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XX

L’ombre…


L’ombre du comitadji est plaquée sur la vie bulgare. Elle est là sur le palais royal, là sur les murs des ministères, là sur le Sobranié. J’entre à la présidence du Conseil : elle est penchée sur la rampe, qui vous regarde monter. Je la vois qui passe et repasse sous les arcades du cercle militaire. Dans cette église, sur les habits sacerdotaux du pope, elle danse. La voilà complètement cintrée sur des rouleaux de papier, dans les caves des journaux. Quel est ce bâtiment que l’on construit ? Ce sera le palais de justice. L’ombre se balance comme une baudruche au sommet de la haute grue. Dans les allées du parc Boris, elle est assise sur ce banc, elle est cachée derrière ce platane. La voilà barrant la porte du nouveau bâtiment de l’Université. Au Club diplomatique, j’ai bien failli la coincer derrière une porte, mais elle est habile ! Nuit et jour, elle rôde en sourdine dans les couloirs de mon hôtel. Dans ce salon, elle était sur ce fauteuil ; je ne l’avais pas remarquée, aussi l’ai-je tout aplatie. Au seuil de cette épicerie… partout.

Engagez-vous la conversation avec un homme politique ? On entend soudain un léger bruit : c’est l’ombre qui pose son escabeau entre vous deux. Voyez ces ambassadeurs qu’un huissier introduit dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères : tantôt c’est le ministre de France, tantôt celui d’Angleterre, tantôt tous les deux, accouplés. Ils viennent, pour la vingtième fois, demander au gouvernement de chasser l’ombre qui gambade comme un fantôme dans le ciel balkanique. Frappe-t-on à votre porte ? Vous ouvrez au visiteur attendu : alors il s’engouffre dans la chambre, comme si, derrière lui, l’ombre montait déjà l’escalier. D’un tournemain, il fait jouer la clé, se verrouillant dans votre propre domicile. La fenêtre est-elle ouverte ? Il se précipite et la ferme. Avant de s’asseoir, il regardera encore sous le lit si par hasard… Voici X… qui passe boulevard Dondoukoff ; justement, vous avez un mot à lui dire, vous pressez le pas dans sa direction ; aussitôt, l’ombre s’interpose, mais l’ombre sourit, se retire, s’excuse du regard : elle ne vous avait pas reconnu !

J’ai battu les rues de Sofia avec des partisans de Mikaïloff et des partisans du mort Protogueroff, avec des neutres, avec des Serbes, des Hongrois, des Russes, des Grecs, tous gens connaissant le pays et sachant comment s’y comporter. En croisant des passants, ils baissaient la voix, parfois même ils interrompaient la conversation. L’ombre…

Sept heures du soir. J’attends un étranger. Il doit m’aider à repérer quelques coins dans l’antre. D’abord je ne reconnais pas mon homme. Une casquette, une cigarette qui traîne sur la lèvre, une veste de cuir, cela change un monsieur que, la veille, vous avez vu en smoking.

— Suivez ! murmure-t-il en me frôlant.

Il enfile la rue Isker ; Il s’arrête. Je le rejoins.

— Mon cher, c’est bien la première fois que je vois un diplomate habillé comme vous l’êtes.

L’ombre, toujours l’ombre !

C’est de la hantise. Ici, l’enfance n’a pas l’honneur de connaître le père Fouettard. Bébé bulgare est-il capricieux ? « Attention ! lui dit la mère ; si tu continues de frapper de ton petit pied, j’irai chercher le comitadji. » Les hivers aux longues nuits, le grand-père conte une histoire devant le feu qui danse sur le bois. C’est toujours un récit de comitadjis. Et comment, en 1903, ils faillirent envoyer le Guadalquivir, vaisseau français, au fond de la mer Égée. Et combien il leur fallut d’héroïsme, à Salonique, pour faire sauter la Banque ottomane. Et pourquoi ils attaquaient les trains entre Serrès et Constantinople. Et Kroum coupant la tête de son ami Todor et l’emportant avec lui pour que les Turcs, trouvant le cadavre, ne puissent lui cracher au visage. Et Apostol et sa compagnie retranchés dans les îles flottantes du lac d’Argent et tenant en respect pendant deux ans, le gouvernement du padisha. Et comme ils savaient bien se déguiser en femmes musulmanes ! Et comment les paysans, leurs admirateurs, les prévenaient de la présence des Turcs en leur disant : « Les chèvres viennent de dévaster la région. » Et de la présence des Grecs par cette autre phrase bucolique : « Les moutons descendent la colline. » Et les Koutso-Valaques, qui, pour éviter l’impôt, confiaient leurs troupeaux aux haïdoucs, et les haïdoucs recevant en récompense un petit peu de la laine pour tisser leurs habits !

Le grand-père connaît tout. Du passé, il remonte au présent. Voici l’histoire des enfants de Prilep. Écoutez bien, mes petits, écoutez. Puisqu’on ne parle plus bulgare dans leur école, ces enfants décident de la brûler. Tirage au sort. L’enfant désigné comme incendiaire a peur et, le lendemain, n’allume qu’un feu hésitant. L’école est sauvée. Alors, outragés, les adolescents patriotes tuent le petit camarade, parjure à son serment.

