Les Contes de Canterbury/Conte du chevalier

Traduction par Léon Morel, M. C-M Garnier, M. Bourgogne.
Texte établi par Émile LegouisFélix Alcan (p. 27-87).


Conte du Chevalier.


Iamque domos pairias, Scithicae post aspera gentis
Prelia laurigero, etc. [Statius, Theb., XII, 519].


    Jadis, nous content les vieilles histoires[1],
860 il y avait un duc qui se nommait Thésée.
D’Athènes il était seigneur et gouverneur,
et fut en son temps un tel conquérant
qu’un plus grand n’était pas sous le soleil.
Il avait gagné mainte et mainte riche contrée ;
tant par sagesse que par prouesse,
il conquit tout ce royaume de Féminie[2],
qui s’est autrefois appelé la Scythie ;
et il épousa la reine Hippolyte,
et la ramena avec lui dans son pays
870 avec beaucoup de pompe et en grande solennité,
et avec elle sa jeune sœur Émilie.
Et ainsi en un cortège de victoire et de musique,
laissons le noble duc chevaucher vers Athènes,
et tout son ost, en armes, autour de lui.

    Certes, si ce n’était trop long à entendre,
je vous aurais dit tout au plein la manière
dont fut conquis le royaume de Féminie
par Thésée, et par sa chevalerie ;

et la grande bataille qui, à cette occasion,
880 eut lieu entre les Athéniens et les Amazones ;
et comment fut assiégée Hippolyte,
la belle et vaillante reine de Scythie ;
et la fête qui célébra leur mariage ;
et la tempête qu’ils essuyèrent en allant chez eux.
Mais tout cela je dois maintenant me l’interdire.
J’ai, Dieu le sait, un vaste champ à labourer,
et faibles sont les bœufs de ma charrue ;
le reste du récit est assez long ;
et je voudrais ne retarder personne de cette compagnie :
890 que chacun à son tour fasse son récit,
et nous verrons alors qui gagnera le souper.
Donc, où j’en étais resté, je vais reprendre.

    Le duc, dont je fais mention,
était presque arrivé à sa ville,
dans toute sa prospérité et son plus haut orgueil,
quand il aperçut, en jetant les yeux de côté,
agenouillées sur la grand’route,
un cortège de dames, deux à deux,
les unes derrière les autres, couvertes de vêtements noirs.
900 Et elles poussaient de tels cris, et de tels gémissements,
qu’il n’est au monde créature vivante
qui ait ouï pareille lamentation ;
et elles ne voulurent aucunement cesser leur plainte,
qu’elles n’eussent saisi les rênes de son harnachement.
« Qui êtes-vous donc, qui, à mon retour, en mon pays
troublez ainsi ma fête de vos cris ? »
dit Thésée, « avez-vous si grande jalousie
de ma gloire, que vous gémissiez et pleuriez ainsi ?
ou quelqu’un vous-a-t-il mises à mal, vous a-t-il outragées ?
910 Dites-moi si l’offense peut être réparée ;
et pourquoi vous êtes ainsi vêtues de noir ».

    De toutes ces dames la plus âgée parla,
défaillante, et de visage si mortellement pâle
que c’était pitié de la voir et de l’entendre,
et elle dit : « Seigneur, à qui la Fortune a donné
la victoire, et la vie d’un conquérant,

votre gloire et vos honneurs ne nous affligent nullement ;
mais nous implorons pitié et secours.
Aie pitié de notre malheur et de notre détresse.
920 Laisse, dans ta noble bonté, quelque larme de compassion
tomber sur nous, misérables femmes.
Car, en vérité, seigneur, il n’est pas une seule de nous
qui n’ait été duchesse ou reine ;
maintenant sommes chétives, comme il se voit bien :
grâce en soit à la Fortune, et à sa roue traîtresse,
qui à nulle situation n’assure la prospérité.
Donc, seigneur, pour paraître en votre présence,
ici, dans le temple de la déesse Clémence,
nous attendons depuis quinze jours entiers ;
930 or, secours-nous, seigneur, puisque c’est en ton pouvoir.
    Moi qui misérable pleure et gémis ainsi,
j’étais naguère l’épouse du roi Capanée[3],
qui mourut à Thèbes, maudit soit ce jour !
Et nous toutes qui sommes en cet arroi
et faisons entendre toutes ces plaintes,
nous avons toutes perdu nos maris à cette ville,
alors que le siège était mis autour d’elle.
Et maintenant le vieux Créon, hélas !
est aujourd’hui seigneur de Thèbes la cité,
940et, tout plein de colère et d’iniquité,
lui, dans sa rage et sa tyrannie,
pour faire vilainie aux corps sans vie
de tous nos seigneurs qui ont été tués,
a fait dresser tout les corps en un monceau,
et ne permet pas, quelque prière qu’on lui en fasse,
qu’ils soient ni enterrés, ni brûlés,
mais les fait manger aux chiens, dans sa méchanceté. »
    Et ce mot, prononcé, incontinent
elles se jetèrent face contre le sol, et crièrent piteusement :
950« Aie quelque compassion de nous malheureuses femmes,
et laisse notre affliction pénétrer au fond de ton cœur. »

    Le noble duc sauta à bas de son coursier,
le cœur plein de pitié, quand il les entendit.

Il lui sembla que son cœur allait se briser,
quand il les vit si piteuses et si abattues,
elles qui jadis étaient de si haut rang,
et dans ses bras il les releva toutes,
et les réconforta en toute bonne intention,
et jura par serment, comme il était vrai chevalier,
960qu’il mettrait si avant sa force,
pour les venger du tyran Créon,
que toute la Grèce dirait
comment Créon fut par Thésée servi
en homme qui a pleinement mérité sa mort.
Et sur-le-champ, sans autre délai,
il déploie sa bannière, et le voilà chevauchant
vers Thèbes, avec toute son armée ;
il ne voulut s’approcher davantage d’Athènes à pied ou à cheval,
ni prendre pleinement son aise un demi-jour,
970mais se mit en marche et, sur la route, passa cette nuit-là.
Et il envoya aussitôt la reine Hippolyte
et Émilie sa jeune sœur brillante
séjourner dans la ville d’Athènes ;
et lui chevaucha de l’avant ; il n’est rien de plus à dire.

    La rouge image de Mars, avec lance et écu,
brille à ce point, sur sa grande bannière blanche,
que tout le champ[4] en étincelle alentour ;
et, à côté de sa bannière, est porté son pennon
tout riche de lames d’or battu qui figuraient
980le Minotaure qu’il tua en Crète.
Ainsi chevauchait le duc, ainsi chevauchait le conquérant,
avec une armée où était la fleur de la chevalerie,
jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Thèbes, et mit pied à terre
heureusement dans une plaine où il pensait livrer bataille
Pour parler brièvement de ces choses,
contre Créon, qui était roi de Thèbes,
il combattit et le tua valeureusement, en chevalier,
dans une lutte loyale, et mit ses gens en fuite ;
puis il prit la ville d’assaut,
990et fit crouler murs et poutres et solives ;

et aux dames il rendit
les ossements de leurs maris mis à mort,
pour leur faire des funérailles, selon la coutume de ce temps.
Mais il serait trop long de dire
les grands cris et les lamentations
que firent entendre les dames quand furent brûlés
les corps, et les grands honneurs
que Thésée, le noble conquérant,
rendit aux dames, quand elles le quittèrent,
1000car faire un court récit est mon intention.

    Donc quand le noble duc, Thésée,
eut tué Créon, et ainsi conquis Thèbes,
il se reposa toute la nuit sur le champ de bataille,
puis traita tout le pays à sa discrétion.

    Fouillant dans les monceaux de cadavres
pour les dépouiller de leurs armes et de leurs vêtements,
les pillards s’affairaient diligemment,
après la bataille et la défaite.
Or il arriva que dans ce monceau ils trouvèrent,
1010transpercés de mainte cruelle et sanglante blessure,
deux jeunes chevaliers gisant côte à côte,
tous deux avec de mêmes armures, richement ornées,
dont l’un avait nom Arcite
et l’autre chevalier s’appelait Palamon.
Ils n’étaient ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts ;
mais à leurs cottes d’armes, et à leurs armures,
les hérauts les reconnurent tout particulièrement,
comme étant du sang royal
de Thèbes, et les fils de deux sœurs.
1020Du tas des morts les pillards les ont retirés,
et les ont doucement portés à la tente
de Thésée, qui aussitôt les envoya
à Athènes, pour y vivre en prison
perpétuellement ; car il ne voulut pas de rançon.
Et quand le noble duc eut ainsi fait,
il réunit son armée, et revint aussitôt dans ses états
couronné de lauriers comme sied à un vainqueur ;
et il vit là, dans la joie et la gloire

le reste de ses jours ; qu’est-il besoin d’en dire plus ?
1030Mais en une tour, dans la souffrance et le malheur,
habitent ce Palamon et cet Arcite
à jamais, car nul or ne pourra les affranchir.

    Ainsi se passe année après année, et jour après jour,
jusqu’à ce qu’il arriva, par un matin de Mai,
qu’Émilie, plus belle à voir
que n’est le lis sur sa verte lige
et plus fraîche que mai aux fleurs nouvelles —
car avec la rose rivalisait son teint,
et je ne sais quelle couleur était des deux plus belle —
1040avant qu’il ne fit jour, comme c’était sa coutume,
était levée, et déjà tout habillée ;
car Mai ne veut pas de paresseux la nuit.
La saison aiguillonne chaque gentil cœur,
et fait que chacun s’éveille brusquement,
et dit « Lève-toi, et rends ton hommage ».
C’est ainsi qu’Émilie fut invitée à se souvenir
d’honorer Mai, et à se lever.
Elle avait mis une fraîche robe, pour tout dire ;
sa jaune chevelure était tressée en une natte,
1050qui lui tombait sur le dos, longue, je crois bien, d’une aune.
Et, dans le jardin, au lever du soleil,
elle se promène çà et là, et, selon son caprice,
cueille des fleurs, les unes rouges, les autres blanches,
pour en faire à son front une gracieuse couronne ;
et chantait comme un ange du ciel.
La grande tour, si épaisse et si forte,
qui de ce château était le donjon principal,
(et où étaient emprisonnés les chevaliers,
dont je vous ai parlé, et vous parlerai encore)
1060s’élevait tout près du mur de ce jardin,
où Émilie se livrait à ses ébats.
Brillant était le soleil, et claire la matinée,
et Palamon, le triste prisonnier,
selon sa coutume, et avec la permission de son geôlier,
était levé, et se promenait dans une chambre haute,
d’où il voyait toute la noble ville,
et aussi le jardin, plein de verts branchages,

où la fraîche Émilie la Brillante
se promenait, errant çà et là.
1070Ce triste prisonnier, ce Palamon,
va par la chambre, marchant de long en large,
et se plaignant à lui-même de son malheur ;
de ce qu’il était né, souvente fois, il disait « Hélas ! »
Or il advint, par chance ou hasard,
que, par une fenêtre, munie de maint barreau
de fer épais et carré comme une poutre,
il laissa tomber son regard sur Émilie,
et soudain il tressaillit, et cria « Ha ! »
comme s’il eût été percé jusqu’au cœur.
1080Et à ce cri Arcite aussitôt se redressa,
et dit : « Mon cousin, que souffres-tu,
pour que tu sois si pâle et ressembles à un mort ?
Pourquoi as-tu crié ? qui t’a fait dommage ?
Pour l’amour de Dieu, prends en toute patience
notre prison, car il ne peut être autrement ;
la Fortune nous a infligé cette calamité.
Quelque funeste aspect[5], ou position
de Saturne, près de quelque constellation,
nous a valu ceci, et nous n’y pouvons mais ;
1090ainsi était le ciel quand nous sommes nés ;
nous devons subir notre sort : c’est le bref et le clair. »

Palamon en réponse dit :
« Cousin, en vérité, en cette opinion
tu as une imagination vaine.
Cette prison n’était pas la cause de mon cri.
Mais je viens tout à l’heure d’être blessé, à travers les yeux,
jusqu’à mon cœur, et cela sera ma mort.
La beauté de cette dame, que je vois
là-bas dans le jardin errer çà et là,
1100est la cause de mon cri et de mon malheur.
Je ne sais pas si elle est femme ou déesse ;
mais c’est vraiment Vénus, si je devine bien. »
Et là-dessus à genoux il tomba,
et dit : « Vénus, si c’est ton vouloir

de te transfigurer ainsi dans ce jardin,
devant moi, créature affligée et misérable,
aide-nous à nous échapper de cette prison.
Et si ma destinée déterminée
par le verbe éternel est de mourir en prison,
1110aie quelque compassion de notre lignée
qui par la tyrannie est mise si bas. »

Oyant ces mots Arcite se mit à observer
le lieu où la dame se promenait çà et là.
Et à cette vue la beauté d’icelle le frappa tant,
que, si Palamon était blessé grièvement,
Arcite est atteint autant que lui, ou plus.
Et, avec un soupir, il dit tristement :
« La fraîche beauté soudainement me tue
de celle qui erre dans ce lieu ;
1120 et, si je n’obtiens pas sa pitié et sa faveur,
si je ne puis à tout le moins la voir,
je suis un homme mort ; je n’ai rien de plus à dire. »

Palamon, quand il entendit ces mots,
prit un air courroucé, et répondit :
« Dis-tu cela sérieusement où en badinage ? »
« Certes », dit Arcite, « sérieusement, sur ma foi !
Dieu me soit en aide ! je ne suis point en humeur de badiner ! »

Palamon fronça ses deux sourcils :
« Il ne te serait pas, dit-il, à grand honneur
1130d’être déloyal, ni d’être traître
envers moi qui suis ton cousin et ton frère,
tenus par des serments profonds, l’un envers l’autre,
à ne jamais, dussions-nous mourir à la torture,
jusqu’à ce que la mort nous sépare,
nous opposer l’un à l’autre en amour,
ni en aucun cas, mon aimé frère ;
mais tu dois fidèlement m’assister
dans tous les cas, comme je dois l’assister.
Tel fut ton serment, et aussi le mien, c’est chose certaine ;
1140je sais très bien que tu n’oserais point le contredire.
Tu es de mon avis, sans nul doute.

