Les Colères du fleuve

LES
COLÈRES DU FLEUVE


POÉSIE
DE
M. GEORGES DUVAL


Dite sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le 4 août 1875
Par Mlle P. PATRY



AU BÉNÉFICE DES INONDÉS


Prix : 50 centimes


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PARIS
TRESSE, Éditeur
GALERIE DE CHARTRES, 10 ET 11
PALAIS-ROYAL

MDCCCLXXV


LES


COLÈRES DU FLEUVE




 
Il faut donc vous parler des maux de la patrie !…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Depuis longtemps déjà, notre France meurtrie,

Mais sentant dans son sein germer le renouveau,
Cueillant la fleur de vie au pied de son tombeau,
(Car si notre sang coule au fort de nos batailles,
Les mourants, derrière eux, font de riches semailles !)
Notre France croyait que son Ange fatal,
Désespéré de tout, désespérant du mal,
Et vaincu par l’aspect de nos forces nouvelles,
Avait cessé son vol et replié ses ailes !

Et, confiante, heureuse, elle riait encor !

Elle voyait mûrir ses riches moissons d’or,
Où, lorsque le soleil va rayonner, sans voile,
Chaque bleuet d’azur brille comme une étoile.
Les vergers regorgeaient, et pliant sous le faix
Les arbres réclamaient le secours des étais ;

Les pommiers de la route, aux pétales rosées,
Semblables aux bouquets des jeunes épousées,
Prêtaient leur ombre douce aux oiseaux du chemin,
Qui, perchés sur le faîte, au lever du matin,
Leur payaient en chansons, en joie, en poésie,
La place réservée ou qu’ils avaient choisie.
La ferme respirait un parfum de bonheur.
On comptait sur le gain du brave laboureur,
(Chaque épi représente une sainte espérance
Chez ces pauvres banquiers de notre riche France !)
Et le soir, à genoux, et le front incliné
Chacun rendait à Dieu ce qu’il avait donné.

Mais l’Ange du malheur était là qui, dans l’ombre,
Guettait l’occasion d’une revanche sombre.

« Serait-ce donc en vain qu’on aurait pu me voir
« Abuser des effets de mon vaste pouvoir ?
« Je n’aurais abaissé cette fierté rebelle
« Que pour la voir renaître et plus grande et plus belle,
« Et du Rhin à la Seine, en vain j’aurais jeté
« L’ivraie à pleines mains sans qu’elle ait rapporté ?
« Non ! puisque malgré tout on s’oppose à ma rage,
« Il faut recommencer mon fatidique ouvrage
« Et tâcher cette fois de réussir ! »

Il dit,
Se lève, et prend son vol du côté du midi.

Entendez-vous, au loin, ces funèbres colères ?
Ces sourds gémissements qui, comme des tonnerres,
Cent fois répercutés par des échos affreux,
Paraissent un combat des éléments entre eux ?

Le fleuve a tressailli dans sa couche profonde,
Comme si Leviathan avait fendu son onde,
Comme si des géants essayaient, vains efforts,
D’embarrasser son cours en rapprochant ses bords.
Il bouillonne ! et voilà qu’il brise ses entraves !
Ainsi que les volcans, les fleuves ont leurs laves !
L’eau monte… monte !… On voit, submergé, tour à tour,
Tout ce qui rayonnait de bonheur et d’amour !

Le courant emporté dans le champ qu’il sillonne,
Ainsi que d’une faux gigantesque, moissonne,
Entraînant avec lui, sur ses flots épanchés,
Et les seigles tordus et les épis couchés.

