Les Cinq Filles de Mrs Bennet/52

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 287-296).
LII


Elizabeth eut la satisfaction de recevoir une réponse dans les plus courts délais. Dès qu’elle l’eut en mains, elle se hâta de gagner le petit bois où elle courait le moins de risques d’être dérangée, et s’asseyant sur un banc, se prépara à contenter sa curiosité. Le volume de la lettre l’assurait en effet par avance que sa tante ne répondait pas à sa demande par un refus.


« Gracechurch Street, 6 septembre.


« Ma chère nièce,


« Je viens de recevoir votre lettre, et vais consacrer toute ma matinée à y répondre, car je prévois que quelques lignes ne suffiraient pas pour tout ce que j’ai à vous dire. Je dois vous avouer que votre question me surprend. N’allez pas me croire fâchée ; je veux seulement dire que je n’aurais pas cru que vous eussiez besoin, « vous », de faire cette enquête. Si vous préférez ne pas me comprendre, excusez mon indiscrétion. Votre oncle est aussi surpris que moi-même, et la seule conviction qu’en cette affaire, vous étiez une des parties intéressées, l’a décidé à agir comme il l’a fait. Mais si réellement votre innocence et votre ignorance sont complètes, je dois me montrer plus explicite.

« Le jour même où je rentrais de Longbourn, votre oncle recevait une visite des plus inattendues ; celle de Mr. Darcy qui vint le voir et resta enfermé plusieurs heures avec lui. Il venait lui annoncer qu’il avait découvert où se trouvaient votre sœur et Wickham, qu’il les avait vus et s’était entretenu avec eux, — plusieurs fois avec Wickham, et une fois avec Lydia. — D’après ce que j’ai compris, il avait quitté le Derbyshire le lendemain même de notre départ et était venu à Londres avec la résolution de se mettre à leur recherche. Le motif qu’il en a donné c’est qu’il était convaincu que c’était sa faute si l’indignité de Wickham n’avait pas été suffisamment publiée pour empêcher toute jeune fille de bonne famille de lui donner son amour et sa confiance. Il accusait généreusement son orgueil, confessant qu’il lui avait semblé au-dessus de lui de mettre le monde au courant de ses affaires privées ; sa réputation devait répondre pour lui. Il estimait donc de son devoir d’essayer de réparer le mal qu’il avait involontairement causé. J’ajoute que s’il avait un autre motif, je suis persuadée qu’il est tout à son honneur.

« Quelques jours s’étaient passés avant qu’il pût découvrir les fugitifs, mais il possédait sur nous un grand avantage, celui d’avoir un indice pour le guider dans ses recherches et le sentiment de cet avantage avait été une raison de plus pour le déterminer à nous suivre. Il connaissait à Londres une dame, une certaine Mrs. Younge, qui avait été quelque temps gouvernante de miss Darcy et qui avait été remerciée pour un motif qu’il ne nous a pas donné. À la suite de ce renvoi, elle avait pris une grande maison dans Edward Street et gagnait sa vie en recevant des pensionnaires. Mr. Darcy savait que cette Mrs. Younge connaissait intimement Wickham, et, en arrivant à Londres, il était allé la voir pour lui demander des renseignements sur lui, mais il s’était passé deux ou trois jours avant qu’il pût obtenir d’elle ce qu’il désirait. Cette femme voulait évidemment se faire payer la petite trahison qu’on lui demandait, car elle savait où était son ami : Wickham, en effet, était allé la trouver dès son arrivée à Londres, et, si elle avait eu de la place, elle les aurait reçus tous deux dans sa maison. À la fin cependant, notre ami si dévoué obtint le renseignement désiré et se rendit à l’adresse qu’elle lui avait indiquée. Il vit d’abord Wickham, et ensuite insista pour voir Lydia. Sa première idée était de la persuader de quitter au plus tôt cette situation déshonorante et de retourner dans sa famille dès qu’elle consentirait à la recevoir, lui offrant toute l’aide qui pourrait lui être utile. Mais il trouva Lydia irrévocablement décidée à rester où elle était : la pensée de sa famille ne la touchait aucunement ; elle ne se souciait pas de l’aide qui lui était offerte et ne voulait pas entendre parler de quitter Wickham. Elle était sûre qu’ils se marieraient un jour ou l’autre, et peu importait quand. Ce que voyant, Mr. Darcy pensa qu’il n’y avait plus qu’à décider et hâter un mariage que Wickham, il l’avait fort bien vu dès sa première conversation avec lui, n’avait jamais mis dans ses projets. Wickham reconnut qu’il avait été forcé de quitter le régiment à cause de pressantes dettes d’honneur et ne fit aucun scrupule de rejeter sur la seule folie de Lydia toutes les déplorables conséquences de sa fuite. Il pensait démissionner immédiatement et n’avait pour l’avenir aucun plan défini. Il devait prendre un parti, il ne savait lequel ; la seule chose certaine, c’est qu’il n’avait aucune ressource. Mr. Darcy lui demanda pourquoi il n’épousait pas tout de suite votre sœur ; bien que Mr. Bennet ne dût pas être très riche, il serait capable de faire quelque chose pour lui, et sa situation s’améliorerait du fait de ce mariage. En réponse à cette question, Wickham laissa entendre qu’il n’avait nullement renoncé à refaire sa fortune dans des conditions plus satisfaisantes, par un mariage riche dans une autre région. Toutefois, étant donnée la situation présente, il y avait des chances qu’il se laissât tenter par l’appât d’un secours immédiat.