Et maintenant tu voudrais traîtreusement te mettre
à aimer ma dame, que j’aime et que je sers,
et servirai toujours jusqu’à ce que mon cœur meure.
Certes, déloyal Arcite, tu n’en feras rien.
Le premier je l’ai aimée, et je t’ai dit ma peine
comme à mon conseiller, et à un frère obligé par serment
de m’assister, comme je le disais tout à l’heure.
Donc tu es tenu, comme chevalier,
1150de m’aider, s’il est en ton pouvoir,
ou autrement tu es félon, j’ose le maintenir. »

    Arcite avec grand’hauteur reprit :
« Tu seras », dit-il, « félon plus tôt que moi ;
mais tu l’es déjà, je te le dis nettement ;
car par amour[6] je l’ai aimée avant toi.
Que veux-tu dire ? tu ne savais pas tout à l’heure
si elle est femme ou déesse !
En toi il y a aspiration vers chose sainte,
et en moi amour, comme envers une créature ;
1160c’est pourquoi je t’ai dit ce qui m’est advenu,
comme à mon cousin, et à mon frère juré.
Je suppose que tu l’aies aimée d’abord,
ne connais-tu pas le dit du vieux clerc :
« Qui fixera à l’amoureux aucune loi ? »[7]
L’amour est une plus grande loi, sur ma tête,
qu’on n’en peut fixer sur terre à nul homme.
Aussi les lois positives et toutes telles dispositions
sont tous les jours violées par amour, par gens de toutes classes.
Un homme doit aimer, en dépit qu’il en aie.
1170Il n’y peut échapper, même s’il en devait mourir,
que la femme soit fille, ou veuve ou épouse.
Et puis, il n’est guère probable que, de toute la vie,
tu obtiennes sa faveur, non plus que moi ;
car tu sais bien, vraiment,
que toi et moi sommes condamnés à la prison
perpétuellement ; nulle rançon ne peut nous délivrer.

Nous luttons comme faisaient les chiens pour un os ;
ils se battirent tout le jour, et pourtant leur part fut nulle ;
survint un épervier, tandis qu’ils se livraient à leur rage,
1180et il emporta l’os qui les divisait.
Et donc, à la cour du roi, frère,
chaque homme pour lui-même, il n’y a pas d’autre règle.
Aime s’il te fait plaisir ; pour moi j’aime et aimerai toujours ;
et en vérité, mon cher frère, voilà le dernier mot.
Ici dans cette prison il nous faut rester,
et subir, chacun de nous, sa fortune. »

    Grande fut la querelle et longue entre eux deux,
si j’avais loisir de la raconter ;
mais au fait. Il arriva un jour
1100(pour vous dire la chose aussi brièvement que je puis)
qu’un noble duc nommé Pirithoüs,
lequel était camarade du duc Thésée
depuis le temps où ils étaient de jeunes enfants,
vint à Athènes, pour y voir son ami,
et s’y réjouir avec lui, comme il avait coutume de faire,
car en ce monde il n’aimait aucun homme autant ;
et Thésée l’aimait en retour aussi tendrement.
Ils s’aimaient de telle affection, à ce que disent les vieux livres[8],
que quand l’un fut mort, (en bonne vérité),
1200son ami, pour le chercher, descendit aux enfers ;
mais cette histoire je n’ai pas à la narrer.
Le duc Pirithoüs aimait chèrement Arcite,
et l’avait connu à Thèbes mainte et mainte année ;
et finalement, à la requête et prière
de Pirithoüs, sans aucune rançon,
le duc Thésée le laissa sortir de prison,
pour aller librement, partout où il lui plairait,
aux conditions que je vais vous dire.
Voici quelle était cette convention, pour parler clair,
1210entre Thésée et lui Arcite :
s’il arrivait qu’Arcite fût trouvé,
jamais en sa vie, de jour ou de nuit, un seul moment,
dans aucune terre de Thésée,

et s’il était arrêté, il fut entre eux convenu
que par l’épée il perdrait sa tête ;
n’était nul autre recours ni remède
que de prendre congé, et en hâte de rentrer chez lui ;
qu’il prenne garde que son cou est en péril !

    Quelle grande peine souffre maintenant Arcite !
1220Il sent la mort lui percer le cœur ;
il pleure, gémit et crie pitoyablement ;
il attend l’occasion de se tuer privéement.
Il disait : « Hélas ! le jour où je naquis !
Maintenant ma prison est pire qu’auparavant ;
maintenant ma destinée est de vivre éternellement,
non pas au purgatoire, mais en enfer.
Hélas ! faut-il que j’aie jamais connu Pirithoüs !
Car autrement je serais resté chez Thésée,
enchaîné dans sa prison pour toujours.
1230Alors j’eusse été dans le bonheur, et non dans le malheur.
La vue seule de celle que je sers,
quoique je ne puisse jamais mériter sa faveur,
aurait suffi bien assez pour moi.
Ô mon cher cousin Palamon, (disait-il),
à toi la victoire en cette aventure ;
tu peux en toute félicité rester en prison ;
en prison ? non certes, mais en paradis !
La fortune a bien tourné les dés pour toi,
qui as la vue de cette dame, et moi, l’absence.
1240Car il est possible, puisque tu as sa présence,
et que tu es chevalier vaillant et habile,
que par quelque hasard, car la fortune est changeante,
tu atteignes quelque jour ton désir.
Mais moi, — qui suis exilé, et privé
de toute grâce, et dans un si grand désespoir
qu’il n’est ni terre ni eau, feu ni air,
ni créature faite de ces éléments,
qui me puisse donner aide ou réconfort en ceci, —
je dois vraiment mourir dans la douleur et le désespoir ;
1250adieu ma vie, mon plaisir et ma joie !
    Hélas ! pourquoi les gens se plaignent-ils si communément
de la providence divine, ou de la fortune,

qui souvent leur donne, en mainte façon,
beaucoup mieux qu’ils ne peuvent eux-mêmes imaginer ?
Tel homme désire avoir la richesse,
et elle cause son meurtre ou sa grande maladie.
Et tel homme souhaite ardemment sortir de sa prison,
qui dans sa maison est tué par ses serviteurs.
Il est des maux infinis au bout de ces désirs ;
1260nous ne savons quelle est la chose que nous implorons ici-bas.
Nous agissons ainsi qu’un homme gris comme une souris[9] ;
un homme ivre sait bien qu’il a une maison,
mais il ne sait pas quel est le chemin pour y aller ;
et pour un homme ivre la route est glissante.
Et certes, dans ce monde, nous nous comportons ainsi ;
nous recherchons ardemment le bonheur,
mais nous prenons bien souvent le mauvais chemin, en vérité.
Ainsi pouvons-nous dire tous, et moi nommément,
qui pensais, et avais ferme croyance,
1270que, si je pouvais échapper à la prison,
alors j’aurais été en joie et en parfaite prospérité,
tandis que me voilà exilé de mon bonheur.
Puisque je ne puis pas vous voir, Émilie,
je suis, autant dire, mort ; il n’est point de remède. »

    De l’autre côté, Palamon,
quand il sut qu’Arcite était parti,
s’abandonna à un tel chagrin, que la grande tour
retentit de ses lamentations et de ses clameurs.
Même les lourds fers de ses jambes
1280étaient mouillés de ses larmes amères.
« Hélas ! » disait-il, « ô Arcite, mon cousin,
de notre querelle, Dieu le sait, tout le fruit est à toi.
Tu vas et viens maintenant dans Thèbes à ton gré,
et de mon infortune tu ne te soucies guère.
Tu peux, car tu as sagesse et vaillance,
assembler tous les gens de notre famille,
et mener si rude guerre contre cette cité,
que, par quelque aventure ou quelque traité,
tu obtiennes pour la dame et ton épouse

1290celle pour qui je dois sûrement perdre la vie.
Car, en manière de possibilité,
puisque tu es au large, délivré de la prison,
et que tu es seigneur, grand est ton avantage,
plus grand que le mien, qui me meurs ici dans une cage.
Car je dois pleurer et gémir, aussi longtemps que je vivrai,
de toute l’affliction que peut me causer la prison,
et aussi de la peine que peut me causer l’amour,
qui double tout mon tourment et mon malheur. »

    Là-dessus le feu de la jalousie jaillit
1300dans sa poitrine et le saisit au cœur
si follement qu’à voir il était semblable
au buis[10] ou à la cendre morte et froide.
Alors il dit : « Ô dieux cruels, qui gouvernez
ce monde par la loi de votre verbe éternel,
et écrivez sur la table de diamant
votre décision et votre éternelle volonté,
en quoi l’humanité est-elle de vous plus estimée
que le mouton qui se couche dans la bergerie ?
Car l’homme est égorgé juste comme une autre bête,
1310et vit lui aussi dans la prison et la détention,
et il souffre maladie et grande adversité,
et souvent, sans être coupable, de par Dieu !
    Quelle sagesse y-a-t-il dans cette prescience
qui sans faute commise tourmente l’innocence ?
Et pourtant de ceci ma douleur est augmentée,
que l’homme soit obligé de se résigner,
au nom de Dieu, à lutter contre ses désirs,
tandis que la bête peut librement satisfaire ses penchants.
Et quand une bête est morte, elle n’a plus de souffrance ;
1320mais l’homme après sa mort peut encore pleurer et gémir,
quoique dans ce monde il ait soucis et malheur :
cela peut, sans nul doute, être ainsi.
La réponse à cela, je la laisse aux théologiens,
mais ce que je sais bien, c’est qu’en ce monde est grande peine.
Hélas ! je vois qu’un serpent, ou qu’un voleur,
qui à maint honnête homme a fait dommage,

va et vient librement, et où il lui plaît peut se diriger.
Mais il faut que moi je vive en prison à cause de Saturne,
et aussi à cause de Junon, jalouse à la fois et folle,
1330qui a détruit presque tout le sang
de Thèbes en même temps que ses grands murs dévastés.
Et Vénus, d’un autre côté, me perce
de jalousie, et de crainte de cet Arcite. »

Maintenant je vais un peu quitter Palamon
et le laisser toujours enfermé dans sa prison,
et je vais vous parler encore d’Arcite.
L’été se passe, et les longues nuits
accroissent du double les grands tourments
de l’amant et du prisonnier.
1340Je ne sais lequel a le plus peineux métier ;
car, pour le dire brièvement, Palamon
est perpétuellement condamné à la prison,
pour y mourir dans les chaînes et les fers ;
et Arcite est exilé sous peine de mort
à jamais loin de son pays,
et jamais plus il ne doit voir sa dame.

À vous, amants, je pose maintenant cette question :
Qui a le plus triste sort, Arcite ou Palamon ?
L’un peut voir sa dame chaque jour,
1350mais il doit toujours rester en prison.
L’autre peut où il lui plait chevaucher ou marcher,
mais il ne doit jamais revoir sa dame.
Et maintenant, jugez comme vous voudrez, vous qui savez ;
moi je vais continuer le récit que j’ai commencé.


Explicit pars prima.



Sequitur pars secunda.


    Quand Arcite eut regagné Thèbes,
mainte fois chaque jour il défaillait et disait « las ! »
car il ne devait revoir sa dame jamais plus.

Et pour en bref comprendre tous ses maux,
jamais tant de douleur ne souffrit créature
1360vivante, jamais n’en souffrira tant que durera le monde.
Le sommeil, la faim, la soif l’abandonnaient
tant qu’il devint maigre et sec comme gaule.
Ses yeux se creusèrent, horribles à voir ;
le teint jaune et pale comme cendre froide,
il était solitaire et toujours était seul
à gémir toute la nuit et à pousser sa plainte.
Et s’il entendait chanter voix ou instrument,
alors il pleurait et ne pouvait s’arrêter ;
si faibles aussi étaient ses esprits et si bas
1370et si changés, qu’aucun homme n’eût pu reconnaître,
même à l’entendre, sa voix ni son discours.
Et, dans ses manières, à la lettre il se comportait
non simplement en homme atteint du mal
d’Eros, mais plutôt souffrant de la manie
qu’engendre l’humeur mélancolique
en la cellule où, vers le front, demeure la fantaisie.
Et bref était-il tout sens dessus dessous,
tant en manière d’être qu’en caractère,
ce lamentable amant dom Arcite.

1380Pourquoi passerai-je tout le jour à narrer son malheur ?
Quand il eut enduré une année ou deux
son cruel tourment, sa peine et son malheur,
à Thèbes, son pays, comme je l’ai dit,
une nuit, comme en sa couche il dormait,
il pensa que le dieu ailé Mercure
devant lui se tenait et lui disait d’être en joie.
La baguette donneuse de sommeil en sa main se dressait ;
un chapeau reposait sur ses cheveux brillants.
Le dieu était en même arroi (Arcite en fit remarque)
1390qu’au jour où il avait plongé Argus dans le sommeil ;
et il lui parlait ainsi : « retourne à Athènes ;
là est marquée la fin de ton tourment. »

    À ces mots, Arcite s’éveille et saute à bas du lit :
« Or vraiment, si fort dût-il m’en cuire,
dit-il, à Athènes tout droit je vais courir ;

et, par crainte de mort, point ne me priverai
de voir ma dame, que j’aime et que je sers ;
en sa présence je n’ai cure de mourir. »

    Ce disant, il prit un grand miroir
1400et vit que son teint était tout changé,
et vit que sa face était tout altérée.
Et tout aussitôt il lui vint à l’esprit
que, le visage ainsi défiguré
par la maladie et la peine endurée,
il pourrait bien, en jouant humble personne,
vivre à Athènes sans être jamais reconnu
et voir sa dame presque chaque jour.
Et tout aussitôt il changea son vêtement
et s’habilla en pauvre artisan,
1410puis, sans autre compagnie qu’un seul écuyer
qui savait son secret et toute son histoire,
et déguisé aussi pauvrement que lui,
il se rendit à Athènes par le plus court chemin.
Un beau matin, il arriva à la cour,
et, sous le grand porche, offrit ses services
« pour tirer, ou pour traîner », suivant ce qu’on voudrait.
Afin de conter brièvement cette matière,
il tomba au service d’un chambellan
qui demeurait en la maison d’Émilie.
1420Il était avisé, et sut bientôt discerner
entre tous les serviteurs celui qui servait chez elle.
Il était bien capable de fendre du bois et de porter de l’eau,
car il était jeune et vigoureux au besoin
et de plus était fort et bien charpenté
pour faire ce que chacun lui pouvait commander.

