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I

En arrivant à Sofia


Il était neuf heures et quinze minutes, un soir de cette année, lorsqu’un train que, malgré tout, et pour ne pas lui faire de tort, je continuerai d’appeler l’Orient-Express, me déposait, poliment, sur un quai, à Sofia, Bulgarie.

Rien ne bougeait. Le chef de gare y représentait, seul, l’humanité.

Un grand emplacement suburbain, enveloppé dans une nuit noire, dormait devant la station. Je fouillai mes poches, cherchant des allumettes. Ce geste était exagéré, des lumières piquaient l’obscurité, tout près, le long du trottoir, où même des voitures attendaient.

L’une d’elles m’emmena.

À la réflexion, j’approuvai la municipalité de Sofia. À quoi bon faire des gares un centre d’attraction ? N’est-ce pas inciter les siens à s’en aller et les étrangers à venir ? Si l’on sait ce que l’on perd on est moins sûr de ce que l’on trouve. N’est-ce pas, chauffeur ?

Ayant franchi la zone obscure, le chauffeur se dirigea vers une porte toute blanche : un arc de triomphe en plâtre. J’allais dire merci quand il me revint que ce monument n’avait pas été dressé uniquement en mon honneur, mais aussi en celui de la tsarine, nouvelle épousée, venue de Rome, dernièrement, prendre possession de sa capitale, au côté de son prince-amour, Boris III, roi de Bulgarie.

Là, je reconnus la ville. Nous l’abordions par son quartier national. La vieille poésie balkanique y chantait encore : piments rouges, agneaux grillés, baquets de lait caillé, hôtels avec chambres à cinq lits, nappes souillées sur tables carrées. Passait-on toujours au pétrole le plancher de ces réfectoires publics ? Rien de tel pour donner du ton aux aliments. Dehors, des vendeurs de petits pains dorés et de graines de tournesol. Deux nouveaux cinémas et, devant eux, des admirateurs en veste de cuir.

Voici maintenant la mosquée, témoin des siècles d’esclavage. Souvenons-nous, tous ces hommes dépassant la cinquantaine sont nés à Sofia, village turc. La voiture tourne à gauche, entrée de la petite capitale européenne. Tout y était en place comme voilà dix ans, jusqu’aux corbeaux serrés sur les encorbellements, frise ignoble et vivante entourant les maisons. Qu’espèrent-ils donc avec tant de persévérance ? Est-ce vous, petites bêtes immondes, qu’il convient d’interroger en arrivant ici ?

Voici le palais royal, je suis chez moi… Je veux dire que j’approche. L’hôtel était là, jadis, en face. Il y est toujours. Salut, ô ma demeure !

Un peu plus tard, vers dix heures, après avoir parcouru la ville autant dire déserte, m’étant arrêté, faute de mieux, sur un banc du square de la rue du Tsar-Libérateur, je m’écriai : « Eh bien ! voilà ! »

Triste exclamation d’un homme au pied du mur !

En effet, je n’étais pas ici pour acheter du tabac. Je ne venais pas davantage déposer une nouvelle bombe dans la cathédrale Saint-Alexandre Newski. Je n’attendais rien du roi, ni du président du Conseil, ni du ministre des Affaires étrangères, lesquels ne m’attendaient pas non plus. Où donc se cachait ce qui m’attirait en ces lieux ? C’était une institution mystérieuse, propriété privée aux abords défendus par ces écriteaux ordinaires : « Piège à loup », « Chien méchant », « Danger de mort ». Cette propriété privée, dont la principale originalité consistait à n’avoir point de domicile connu, s’appelait Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne, autrement dit : ORIM.

