Les Contemporains/Cinquième série/Le Termite

Les Contemporains : études et portraits littérairesSociété française d’imprimerie et de librairieCinquième série (p. 141-149).

LE TERMITE


C’est le titre d’un roman très distingué et infiniment laborieux, torturé et torturant, de ce mahdi-romancier qui a nom J.-H. Rosny. Ce roman nous raconte les gésines littéraires, les pénibles amours et les coliques néphrétiques du jeune Noël Servaise, écrivain naturaliste de son état.

Si j’ai bien compris, le « termite » qui ronge Noël Servaise, c’est la recherche du « document », du petit fait bas, insignifiant, méprisable. À moins que les « termites » ne soient les personnages mêmes des récits de Servaise. Car on peut hésiter entre les deux interprétations, comme vous le verrez par ces deux passages qui vous donneront une idée de la manière de M. Rosny :

« Aussi, en Servaise, comme un clou formidable, perpétuelle, obsessionnelle, grandit l’idée de la note, la vie prise telle quelle, la vérité de la vision, de l’ouïe et de l’événement respecté en idole ; le tourment de se supprimer la réflexion et la transformation ; la recherche d’un absolu documentaire », etc… (page 35).

Ou bien :

«…. Par là, les termites de son œuvre, les grisailles de leurs évolutions se teintaient d’âpres épithètes, se trempaient de la vibration d’art, se disposaient en amertumes graduées, en états d’âme vulgaires sans doute, mais passés au crible d’un cerveau impressif, colorés d’une désespérance glaciale comme une bise, coupante comme un grésil… » (page 11).

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Enfin et quel que soit le ver qui ronge Servaise, le fait est qu’il est rongé, grignoté, lentement dévoré, et qu’il souffre et qu’il se tord et qu’il a l’air d’un supplicié, d’un supplicié qui mord et qu’il ne ferait pas bon plaindre de trop près.

Or, tandis que l’infortuné se tordait dans les affres de l’écriture, je songeais (étendant ainsi la signification du livre de M. Rosny) :

— Ce qui le travaille, lui et ses pareils, ce n’est pas seulement le termite du document naturaliste : c’est proprement le mal littéraire.

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Ce mal est peut-être éternel dans son essence. Mais il est visible que, depuis les naïfs aèdes qui amusaient les longues mangeries des âges primitifs, depuis les trouvères à l’âme superficielle et enfantine, depuis les écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle, même depuis les romantiques et les parnassiens, ce mal a fait chez nous d’étranges et effroyables progrès.

Les causes ? On en voit tout de suite deux principales. C’est d’abord la vieillesse de la littérature, qui rend l’invention plus difficile en effet, plus inquiète, plus tourmentée, et qui fait ainsi, d’une certaine excitation maladive des nerfs, une des conditions de « l’écriture artiste ».

Il y a aussi ce fait que la littérature, plus lucrative de nos jours qu’elle ne l’a jamais été, apparaît de plus en plus comme une profession à laquelle il est avantageux de se vouer exclusivement : et de là le nombre toujours croissant des jeunes écrivains, un pullulement prodigieux, une concurrence âpre, amère, enragée.

Le résultat est lamentable.

Autrefois, un écrivain était le plus souvent un honnête homme qui faisait des livres, et qui, le reste du temps, vivait comme les autres hommes ; et cela d’autant mieux qu’il avait besoin, pour réussir, de se mêler à la société polie de son temps, et de se distinguer d’elle le moins possible.

Aujourd’hui, les jeunes littérateurs forment réellement une nouvelle variété de la race humaine. Je les vois marqués d’un pli professionnel plus spécial encore que celui des innocents Trissotins de jadis, — bien plus profond que celui des prêtres, des magistrats, des soldats ou des comédiens, — et beaucoup plus redoutable et plus déplaisant.