    Il passa un an ou deux en ce service,
page de chambre d’Emilie la Brillante,
et il disait qu’il avait nom Philostrate.
Il y fut de moitié plus aimé que jamais
1430homme ne le fut à la cour, de même condition ;
il était si gentil en toutes ses manières
que par toute la cour il avait bon renom.
On y disait que ce serait charitable action

si Thésée voulait hausser son rang
et le placer en honorable service
où il pourrait montrer par actes ce qu’il valait.
Ainsi, au bout d’un temps, la renommée se répandit
et de ses actions et de son bon parler,
tant et si bien que Thésée le prit près de lui
1440et de sa chambre le fit écuyer,
en lui donnant de l’or pour tenir son rang ;
et par surcroît on lui apportait de son pays
d’année en année très secrètement sa rente ;
mais il la dépensait avec tant de discrétion et prudence
que personne n’admirait comme il l’avait acquise.
Trois années en cette manière il vécut
et se conduisit de telle façon tant en paix qu’en guerre,
que nul homme n’était à Thésée plus cher.
Et dans ce bonheur maintenant je laisse Arcite
1450et vais un peu parler de Palamon.

    Dans l’ombre d’une horrible et forte geôle
depuis sept ans était retenu Palamon,
consumé de tourment et de détresse.
Qui ressent double chagrin et double accablement
si ce n’est Palamon ? lui que l’amour tant malmène
qu’il en perd l’esprit et devient fou de douleur ;
à cela s’ajoute qu’il est prisonnier
à perpétuité, non point seulement pour une année.
Qui pourrait en anglais, en convenables rimes,
1460narrer son martyre ? en vérité, ce n’est pas moi ;
donc je passe aussi légèrement que puis.

    Il arriva, la septième année, en Mai,
la troisième nuit (comme disent les vieux livres
qui racontent cette histoire plus pleinement),
que ce soit pure aventure ou destinée,
(car, quand une chose est fixée, elle doit avoir lieu)
il arriva que, peu après la mi-nuit, Palamon,
avec l’assistance d’un ami, s’évada de prison,
et s’enfuit de la cité aussi vite qu’il put ;
1470car il avait à son geôlier donné fort à boire
d’un claret, fait d’un certain vin

mélangé de narcotiques et de bon opium thébaïque,
tant que, toute la nuit, si fort qu’on l’eût secoué,
le geôlier dormit, sans se pouvoir éveiller ;
et Palamon de fuir aussi vite qu’il lui fut possible.
La nuit fut brève et proche fut bientôt le jour
et de nécessité il se dut cacher ;
aussi jusqu’à un bocage qui était tout voisin
d’un pas timide et furtif se glisse alors Palamon.
1480Car brièvement telle était sa pensée :
dans ce bocage il voulait se cacher tout le jour,
afin de pouvoir, la nuit suivante, se mettre en route
vers Thèbes, pour supplier ses amis
de l’aider à guerroyer contre Thésée ;
bref, voulant ou y laisser sa vie
ou gagner Émilie et en faire sa femme ;
tels furent clairement son acte et son intention.

Maintenant je reviens à Arcile
qui ne se douta guère combien proche était son souci,
1490tant que la fortune ne l’eut conduit jusque dans le piège.

L’alouette affairée, messagère du jour,
salue de ses chants le matin gris
et Phébus en feu se lève si rayonnant
que tout l’Orient rit à la lumière
et de ses rais sèche dans les bocages
les gouttes d’argent, qui pendent au bord des feuilles.
Et Arcite, qui est à la cour royale
avec Thésée, et son premier écuyer,
se lève et contemple le jour joyeux.
1500Et pour rendre ses devoirs à Mai,
se souvenant de son désir poignant,
sur un coursier qui s’élance comme flamme,
il chevauche aux champs, pour s’éjouir
hors de la cour, ne fût-ce qu’un mille ou deux ;
et vers le bocage dont je vous ai parlé,
par aventure se met à faire route
pour se cueillir une guirlande des bois
ne fût-ce que de liseron et d’aubépine ;
à toute voix il chante devant le soleil brillant :

1510« Mai, avec toutes tes fleurs et ta verdure,
sois le bienvenu, Mai si beau, si frais,
et laisse-moi remporter quelque vert feuillage. »
Sautant à bas de son coursier, d’un cœur allègre,
il se jette dans le bocage d’un pas rapide,
en un sentier erre de-ci de-là
juste où Palamon, d’aventure,
en un buisson se cachait à tous les yeux,
car il avait grand’peur d’être tué.
En rien ne se doutait que c’était Arcile :
1520Dieu sait qu’il l’aurait cru à grand’peine.
Bien vrai dit-on, depuis maintes années,
que champs ont yeux et que bois ont oreilles.
Il est bien qu’un homme marche droit
car chaque jour apporte ce qu’on attend le moins.
Arcite ne soupçonnait guère que son ami
était si près, à même d’entendre toutes ses paroles ;
et lui dans le buisson maintenant se tenait coi.

Quand Arcite eut erré tout son content,
et chanté tout le rondel allègrement,
1530en humeur soucieuse il tomba tout soudain,
comme font les amoureux en leurs façons bizarres,
tantôt sur la cime, tantôt dans les ronces,
tantôt en l’air, tantôt en bas, comme les seaux d’un puits.
Tout ainsi que, le Vendredi[11], pour parler vrai,
tantôt il fait beau, tantôt il pleut à verse,
tout ainsi Vénus changeante peut assombrir
le cœur de ses dévots ; tout ainsi que ce jour
est changeant, tout ainsi change-t-elle ses dispositions.
Rarement le Vendredi chaque semaine est le même.
1540À peine Arcile eut-il chanté, qu’il se prit à soupirer
et il s’assit sans plus :
« Hélas, dit-il, maudit le jour qui m’a vu naître !
Jusques à quand, Junon, en ta cruauté,
veux-tu guerroyer contre la cité de Thèbes ?
Hélas ! elle est en plein désarroi
la royale descendance de Cadmus et d’Amphion ;

de Cadmus, qui a été le premier homme
à bâtir Thèbes, le premier à élever la ville,
et qui de la cité fut le premier couronné roi.
1550De sa lignée je suis et de son sang,
en ligne directe, quasi du tronc royal :
et maitenant je suis un chétif, un serf,
au point que lui, mon mortel ennemi,
je le sers en qualité d’écuyer, pauvrement.
Et Junon m’humilie bien plus encore
car je n’ose point faire connaître mon vrai nom,
mais, alors que j’avais coutume de m’appeler Arcite,
maintenant j’ai nom Philostrate, qui ne vaut miette.
Hélas, ô cruel Mars, hélas, Junon !
1560ainsi votre ire a détruit nos parents,
sauf moi seul, et le misérable Palamon,
que Thésée martyrise en prison.
Et, par-dessus tout, pour achever de me tuer,
l’Amour a de son dard de feu si ardemment
transpercé mon cœur fidèle et soucieux,
que taillée fut ma mort devant que ma chemise.
Vous me tuez de vos yeux, Émilie ;
vous êtes la cause pourquoi je meurs.
De tout le reste de mes autres soucis
1570je ne fais pas plus de cas que d’un grain d’ivraie,
pour peu que je puisse rien faire pour votre plaisance. »
À ces mots, il tomba en pâmoison
un long temps, puis ensuite s’en réveilla.

Mais Palamon, qui croyait sentir en son cœur
se glisser soudain une froide épée,
de colère tremblait, incapable de se tenir coi plus longtemps.
Et quand il eut entendu l’histoire d’Arcite,
comme fou, la face pâle et morte,
il saillit des buissons épais,
1580et dit : « Arcite, imposteur, traître et félon,
te voilà pris, toi qui aimes ma dame,
(celle pour qui j’endure peine et tourment),
toi qui es de mon sang, le confident juré de mes pensées,
comme très souvent autrefois je te l’ai répété ;
toi qui as ici trompé le duc Thésée,

et fallacieusement changé ton nom ;
je voudrais être mort ou te voir mourir.
Point n’aimeras ma dame Émilie,
que je veux aimer seul et sans partage ;
1590car je suis Palamon, ton mortel ennemi.
Et, bien que je n’aie pas d’arme en cet endroit,
venant de m’échapper de prison par grâce de fortune,
de deux choses je ne doute point : ou tu mourras,
ou tu renonceras à aimer Émilie.
Choisis ce que tu veux, car point ne m’échapperas. »
Arcite, le cœur plein de dépit,
quand il l’eut reconnu et qu’il eut entendu son histoire,
avec la rage d’un lion, tira son épée
et dit : « Par Dieu, qui siège au haut du ciel,
1600n’était que tu es malade et fou d’amour,
et que tu te trouves ici sans armes,
tu ne mettrais pas le pied hors de ce bois
sans risquer de mourir de ma main.
Car je dénonce l’engagement et l’accord
que tu dis que j’avais conclus avec toi.
Donc, fol avéré, songe bien qu’amour est libre,
et que je l’aimerai, malgré tous tes efforts !
Mais, considérant que tu es un digne chevalier,
et que tu veux qu’elle soit le prix d’une bataille,
1610reçois ici ma foi que, demain sans y manquer,
sans en parler à âme qui vive,
ici même je te viendrai trouver, en chevalier,
apportant de harnois ce qu’il en faut pour toi ;
tu choisiras les meilleures armes, me laissant les mauvaises.
Manger et boire, dès cette nuit, t’apporterai
à ta suffisance et drap pour ton couchage.
Et, s’il advient que tu conquières ma dame,
et me tues en ce bois où je suis,
tu pourras avoir ta dame, pour ce qui est de moi. »
1620Palamon répondit : « Je te l’accorde. »
Ainsi se quittèrent-ils jusqu’au lendemain,
jour sur lequel l’un et l’autre avaient engagé leur foi.

O Cupidon, dépourvu de toute charité !
O roi qui veux régner sans compagnon !

Bien vraiment est-il dit qu’amour ni seigneurie
de bon gré ne veulent point tolérer de partage ;
et bien s’en aperçoivent Arcite et Palamon.
Arcite aussitôt s’en retourne à la ville,
et le lendemain, avant qu’il ne fit jour,
1630en grand secret, il a préparé deux harnois
l’un et l’autre suffisants et idoines à disputer
la bataille en champ clos entre les deux chevaliers.
Et sur son cheval, seul et sans compagnon[12],
il porte tout ce harnois devant lui ;
et dans le bocage, au temps et au lieu dits,
Arcite et Palamon se rencontrèrent.
Et sitôt changea la couleur de leur face ;
tout comme il arrive au veneur du royaume thrace
quand, debout à la brèche avec son épieu,
1640il est à l’affût du lion ou de l’ours,
et qu’il l’entend foncer dans les fourrés,
briser les branches et froisser les feuilles
et qu’il se dit : « Voici venir mon ennemi mortel ;
sans faute, il faut qu’il meure — ou moi ;
car ou bien je le tue au débouché,
ou c’est lui qui me tue, si fortune me dessert. »
Ainsi s’approchent-ils changeant de couleur,
d’aussi loin que chacun d’eux reconnaît l’autre.
Il ne passa entre eux ni bonjour ni salut
1650mais aussitôt, sans mot dire ni récriminer,
chacun d’eux aide l’autre à s’armer,
aussi amicalement que s’il eût été son frère ;
puis, de leurs fortes lances aiguës,
ils joutent l’un contre l’autre, un temps merveilleux.
Comme tu peux penser, Palamon
en ce combat fut comme un lion fou de colère
et comme un cruel tigre fut Arcite :
ils se mettent à frapper, pareils à deux sangliers
qui se couvrent de blanche écume en leur folle colère.
1660Jusqu’à la cheville ils luttent dans le sang.

En cette manière je les laisse à se battre
et je m’en vais vous parler de Thésée.

La destinée, universel ministre,
qui exécute de par le monde entier
ce que dans sa providence Dieu a vu d’avance,
est si forte que, quand bien même le monde eût juré
le contraire d’une chose, par oui ou par non,
pourtant il arrive qu’un jour échoit cette même chose
qui point n’écherra de nouveau en un millier d’années.
1670Car il est certain que nos désirs ici-bas,
qu’ils soient de guerre ou de paix, de haine ou d’amour,
tous sont régis par ce regard d’en-haut.
Voilà ce que je montre à présent par le puissant Thésée,
qui a une telle passion pour courre,
le grand cerf surtout, au mois de Mai,
qu’en son lit ne le surprend l’aube d’aucun jour,
qu’il ne soit équipé et prêt à chevaucher
avec veneurs et cors, et meute de limiers.
Donc à la chasse il goûte telle jouissance
1680qu’il met toute sa joie et son désir
à être lui-même, pour le grand cerf, mort et fléau,
car, après Mars, il sert maintenant Diane.

Clair était le jour, comme j’ai dit plus haut,
et Thésée, en toute joie et ravissement,
avec son Hippolyte, la belle reine,
et Émilie, tout de vert habillée,
pour courre le cerf chevauchaient royalement.
Et vers le bosquet, qui lors était tout près,
où était la bête, comme on lui avait dit,
1690le duc Thésée tout droit s’était rendu.
Et vers la clairière il pousse tout franc,
car c’est là que le cerf soûlait prendre sa course,
et, sautant un ruisseau, de poursuivre sa voie.
Le duc veut le charger une fois ou deux
avec des chiens, autant qu’il lui plaît de lancer.
Et quand le duc arrive à la clairière,
sous le soleil il regarde et soudain
il aperçoit Arcite et Palamon

qui combattaient furieusement, tels deux sangliers ;
1700les brillantes épées tombaient de-ci de-là
si terriblement, que le moindre de leurs coups
semblait devoir abattre un chêne ;
mais qui ils étaient, il ne savait mie.
Le duc de l’éperon frappa son coursier
et d’un élan fut entre eux deux
et, tirant son épée, leur cria : « Ho !
finissez, sous peine de perdre vos têtes.
Par le puissant Mars, sur l’heure mourra
celui qui frappe un seul coup, que je puisse voir !
1710Mais dites-moi quels gens vous êtes,
qui avez la hardiesse de combattre ici,
sans juge ni aucun autre officier,
comme si vous étiez en lice royale ? »
Palamon lui répondit hâtivement
et dit : « Sire, qu’est-il besoin de plus de paroles ?
Nous avons mérité la mort, tous les deux.
Deux misérables hères sommes-nous, deux chétifs,
qui sommes encombrés de notre propre vie ;
et puisque tu es de droit seigneur et juge,
1720ne nous accorde ni merci ni refuge.
Donc tue-moi le premier, par sainte charité ;
mais tue mon compagnon aussi bien que moi.
Ou tue-le le premier ; car, encore que tu ne le saches guère
c’est ton mortel ennemi, c’est Arcite,
qui de ton pays est banni sous peine de sa tête,
en quoi il a mérité d’être mis à mort.
Il est celui-là même qui est venu sous ton porche
prétendre qu’il s’appelait Philostrate.
Ainsi t’a-t-il bafoué une pleine année
1730et toi l’as fait ton écuyer-chef ;
et c’est celui-là même qui aime Emilie.
Car puisque est venu le jour où je vais mourir,
je fais tout au long ma confession,
à savoir que je suis le triste Palamon
qui de prison s’est échappé faussement.
Je suis ton ennemi mortel, et c’est moi
qui aime d’un amour si brûlant Émilie la Brillante
que je veux à présent mourir à ses yeux.