« Plusieurs rencontres eurent lieu, car il y avait beaucoup de points à traiter. Les prétentions de Wickham étaient naturellement exagérées, mais en fin de compte, il fut obligé de se montrer plus raisonnable.

« Toutes choses étant arrangées entre eux, le premier soin de Mr. Darcy fut de mettre votre oncle au courant. Il vint pour le voir à Gracechurch street, la veille de mon retour, mais on lui répondit que Mr. Gardiner n’était pas visible, qu’il était occupé avec votre père, et que celui-ci quittait Londres le lendemain matin. Mr. Darcy, jugeant préférable de se concerter avec votre oncle plutôt qu’avec votre père, remit sa visite au lendemain et partit sans avoir donné son nom. Le samedi soir, il revint, et c’est alors qu’il eut avec, votre oncle le long entretien dont je vous ai parlé. Ils se rencontrèrent encore le dimanche, et, cette fois, je le vis aussi. Mais ce ne fut pas avant le lundi que tout se trouva réglé, et aussitôt le message vous fut envoyé à Longbourn. Seulement notre visiteur s’est montré terriblement têtu. Je crois, Lizzy, que l’obstination est son grand défaut ; on lui en a reproché bien d’autres à différentes reprises, mais celui-là doit être le principal. Tout ce qui a été fait, il a voulu le faire lui-même, et Dieu sait (je ne le dis pas pour provoquer vos remerciements) que votre oncle s’en serait chargé de grand cœur. Tous deux ont discuté à ce sujet interminablement, — ce qui était plus que ne méritait le jeune couple en question. Enfin, votre oncle a dû céder, et au lieu d’aider effectivement sa nièce, il lui a fallu se contenter d’en avoir seulement l’apparence, ce qui n’était pas du tout de son goût. Aussi votre lettre de ce matin, en lui permettant de dépouiller son plumage d’emprunt et de retourner les louanges à qui les mérite, lui a-t-elle causé grand plaisir.

« Mais, Lizzy, il faut, il faut absolument que tout ceci reste entre vous et moi, et Jane à la grande rigueur. Vous savez sans doute ce qui a été fait pour le jeune ménage. Les dettes de Wickham qui se montent, je crois, à beaucoup plus de mille livres sterling, doivent être payées ainsi que son brevet d’officier, et mille livres ajoutées à la dot de Lydia et placées en son nom. La raison pour laquelle Mr. Darcy a voulu faire seul tout ce qui était nécessaire est celle que je vous ai dite plus haut. C’est à lui, à sa réserve et à son manque de discernement, affirme-t-il, qu’on doit d’avoir été trompé sur la véritable personnalité de Wickham, et que celui-ci a pu être partout accueilli et fêté. Peut-être y a-t-il là quelque chose de vrai. Pourtant je me demande si ce n’est pas la réserve d’une autre personne plutôt que la sienne qui doit surtout être mise en cause. Mais, en dépit de tous ces beaux discours, vous pouvez être assurée, ma chère Lizzy, que votre oncle n’aurait jamais cédé, si nous n’avions pas cru que Mr. Darcy avait un autre intérêt dans l’affaire. Quand tout fut entendu, il repartit pour Pemberley, mais après avoir promis de revenir à Londres pour assister au mariage et pour achever de régler les questions pécuniaires.

