Les Contes du lundi/La Moisson au bord de la mer

Paris : A. Lemerre (p. 310-317).


LA MOISSON

au bord de la mer



Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu’îles que forment les côtes de Bretagne.

De temps en temps un coin bleu marine s’ouvrait à l’horizon, comme une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant ; mais le hasard de ces routes tortueuses qui font rêver d’embuscades et de chouannerie refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d’oies, de bœufs, de pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux, et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu’on ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l’air bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se serait cru à vingt lieues dans l’intérieur des terres. Tout à coup, en débouchant sur la place de l’Église, nous nous trouvons entourés d’une lumière éblouissante, d’une prise d’air gigantesque, d’un bruit de flots illimité. C’était l’océan, l’océan immense, infini, et son odeur fraîche et salée, et ce grand coup d’éventail que la marée montante dégage de chaque vague dans son élan. Le village s’avance, se dresse au bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu’au bout d’un petit port où sont amarrées quelques barques de pêche. L’église dresse son clocher en vigie près des flots, et autour d’elle, dernière limite de ce coin de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles et son mur bas tout effrité où s’appuient des bancs de pierre.

On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré que ce petit village perdu au milieu des rochers, intéressant par son double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens d’ici ont l’abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à restee chez eux, au contraire. Peu à peu, pourtant, ils s’humanisent, et l’on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et résistant, si minéral, que les routes — même au soleil — prennent une teinte noire pailletée d’étincelles de cuivre et d’étain, La côte qui met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame, où elle s’engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres, tout reluisants et blanchis d’écume, comme des cachalots gigantesques échoués.

Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs de blé, de vigne ou de luzerne s’étendent coupés, séparés par de petits murs hauts comme des haies et verts de ronces. L’œil fatigué du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l’on descend avec des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un repos au milieu de l’uniformité des plaines, de la nature intime et familière. Le moindre détail rustique s’agrandit sur le fond glauque de la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l’entre-deux des toits, l’ébrèchement des murs, au fond d’une ruelle. Le chant des coqs semble plus clair, entouré de plus d’espace. Mais ce qui est vraiment beau, c’est l’amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant la direction de l’air et vannant le blé entre leurs mains levées, avec des gestes d’évocation. Les grains tombent en pluie régulière et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait tourbillonner. On vanne sur la place de l’église, sur le quai, jusque sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de sécher leurs mailles entremêlées de plantes d’eau.

Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour à tour. C’est la récolte du goëmon. Chaque lame, en déferlant sur le rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines, goëmon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur les rochers, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s’étalent. On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane. Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.

Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants, s’engagent entre les roches glissantes, armés d’immenses râteaux. Sur leur passage, les crabes effarés se sauvent, s’embusquent, s’aplatissent, tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans la couleur de l’eau troublée. Le goëmon ramené, amassé, est chargé sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté qu’on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine. Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goëlands épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c’est que, pendant cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l’effort d’un peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un « trrr » aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce que l’on entend. Il semble qu’on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents où l’on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et les bœufs seuls vous fixent d’un gros œil immobile. Pourtant ce peuple n’est pas triste et, le dimanche venu, il sait bien s’égayer et danser les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit au bord du quai, devant l’église et le cimetière. Ce mot de cimetière a quelque chose d’effrayant ; mais l’endroit, si vous le voyiez, ne vous effraierait pas. Pas de buis, ni d’ifs, ni de marbres ; rien de convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les habitants sont alliés ; l’herbe haute partout pareille, et des murs si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que, les jours d’enterrement, on voit du dehors l’assistance agenouillée.

Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s’asseoir au soleil pour filer ou dormir entre l’enclos inculte et silencieux et l’éternité voyageuse de la mer…

C’est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant qu’un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment, et une voix grêle part d’abord toute seule sur un rythme simple qui appelle le chœur après lui :

C’est dans la cour du Plat-d’Étain…

Toutes les voix redisent ensemble :

C’est dans la cour du Plat-d’Étain…

La ronde s’anime, les cornettes blanches tournoient, s’entrouvrant sur les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la mer emporte la moitié des paroles :

....perdu mon serviteur…
....portera mes couleurs…

La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par fragments, avec des élisions bizarres telles qu’en renferment les chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rythme que du sens du mot. Sans autre lumière qu’un vague rayon de lune, la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s’allongent, rejoignent la ronde et s’y mêlent… Enfin dix heures sonnent, on se sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d’un aspect étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, les coins de toit, les hangars ouverts où la nuit entre toute noire et compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe les vieilles murailles frôlées de figuiers énormes ; et pendant qu’on écrase en marchant la paille vide du blé battu, l’odeur de la mer se mêle au parfum chaud de la moisson et des étables endormies.

La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu’île, un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe ; et, comme on ne voit pas l’Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la campagne paisible.


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