Donc je demande ma mort et mon jugement ;
1740mais tue mon compagnon en même guise
car tous deux avons mérité d’être mis à mort. »


Le digne duc fit aussitôt réponse
et dit : « Voilà une brève conclusion :
votre bouche même, par votre confession,
vous a condamnés, et j’enregistre la sentence ;
il n’est pas besoin de vous torturer de la corde.
Vous allez mourir, par Mars le puissant et le Rouge ![13]
La reine incontinent, par vraie nature de femme,
se prit à pleurer et ainsi fit Émilie,
1750et de même toutes les dames de la compagnie.
Grand’pitié c’était, elles pensaient toutes,
que jamais pareil sort fût échu ;
car gentilshommes ils étaient tous deux, de haut rang,
et rien qu’amour causait ce grand débat ;
et elles voyaient leurs sanglantes plaies, larges et cruelles ;
et toutes de s’écrier, nobles dames et suivantes ;
« Aie merci, seigneur, au nom de nous toutes, femmes ! »
Et sur leur genoux nus à terre elles tombent,
et elles eussent baisé ses pieds, sur-le-champ,
1760n’était qu’enfin son humeur s’apaisa ;
car la pitié pénètre vite dans les cœurs gents.
Et bien que tout d’abord son ire le fît trembler et frémir,
il a bientôt considéré, en bref,
et la faute des deux chevaliers et sa cause :
et bien que sa colère les accusât de crime,
pourtant, en sa raison, il les excusait tous deux ;
et ainsi vint à penser justement que chacun
se sert en amour comme il le peut,
et aussi s’échappe de prison ;
1770et aussi son cœur s’émut de compassion
pour les femmes, qui continuaient de pleurer ensemble,
et en son cœur gent il se prit à penser
et à se dire à lui-même tout doux : « Fi
d’un seigneur qui ne veut avoir merci,
mais préfère être un lion, en parole et en action,

envers ceux qui sont pleins de repentance et d’effroi,
comme envers hommes d’orgueil et de malice
qui veulent soutenir ce qu’ils ont une fois entrepris !
Ce seigneur montre piètre discernement
1780qui en pareil cas ne sait faire de distinction,
mais pèse du même poids orgueil et humilité. »
Et brièvement quand son ire ainsi fut en allée,
il se mit à lever des yeux éclaircis
et dit ces paroles d’une voix très forte : —
« Le dieu d’amour, ah ! benedicite,
quel grand et puissant seigneur !
Contre son pouvoir ne prévaut nul obstacle,
on le peut appeler dieu pour ses miracles ;
car il tourne à sa guise
1790tous les cœurs, selon ce qu’il lui plaît d’ordonner.
Voyez ici Arcite et Palamon,
qui, en liberté, tirés de ma prison,
auraient pu vivre à Thèbes en rois ;
et qui, sachant que je suis leur ennemi mortel,
et que leur mort était en mon pouvoir,
ont laissé l’amour, malgré leurs deux yeux,
les conduire ici l’un et l’autre pour mourir !
Songez-y, n’est-ce point haute folie ?
Mais qui peut esquiver la folie, s’il aime ?
1800Voyez, au nom du Dieu qui siège là-haut,
voyez comme ils saignent ! les voilà en bel arroi !
C’est ainsi que leur seigneur, le dieu d’amour, leur a payé
leurs gages et salaire pour leurs services !
Et pourtant ils pensent être pleinement sages
ceux qui servent Amour, quoi qu’il leur puisse échoir !
Mais le plus plaisant de l’histoire
c’est que celle pour qui ils ont cet ébattement
les en peut remercier tout autant que moi-même ;
elle n’en sait pas plus, de toute cette chaude affaire,
1810par Dieu ! que n’en sait lièvre ou coucou !
Mais il faut de tout tâter, du chaud et du froid ;
tout homme doit passer par la folie, jeune ou vieux ;
je le sais par moi-même depuis bien longtemps :
car en mon temps serviteur d’amour aussi je fus.
Donc, puisque je connais peine d’amour,

et sais combien grièvement elle peut navrer,
en homme qui souvent a été pris en ses lacs,
je vous pardonne entièrement ce méchef,
à la requête de la reine ici agenouillée,
1820et d’Émilie aussi, ma sœur chérie.
Et allez tous les deux me jurer
que jamais plus vous ne nuirez à mon pays,
ni ne me ferez la guerre de nuit ou de jour
mais me serez amis en tout ce que vous pourrez ;
je vous pardonne ce méchef, tout et parties. »
Et eux de lui jurer sa requête bellement
en implorant sa seigneurie et sa merci,
et lui leur accorde leur grâce et alors dit :

« Pour parler de lignée royale et de richesse,
1830votre dame fût-elle reine ou princesse,
chacun de vous est digne, sans aucun doute,
de l’épouser quand en viendra le temps ; mais néanmoins
je parle pour ma sœur Émilie,
pour l’amour de laquelle vous avez lutte et jalousie ;
tous savez qu’elle ne peut vous épouser tous deux
à la fois, dussiez-vous combattre a tout jamais ;
qu’un de vous, qu’il en soit heureux ou non,
il lui faudra s’en aller siffler dans une feuille de lierre[14] ;
c’est dire qu’elle ne peut avoir les deux,
1840si fort que vous soyez jaloux et courroucés.
Et pour ce vais-je vous mettre en position
de suivre l’un et l’autre la destinée
qui lui est réservée ; écoutez en quelle guise ;
or, entendez votre arrêt que je vais vous dire :
Ma volonté est que, pour conclusion nette,
sans aucune sorte de réplique,
(s’il vous plaît, prenez cela au mieux),
que chacun de vous s’en aille où il lui plaise
libre, sans rançon et sans risque ;
1850et de ce jour en cinquante semaines, ni plus ni moins,
chacun de vous amènera cent chevaliers,
armés pour la lice comme il faut de tout point,

tout prêts à la disputer par bataille.
Et moi je vous promets que, sans y faillir,
sur ma foi, aussi vrai que je suis chevalier,
celui de vous, quel qu’il soit, qui aura le dessus,
c’est-à-dire que, de lui ou de toi,
celui qui pourra avec sa centurie, comme j’ai dit,
tuer son adversaire ou le bouter hors de lice,
1860je lui donnerai Émilie pour femme,
celui à qui la fortune accordera si belle faveur.
La lice, je la ferai faire en ce lieu,
et puisse Dieu aussi vraiment avoir pitié de mon àme
que je serai juge égal et fidèle.
Et vous n’aurez rien à attendre de moi
que l’un de vous ne soit mort ou pris.
Et si vous pensez que cela est bien dit,
dites votre avis et tenez-vous satisfaits.
Telle est pour vous la fin et la conclusion. »

1870Qui pour lors a l’air heureux si ce n’est Palamon ?
Qui ne bondit de joie si ce n’est Arcite ?
Qui pourrait dire ou qui pourrait décrire
la joie qui se fait en toute la place
quand Thésée vient d’accorder si juste grâce ?
Genou en terre mettent gens de tout rang
et le remercient, de tout leur cœur, de toutes leurs forces,
et surtout les Thébains[15] maintes fois.
Et ainsi, l’espoir vaillant et le cœur allègre,
ceux-ci prennent congé et vers leur pays chevauchent,
1880vers Thèbes aux vieilles et vastes murailles.

Explicit secundo, pars..




Sequitur pars tercia..


1881Je crois qu’on jugerait cela négligence,
si j’oubliais de conter la dépense
de Thésée, qui va si diligemment

bâtir les lices royalement ;
un aussi noble théâtre que celui-là
n’exista sans doute jamais en ce monde.
L’enceinte avait un mille de tour,
avec murs de pierre et fossé tout autour.
Elle était de forme ronde comme un cercle,
1890et remplie de degrés, sur soixante pas de haut,
tels qu’un homme assis sur un degré
n’empêchait pas son compagnon de voir.

Vers l’est s’élevait un portail de marbre blanc,
vers l’ouest un autre tout pareil en face.
Et, pour conclure en bref, un lieu pareil
ne fut jamais sur terre en si petit espace ;
car dans le pays il n’y eut habile homme,
connaissant géométrie ou art métrique,
ni portrayeur, ni tailleur d’images,
1900à qui Thésée ne donnât vivres et gages
pour bâtir et aménager ce théâtre.
Et pour faire son rite et sacrifice,
il a vers l’est, sur le susdit portail,
en l’honneur de Vénus, déesse d’amour,
fait bâtir un autel et un oratoire ;
et vers l’ouest, à l’intention et mémoire
de Mars, il en a fait un autre tout pareil,
lequel coûta une bonne charretée d’or.
Et vers le nord, en une tourelle de la muraille,
1910en albâtre blanc et rouge corail
il est un oratoire riche à voir
qu’en l’honneur de Diane de chasteté
Thésée a fait ouvrer de noble manière.

Mais j’avais oublié de décrire
la noble sculpture, et les portraits,
la forme, l’apparence, et les figures
qui étaient en ces trois oratoires.

D’abord au temple de Vénus tu peux voir
ouvrés sur le mur, bien pitoyables au regard,
1920les sommeils rompus et les froids soupirs ;

les larmes maudites et les lamentations ;
les traits enflammés du désir
que les serviteurs de l’amour endurent en cette vie ;
les serments qui assurent les pactes de Vénus ;
plaisance et espoir, désir, folle audace,
beauté et jeunesse, volupté et richesse,
magie et violence, mensonges, flatterie,
dépense, soins et jalousie, —
laquelle portait de soucis jaunes une guirlande,
1930et un coucou perché dessus sa main ; —
fêtes, musique, rondes, danses,
déduit et parure, et toutes les circonstances
de l’amour, qu’il me faut compter et compter,
étaient peintes en ordre sur le mur,
et plus nombreuses que je ne saurais dire.
Car en vérité, tout le mont Cithéron,
où Vénus a sa principale demeure,
était montré en portrait sur le mur,
avec tout le jardin et les joyeux déduits.
1940Et l’on n’avait pas oublié le portier Oisiveté[16],
ni Narcisse le joli du temps jadis,
ni encore la folie du roi Salomon,
ni encore la grande force d’Hercule,
les enchantements de Médée et de Circé,
non plus que Turnus au cœur hardi et fier,
et le riche Crésus, captif en servage.
Ainsi pouvez-vous voir que sagesse ni richesse,
beauté ni ruse, force ni hardiesse,
ne peuvent avec Vénus tenir champ parti[17] ;
1950car à son gré elle peut lors mener le monde.
Voyez ! toutes ces gens furent si pris en ses lacs
que d’angoisse ils dirent souvent « hélas ! »
Il suffit ici d’un exemple ou deux,
et pourtant j’en pourrais compter mille encore.
La statue de Vénus, glorieuse à voir,
était nue flottant sur la vaste mer,
et au-dessous du nombril elle était couverte

de vagues vertes et brillantes comme verre.
Elle avait une citole en sa main droite,
1960et sur sa tête, bien plaisante à voir,
une guirlande de roses fraîches et parfumées ;
au-dessus de sa tête ses colombes voletaient.
Devant elle se tenait son fils Cupidon ;
sur ses épaules il avait deux ailes,
et il était aveugle, ainsi qu’on voit souvent ;
il portait un arc et des flèches brillantes et aiguës.

Pourquoi ne vous dirais-je pas aussi
le portrait qui était sur le mur
dedans le temple du puissant Mars le rouge ?
1970Le mur entier était peint en long et large,
et figurait l’intérieur de ce lieu farouche
qui avait nom le grand temple de Mars en Thrace,
en cette région froide et glacée
où Mars a son hôtel souverain.
D’abord sur le mur était peinte une forêt
en laquelle ne demeurait homme ni bête,
avec de vieux arbres tors, noueux, stériles,
aux souches anguleuses et horribles à voir,
et où passait un fracas et une rafale
1980comme si une tempête allait rompre chaque branche ;
et au bas d’une colline, sous une pente verte,
s’élevait le temple de Mars armipotent,
tout ouvré d’acier bruni, et dont l’entrée
était longue et étroite et horrifique à voir.
Et de là sortait une telle furie et tourmente
qu’elle faisait branler tous les portails.
La lumière du nord entrait par les portes,
car il n’y avait aucune fenêtre dans le mur
par laquelle on pût percevoir La moindre lueur.
1990Les portes étaient toutes d’adamant éternel,
rivées en travers et longueur
de dures barres de fer ; et pour rendre solide
ce temple, chaque pilier de soutien
était gros comme un tonneau et fait de fer poli et luisant.
Là je vis d’abord le noir complot
et toute l’entreprise de félonie ;

l’ire cruelle, rouge comme une braise ;
le coupe-bourse et aussi la pâle peur ;
le traître souriant avec le couteau sous le manteau ;
2000l’étable embrasée avec la noire fumée ;
la traîtrise du meurtre dans le lit ;
la guerre ouverte, avec plaies tout saignantes ;
le combat avec couteau sanglant et âpre menace.
Tout plein de grincements était ce triste lieu.
Là aussi j’ai vu le suicide, —
le sang de son cœur a trempé tous ses cheveux ;
j’ai vu le clou enfoncé dans le crâne la nuit ;
la froide mort couchée sur le dos, bouche béante.
Emmi le temple siégeait malechance
2010avec angoisse et visage désolé.
De même j’ai vu démence riant dans sa rage ;
plaintes armées[18], hurlements et furieux outrages ;
le cadavre dans le hallier, la gorge tranchée ;
mille gens massacrés et non morts de peste ;
le tyran, avec sa proie arrachée par violence ;
la ville détruite où rien plus ne restait.
De même j’ai vu s’embraser les navires dansants ;
le chasseur étranglé par les ours sauvages ;
la truie dévorant l’enfant au berceau même ;
2020le cuisinier ébouillanté, malgré sa longue louche.
Rien n’était oublié par la funeste influence de Mars :
le charretier écrasé par son char,
sous la roue il gît à plat ventre.
Il y avait aussi sous l’empire de Mars
le barbier, et le boucher, et le forgeron
qui forge les glaives tranchants sur son enclume.
Et tout en haut, peinte dans une tour,
j’ai vu la Victoire assise en grand honneur
avec le glaive tranchant au-dessus de sa tête,
2030pendant à une ficelle ténue.
Là étaient peints les meurtres de Julius[19],
du grand Néron, et d’Antoine ;
bien qu’en ce temps-là ne fussent point nés,

pourtant leur mort était peinte là d’avance
par menace de Mars, en exacte figure ;
ainsi était-elle montrée en ce portrait,
comme est dépeint dans les étoiles là-haut
qui doit être tué on bien mourir d’amour.
Il suffit d’un exemple dans les histoires anciennes ;
2040je ne puis les dire toutes, même si je voulais.
La statue de Mars était debout sur un char,
en armes et l’air furieux comme s’il était fou ;
et au-dessus de sa tête brillaient deux figures
d’étoiles qui sont nommées dans les écrits
l’une Puella et l’autre Rubeus[20].
Tel était l’appareil de ce dieu des armes.
Un loup se tenait devant lui à ses pieds
avec des yeux rouges et il mangeait un homme.
D’un pinceau subtil cette histoire était peinte
2050en effroi de Mars et de sa gloire.