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À vingt ans, parfois plus tôt, le mal les prend et ne les lâche plus. Ils commencent par croire, — d’une foi étroite et furieuse de fanatiques, — premièrement, que la littérature est la plus noble des occupations humaines et la seule convenable à leur génie ; que les autres métiers, la culture de la terre, l’industrie, les sciences et l’histoire, la politique et le gouvernement des hommes sont de bas emplois et qui ne sauraient tenter que des esprits médiocres ; et, secondement, que c’est eux, au fond, qui ont inventé la littérature.

Et alors ils fondent des cénacles à trois, à deux, même à un. Ils renchérissent douloureusement sur des formes littéraires déjà outrées : ils sont plus naturalistes que Zola, plus impressionnistes que les Goncourt, plus mystico-macabres que Baudelaire ou Barbey d’Aurevilly ; ils inventent le symbolisme, l’instrumentisme, le décadentisme et la kabbale ; les plus modestes et les plus lucides croient avoir découvert la psychologie, et ils en ont plein la bouche. Ils se tortillent pour dire des choses inouïes. Et, sous prétexte d’exprimer des nuances de sensation et de sentiment qui, si on les presse, s’évanouissent comme des rêves de fiévreux ou se ramènent à des impressions toutes simples et notées depuis des siècles, ils font de la langue française un je ne sais quoi qui n’a plus de nom.

Ils considèrent le monde extérieur en malades, en hallucinés, d’un oeil qui le déforme et le trouble. Les rues de Paris suscitent dans l’esprit de Servaise des visions apocalyptiques, terribles par un je ne sais quoi qu’il ne peut exprimer — qu’il n’exprimera jamais — parce que ce je ne sais quoi n’est rien. Il lui arrive quelque chose de fort simple : il est à la campagne ; le printemps lui fait aimer une femme, et son amour lui fait trouver la nature plus belle. Nous connaissons cela. Mais Servaise, lui, n’en revient pas : cette aventure si unie se transforme en un drame physiologique, sentimental et intellectuel, plein de stupéfaction et de mystère, et qui ne se peut traduire à moins de soixante pages ténébreuses et convulsionnées.

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Certes, nos pères n’écrivaient pas sans peine. Sauf, peut-être, à l’origine des civilisations, la composition littéraire a toujours été un assez rude travail. Mais aujourd’hui, chez Servaise et ceux de son espèce, c’est une torture, une lutte atroce, sans trêve, avec des tensions de muscles, des vibrations de nerfs, des halètements, des syncopes, des courbatures…

Dans l’Œuvre, de Zola, l’artiste ressemblait déjà à un damné de Michel-Ange. Moins sanguins, plus chétifs, plus déprimés, plus nerveux, Servaise et ses pareils font songer à des damnés de Callot.

Je prends absolument au hasard, dans le livre de M. Rosny, quelques-uns des passages qui nous peignent les labeurs de Servaise :

«… Les soirs de lampe, les rudes soirs où la volonté terrible l’entraînait au jeu des phrases, les sorties où les oeuvres grouillaient dans son crâne comme l’obsession dans l’âme d’un fou… »

«… Dans le désarroi idéen, c’est à ce mot « travail » que Servaise toujours revenait, comme à la divinité mystérieuse, à l’entéléchie dont l’adoration l’avait dû conduire à la gloire. Obscure, la hantise du fatal y dominait avec l’image de pauvres chevaux qui « travaillent », de laboureurs qui « travaillent », de mineurs qui « travaillent », d’une foule humble et immense à qui les sueurs et les supplices à peine donnent le pain quotidien, le sommeil pitoyable et des joies confuses de reproducteur. »

«… Comme une pluie d’automne, comme un firmament lourd et sans nuances, comme une lande stérile, les pages lui pleurèrent sur l’âme et la racornirent. Il laissa tout crouler, il se courba, il resta dans une morosité végétative, où les idées se tissaient lentes ainsi que des feuilles, moites de larmes intimes, tremblantes d’infinies angoisses… »

Ah ! le malheureux ! le malheureux !