« Vous savez tout maintenant, et si j’en crois votre lettre, ce récit va vous surprendre extrêmement ; j’espère tout au moins que vous n’en éprouverez aucun déplaisir. Lydia vint aussitôt s’installer ici et Wickham y fut reçu journellement. Il s’est montré tel que je l’avais connu en Hertfordshire ; quant à Lydia, je ne vous dirai pas combien j’ai été peu satisfaite de son attitude pendant son séjour auprès de nous, si la dernière lettre de Jane ne m’avait appris que sa conduite est aussi déraisonnable chez son père que chez moi. Je lui ai parlé très sérieusement à plusieurs reprises, lui montrant la gravité de sa faute et le chagrin qu’elle avait causé à sa famille. Si elle m’a entendue, c’est une chance, car je suis certaine qu’elle ne m’a jamais écoutée. J’ai failli bien souvent perdre patience et c’est seulement par affection pour vous et pour Jane que je me suis contenue.

« Mr. Darcy a tenu sa promesse, et comme vous l’a dit Lydia, il assistait au mariage. Il a dîné chez nous le jour suivant, et devait quitter Londres mercredi ou jeudi. M’en voudrez-vous beaucoup, ma chère Lizzy, si je saisis cette occasion de vous dire (ce que je n’ai jamais osé jusqu’ici), quelle sympathie il m’inspire ? Sa conduite à notre égard a été aussi aimable qu’en Derbyshire. Son intelligence, ses goûts, ses idées, tout en lui me plaît. Pour être parfait, il ne lui manque qu’un peu de gaieté ; mais sa femme, s’il fait un choix judicieux, pourra lui en donner. Je l’ai trouvé un peu mystérieux : c’est à peine s’il vous a nommée ; le mystère paraît être à la mode… Pardonnez-moi, ma chérie, si j’ai trop d’audace ; ou tout au moins, ne me punissez pas au point de me fermer la porte de P… : je ne serai tout à fait heureuse que quand j’aurai fait le tour du parc ! Un petit phaéton avec une jolie paire de poneys, voilà ce qu’il faudrait. Mais je m’arrête : depuis une demi-heure, les enfants me réclament.

« À vous de tout cœur,

« M. Gardiner. »


La lecture de cette lettre jeta Elizabeth dans une agitation où l’on n’aurait su dire si c’était la joie ou la peine qui dominait. Ainsi donc, tous les soupçons vagues et indéterminés qui lui étaient venus au sujet du rôle de Mr. Darcy dans le mariage de sa sœur, et auxquels elle n’avait pas voulu s’arrêter parce qu’ils supposaient chez lui une bonté trop extraordinaire pour être vraisemblable, et faisaient d’elle et des siens ses obligés, tous ces soupçons se trouvaient justifiés et au delà ! Il avait couru à Londres. Il avait accepté tous les ennuis et toutes les mortifications d’une recherche où il lui avait fallu solliciter les services d’une femme qu’il devait mépriser et abominer entre toutes, et rencontrer à plusieurs reprises, raisonner, persuader et finalement acheter un homme qu’il aurait voulu éviter à jamais, et dont il ne prononçait le nom qu’avec répugnance. Et il avait fait tout cela en faveur d’une jeune fille pour qui il ne pouvait avoir ni sympathie, ni estime. Le cœur d’Elizabeth lui murmurait que c’était pour elle-même qu’il avait tout fait, mais convenait-il de s’abandonner à une si douce pensée ? La vanité même n’arrivait point à lui faire croire que l’affection de Darcy pour elle, pour celle qui l’avait jadis repoussé, pouvait avoir raison de l’horreur qu’une alliance avec Wickham devait lui inspirer. Beau-frère de Wickham ! Quel orgueil, à l’idée d’un tel lien, ne se serait révolté ? Avait-il donc donné le vrai motif de sa conduite ? Après tout, il n’était pas invraisemblable qu’il se reconnût un tort et qu’il voulût réparer les effets de sa hautaine réserve. Il était généreux, il avait les moyens de l’être ; et puis, sans croire qu’il eût pensé surtout à elle, Elizabeth pouvait supposer que l’affection qu’il lui gardait encore avait pu animer ses efforts dans une entreprise dont le résultat était pour elle si important. Mais combien il était pénible de penser qu’elle et les siens avaient contracté envers lui une dette qu’ils ne pourraient jamais acquitter ! C’est à lui qu’ils devaient le sauvetage de Lydia et de sa réputation. Comme Elizabeth se reprochait maintenant les sentiments d’antipathie et les paroles blessantes qu’elle avait eues pour lui ! Elle avait honte d’elle-même mais elle était fière de lui, fière que pour accomplir une tâche de pitié et d’honneur, il eût pu se vaincre lui-même. Elle relut plusieurs fois l’éloge qu’en faisait sa tante : il était à peine suffisant, mais il la touchait et lui causait un plaisir mêlé de regret en lui montrant à quel point son oncle et sa tante étaient convaincus qu’il subsistait toujours entre elle et Mr. Darcy un lien d’affection et de confiance.