Maintenant vers le temple de Diane la chaste
aussi vite que pourrai je me veux hâter,
pour vous en dire toute la description.
Les murs sont peints de haut en bas
d’histoires de chasse et de chasteté pudique.
Là je vis comment la déplorable Calistopée[21],
quand Diane se fâcha contre elle,
fut changée de femme en ourse
et après fut faite l’étoile du nord.
2060Ainsi était-ce peint, je ne sais rien de plus à vous dire.
Son fils est aussi une étoile, comme on peut voir[22].
Là j’ai vu Dané[23] changée en arbre ;
je ne veux pas dire la déesse Diane,
mais la fille de Penneus, qui avait nom Dané.
Là je vis Actéon fait cerf
par vengeance de ce qu’il avait vu Diane toute nue ;
j’ai vu comment ses lévriers l’ont saisi

et dévoré parce qu’ils ne le reconnaissaient point.
On voyait peint aussi un peu plus avant
2070comment Atalante chassa le sanglier,
et Méléagre, et maint autre encore
pour qui Diane prépara peine et angoisse.
Là je vis mainte autre histoire merveilleuse
que je n’ai point envie de remémorer.
Cette déesse était assise très haut sur un cerf
avec des petits chiens tout autour de ses pieds ;
et sous ses pieds elle avait une lune
qui était au déclin et allait bientôt finir.
Sa statue était vêtue de vert de gaude[24] ;
2080elle avait l’arc en main et des flèches dans une trousse.
Ses yeux étaient baissés vers la terre
où Pluton a son noir domaine.
Une femme en travail était devant elle ;
mais comme son enfant était bien long à naître,
fort piteusement elle appelait Lucina[25]
et disait : « Aide-moi, car tu le peux mieux que personne ».
Il savait bien peindre au vif celui qui fit cette œuvre,
et il lui fallut maint florin pour acheter les couleurs.

Maintenant ces lices sont faites, et Thésée
2090qui à grands frais a ainsi arrangé
les temples et le théâtre dans toutes leurs parties,
quand ce fut fait s’en réjouit merveilleusement.
Mais je veux un peu quitter Thésée
et parler de Palamon et d’Arcite.

Le jour approche de leur retour
où chacun devait amener cent chevaliers
pour décider la bataille comme je vous ai conté ;
et vers Athènes, pour observer leur pacte,
chacun d’eux a amené cent chevaliers
2100bien armés pour la guerre en tous points.
Et sûrement maintes gens pensaient
que jamais depuis le commencement du monde,

pour ce qui est de vraie chevalerie,
aussi loin que Dieu a fait mer et terre,
jamais il n’y eut en un si petit nombre aussi noble compagnie.

Car tout homme qui aimait chevalerie
et voulait de grand cœur avoir un nom illustre
a demandé à être de ce tournoi ;
et heureux fut celui qui fut choisi.
2110Car s’il advenait demain pareil cas,
vous savez bien que tout vaillant chevalier
qui aime par amour et a toutes ses forces,
soit en Angleterre, soit ailleurs,
désirerait de grand cœur en être
pour combattre pour une dame. Benedicite !
ce serait un vaillant spectacle à voir !

Et c’est ainsi qu’ils partirent avec Palamon.
Avec lui vinrent nombre de chevaliers ;
les uns sont bien armés avec haubergeon
2120et plastron et casaque légère,
et d’autres voulurent avoir une paire de plastrons larges,
et d’autres ont voulu un écu de Prusse ou une targe ;
d’autres ont voulu être bien armés aux jambes
et avoir la hache, et d’autres une masse d’acier.
Il n’y a point d’équipement nouveau qui n’ait été anciennement.
Ils étaient armés, comme vous ai conté,
chacun selon son idée.

Là tu peux voir arriver avec Palamon
Ligurge lui-même, le grand roi de Thrace.
2130Noire était sa barbe, et viril son visage ;
les orbes de ses yeux en sa tête
luisaient d’un feu entre jaune et rouge ;
et comme un griffon il roulait ses yeux,
avec des poils hirsutes sur ses gros sourcils ;
ses membres étaient grands, ses muscles durs et forts,
ses épaules larges, ses bras ronds et longs.
Et, comme était l’usage en son pays,
bien haut sur un char d’or il était debout,
avec quatre taureaux blancs dans les traits.

2140Au lieu de cotte d’armes, sur son harnois
garni de clous jaunes et brillants comme or,
il avait une peau d’ours, noire comme charbon, et très ancienne.
Ses longs cheveux étaient tressés sur son dos ;
de la plume du corbeau ils avaient le très noir éclat.
Une couronne d’or grosse comme le bras et fort pesante
était sur sa tête, toute sertie de pierres brillantes,
de fins rubis et de diamants.
Autour de son char marchaient des molosses blancs,
vingt et plus, aussi grands qu’un bouvillon,
2150pour chasser le lion ou le cerf,
et le suivaient, la gueule solidement muselée
avec des colliers d’or et des anneaux enfilés autour.
Il avait cent seigneurs dans sa troupe,
armés très bien, aux cœurs rudes et forts.

Avec Arcite comme on trouve dans les histoires,
le grand Emétréus, le roi de l’Inde,
sur un destrier bai, harnaché d’acier,
couvert de drap d’or bien diapré,
venait chevauchant comme le dieu des armes, Mars.
2160Sa cotte d’armes était de drap de Tarse,
tissé de perles blanches et rondes et grosses.
Sa selle était d’or bruni fraîchement battu ;
un mantelet sur son épaule pendait,
ruisselant de rubis rouges qui étincelaient comme feu ;
sa chevelure crêpée tombait en boucles
et elle était jaune et avait le reflet du soleil ;
son nez était haut, ses yeux citrin brillant,
ses lèvres rondes, son teint sanguin ;
quelques rousseurs mouchétaient son visage,
2170de couleur entre le jaune et le presque noir ;
et comme un lion il lançait ses regards.
Vingt et cinq ans était son âge, je crois.
Sa barbe avait bien commencé à croître ;
sa voix était comme une trompe tonnante.
Sur sa tête il portait de laurier vert
une guirlande fraîche et galante à voir.
Sur sa main il portait pour son déduit
un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.

Cent seigneurs il avait là avec lui
2180tous armés, sauf la tête, de toutes leurs pièces,
bien richement en toutes sortes de choses.
Car croyez bien que ducs, comtes, rois
étaient assemblés en cette noble compagnie
pour l’amour et pour la gloire de chevalerie.
Autour de ce roi couraient de tous côtés
grand nombre de lions et de léopards apprivoisés.
Et en cette manière ces seigneurs tous et chacun
sont arrivés à la cité le dimanche
vers prime, et en la ville ils s’arrêtent.

2190:Ce Thésée, ce duc, ce digne chevalier,
quand il les eut amenés dans sa cité
et logés chacun selon son degré,
il les festoie et fait si grand effort
pour les accommoder et leur faire tout honneur
qu’on n’imaginait pas que l’esprit d’aucun homme
de quelconque condition eût su faire mieux.
Les chants des ménestrels, le service du festin,
les grands présents pour les plus grands et les moindres,
le riche état du palais de Thésée,
2200ni qui s’assit premier ou dernier à la table haute,
quelles dames sont les plus belles ou meilleures danseuses,
ou quelles savent le mieux danser et chanter,
ni qui parle le plus tendrement d’amour ;
les faucons posés au haut des perchoirs,
les chiens couchés en bas sur le sol ;
tout cela je ne le raconte pas maintenant.
Mais je vais dire la suite qui me paraît le plus beau.
Maintenant je viens au fait, et écoutez si c’est votre plaisir.

La nuit du dimanche, avant le point du jour,
2210lorsque Palamon ouït chanter l’alouette,
bien qu’il s’en fallut de deux heures qu’il fît jour,
pourtant chantait l’alouette et Palamon aussi.
Le cœur dévot et l’âme confiante,
il se leva pour aller faire son pèlerinage
à la déesse de félicité, la bénigne Cithérée,
je veux dire Vénus, honorable et digne.

Et à l’heure de Vénus[26] il s’avance à pas lents
jusqu’aux lices, là où son temple était,
et il se met à genoux ; et le visage humble
2220et le cœur douloureux, il lui dit ce qu’allez entendre :

« La plus belle des belles, ô madame, Vénus,
fille de Jupiter et épouse de Vulcain,
joie de la montagne de Cithéron,
par cet amour que tu eus pour Adonis,
aie pitié de mes amères larmes cuisantes
et prends mon humble prière à cœur.
Hélas ! je n’ai point de langage pour dire
les effets ni les tourments de mon enfer ;
mon cœur ne peut pas révéler mes douleurs ;
2230je suis si troublé que je ne puis rien dire.
Mais pitié, dame brillante, qui connais bien
ma pensée et vois quelles souffrances je ressens,
considère tout cela et compatis à ma peine,
aussi vraiment que je serai à tout jamais
de toutes mes forces ton loyal serviteur
et serai toujours en guerre avec chasteté ;
de cela je fais vœu, pourvu que vous m’aidiez
Je n’ai cure de la gloire des armes,
et je ne demande pas demain à avoir victoire
2240ni renom en cette affaire, ni vaine gloire
du triomphe des armes clamé par les fanfares ;
mais je voudrais avoir complète possession
d’Émilie, et mourir à ton service ;
trouve le moyen, toi, et la meilleure manière.
Je ne m’inquiète pas s’il vaut mieux
que j’aie sur eux la victoire ou bien eux sur moi,
pourvu que j’aie ma dame dans mes bras.
Car s’il est vrai que Mars est dieu des armes,
votre puissance est si grande au ciel là-haut
2250que, s’il vous plaît, j’aurai bien ma maîtresse.
Ton temple je veux l’adorer à tout jamais,
et sur ton autel, que je sois à pied ou à cheval[27],

je veux faire sacrifice et des feux allumer.
Et si tous ne foulez pas ainsi, ma douce dame,
alors je te prie que demain avec une lance
Arcite me perce à travers le cœur.
Alors je n’aurai cure, quand j’aurai perdu la vie,
qu’Arcite la gagne et l’épouse.
Voilà l’objet et la fin de ma prière ;
2260donne-moi ma maîtresse, bienheureuse dame chérie. »

Quand fut faite l’oraison de Palamon,
il fit son sacrifice et cela aussitôt,
bien tristement avec toutes les circonstances,
quoique je ne dise rien ici de ses observances.
Mais enfin la statue de Vénus remua
et fit un signe, par où il comprit
que sa prière était acceptée ce jour-là.
Car bien que le signe eût tardé à paraître,
pourtant il sentit bien que sa requête était accordée ;
2270et le cœur joyeux il retourna à son logis bien vite.

À la troisième heure inégale[28] après que Palamon
était parti pour le temple de Vénus,
se leva le soleil et se leva Émilie ;
et pour le temple de Diane elle se mit en route.
Ses servantes qu’elle emmenait avec elle
apportaient tout préparés le feu,
l’encens, les linges et toutes les autres choses
qui doivent faire partie du sacrifice ;
les cornes pleines d’hydromel comme était la coutume ;
2280il ne manquait rien pour faire son sacrifice.
Le temple fumant et plein de belles étoffes,
Émilie, le cœur débonnaire,
lava son corps avec l’eau d’une source ;
mais comme elle fit son rite, je n’ose dire,
si ce n’est d’une manière générale ;

et pourtant ce serait joyeuseté d’ouïr tout ;
qui n’entend point malice n’en serait pas offensé ;
mais il est bon qu’on ait les coudées franches.
Sa brillante chevelure fut peignée, les tresses toutes déroulées ;
2290une couronne de chêne vert cerrial[29]
sur sa tête fut posée, bien belle et séante.
Elle se mit à allumer deux feux sur l’autel,
et fit ses rites comme on peut voir
dans Stace de Thèbes[30] et dans les livres anciens.
Quand le feu fut allumé, le visage triste,
elle parla à Diane comme vous pouvez entendre.