L’homme n’est pas un animal équilibré. J’aurais voulu, en arrivant à Sofia, voir briller au balcon d’un bel immeuble une éclatante enseigne lumineuse proclamant : ORIM. Un concierge m’eût aussitôt ouvert la porte. « Faites passer ma carte à ces messieurs les révolutionnaires », eussé-je dit. Le concierge m’eût fait attendre dans un grand salon décoré de poignards, de pistolets. Comme cendriers, des machines infernales. Dans les quatre coins, ou même sur des étagères, tout un choix de bombes. Négligemment posés sur une table, deux albums, l’un portant : « Ceux que nous avons tués » ; l’autre : « Nos prochaines victimes ». Sans attendre plus longtemps, mon introducteur eût soulevé une tenture ; alors, marchant droit et ferme, j’aurais pénétré dans une chambre où, sur une estrade, au fond, trois hommes debout, bardés de cartouchières, m’eussent regardé venir. Au milieu eût été le plus jeune, Ivan Mikaïloff, chef de l’Orim ; à sa droite Strahil Razvigoroff, un peu son aîné ; à sa gauche, un personnage d’âge, représentant la pondération : Karadjoff. Derrière eux trois, peinte sur le mur, une oriflamme noire, une tête de mort comme pommeau à la hampe, et, sur la banderole, cette devise anodine : « La liberté ou la mort. »

— L’Orim, monsieur, eût aussitôt commencé Ivan Mikaïloff, est née en 1893, entre Okrida et Monastir, à Ressen (Macédoine). Damian Groueff et Péré Tocheff, ces grands Macédoniens, en furent les pères. L’Organisation Révolutionnaire Intérieure Macédonienne avait pour but de délivrer la Macédoine du joug des Turcs. En 1897, les membres de ce comité, appeles comitadjis…

— Pardon, monsieur Ivan Mikaïloff, eussé-je interrompu, si cela ne vous contrarie pas, nous remettrons les souvenirs historiques à plus tard. Le temps présent m’appelle. Je désire voir travailler Mikaïloff et non Groueff et Tocheff. Quel jour, pour parler net, assassinez-vous dans les rues de Sofia ?

— Êtes-vous pressé ?

— Je suis anxieux. J’ai peur de manquer une aussi bonne démonstration. De plus, n’est-il pas utile de s’instruire ? On n’est jamais trop expérimenté.

— Apportez-moi l’album des condamnés, aurait dit Mikaïloff au garçon de bureau revêtu d’une armure.

Tandis qu’il eût feuilleté le livre, Karadjoff, l’homme d’âge au sens rassis, m’eût entrepris de cette manière :

— Pourquoi vous adresser à nous et non à l’autre fraction du comité ? Êtes-vous sans savoir que nous avons des frères ennemis ? Les Protoguerovistes nous tuent aussi, nous les Mikaïlovistes ?

Ivan Mikaïloff m’eût invité à monter sur l’estrade et, me désignant une dizaine de photographies :

— Choisissez. Lequel voulez-vous ?

D’un geste d’horreur je me serais voilé les yeux.

— Parlitcheff ? Poppchristoff ? Koulicheff ?

— Pitié pour eux !

— On vous trouvera une victime. Après-demain, cela vous convient-il, à 10 h. 30 de la matinée, devant le bar Phœnix, boulevard Dondoukoff ?

— En plein centre ? En plein jour ? Au milieu de la foule ?

— Un endroit en vaut un autre. Soyez à l’heure, nous sommes l’exactitude même.

— Ivan Mikaïloff, lui eussé-je dit encore, quand allez-vous poser des bombes en Yougoslavie ?

— Sont-ce les bombes seules qui vous intéressent ? Nous faisons sauter des voies ferrées, nous estocadons des généraux. Êtes-vous également pressé pour cette sorte d’opération ?

Voila comment j’aurais désiré être reçu en arrivant ici.


Autour de moi, tout n’était que nuit, mystère, silence.

Je me levai de mon banc. L’air était vif et bienfaisant, comme il l’est à Sofia. Un lampadaire éclairait la voie uniquement à mon usage. Je m’y accoudai, et pour lui montrer combien son intention me touchait, je tirai de mon portefeuille une première coupure de journaux. Je lus :


« Sofia, 8 fevrier (dépêche Times) :

« Jordan Ghourkoff, principal lieutenant du chef révolutionnaire Ivan Mikaïloff, a été assassiné aujourd’hui par des émissaires du chef du groupe Protogueroff.