Un bruit de pas la tira de ses réflexions, et avant qu’elle eût pu prendre une autre allée, Wickham était près d’elle.

— J’ai peur d’interrompre votre promenade solitaire, ma chère sœur, dit-il en l’abordant.

— Assurément, répondit-elle avec un sourire, mais il ne s’ensuit pas que cette interruption me soit déplaisante.

— Je serais navré qu’elle le fût. Nous avons toujours été bons amis, nous le serons encore davantage maintenant.

— Oui, certes, mais où sont donc les autres ?

— Je n’en sais rien. Mrs. Bennet et Lydia vont en voiture à Meryton. Alors, ma chère sœur, j’ai appris par votre oncle et votre tante que vous aviez visité Pemberley ?

Elle répondit affirmativement.

— Je vous envie presque ce plaisir ; je crois cependant que ce serait un peu pénible pour moi, sans quoi je m’y arrêterais en allant à Newcastle. Vous avez vu la vieille femme de charge ? Pauvre Reynolds ! elle m’aimait beaucoup. Mais, naturellement, elle ne vous a pas parlé de moi.

— Si, pardon.

— Et que vous a-t-elle dit ?

— Que vous étiez entré dans l’armée, et qu’elle craignait fort… que vous n’eussiez pas très bien tourné ! À de telles distances, vous le savez, les nouvelles arrivent parfois fâcheusement défigurées.

— C’est certain, fit-il en se mordant les lèvres.

Elizabeth espérait l’avoir réduit au silence, mais il reprit bientôt :

— J’ai été surpris de voir Darcy à Londres le mois dernier. Nous nous sommes croisés plusieurs fois. Je me demande ce qu’il pouvait bien y faire.

— Peut-être les préparatifs de son mariage avec miss de Bourgh, dit Elizabeth. Il lui fallait en effet une raison toute particulière pour être à Londres en cette saison.

— Assurément. L’avez-vous vu à Lambton ? J’ai cru le comprendre d’après ce que m’ont dit les Gardiner.

— Oui ; il nous a même présentés à sa sœur.

— Et elle vous a plu ?

— Beaucoup.

— On m’a dit en effet qu’elle avait beaucoup gagné depuis un an ou deux. La dernière fois que je l’ai vue, elle ne promettait guère. Je suis heureux qu’elle vous ait plu. J’espère qu’elle achèvera de se transformer.

— J’en suis persuadée ; elle a dépassé l’âge le plus difficile.

— Avez-vous traversé le village de Kympton ?

— Je ne puis me rappeler.

— Je vous en parle parce que c’est là que se trouve la cure que j’aurais dû obtenir. Un endroit ravissant, un presbytère superbe. Cela m’aurait convenu à tous les points de vue.

— Même avec l’obligation de faire des sermons ?

— Mais parfaitement. En m’exerçant un peu, j’en aurais eu bientôt pris l’habitude. Les regrets ne servent à rien, mais certainement, c’était la vie qu’il me fallait ; cette retraite, cette tranquillité aurait répondu à tous mes désirs. Le sort en a décidé autrement. Darcy vous a-t-il jamais parlé de cette affaire, quand vous étiez dans le Kent ?

— J’ai appris d’une façon aussi sûre, que ce bénéfice vous avait été laissé conditionnellement et à la volonté du patron actuel.

— Ah ! vraiment ? on vous l’a dit ?… Oui, en effet, il y a quelque chose de cela. Vous vous souvenez que je vous l’avais raconté moi-même, à notre première rencontre.

— J’ai appris aussi qu’à une certaine époque, l’obligation de faire des sermons ne vous tentait pas autant qu’aujourd’hui, que vous aviez affirmé votre volonté bien arrêtée de ne jamais entrer dans les ordres et que, par suite, la question du bénéfice avait été réglée.

— Ah ! on vous a dit cela aussi ? C’est également assez exact, et je vous en avais de même touché un mot.

Ils étaient maintenant presque à la porte de la maison, car Elizabeth avait marché vite dans sa hâte de se débarrasser de lui. Ne voulant pas le vexer, par égard pour sa sœur, elle se contenta de lui dire avec un sourire de bonne humeur :

— Allons, Mr. Wickham ! nous voilà frère et sœur. Laissons dormir le passé. J’espère qu’à l’avenir nous penserons toujours de même…

Et elle lui tendit la main ; il la baisa avec une affectueuse galanterie, malgré l’embarras qu’il éprouvait dans son for intérieur et tous deux rentrèrent dans la maison.