« Ô chaste déesse des forêts vertes,
par qui le ciel et la terre et la mer sont vus,
reine du royaume sombre et bas de Pluton,
2300déesse des pucelles, qui connais mon cœur
depuis de longues années et sais ce que je désire,
garde-moi de ta vengeance et de ton ire
qu’Actéon subit cruellement.
Chaste déesse, tu sais bien que moi
je désire être pucelle toute ma vie
et ne veux être ni amante ni épouse.
Je suis encore, tu le sais, de ta compagnie,
pucelle, et j’aime chasse et vénerie
et marcher dans les bois sauvages
2310et non pas être mariée et porter un enfant.
Non je ne veux pas connaître la compagnie de l’homme.
Donc aide-moi, dame, puisque tu peux et sais,
à cause de ces trois formes que tu as en toi[31].
Et Palamon, qui a tant d’amour pour moi,
et aussi Arcite, qui m’aime si fort,
c’est là la grâce que j’implore de toi et rien plus,
envoie amour et paix entre eux deux ;
et de moi détourne leurs cœurs
pour que leur brûlant amour et leur désir,

2320et leurs soins, leur tourment et leur feu,
s’éteignent ou se tournent vers un autre objet.
Et si tu ne veux pas me faire grâce,
ou si ma destinée est ainsi formée
que je doive forcément avoir l’un des deux,
envoie-moi celui qui me désire le plus.
Regarde, déesse de pure chasteté,
les larmes amères qui sur mes joues tombent.
Puisque tu es pucelle et gardienne de nous toutes,
garde mon pucelage et protège-le bien,
2330et tant que je vivrai pucelle, je veux te servir. »

Les feux brûlaient clairs sur l’autel,
pendant qu’Émilie était ainsi en prière ;
mais soudain elle vit un spectacle étrange,
car tout à coup l’un des feux s’éteignit,
puis se ralluma, et aussitôt après
l’autre feu s’éteignit et disparut tout à fait ;
et comme il s’éteignait il fit un sifflement
comme font les branches mouillées quand elles brûlent,
et au bout du tison coulèrent aussitôt
2340comme des gouttes sanglantes et en grand nombre.
De quoi fut Émilie si fort épouvantée
qu’elle était presque folle et se mit à crier,
car elle ne savait pas ce que cela signifiait.
Mais c’est seulement par peur qu’elle a ainsi crié
et pleuré, que c’était pitié de l’ouïr.
Et alors Diane apparut
l’arc en main, tout comme une chasseresse,
et dit : « Ma fille, calme ton angoisse.
Parmi les dieux là-haut il est arrêté,
2350et par des mots éternels écrit et confirmé,
que tu seras mariée à l’un de ceux
qui ont à cause de toi tant de chagrins et de peines ;
mais auquel des deux je ne puis pas dire.
Adieu, car je ne puis tarder plus longtemps.
Les feux qui sur mon autel brûlent
te déclareront, avant que tu partes d’ici
la destinée de ton amour en cette circonstance. »

Et après ces paroles les flèches dans la trousse
de la déesse se choquèrent violemment et sonnèrent,
2360et elle s’éloigna et disparut.
Émilie en fut confondue
et dit : « Que veut dire cela ? hélas !
Je me mets en ta protection,
Diane, et à ta disposition. »
Et vers son logis elle revint aussitôt par le plus court chemin.
Voilà ce qui arriva, il n’y a rien de plus à dire.

Comme l’heure de Mars venait ensuite après celle-là,
Arcite est allé au temple
du farouche Mars pour faire son sacrifice
2370avec tous les rites de sa coutume païenne.
Le cœur douloureux et en grande dévotion
il dit ainsi à Mars son oraison :

« O dieu fort qui aux royaumes froids
de Thrace es honoré et appelé seigneur
et as en chaque royaume et chaque contrée
toutes les rênes des armes en ta main,
et règles leur destin selon ton plaisir,
accepte de moi mon pieux sacrifice.
Si vraiment ma jeunesse peut mériter
2380et si ma force peut être digne de servir
ta divinité pour que je sois l’un des tiens,
alors je le prie de prendre en pitié ma souffrance.
Par ce tourment et ce feu ardent
qui te fit jadis brûler de désir
quand tu possédais la grande beauté
de la belle, jeune, fraîche Vénus librement,
et l’avais dans tes bras à ta volonté,
malgré certaine fois où par mésaventure
Vulcain t’avait pris dans ses lacs
2390et te trouva hélas ! couché avec sa femme ;
par cette affliction qui était en ton cœur,
aie pitié aussi de mes peines cuisantes.
Je suis jeune et inhabile, comme tu sais,
et, je le crois, plus blessé par l’amour
que fut jamais vivante créature ;

car celle qui me fait tout ce tourment souffrir
n’a cure que je flotte ou me noie,
et, je le sais, avant qu’elle ne m’accorde grâce,
je dois par la force la gagner sur place ;
2400et je le sais, sans aide ou faveur
de toi, ma force ne peut servir de rien.
Donc aide-moi, seigneur, ce matin dans ma bataille,
par ce feu qui jadis te brûla
comme ce feu maintenant me broie ;
et fais que ce matin j’aie la victoire.
Qu’à moi soit le labeur et qu’à toi soit la gloire.
Ton temple souverain je veux plus l’honorer
que tout autre lieu, et toujours je veux m’évertuer
dans tes jeux et dans tes forts travaux ;
2410et dans ton temple je veux pendre ma bannière
et toutes les armes de ma compagnie ;
et à tout jamais jusqu’au jour de ma mort
je veux devant toi entretenir un feu éternel.
Et d’abondant je veux me lier à ce vœu :
ma barbe, mes cheveux longs qui pendent
et n’ont jamais encore connu l’offense
du rasoir ni des ciseaux, je veux te les donner,
et être ton loyal serviteur tant que vivrai.
Maintenant, seigneur, aie pitié de mes âpres chagrins ;
2420donne-moi la victoire, je ne te demande rien de plus. »

La prière d’Arcite le vaillant cessa-
Les anneaux qui pendaient à la porte du temple,
et les portes aussi firent un grand fracas,
dont Arcite fut un peu effrayé.
Les feux brûlèrent sur l’autel avec éclat
et tout le temple en fut illuminé ;
un parfum alors monta de la terre,
et Arcite alors éleva la main
et jeta encore de l’encens dans le feu
2430avec d’autres rites encore ; et enfin
la statue de Mars fit tinter son haubert.
Et avec ce bruit il entendit un murmure
très bas et sourd qui disait ce mot « Victoire » ;
et pour cela il honora et glorifia Mars.

Et ainsi avec joie et espoir de succès
Arcite alors s’en est allé à son hôtellerie,
aussi heureux qu’est un oiseau du brillant soleil.

Et tout aussitôt commence une telle querelle
pour l’octroi de cette faveur, aux cieux là-haut,
2440entre Vénus, la déesse d’amour,
et Mars, le sévère dieu armipotent,
que Jupiter avait grand’peine à l’arrêter ;
lorsque enfin le pâle Saturne, le froid,
qui savait tant de vieilles aventures,
trouva dans sa vieille expérience un moyen
qui bientôt a plu à chacun.
À dire vrai, l’âge a grand avantage ;
en âge est tout ensemble et prudence et usage ;
on peut passer les vieillards en vitesse, non en sagesse.
2450Saturne aussitôt pour arrêter querelle et anxiété,
encore que ce soit contre sa nature,
sut trouver remède à toute cette querelle.

« Ma chère fille Vénus, dit Saturne,
mon cours, qui a une si vaste révolution,
a plus de pouvoir qu’on ne sait.
À moi est la blême noyade dans la mer ;
à moi est la prison dans le noir cachot ;
à moi est l’étranglement et pendaison par la gorge ;
à moi est le murmure et la révolte des vilains ;
2460le grognement et le secret empoisonnement ;
je fais la vengeance et le public châtiment
lorsque je demeure dans le signe du Lion.
À moi est la ruine des châteaux forts,
l’écroulement des tours et des remparts
sur le mineur ou le charpentier.
J’ai tué Samson en secouant le pilier.
À moi aussi sont les froides maladies,
les noires trahisons et les vieux complots.
Mon regard est le père de la pestilence.
2470Maintenant ne pleure plus, je vais prendre soin
que Palamon, qui est ton chevalier à toi,
ait sa dame comme tu lui as promis.

Bien que Mars doive aider son chevalier, néanmoins
il faut qu’entre vous la paix soit quelque temps,
encore que vous n’ayez en rien la même humeur,
ce qui cause tous les jours tant de division.
Je suis ton aïeul, prêt à te servir :
Ne pleure plus, je veux contenter ton désir. »

Maintenant je veux laisser les dieux du ciel,
2480 Mars et Vénus, déesse d’amour,
et vous conter aussi clair que je peux
la grande aventure pour laquelle j’ai commencé ce récit


Explicit tercia pars.


*
* *


Sequitur pars quarta.


Grande fut la fête en Athènes ce jour-là,
et la gaie saison de ce mois de Mai
mettait un chacun en telle allégresse
que tout ce lundi ils joutèrent et dansèrent,
et le passèrent au noble service de Vénus.
Mais comme ils devaient se lever
tôt pour voir le grand combat,
2490 ils allèrent se reposer à la nuit.
Et au matin, quand le jour commença à poindre,
grand bruit et cliquetis de chevaux et harnois
résonna dans les hôtelleries de toutes parts ;
et vers le palais se dirigea maint cortège
de seigneurs chevauchant destriers et palefrois.
Là tu peux voir façon de harnois
bien curieuse et bien riche, et belles œuvres
d’orfèvrerie, de broderie et d’acier ;
les écus brillants, têtières et caparaçons ;
2500heaumes, hauberts, cottes entaillées d’or ;
seigneurs en grand appareil sur leurs coursiers,
chevaliers suivants, et aussi écuyers
clouant les lances et bouclant les heaumes,
attachant les écus en laçant des lanières ;
où il est besoin d’eux ils ne sont pas oisifs ;

les destriers écumant sur la bride d’or,
rongeant le frein ; et en hâte aussi les armuriers
donnant ici et là un coup de lime ou de marteau ;
archers à pied, hommes des communes en nombre
2510avec épieux courts, serrés autant qu’ils peuvent marcher ;
fifres, trompes, timbales, clairons,
qui dans la bataille sonnent des airs de meurtre ;
le palais plein de gens du haut en bas,
ici trois, ailleurs dix, tenant leurs propos,
devisant de ces deux chevaliers Thébains.
Aucuns disaient ceci ; aucuns « ce sera comme ça »,
aucuns tenaient pour l’homme à barbe noire,
aucuns pour le chauve, aucuns pour le chevelu ;
aucuns disaient que tel avait rude mine et se battrait bien.
2520« Il a une hache qui pèse vingt livres. »
Ainsi était le palais rempli de propos
longtemps après le lever du soleil.

Le grand Thésée, qui de son sommeil s’éveilla
à la musique et au bruit qu’on faisait,
demeura encore en la chambre de son riche palais,
jusqu’à l’heure où les chevaliers Thébains, tous deux pareillement
honorés, furent amenés dans le palais.
Le duc Thésée était assis à une fenêtre,
paré tel qu’un dieu sur son trône.
2530Le peuple bien vite se presse par là
pour le voir et lui faire grande révérence,
et aussi écouter son ordre et commandement.
Un héraut sur une estrade cria ho !
jusqu’à ce que tout le bruit du peuple eût cessé ;
et quand il vit le peuple silencieux et coi,
alors il déclara la volonté du puissant duc :

« Le seigneur a dans sa haute sagesse
considéré que ce serait destruction
de sang noble, de combattre en façon
2540de bataille mortelle en cette emprise.
Donc pour faire en sorte qu’ils ne meurent point,
il veut modifier son premier dessein.
Qu’aucun homme donc, sous peine de perte de la vie,

aucune sorte de flèche, ni de hache, ni de couteau court
n’introduise dans les lices ou n’y apporte.
Que nulle courte épée à pointe affilée pour coups d’estoc
n’y soit tirée par aucun, ni portée au côté.
Et nul ne fera à cheval contre son adversaire
plus d’une passe avec la lance aiguisée.
2550Qu’il lutte à pied, s’il veut, pour se défendre.
Et celui qui aura désavantage sera pris
et non pas tué, mais amené au poteau
qui sera placé de chaque côté ;
il y sera entraîné de force et y devra rester.
El s’il arrive que le chef soit pris
d’un côté ou de l’autre, ou s’il tue son rival,
le tournoi devra aussitôt cesser.
Dieu vous garde ; en avant et frappez ferme ;
avec l’épée longue et les masses luttez votre soûl,
2560Partez maintenant ; tel est l'ordre du seigneur. »

La voix du peuple toucha le ciel
tant ils crièrent fort avec accent joyeux :
« Dieu sauve un tel seigneur qui est si bon,
et ne veut pas qu’on détruise la vie ! »
Et trompes et musique de retentir.
Et vers les lices partit la compagnie
en bel ordre à travers la cité grande,
tendue de drap d’or et non pas de serge.

Comme un très noble seigneur ce gentil duc chevauchait
2570avec les deux Thébains, un de chaque côté ;
et derrière venaient la reine et Émilie,
et derrière une autre compagnie
de tel et tel, selon sa qualité.
Et ainsi ils passèrent à travers la cité,
et aux lices ils arrivèrent à l’heure.
Prime n’était pas encore tout écoulée
qu’à leurs places étaient Thésée tant riche et noble,
Hippolyte la reine, et Émilie,
et autres dames par rang de qualité.
2580Sur les sièges se presse tout le cortège ;
et vers l’ouest par le portail de Mars,

Arcite, et avec lui les cent de son parti,
avec bannière rouge est entré aussitôt ;
et à ce moment même Palamon aussi
au portail de Vénus, du côté de l’orient,
avec bannière blanche, mine et visage hardi.
Dans tout le monde on peut chercher partout,
il n’y eut jamais deux pareilles compagnies,
aussi égales sans aucune différence.
2590Car nul n’était si sage qu’il pût dire
par conjecture qu’aucune avait avantage sur l’autre
en valeur, en dignité, en âge,
si égales furent-elles choisies.
Et en deux belles rangées ils se placèrent,
quand on eut fait l’appel de leur nom à chacun,
pour qu’il n’y eût point fraude sur le nombre.
Alors les portes furent closes et l’on cria très fort :
« Maintenant faites votre devoir, jeunes chevalier fiers. »

Les hérauts les laissent ; ils piquent des deux et se lancent ;
2600alors sonnent trompes sonores et clairons.
C’est assez de dire qu’à l’ouest et à l’est
les lances s’abaissent fermes à l’arrêt,
l’éperon aigu entre au flanc des bêtes.
Alors on voit qui sait jouter, qui sait monter un cheval ;
ils éclissent les lances sur les écus épais ;
tel en sent la piqûre en son ventre ;
en l’air sautent des lances à vingt pieds de haut ;
les épées sortent, claires comme argent,
elles fendent et rompent les heaumes ;
2610le sang gicle en rudes jets rouges ;
avec les masses puissantes ils brisent les os ;
tel pointe au plus épais de la mêlée ;
là trébuchent forts destriers et tous s’abattent ;
tel roule sous les pieds comme fait une balle ;
tel lutte à pied avec son tronçon,
et tel autre avec son cheval le jette à bas ;
tel est navré à travers le corps, et puis emporté
malgré lui et mené au poteau ;
selon l’ordre donné, c’est là qu’il devait demeurer ;
2620un autre est conduit de l’autre côté.