Les coteaux sont atteints ! les forêts dépassées !
Le chêne veut lutter contre les eaux pressées…
Le sapin, dont le cœur prend racine en enfer,
Comme une sentinelle au panache de fer,
Oppose en vain le flanc au vent qui se déchaîne,
L’eau va tout entraîner… le sapin et le chêne !…

« Est-ce assez de malheur, ô lugubre démon ?
« De larmes et de deuil ?
Et l’Ange répond :
« Non ! »

Ce qui se passe alors est effroyable à dire !
Et pour voir ce spectacle horrible, sans maudire,
Sans accuser le Ciel de tant d’adversités,
Il faut avoir au cœur de saintes piétés !…

Le fleuve dont les eaux montent avec l’orage,
A balayé les champs et gagné le village !

Partout un cri d’effroi retentit ! Les enfants,
Les femmes, à genoux, de leurs bras suppliants
Veulent faire un rempart ! L’homme qui se prodigue,
En vain, veut opposer au torrent une digue,
Il la rompt ! et s’en va toujours, toujours plus fort,
Laissant derrière lui ses ouvrages de mort.
Le fleuve inconscient, ou qui charme ou qui navre,
Porte aussi bien la fleur qu’il roule le cadavre !
Aussi peut-on le voir qui charrie à la fois
Les sanglots de l’enfant et les herbes des bois,
Et bientôt sous ses flots nul ne peut reconnaître
Le vieillard qui se meurt de l’épi qui va naître !

Et c’est fini !… plus rien !… l’Ange veille tout seul !
Et l’eau qui fécondait s’est changée en linceul !

Je n’osais raconter cette affligeante histoire,
Et faire résonner une note aussi noire
Au milieu de vos ris, au milieu de ces jeux !
Vous me pardonnerez, c’est pour les malheureux.

Si j’ai tant insisté sur ces tristes alarmes,
C’est moins pour imposer un tribut à vos larmes,
Que pour vous procurer ici l’occasion
De jouir du bonheur d’une bonne action.
Quels que soient les ennuis que notre France endure,
Il est toujours des mains pour soigner la blessure,
Et dans notre pays plus que partout ailleurs,
Quand nous avons souffert, nous nous sentons meilleurs.

À peine savait-on la fatale nouvelle
Que chacun veut marcher contre l’Ange rebelle

Et le vaincre à jamais !
Et nul n’est en retard,
Car c’est la Charité qui porte l’étendard !
Ô spectacle admirable et qui de tout console !

Le puissant a son or, le pauvre a son obole,
Ensemble ils vont aller secourir tant de maux :
Devant le bien qu’ils font les hommes sont égaux.

Puis c’est la légion des artistes qui passe !
Vous la reconnaissez, celle-là ? Jamais lasse,
Toujours prête à marcher, toujours prête à voler
Pour secourir un mal qu’on lui vient signaler ;
Peu de choses suffit pour émouvoir leurs âmes ;
Ils connaissent la peine, et les Muses sont femmes,
Et dans notre famille au robuste lien
Ou aime trop le beau pour n’aimer pas le bien.

Ici vous en avez une preuve complète :

Diaz, notre grand génie et notre grand poëte,
Le chantre des couverts et des taillis fouillés,
Le peintre qui s’éprend des bois ensoleillés,
Dont le savant pinceau de mille feux rayonne
Comme un soleil couchant par un beau mois d’automne ;
Diaz a-t-il attendu qu’on le vînt supplier ?
Quand le bruit pénétra jusqu’à son atelier,
Il courut aussitôt, et sur la toile prête
Étala les trésors de sa riche palette,
Ayant hâte de rendre, en ce jour sans pareil,
Les rayons empruntés au pays du soleil.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Vous ne resterez pas en arrière des autres ?
Ces malheurs de là-bas ne sont-ils pas les nôtres ?
Nous avons tant besoin de nous sentir unis !
Donnez donc… et toujours. Vos dons seront bénis ;
Lorsque vos malheureux essaieront de sourire,
Chacun en récompense alors pourra se dire,
Et l’âme radieuse et le cœur satisfait :

« Ce bonheur est à moi, car c’est-moi qui l’ai fait ! »







Clichy. — Imp. Paul Dupont rue du Bac-d’Asnières, 12. 1064, 7-5.)