Les Contes drolatiques/III/Naïfveté

Les Contes drolatiquesGarnier frères (p. 580-582).



NAIFVETÉ



Par la double rouge creste de mon cocq, et par la doubleure rose de la pantophle noire de ma mye ! par toutes les cornes des bien-aymez cocqus et par la vertu de leurs sacrosainctes femmes ! la plus belle œuvre que font les hommes n’est ny les poëmes, ny les toiles painctes, ny les musicques, ny les chasteaulx, ny les statues, tant bien sculptées soyent-elles, ny les gallères à voiles ou à rames, ains les enfans. Entendez les enfans iusques en l’aage de dix années pour ce que après ils deviennent hommes ou femmes, et, prenant de la raison, ne valent pas ce que ils ont cousté : les pires sont les meilleurs. Considérez-les iouant avecques tout naïfvement, avecques soliers, surtout les fenestrez, avecques les outils de mesnaige, laissant ce qui leur desplaist, criant après ce qui leur plaist, hallebottant les doulceurs et confictureries en la maison, grignottant les réserves, et tousiours riant, alors que les dents sont poulsées hors, vous serez de cet advis que ils sont délicieux de tout poynct, oultre que ils sont fleur et fruict, fruict d’amour et fleur de vie. Doncques tant que leur entendement n’est point desvoyé par les remue-mesnaignes de la vie, il n’est rien en ce monde de plus sainct ne de plus plaisant que leurs dires, lesquels tiennent le hault bout en naïfveté. Cecy est vray comme la double fressure d’ung bœuf. Oncques n’ouyrez ung homme estre naïf à la méthode des enfans, veu que il se rencontre on ne sçayt quel ingrédient de raison en la naïfveté d’ung homme, tandis que la naïfveté des enfans est candide, immaculée, et sent la finesse de la mère, ce qui esclatte en cettuy conte.

La Royne Catherine estoyt en cettuy temps Daulphine, et pour se faire bien venir du Roy son beau-père, lequel alloyt lors piètrement, le guerdonnoyt, de temps à aultre, de tableaux italians, saichant que il les aymoyt moult, estant amy du sieur Raphaël d’Urbin, des sieurs Primatice et Leonardo da Vinci, auxquels il envoyoyt de notables sommes. Adoncques elle obtint de sa famille, laquelle avoyt la fleur de ses travaulx, pour ce que le duc Medici gouvernoyt lors la Tosquane, ung prétieux quadre painct par ung Venitian ayant nom Titian, painctre de l’empereur Charles et trez en faveur, où il avoyt pourtraict Adam et Eve au moment où Dieu les laissoyt deviser dedans le paradis terrestre, et estoyent de grandeur naturelle dans le costume de leur temps, sur lequel il est difficile d’errer, veu que ils estoyent vestus de leur ignorance et caparassonez de la graace divine qui les enveloppoyt, chouses ardues à peindre à cause de la couleur et ce en quoy avoyt excellé mon dict sieur Titian. Le tableau feut mis en la chambre du paouvre Roy, qui lors souffroyt moult du mal dont il mourut. Ceste paincture eut ung grant succez à la Court de France, où chascun souloyt la veoir ; ains aulcun n’eut ceste licence avant la mort du Roy, veu que, sur son dezir, ce dict quadre feut laissé dedans sa chambre autant que il vesquit.

Ung iour madame Catherine mena chez le Roy son fils Françoys et la petite Margot, lesquels commençoyent à parler à tort et à travers, comme font tous enfans. Ores cy, ores là, ces dicts enfans avoyent entendu causer de ce pourtraict d’Adam et d’Eve, et avoyent tormenté leur mère à ceste fin que elle les y menast. Veu que ces deux petits esgayoient parfoys le vieulx Roy, madame la Daulphine les y conduisit.

— Vous avez voulu veoir Adam et Eve, qui sont nos premiers parents ; les vécy, feit-elle.

Adoncques elle les laissa en grant estomirement devant le tableau du sieur Titian, et s’assit au chevet du Roy, lequel print plaisir à resguarder les enfans.

— Lequel des deux est Adam ? feit Françoys, en poussant le coude à sa sœur Marguerite.

— Ignare, repartit la fille, pour le sçavoir fauldroyt que ils feussent vestus.

Ceste response, qui ravit le paouvre Roy et la mère, feut consignée en une lettre escripte à Florence par la royne Catherine.

Nul escripvain ne l’ayant mise en lumière, elle demourera comme fleur en ung coin de ces dicts Contes, encores que elle ne soyt nullement drolaticque, et que il n’y ayt aultre enseignement à en tirer que, pour ouyr de ces iolys mots d’enfance, besoing est de faire des enfans.