Et Thésée les fait quelque temps reposer,
pour se remettre, et boire, s’ils ont envie.
Mainte fois dans le jour les deux Thébains
se sont rencontrés et se sont malmenés.
Ils se sont l’un l’autre désarçonnés.
Il n’est pas de tigresse en la vallée de Galgopheye[32]
quand on lui a volé son petit tout jeune,
aussi cruelle pour le chasseur qu’est Arcite
par jalousie de cœur pour ce Palamon ;
2630ni dans Belmarie[33] il n’est lion si féroce
quand il est traqué, ou affolé de faim,
ni qui tant désire le sang de sa proie
que Palamon le meurtre de son ennemi Arcite.
Les coups haineux mordent sur leurs heaumes ;
le sang coule sur leurs deux flancs rougis.

Avec le temps finirent tous exploits,
car avant que le soleil fût à son coucher,
le fort roi Émetreus empoigna
Palamon comme il luttait avec Arcite,
2640et fit mordre son épée profondément en sa chair ;
et par la force de vingt hommes il est pris
sans se rendre, et entraîné au poteau ;
et, venant à la rescousse de Palamon,
le fort roi Ligurge est jeté à terre ;
et le roi Émetreus malgré toute sa force
est enlevé de sa selle d’une longueur d’épée,
si fort le frappa Palamon avant d’être pris ;
mais tout en vain ; il fut emmené au poteau.
Son cœur vaillant ne pouvait l’aider ;
2650il devait demeurer, alors qu’il était pris,
par force et aussi par composition.

Qui est malheureux maintenant sinon le dolent Palamon
qui ne doit plus retourner au combat ?
Et quand Thésée eut vu ce spectacle,
aux gens qui ainsi combattaient entre eux

il cria : « Holà ! assez ; c’est fini.
Je veux être juge loyal et non partie.
Arcite de Thèbes aura Émilie,
qui par sa fortune l’a gagnée loyalement. »

2660Aussitôt il y a dans le peuple une clameur
de joie à ce propos si haute et si forte
qu’il semblait que les lices allaient crouler.

Que peut maintenant faire la belle Vénus là-haut ?
Que dit-elle maintenant ? Que fait cette reine d’amour ?
Or elle pleure tant de n’avoir pas ce qu’elle voulait
que ses pleurs dans les lices tombèrent.
Elle dit : « J’ai honte, en vérité. »
Saturne dit : « Fille, reste tranquille.
Mars est satisfait ; son chevalier a tout ce qu’il a demandé ;
2670et, par ma tête, tu seras tôt consolée. »

Les trompes aux notes éclatantes,
les hérauts qui clament à grands cris
font merveille pour fêter messire Arcite.
Mais écoutez-moi et attendez un peu
quel grand miracle arriva alors.

Ce fier Arcite a ôté son heaume,
et sur un coursier, pour montrer son visage,
il pique des deux à travers la vaste enceinte,
levant les yeux devers Émilie ;
2680et elle lui jeta un regard ami,
(car les femmes, soit dit de façon générale,
elles suivent toutes la faveur de fortune) ;
et elle fit la pleine joie de son cœur.
Voilà que de terre surgit une furie infernale
par Pluton envoyée à la requête de Saturne,
dont son cheval prit peur et se mit à tourner,
fit un écart et s’abattit en sautant ;
et avant qu’Arcite pût prendre garde,
il le projeta sur le sommet de la tête,
2690tant que sur place Arcite resta comme mort,
la poitrine enfoncée par l’arçon de la selle.
Il gisait noir comme charbon ou corbeau,

tant le sang était monté à son visage.
Aussitôt on le porta hors de l’enceinte
en grand deuil jusqu’au palais de Thésée.
Puis on le dévêtit en coupant son harnois ;
on le mit en un lit bien honnêtement et promptement,
car il avait encore ses sens et vivait,
et toujours appelait Émilie.

2700Le duc Thésée avec toute sa compagnie
est revenu chez lui à Athènes sa cité
en toute allégresse et grande solennité.
Bien que cette aventure fut advenue,
il ne voulait pas les déconforter tous.
On disait d’ailleurs qu’Arcite ne mourrait pas,
qu’il guérirait de son mal.
D’autre chose encore ils étaient contents,
c’est qu’aucun d’eux tous n’était tué,
encore que tous fussent fort blessés, un surtout
2710qui d’une lance fut percé au sternum.
Pour les autres plaies et bras cassés,
aucuns avaient onguents, autres avaient charmes.
Potions d’herbes et de sauge aussi
ils burent, car ils voulaient garder leurs membres.
Auquel propos ce noble duc, ainsi qu’il sait faire,
réconforte et honore chaque homme,
et fit fête toute la nuit
aux seigneurs étrangers, comme il convenait.
Et l’on n’estimait pas qu’il y avait eu des déconfits
2720mais seulement une joute et un tournoi ;
car en vérité il n’y eut nulle déconfiture ;
car tomber n’est qu’une mésaventure ;
et être emmené de force au poteau
sans se rendre, être pris par vingt chevaliers,
quand on est seul sans personne autre,
et qu’on vous tire bras, pied et orteil,
qu’on a son cheval poussé à coups d’épieus
par les piétons, tant archers que valets,
cela n’était point imputé a vilenie,
2730car nul ne peut nommer cela couardise.

Aussitôt donc le duc Thésée fit proclamer,
pour empêcher toute rancœur et envie,
l’égale excellence d’un parti aussi bien que de l’autre
et la ressemblance des deux comme frères.
Et il leur fit des dons selon leur rang
et il les festoya trois jours durant,
et convoya les rois avec honneur
hors de sa ville une grande journée.
Et chez soi s’en retourna chacun par la bonne route.
2740Il n’y eut plus rien que « Adieu, bon voyage ! »
De cette bataille je ne veux plus rien conter
mais parler de Palamon et d’Arcite.

L’enflure prend la poitrine d’Arcite, et le mal
gagne son cœur de plus en plus.
Le sang caillé, malgré tout l’art des mires,
se corrompt et demeure en son sein,
tant que saignées, ni ventouses,
ni boissons d’herbes ne peuvent le soulager.
La vertu expulsive, ou animale,
2750de cette vertu nommée naturelle
ne peut évacuer ni chasser le venin[34].
Les tuyaux de ses poumons se mirent à enfler
et chaque nerf de sa poitrine du haut en bas
est gâté par venin et corruption.
Rien ne lui sert pour garder la vie,
ni vomissement en haut ni en bas laxatif ;
toute brisée est cette région ;
nature n’a plus domination.
Et certes, quand nature ne veut agir,
2760adieu, médecine ! portez l’homme à l’église.

En fin de compte Arcite devait mourir.
C’est pourquoi il envoie quérir Émilie
et Palamon qui était son cousin cher ;
puis il parla ainsi qu’allez entendre :
« En rien ne peut la pauvre vie qui reste en mon cœur

découvrir un seul point de mes peines brûlantes
à vous, ma dame, que j’aime sur toute chose ;
mais je vous lègue le service de mon âme
à vous au-dessus de toute créature,
2770puisque ma vie ne peut plus durer.
Hélas ! malheur ! Hélas ! peine cruelle
que j’ai pour vous soufferte et si longtemps !
Hélas, la mort ! Hélas, mon Émilie !
Hélas, séparation de notre compagnie !
Hélas, reine de mon cœur ! hélas, ma femme !
dame de mon cœur, cause de ma fin.
Qu’est ce monde ? Que demandent les hommes ?
On aime et puis on est dans sa froide tombe,
seul sans aucune compagnie.
2780Adieu, ma douce ennemie, mon Émilie.
Prenez-moi doucement dans vos deux bras
par amour de Dieu, et écoutez ce que je dis.
J’ai ici contre mon cousin Palamon
eu lutte et rancœur depuis de longs jours,
par amour de vous et par ma jalousie.
Or, (Jupiter ait mon âme en sa garde !)
s’il faut parler d’un vrai servant d’amour,
ayant toute vertu véritablement,
c’est-à-dire loyauté, honneur et chevalerie,
2790sagesse, humilité, noblesse et haut lignage,
libéralité, et tout ce qui tient à l’art d’amour, —
eh bien ! que Jupiter ait une part de mon âme,
aussi vrai qu’au monde aujourd’hui je ne connais personne
si digne d’être aimé que Palamon
qui vous sert et servira toute sa vie.
Et si jamais vous devez vous marier,
n’oubliez pas Palamon, ce gentil homme. »

Et après ces mots la voix lui manqua,
car de ses pieds à sa poitrine était monté
2800le froid de la mort qui l’avait envahi.
Et déjà d’ailleurs dans ses deux bras
la force vitale est perdue et tout en allée.
Seule l’intelligence et rien d’autre
était demeurée en son cœur malade et navré ;

elle commença à faillir quand le cœur sentit la mort ;
ses deux yeux s’obscurcirent et le souffle faillit ;
mais sur sa dame encore il jeta un regard ;
son dernier mot fut : « Grâce, Émilie ! »
Son esprit changea de demeure et s’en alla
2810je ne saurais dire où, n’y étant pas allé.
Aussi je m’arrête, je ne suis pas devineur ;
sur les âmes je ne trouve rien en ce registre[35],
et il ne me plaît point de dire les opinions
de ceux qui pourtant racontent où elles habitent.
Arcite est froid ; Mars ait son âme en garde !
Maintenant je vais parler d’Émilie.

Cris aigus jetait Émilie et hurlait Palamon
et Thésée bientôt emmena sa sœur
pâmée et l’éloigna du corps.
2820À quoi sert-il de traîner tout le jour
à dire comme elle pleura soir et matin ?
Car en tels cas les femmes ont tant de peine
lors que leurs maris leur sont enlevés,
que pour la plupart elles s’affligent tant
ou bien encor deviennent si malades
qu’enfin sûrement elles meurent.

Infinis sont le chagrin et les larmes
des vieilles gens et des gens d’âge tendre
dans toute la ville, pour la mort de ce Thébain.
2830Il est pleuré par les enfants et les hommes.
Tant de pleurs on ne vit certes pas
quand Hector sitôt tué fut ramené
à Troie. Hélas ! quelle pitié ce fut,
comme ils griffaient leurs joues et arrachaient leurs cheveux.
« Pourquoi as-tu voulu mourir, criaient les femmes,
toi qui avais assez d’or et avais Émilie ? »
Nul ne pouvait rasséréner Thésée,
si ce n’est son vieux père Égée
qui connaissait la transmutation de ce monde,
2840car il l’avait vu changer de haut en bas,
joie après peine, et peine après bonheur ;

et leur montrait exemples et ressemblance.
« De même qu’il n’est jamais mort un homme, disait-il,
qui n’ait vécu sur terre en quelque rang,
de même jamais homme n’a vécu, disait-il,
dans tout le monde, qui quelque jour ne soit mort
Ce monde n’est qu’un chemin plein de larmes,
et nous sommes des pèlerins qui passent ;
la mort est une fin de tous maux du monde. »
2850Et outre cela il dit maintes choses encore
au même effet bien sagement, pour exhorter
le peuple à se consoler.

Le duc Thésée, soigneux et diligent,
considère alors où la sépulture
du bon Arcite peut au mieux se faire
et quelle est la plus honorable manière.
Il vint enfin à cette conclusion
que là où d’abord Arcite et Palamon
avaient par amour combattu entre eux
2860dans ce même bois plaisant et vert
où avaient été ses amoureux désirs,
sa plainte et ses ardents feux d’amour,
il ferait un bûcher, où l’office
funèbre se pourrait tout accomplir.
Et il donna ordre aussitôt de tailler et couper
les vieux chênes et de les aligner
en billes bien arrangées pour brûler.
Ses officiers à pas rapides courent
et galopent aussitôt à son commandement.
2870Et après cela Thésée a envoyé
querre une civière et dessus fit étendre
un drap d’or, le plus riche qu’il avait ;
et de la même étoffe il vêtit Arcite.
Sur ses mains celui-ci eut des gants blancs,
et sur sa tête une couronne de laurier vert,
et dans sa main une épée claire et tranchante.
Il le mit face nue sur la civière
et alors tant pleura que c’était pitié de l’ouïr.
Et afin que tout le peuple le vit,
2880quand vint le jour il le porta dans la grande salle

qui retentit de plaintes et de cris.
Lors arrive le désolé Thébain Palamon,
la barbe éparse et les cheveux rudes et pleins de cendre,
en noirs vêtements, tout aspergés de larmes ;
puis, pleurant plus fort que les autres, Émilie,
la plus marrie de toute la compagnie.

À cette fin que le service
fût d’espèce plus noble et plus riche encore,
le duc Thésée fit amener trois destriers
2890caparaçonnés d’acier tout scintillant,
et couverts des armes de messire Arcite.
Sur ces destriers qui étaient grands et blancs
montèrent des hommes dont l’un porta son écu,
l’autre tint en ses mains sa lance levée,
le tiers portait avec lui son arc turquois ;
la trousse en était d’or bruni ainsi que le harnois ;
et ils allèrent au pas, l’air affligé,
vers le bois ainsi qu’allez entendre.

Les plus nobles des Grecs alors présents
2900sur leurs épaules portèrent la civière
à pas comptés, les yeux rouges et mouillés,
à travers la cité, par la grand’rue
qui était toute tendue de noir ; et à une hauteur merveilleuse
de ce même drap toute la rue est couverte.
Du côté droit marchait le vieil Égée,
et sur l’autre côté le duc Thésée,
ayant en main des vaisseaux d’or bien fin,
tout pleins de miel, de lait, de sang, de vin ;
puis Palamon avec bien grande compagnie ;
2010et après lui venait la dolente Émilie,
tenant en main du feu, comme était en ce temps l’usage
de faire l’office du service funèbre.

Grand fut le travail et bien beau l’appareil
de ce service et de ce bûcher
qui de sa cime verte touchait le ciel
et avait en large vingt toises mesurées bras étendus.
C’est dire comme les branches étaient larges.
On avait mis d’abord des charretées de paille eu grand nombre.