Et tout cela, pourquoi ? Pour donner au monde un roman naturaliste de plus, et, notamment, pour décrire les sensations d’un infirme qui regarde passer les gens à travers une lucarne.

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Jadis, à vingt ans, nous savions admirer. Nous étions respectueux des maîtres. Nous aimions naïvement les grands classiques ; nous aimions Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Michelet, Taine, Renan. Même d’humbles dramaturges, tels qu’Augier ou Dumas, ne laissaient pas de nous inspirer quelque considération.

Mais rien n’est plus rogue, plus pédant, plus tranchant, plus prompt au dénigrement que Servaise et ses émules. Ces jeunes gens ont des dédains aussi inattendus que leurs admirations, et celles-ci sont aussi rares que ceux-là sont étendus, et aussi agressives qu’ils sont écrasants. Ce sont moroses cervelles de fanatiques qui haïssent et méconnaissent tout ce qui ne leur ressemble pas. Eux qui ne savent rien, qui n’ont même, le plus souvent, aucune connaissance historique de la langue (et il y paraît à la barbarie de leur syntaxe et aux impropriétés de leur vocabulaire), ils ont des mépris imbéciles et entêtés pour les plus beaux génies et pour les plus incontestables talents, dès qu’ils ont reconnu ces dons abominables : le bon sens, une vision lucide des choses et l’aisance à la traduire. Lisez là-dessus, pour vous édifier, la plupart des jeunes revues littéraires : elles suent le pédantisme le plus âcre et la plus sotte intolérance.

Cela rend leur compagnie peu divertissante ou même étrangement incommode. Ils sont déconcertants. On est sûr que, quoi qu’on leur dise, ils vous prendront en pitié. On est aussi embarrassé pour leur parler qu’on le serait avec un derviche ou un thug étrangleur.

Même entre eux, ils restent mornes, hargneux, fermés. Les réunions d’hommes de lettres furent charmantes autrefois. Les banquets de ces jeunes gens, même leurs conversations autour des bocks, sont lugubres. Ces infortunés ne parlent que de littérature. M. Rosny a noté quelques-uns de leurs propos avec une exactitude cruelle. Ils se rassemblent pour déchirer les absents pendant la première heure et pour se déchirer entre eux le reste du temps, — en phrases brèves, bizarres, violentes et obscures. Chacun songe à soi et se défie des autres, «… Silence. L’atmosphère est fausse, craintive. » Au fond, ils se réunissent pour s’ennuyer ensemble. «… Bah ! répondit Jouveroy, je ne me plais qu’avec les gens qui s’embêtent. »

La Bruyère dit en parlant de certains financiers : « De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. »

Je dirais volontiers des pareils de Servaise : « Ils ne sont ni chrétiens, ni citoyens, ni amis, ni parents, ni peut-être des hommes : ce sont des littérateurs, — chacun d’une religion littéraire distincte à laquelle il est seul à croire, et qu’il est seul à comprendre, — quand il la comprend ».

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J’exagère ? Oh ! à peine. Il fallait bien forcer un peu les traits pour vous rendre mieux reconnaissable ce monstre : le jeune homme de lettres en cette fin de siècle. S’ils n’en sont peut-être pas tout à fait là, c’est là qu’ils vont. Il y en a toujours bien un sur deux qui est fait sur ce modèle ; et c’est fort inquiétant.

Il y a vingt ans, nous récitions en classe ces vers de l’Art poétique :

  Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies,
  Des vulgaires esprits malignes frénésies.
  Un sublime écrivain n’en peut être infesté ;
  C’est un vice qui suit la médiocrité…

Et encore :

  Que les vers ne soient pas votre éternel emploi,
  Cultivez vos amis, soyez homme de foi.
  C’est peu d’être agréable et charmant dans un livre,
  Il faut savoir encore et converser et vivre.

Ô vieux Boileau, que dirais-tu de ces jeunes gens ? Et quelle horrible vanité, de sacrifier la vie même et tout ce qui lui donne son prix véritable à d’inutiles et inintelligibles transcriptions de la vie !