Et l’étudiant de Skoplié ? « Amis, dit-il aux jeunes conspirateurs de 1927, je suis appelé devant le préfet de police. Je suis faible, je suis lâche, je ne saurais résister à la torture, aussi trahirais-je vos secrets. Cela, je ne le veux pas. Adieu compagnons ! » Et, d’une balle, il se décervelle. Et les tout derniers attentats de Pirot, de Kotzani, de Kriva-Palanka, de Stroumitza, de Nish, de Belgrade ?

— Conte, grand-père, conte.

Le comitadji est dans toutes les chansons.

« Jeune fille, pourquoi brodes-tu ce drapeau avec cent grammes de fil d’argent ? Pour qui écris-tu dessus avec une demi-once de soie : « La Liberté ou la Mort » ? — C’est pour le comitadji ! », répond la frêle innocente. Et les gars chantent : « Ne regrettes-tu pas ta mère ? — Non ! ma mère c’est mon sabre. — Ne regrettes-tu pas ta sœur ? — Non, ma sœur c’est mon fusil. — Ne regrettes-tu pas ton village ? — Non, mon village c’est la montagne ! » Et cette légende : une jeune fille marche devant un jeune comitadji ; elle est belle, elle lui inspire des pensées d’amour. Alors le mâle lui dit : « Que fais-tu sur mon chemin ? Disparais. Ne sais-tu pas que j’ai déjà assez de souci avec la Macédoine ? »

Le pays lui-même parle d’eux. Là, les monuments à la mémoire de leurs victimes ; là, les monuments en l’honneur de leurs héros.

Le territoire est-il chauve ? C’est que les Turcs l’ont rasé parce que les comitadjis, autrefois, s’y réfugiaient. Voyez ce monastère qui, pour ne pas glisser plus bas, s’accroche farouchement à la montagne. Eh bien ! il hébergea des moines comitadjis. Que porte cet arbre dans son écorce ? Est-ce un poème champêtre ? Ce sont les dernières paroles d’un haïdouc pendu sous son feuillage. Où donc le plus grand pèlerinage bulgare conduit-il, chaque année, les foules recueillies ? Vers la niche d’un saint ? Non pas ! Mais là-bas, en Macédoine, au delà de Melnik, ce bagne byzantin, par des sentiers où les chèvres elles-mêmes se rompent les os, dans une grandiose solitude, au tombeau du Bien-Aimé, d’Alexandroff, le haïdouc immortel.

Sans cesse, le comitadji est présenté aux foules. Qu’allez-vous trouver sous votre porte en rentrant chez vous ? Un prospectus ? Non ; baissez-vous, cela vaut la peine d’être ramassé. Ce sont les ultimes adieux de Cyrill Gregorov, fusillé à Chtip. « Comme Christ, je meurs, moi aussi, sur le Golgotha, le Golgotha de ma race, en appelant la Macédoine libre. » Que font connaître les journaux de Sofia ce matin ? Que le vieux Macédonien Kosta Itcheff n’a pu attendre davantage pour revoir Okrida, sa ville natale. Aussi, afin que son désir soit exaucé, vient-il de se suicider. Ce que les Serbes refusent à lui vivant, oseront-ils le refuser à son cadavre ?

Trempant la réalité dans le bain de la légende, une revue, la Publication illustrée, relie le présent au passé. Sur la couverture, en cul-de-lampe, le couple allégorique : la Macédoine et le comitadji. La Macédoine, ayant brisé ses fers, peut enfin lever les mains : aussi son premier geste est-il d’offrir une couronne à son homme, un comitadji moderne coiffé d’une casquette de cycliste. Mais c’est à l’intérieur que c’est joli ! De 1893 à 1931, de Péré Tocheff à Ivan Mikaïloff, c’est la grande parade. Que de gueules ! Si mon chien avait la curiosité d’ouvrir ces brochures, il en resterait pétrifié sur son petit derrière. C’est une exposition rétrospective de tignasses, de barbes, de moustaches. Voilà un Van Dyck, voilà Pépète le Bien-Aimé, voilà celui qui me ferait mourir de peur au coin d’un bois. Celui-là, c’est Absalon. Tiens ! voilà Clovis brisant le vase de Soissons ! J’aime beaucoup aussi Vercingétorix ; on dit ici qu’il a été tué en 1911 ! Ils sont tous là : Attila, l’homme-lion : Gengis Khan, la femme à barbe, Abd-el-Kader ! C’est la collection complète des chasseurs d’hommes. Et ces poses naïves ! Ceux-là tiennent leur fusil comme un paysan sa fiancée, chez le photographe, le jour de ses noces. Mais il y a la présentation des sabres, et c’est presque du théâtre japonais ! Plus loin, on les voit boire comme dans les tableaux de Franz Hals… Voici les trois anabaptistes, les deux étudiants inspirés, les rois mages. Et enfin du grand opéra : une tchéta avec tous ses drapeaux, dévalant d’une géante montagne ; c’est la présentation même des étendards dans la Damnation de Faust, aux accents de la Marche Hongroise !

L’ombre ? Elle est aux champs, surveillant les récoltes de tabac et de pavots. Elle est à la ville, debout, sur le seuil de la boutique des Juifs. Elle est peinte sur le ciel, puisque les popes eux-mêmes… La voici qu tisonne l’enthousiasme de ce jeune conjuré. Et regardez-la dans ce square, consolant ce vieillard… Sans elle, il serait seul. Tous les amis avec qui il était parti dans la vie, tous sont morts… morts assassinés… par l’ombre…