Mais comment le bûcher fut bâti si haut
2920et aussi quels noms avaient tous les arbres,
tels que chêne, pin, bouleau, tremble, aune, rouvre, peuplier,
saule, orme, platane, frêne, buis, châtaignier, tilleul, laurier,
érable, épine, hêtre, noisetier, yeuse, coudrier ;
comment on les coupa, je n’ai pas à le dire ;
ni comment les dieux couraient ça et là
déshérités de leur habitation
où ils demeuraient en repos et paix,
nymphes, faunes et hamadryades ;
ni comment les bêtes et les oiseaux
2930fuyaient tous de peur quand le bois fut coupé ;
ni comment le sol fut effaré par la lumière,
lui qui n’avait pas accoutumé de voir le clair soleil ;
ni comment le bûcher fut d’abord jonché de paille
et puis de souches sèches fendues en trois,
et puis de bois vert et d’épices,
et puis de drap d’or et de pierreries,
et puis de guirlandes où pendaient maintes fleurs,
la myrrhe, l’encens à si grande odeur ;
ni comment Arcite gisait en tout cela,
2940ni quelle richesse entoure son corps,
ni comment Émilie, selon l’usage
alluma le feu du service funèbre ;
ni comme elle se pâma quand on fit le feu,
ni ce qu’elle dit, ni quel fut son désir,
ni quels joyaux on jeta dans le feu,
lorsque ce feu fut grand et brûla fort ;
ni comme aucuns y jetèrent leur écu, autres leur lance,
ou part des vêtements qu’ils portaient,
et des coupes pleines de vin, de lait, de sang,
2950dans ce feu qui brûlait avec fureur ;
ni comment les Grecs en vaste cortège
trois fois chevauchèrent autour du bûcher
à main gauche, avec grandes clameurs,
en choquant leurs lances trois fois ;
et comment trois fois les dames crièrent ;
ni comme on emmena chez elle Émilie,
ni comment Arcite est réduit en froides cendres,
ni comment on fit la veillée du mort

cette nuit-là, ni comment les Grecs jouèrent
2960les jeux funèbres, je ne tiens pas à le dire ;
ni qui mieux lutta tout nu et oint d’huile,
ni qui mieux s’évertua sans nulle défaillance.
Je ne veux pas dire non plus comment ils revinrent
chez eux à Athènes quand les jeux cessèrent ;
mais je veux vite aller à la conclusion
et finir ma longue histoire.

Avec le cours et la longueur des ans
ont passé le deuil et les pleurs.
Entre les Grecs par un accord commun
2970se tint, il m’a semblé, un parlement
à Athènes à propos de certains cas et questions ;
et entre autres points on parla
d’avoir avec certains pays alliance,
et des Thébains la pleine obéissance.
À quelle fin le noble Thésée aussitôt
envoya querre le gentil Palamon,
qui ne sut quelle était la cause et pourquoi ;
mais dans ses noirs vêtements, le cœur marri,
il vint en hâte à son commandement.
2980Puis Thésée envoya querre Émilie.
Quand ils furent assis et qu’on eut fait silence,
et que Thésée eut tardé un moment,
avant qu’un mot sortit de sa sage poitrine,
il jeta les yeux où il lui plaisait,
et, le visage triste, soupira doucement,
et puis en ces mots il dit sa volonté :

« Quand[36]là-haut le premier créateur des choses
fit au commencement la belle chaîne d’amour,
grande fut l’œuvre et haute sa pensée.
2990Il savait bien pourquoi et ce qu’il méditait ;
car avec cette belle chaîne d’amour il lia
le feu, l’air, l’eau et la terre
en des liens sûrs pour qu’ils ne puissent fuir.
Ce même prince et ce créateur (ajouta-t-il),

a établi en ce misérable monde ici-bas
un nombre de jours et une certaine durée
à tout ce qui est engendré en ce lieu,
nombre de jours qu’on ne peut dépasser,
encore que l’on peut fort bien l’abréger.
3000Point n’est besoin d’alléguer une autorité,
car cela est prouvé par expérience.
Mais je me plais à déclarer ma pensée.
Ainsi peut-on bien discerner par cet ordre
que ce créateur est stable et éternel,
et reconnaître, à moins d’être fol,
que chaque part dérive de ce tout.
Car nature n’a pas pris son commencement
d’une partie ou d’une portion d’être,
mais d’un être qui est parfait et stable ;
3010et ainsi descendant elle devint corruptible.
Et c’est ainsi qu’en sa sage prévoyance
il a si bien réglé son ordonnance
pour que les espèces des êtres et leurs progressions
durassent par successions,
et ne fussent pas éternelles. Telle est la vérité.
Cela tu peux le comprendre et voir de tes yeux.
Voilà le chêne qui a une si longue croissance
depuis le jour où il commence à sortir de terre,
et a une si longue vie, comme nous pouvons voir ;
3020pourtant à la fin périt l’arbre.
Considérez encore comment la dure pierre
sous nos pieds, que nous foulons et piétinons,
périt pourtant à force d’être sur le chemin.
Le grand fleuve parfois se dessèche.
Les grandes villes, nous les voyons décliner et disparaître.
Ainsi vous pouvez voir que tout ici a une fin.
L’homme et la femme nous voyons bien aussi
que nécessairement, à l’un des deux âges,
c’est-à-dire dans la jeunesse ou bien dans la vieillesse,
3030ils doivent mourir, le roi comme le page,
l’un en son lit, l’autre en la mer profonde,
l’autre dans la plaine, ainsi qu’on peut voir.
Rien n’y fait ; tous y passent.
Donc je puis dire que tout ici-bas doit mourir.

Qui fait cela ? c’est Jupiter le roi,
lequel est prince et cause de toutes choses,
régissant tout selon sa propre volonté,
dont tout dérive, à dire vrai,
et contre laquelle nulle créature vivante
3040d’aucune espèce ne saurait prévaloir.
Donc c’est sagesse, en mon opinion,
de faire de nécessité vertu,
et de prendre bien ce que ne pouvons éviter,
et nommément ce qui à tous est notre dû.
Et qui se plaint il fait une folie
et est rebelle à celui qui peut tout mener.
Et certes un homme a le plus d’honneur
qui meurt en son excellence et sa fleur,
quand il est assuré d’un bon renom
3050et n’a fait nulle honte aux siens ni à soi-même.
Et plus joyeux doivent être les siens de sa mort,
lorsque plein d’honneur il rend le dernier souffle,
que lorsque son renom est affaibli par l’âge,
parce que ses hauts faits sont tout oubliés.
Donc il vaut mieux pour laisser une mémoire glorieuse
mourir quand on est dans toute sa renommée.
Dire le contraire n’est qu’entêtement.
Pourquoi nous plaindre ; pourquoi avoir le cœur gros
de ce que le noble Arcite, fleur de chevalerie,
3060ait quitté plein de vertu et d’honneur
cette orde prison de la vie ?
Pourquoi se plaignent ici son cousin et sa femme
du bonheur de celui qui les aima si bien ?
Leur en sait-il gré ? Nenni, pardieu ; pas du tout.
Ils offensent et son âme et eux-mêmes ;
et pourtant ils ne peuvent amender leurs désirs.
Que puis-je conclure de ce long argument ?
C’est qu’après le deuil je vous propose d’être joyeux
et de rendre grâces à Jupiter de ses bienfaits.
3070Et avant que nous quittions ces lieux
je propose que nous fassions de deux peines
une joie parfaite, à jamais durable.
Et voyez maintenant ; c’est ici qu’est la plus grande peine,
c’est ici que nous voulons d’abord guérir et commencer.

Ma sœur, dit-il, je consens pleinement,
d’accord avec l’avis de tout mon parlement,
que ce gentil Palamon, votre chevalier
qui vous sert avec sa pensée, son cœur et ses forces,
et toujours vous a servi depuis le jour que vous l’avez connu,
3080 vous le preniez en grâce et compassion,
et l’acceptiez comme époux et seigneur.
Donnez-moi votre main, car c’est nous qui faisons cet accord.
Laissez voir ici votre pitié féminine.
Il est fils d’un frère de roi, ma foi ;
mais s’il était un pauvre bachelier,
puisqu’il vous a servi tant d’années
et a eu pour vous tant d’adversité,
il faudrait en tenir compte, j’imagine ;
car douce pitié doit surpasser droit. »

3090Puis il parla à Palamon comme ci :
« Je crois que point n’est besoin de beaucoup sermonner
pour vous faire consentir à ceci.
Approchez et prenez par la main votre dame. »

Entre eux bientôt fut noué le lien
qu’on appelle matrimoine ou mariage
devant le conseil et tout le baronage.
Et ainsi à la joie de tous et au chant des musiques
Palamon a épousé Émilie.
Et Dieu qui a fabriqué tout ce vaste monde
3100 lui envoya sa maîtresse qu’il avait chèrement gagnée.

À présent Palamon est dans le bonheur,
vivant en allégresse, en richesse et en santé ;
et Émilie l’aime très tendrement,
et il la sert aussi chevalereusement,
si bien que jamais il n’y eut de mot entre eux
de jalousie ou d’autre grief.
Ainsi finit « Palamon et Émilie »,
et Dieu garde toute cette honnête compagnie ! Amen.

Ici finit le conte du Chevalier.

  1. « Les vieilles histoires » auxquelles Chaucer se réfère sont la Thébaïde de Stace dont il traduit directement quelques vers, et surtout la Teseide de Boccace. D’après un fragment qui a été conservé sous le titre d’Anelida et Arcite, il semble que Chaucer eût d’abord composé une imitation fidèle du poème italien, rendant en stances les stances de l’original. Il remania cette ébauche pour en faire son conte du chevalier, écrit en distiques. Il transposa le mode lyrique en ton narratif, résuma en quelques vers les aventures de Thésée qui n’intéressaient pas l’histoire des amours de Palamon et d’Arcite (d’où les excuses réitérées qu’il fait au début pour passer outre), et réduisit le tout au roman d’amour qui a son héroïne en Émilie. Du conte de Chaucer Shakespeare et Fletcher ont tiré leur pièce des Deux nobles cousins (The two noble Kinsmen).
  2. Féminie était le nom jadis fréquemment donné au royaume des Amazones, qui avaient pour reine Hippolyte.
  3. Capanée, l’un des sept chefs qui vinrent mettre le siège devant Thèbes. Sa femme s’appelait Évadné.
  4. Le champ, c’est-à-dire le fond (de la bannière) ; terme de blason.
  5. Aspect, terme d’astrologie, qui désigne la distance angulaire de deux planètes.
  6. Par amour, en français dans le texte.
  7. « Le vieux clerc » est Boèce, De Consolalione Philosophiæ, lib. 3, met. 12 :

    Quis legem det amantibus ?
    Major lex amor est sibi.

  8. Les vieux livres ; entendez ici Le Roman de la Rose, v. 8186, où Chaucer a trouvé cet incident.
  9. La locution anglaise plus récente est « ivre comme un rat ».
  10. Locution curieuse qu’on trouve dans Chaucer sous diverses formes : pâle comme buis (box), pâle comme bois de buis (box-tree, box-wood).
  11. Le Vendredi, c’est-à-dire le jour de Vénus
  12. Seul et sans compagnon. L’anglais dit « allone as he was born ». C’est une expression qui paraît avoir été courante (cf. le conte de la Bourgeoise de Bath, v. 29). Elle nous semble une extension de « naked as he was born », i. e. nu comme au jour de sa naissance.
  13. Boccace emploie la même épithète au commencement de la Teseide, I, 3, O Marte rubicondo. Elle est amenée par la couleur rouge de la planète
  14. C’est-à-dire se consoler de son mieux, avec quelque jeu puéril, de sa félicité manquée.
  15. Les Thébains, c’est-à-dire Palamon et Arcite
  16. Oisiveté est le portier du jardin de Beauté (la rose) dans le Roman de la Rose
  17. Tenir champ parti, i. e. balancer la victoire.
  18. Plaintes armées, allusion probable aux soulèvements populaires sous Richard II (Wat Tyler). Le peuple se plaint et prend les armes ; cf. v. 2459.
  19. Julius, i. e. Jules César.
  20. Noms de deux figures en géomancie.
  21. Ovide, Fastes, II, 153. Calistopée ou Callisto, compagne de Diane, métamorphosée en la constellation de la Grande-Ourse.
  22. Arcas, fils de Callisto, la compagne de Diane, devient la constellation d'Arctophylax ou Bootes.
  23. Dané, ou Daphné, aimée par Apollon. V. Ovide, Met., I, 450.
  24. Vert tiré de l'indigo par le mélange de la gaude (teinture jaune).
  25. Lucina, nom sous lequel Diane présidait à l'enfantement.
  26. C’est-à-dire deux heures avant le lever du soleil ce jour-là, à compter d’après la règle donnée dans le vieux Kalendrier des Bergers (1500)
  27. 2. C’est-à-dire en quelque condition que je sois, en toute circonstance.
  28. Dans le système astrologique, le jour, du lever au coucher du soleil, et la nuit, du coucher à son lever, étant divisés chacun en douze heures, il est clair que les heures du jour et de la nuit n’étaient égales qu’aux équinoxes. Les heures attribuées aux planètes avaient le même caractère d’inégalité. (Note de Tyrwhitt.)
  29. Cerrial, de cerre (cerreus), espèce de chêne au gland armé de piquants.
  30. I. e. dans la Thébaïde de Stace, où d’ailleurs il n’y a rien de pareil. (Note de Skeat.)
  31. Diane est la déesse triformis : au ciel, la lune ; sur terre, Diane et Lucine ; en enfer, Proserpine.
  32. Ovide raconte qu’Actéon fut changé en cerf dans la vallée de Gargaphie. C’est sans doute ce nom qu’estropie ici Chaucer. (Métam., III, 156).
  33. Pour Belmarie, voir p. 3, n. 3.
  34. La médecine comptait trois vertus ou propriétés communiquées par l’âme au corps : la vertu naturelle, la vertu vitale et la vertu animale. La vertu animale avait son siège dans le cerveau et la vertu naturelle dans le foie. La vertu vitale siégeait dans le cœur.
  35. I.e. dans le texte de Boccace.
  36. Ce discours de Thésée est fait de trois passages de Boèce, lib. II, met. 8 ; lib. IV, pr. 6 et lib. III, pr. 10.