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XXII

Sur pied de guerre


Nish est l’endroit où l’Orient-Express Paris-Stamboul perd l’un de ses carrosses. Tandis que la mère, je veux dire le train-mère, continue sur la Bulgarie, le petit, je veux dire le carrosse d’Athènes, descend vers la Grèce.

Il nous faut, de Nish, suivre la mère et l’enfant, la mère qui va vers l’Est, l’enfant qui va vers le Sud. Le chemin que prend la mère traverse le territoire serbe pendant encore une centaine de kilomètres, jusqu’à la douane dite Dragoman ; le chemin que prend l’enfant traverse le territoire serbe pendant encore deux fois cent kilomètres, jusqu’à la douane dite Guevgueli.

Eh bien ! ce train et ce wagon, qui, jusqu’ici, n’étaient que des « roulants » comme tous les tres, acquièrent subitement sur les voies serbes, une importance considérable. Les soldats d’Alexandre ier, roi de Yougoslavie, leur présentent les armes tout le long du parcours.

Nuit et jour, toute l’année, les rails, les ponts, les tunnels, les défilés, les gares sont gardés.

Et, en Macédoine, si l’on couchait tête à pieds gendarmes et soldats, le carrosse d’Athènes défilerait devant une chaîne ininterrompue d’uniformes guerriers.

Bon. Laissons ces trains. Nous sommes arrivés. Voici la Serbie du Sud, autrement dit la partie de la Macédoine qu dépend de la couronne yougoslave. Ne parlons ni des villes ni de la campagne, filons tout de suite à la frontière, à la frontière serbo-bulgare. Grimpant à l’assaut des montagnes, courant dans les vallées, baignant dans les torrents, un mur, un mur transparent et roux, un mur sans brèche, large, haut, épineux, rouillé, un mur en fil de fer de guerre, sépare farouchement, comme une échine hérissée, les eaux, les pierres, les herbes que leur état civil d’un côté fait serbes et de l’autre bulgares. Et, flanquant ce mur, des blockhaus ; épaulant ces blockhaus des redoutes ; éclairant ces redoutes, des lanternes, pauvres postes vigie, tout en haut, sur les crêtes d’où des guetteurs ne cessent de guetter. Et partout des pièges à loups, partout des chiens dressés.

Est-ce donc la guerre dans ce pays ? Ce n’est pas la paix. Douze mille Serbes sont mobilisés contre les comitadjis bulgares.

Premièrement : pourquoi la voie ferrée est-elle gardée ?

Le train et le wagon que vous connaissez sont des convois internationaux ; en territoire yougoslave, la Yougoslavie est responsable de leur sécurité. Les comitadjis visent justement ce train et ce wagon. Là, nous touchons l’un des buts de nos Frères de la Montagne. Leur politique est de ne pas permettre au silence de recouvrir la fameuse question de Macédoine. Alors, en vertu de l’axiome : « Qui ne dit rien, consent », ils font un bruit épouvantable ! Je veux dire qu’au lieu de s’en prendre au train local, ils donnent tous leurs soins au train international.

De qui veulent-ils être entendus ? Des Balkans ? Non, eux savent à quoi s’en tenir ; mais de Paris, de Londres, de Genève, de Washington. Le cri des victimes d’un « local » ne dépassera pas les frontières ; le cri des victimes d’un « international » courra la chance d’aller jusqu’en France, jusqu’en Angleterre, jusqu’en Amérique peut-être. Le dernier tué fut un Italien. Dans ce cas, ce n’était qu’un retour de flamme…

Et après ? direz-vous.

Après, la France, l’Angleterre et l’Amérique — ce sont nos comitadjis qui raisonnent — voudront savoir de la Yougoslavie pourquoi les trains sautent chez elle.

— C’est l’œuvre des comitadjis, répondra-t-elle.

— Et pourquoi font-ils cela, ces messieurs ? demandera le président de la République des États-Unis.

— Je vais vous dire, répondra le roi Alexandre : c’est qu’ils ne sont pas contents, rapport à la Macédoine.

Alors, le lendemain, tous les journaux, de New-York à San Francisco, paraîtront avec cette manchette : « Il y a toujours une question de Macédoine ! »

Et voilà ! comme dirait mon vieil ami le clown.