« Le meurtre a été commis dans une des rues les plus populeuses de Sofia. M. Ghourkoff, avocat, homme de grande valeur, qui n’avait pas cru devoir se faire accompagner de sa garde du corps habituelle, n’a pas reçu moins de quarante balles.

« Ce meurtre fut exécuté en représailles du récent assassinat d’un chef protogueroviste. »


Sur un papier, j’avais noté à Paris quelques faits. Je dépliai la feuille. Elle portait :

1924 : assassinat de Todor Alexandroff et de son garde du corps ;

7 juillet 1928 : assassinat, à Sofia, du général Protogueroff et de son fidèle Anastase Gotzef ;

18 septembre 1929 : assassinat, à Varna, de M. Bagdaroff (protogueroviste) et de ses deux compagnons ;

15 octobre 1929 : assassinat, à demi réussi, de Vassil Vassilef (mikaïloviste) et de ses deux compagnons ;

5 mars 1930 : assassinat, à Sofia, de Vassil Poundef (protogueroviste), rédacteur à Makedonia ;

3 décembre 1930 : assassinat, à Sofia, de Naum Thomalewsky (protogueroviste), professeur, homme de lettres ;

11 décembre 1930 : tentative d’assassinat sur Kiro Chandanoff (protogueroviste) ;

13 Janvier 1931 : assassinat, à Sofia, de Spassow Mariovcheto et de Nicolas Bodakoff, accusés par Mikaïloff d’avoir exécuté l’un des leurs.

Cette remarque en bas de la page :

Depuis l’assassinat du général Protogueroff (1928), le nombre des intellectuels bulgares tués par suite de la rivalité des deux fractions de l’Orim serait de 193. Mais depuis le meurtre de Stambouliski (1923), le nombre des Bulgares tués par d’autres Bulgares pour raisons politiques dépasserait 20.000 (vingt mille). Parmi ces vingt mille, l’Orim en revendiquerait 4.200 pour son compte. À vérifier.

À vérifier ! Voilà jusqu’où va la présomption !

Je serrai précieusement mes documents et me dirigeai vers mon hôtel. Il était onze heures du soir. J’avais faim. Deux guirlandes d’ampoules, l’une verte, l’autre rouge, maladroitement accrochées à un balcon, signalaient le restaurant. Je gravis les marches et poussai la porte. Un radiophone installé juste en face m’envoya un tango argentin, à bout portant, dans la poitrine. Il en eût fallu davantage pour me couper l’appétit. Je m’assis et j’appelai le préposé aux victuailles. Il vint, me regarda, sourit. En plus d’indéniables qualités d’attachement à sa maison, cet homme avait de la mémoire. La figure d’un client lui parlait encore, à dix années de distance.

— C’est bien moi, dis-je. Alors, tout le monde va bien à Sofia, depuis mon depart ?

— Sans doute, monsieur.

— Je me souviens de vous, en effet ; vous m’avez préparé une fois un petit banquet, dans ce coin, en l’honneur de Daskaloff, le ministre de l’Intérieur. Qu’est devenu M. Daskaloff ?

— Assassiné, monsieur.

— Et M. Chaouleff, avec qui j’ai dîné également dans cette salle, où est-il ?

— Assassiné, monsieur.

— Et M. Petkoff ? Nous avons bu quelques bons verres de slivovitza ensemble, dans ce coin-là, je crois.

— Assassiné, monsieur.

— Il ne s’agit pas du père, de l’ancien président du Conseil, mais de son fils, Petko Petkoff.

— Justement, monsieur, il a été assassiné tout comme son père.

— Dites donc, vous me réserverez à l’avenir, une table dans le fond, très loin de la porte.

— Impossible, monsieur, elles sont depuis longtemps déjà toutes retenues…