressenti une pénible surprise en 1875 quand, persuadé qu’il n’y avait plus d’Europe, il a vu le prince Gortchakof et lord Beaconsfield s’entendre pour opposer leur veto à la campagne qu’il méditait. Il est permis de croire qu’il a eu cette année une surprise du même genre lorsque ce ministère whig, qu’d jugeait incapable de toute action hardie et dont il espérait la chute prochaine, s’est décidé à tenter un coup de force à la barbe de la conférence. Il ne pensait pas que M. Gladstone se transformât jamais en un foudre de guerre. Toutefois, les rares étonnemens qu’il a éprouvés dans sa politique étrangère ne sont rien au prix des déceptions qui lui étaient réservées dans son administration intérieure. Il se flattait de faire plier sous ses puissantes volontés les consciences catholiques, les consciences ont résisté. Il se flattait que les économistes se lasseraient de combattre ses combinaisons financières, les économistes ne se sont pas lassés. Il s’est formé une coalition de mécontens qui se goûtent peu les uns les autres, et c’est une question de savoir s’il obtiendra jamais son monopole du tabac.

Un Allemand qui le connaît bien disait de lui : « il y a dans M. de Bismarck quelque chose de diabolique qui se plaît aux complications, et il compliquera si bien les affaires qu’il lui sera difficile de se débrouiller. » Le diable est le roi des diplomates, c’est proprement son métier, et il serait un merveilleux ministre des affaires étrangères, surtout s’il avait derrière lui un million de baïonnettes. Mais, selon toute apparence, le diable serait un médiocre ministre de l’intérieur, et s’il devenait ministre des finances, peut-être aurait- il de la peine à remplir ses coffres. En dépit de toutes ses habiletés, sa voix, son geste, ses sourires noirs le trahiraient. Les intérêts sont moins faciles à tromper que les passions, et les écus ont quelquefois de salutaires défiances ; ils ne viennent pas toujours quand on les appelle.


G. VALBERT.


  1. Von Friedrich dem Grossen bis sum Fürsten Bismarck, fünf Bücher Parallelen zu Geschichte der Preusslach-Deutschen Wirthschaftspolitik, von Karl Braun-Wiesbaden ; Berlin, 1882.