Deuxièmement : pourquoi la frontière est-elle en vêtement de guerre ? Pour couper la route aux tchétas. Si cette frontière était encore une frontière ordinaire, les zigotos de la « Liberté ou la Mort » continueraient de la franchir à volonté, brûlant ce village, dynamitant ce pont, soufflant cette école, assassinant au vol et en série. La Macédoine du royaume yougoslave aurait ainsi deux maîtres, le mari et l’amant, le roi Alexandre et Ivan Mikaïloff. Et l’on verrait, comme au temps de l’amant Alexandroff, le chevalier, sautant de nuit par la fenêtre, venir punir la dame de sa fidélité à son époux !

En Bulgarie, parmi les Macédoniens (il n’est pas question des comitadjis) qui détiennent la plupart des hauts postes de l’État, il en est beaucoup dont le berceau est ici, en Macédoine dite Serbie du Sud. Autour de ce berceau abandonné, la famille, souvent, est restée. L’un s’est éloigné, lui préférant les idées ; les autres, sur ces mêmes idées, ont replié leurs ailes. De ce foyer, en apparence éteint, à l’étincelle qui s’en est échappée, quelque chose ne s’est-il pas établi, quelque chose que l’on pourrait appeler un appel d’air, par exemple ?

Pour peu que l’on tende la main au bon endroit, on sentira sans doute cette brise secrète. Mais dans l’état d’imperfection où végète toute œuvre humaine, est-ce là une bien grande découverte ? Surtout dans ce pays ?

Avant l’autre, ne fut-il pas le pays de la « Liberté ou la Mort ? » Groueff et Tocheff, les deux inventeurs de la Révolution macédonienne, ne sont-ils pas d’ici ? Sur ce territoire, voilà trente-huit ans, le premier serment ne fut-il pas prêté ? Est-il un bourg qui ne pourrait tailler dans la pierre la figure d’un de ses fils, haïdouc célèbre ? Le souvenir des prisons, du bagne de Fezzan, des potences, ne se profile-t-il pas encore, ombre à peine délavée, sur l’écran des coteaux ?

Ce professeur, ce maire, ce médecin que voilà, n’ont-ils pas, dans leur jeunesse, tenu la montagne ? Et cet ancien coupeur de routes, qui s’emparait aussi bien de la bourse d’un particulier que de la caisse de l’État turc — pour la cause, bien entendu ! — n’est-il pas aujourd’hui directeur de banque à Skoplié ? Et ce pope vénéré, qui, tous les jours, en passant devant les croix de bois françaises d’Uskub, crie au vent, sans s’arrêter, une pathétique prière, ne dit-il pas qu’il fut bandit de Dieu ?

Tels sont les éléments dont les comitadjis nourrissent leur activité. S’ils envoient des troïki de l’autre côté de la frontière, s’ils tuent un général serbe dans les rues de Velès, s’ils soutiennent le complot des étudiants de Skoplié ; si, dans le ciel de Chtip et dans le ciel d’Okrida, ils s’efforcent de passer comme des fantômes, s’ils promettent de brûler les maisons des jeunes gens qui préfèrent à la désertion l’uniforme d’Alexandre, pourquoi cela ? C’est pour aider toutes ces vagues de fond à remonter à la surface.

Y réussissent-ils ?

Chtip, certes, dégage toujours une odeur boucanée de vieux comitadjis, c’est un peu l’atmosphère d’autrefois, du temps de la grande conspiration. Il y a des bombes dans ces maisons. Et l’on imagine très bien la troïka, ayant passé la frontière, se glissant, la nuit, par ces ruelles complices, et frappant à l’un de ces volets les cinq petits coups attendus.

Pourtant le pays n’est plus ce qu’il était.

Dans ces décors turcs repeints à la serbe, le vieil esprit haïdouc vole de plus en plus bas. Il a contre lui l’époque même, la rude poigne du vainqueur et l’œuvre lente du temps. La jeunesse, aujourd’hui, préfère s’installer dans la réalité que de courir après l’idéal. Et ce qui fut le but des pères demeurera-t-il, pour l’éternité, le but des fils ?

Trains gardés, frontière cadenassée et, pour parer au pire, vingt-cinq mille fusils donnés par les Serbes à vingt-cinq mille colons descendus de Slovénie, de Monténégro, de Choumadhia.

Vantché, bandit du diable, sais-tu d’ici à qui tu fais penser ? À Don Quichotte. Un Don Quichotte barbouillé de sang, cela va de soi.