Les Cinq Filles de Mrs Bennet/47

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 250-261).
XLVII


— Plus je réfléchis à cette affaire, Elizabeth, lui dit son oncle comme ils quittaient la ville, plus j’incline à penser comme votre sœur aînée : il me semble si étrange qu’un jeune homme ait pu former un tel dessein sur une jeune fille qui n’est pas, certes, sans protecteurs et sans amis et qui, par contre, résidait dans la famille de son colonel, que je suis très enclin à adopter la supposition la plus favorable. Wickham pouvait-il s’attendre à ce que la famille de Lydia n’intervînt pas, ou pouvait-il ignorer qu’il serait mis au ban de son régiment après un tel affront fait au colonel Forster ? Le risque serait hors de proportion avec le but.

— Le croyez-vous vraiment ? s’écria Elizabeth dont le visage s’éclaira un instant.

— Pour ma part, s’écria Mrs. Gardiner, je commence à être de l’avis de votre oncle. Il y aurait là un trop grand oubli de la bienséance, de l’honneur et de ses propres intérêts pour que Wickham puisse en être accusé. Vous-même, Lizzy, avez-vous perdu toute estime pour lui au point de l’en croire capable ?

— Capable de négliger ses intérêts, non, je ne le crois pas, mais de négliger tout le reste, oui, certes ! Si cependant tout était pour le mieux !… Mais je n’ose l’espérer. Pourquoi, dans ce cas, ne seraient-ils pas partis pour l’Écosse ?

— En premier lieu, répliqua Mr. Gardiner, il n’y a pas de preuve absolue qu’ils ne soient pas partis pour l’Écosse.

— Le fait qu’ils ont quitté la voiture de poste pour prendre une voiture de louage est une bien forte présomption. En outre, on n’a pu relever d’eux aucune trace sur la route de Barnet.

— Eh bien, supposons qu’ils soient à Londres. Ils peuvent y être pour se cacher, mais sans autre motif plus blâmable. N’ayant sans doute ni l’un ni l’autre beaucoup d’argent, ils ont pu trouver plus économique, sinon aussi expéditif, de se faire marier à Londres plutôt qu’en Écosse.

— Mais pourquoi tout ce mystère ? Pourquoi ce mariage clandestin ? Non, non, cela n’est pas vraisemblable. Son ami le plus intime, — vous l’avez vu dans le récit de Jane, — est persuadé qu’il n’a jamais eu l’intention d’épouser Lydia. Jamais Wickham n’épousera une femme sans fortune ; ses moyens ne le lui permettent pas. Et quels attraits possède donc Lydia, à part sa jeunesse et sa gaieté, pour le faire renoncer en sa faveur à un mariage plus avantageux ? Quant à la disgrâce qu’il encourrait à son régiment, je ne puis en juger, mais j’ai bien peur que votre dernière raison ne puisse se soutenir : Lydia n’a pas de frère pour prendre en main ses intérêts, et Wickham pouvait imaginer d’après ce qu’il connaît de mon père, de son indolence et du peu d’attention qu’il semble donner à ce qui se passe chez lui, qu’il ne prendrait pas cette affaire aussi tragiquement que bien des pères de famille.

— Mais croyez-vous Lydia assez fermée à tout sentiment autre que sa folle passion pour consentir de vivre avec Wickham sans qu’ils soient mariés ?

— Il est vraiment affreux, répondit Elizabeth, les yeux pleins de larmes, d’être forcée de douter de sa sœur, et cependant, je ne sais que répondre. Peut-être suis-je injuste à son égard, mais Lydia est très jeune, elle n’a pas été habituée à penser aux choses sérieuses et voilà six mois que le plaisir et la vanité sont toutes ses préoccupations. On l’a laissée libre de disposer de son temps de la façon la plus frivole et de se gouverner à sa fantaisie. Depuis que le régiment a pris ses quartiers à Meryton, elle n’avait plus en tête que le flirt et les militaires. Bref elle a fait tout ce qu’elle pouvait — comment dirai-je, — pour donner encore plus de force à des penchants déjà si accusés. Et vous savez comme moi que Wickham, par la séduction de ses manières et de sa personne, a tout ce qu’il faut pour tourner une tête de jeune fille.

— Mais vous voyez, dit sa tante, que Jane ne juge pas Wickham assez mal pour le croire capable d’un tel scandale.

— Qui Jane a-t-elle jamais jugé sévèrement ? Cependant, elle connaît Wickham aussi bien que moi. Nous savons toutes deux qu’il est dépravé au véritable sens du mot, qu’il n’a ni loyauté, ni honneur, et qu’il est aussi trompeur qu’insinuant.

— Vous savez vraiment tout cela ! s’écria Mrs. Gardiner, brûlant de connaître la source de toutes ces révélations.

— Oui, certes, répliqua Elizabeth en rougissant. Je vous ai parlé l’autre jour de l’infamie de sa conduite envers Mr. Darcy ; vous-même, pendant votre séjour à Longbourn, avez pu entendre de quelle manière il parlait de l’homme qui a montré à son égard tant de patience et de générosité. Il y a d’autres circonstances que je ne suis pas libre de raconter : ses mensonges sur la famille de Pemberley ne comptent plus. Par ce qu’il m’avait dit de miss Darcy, je m’attendais à trouver une jeune fille fière, distante et désagréable. Il savait pourtant qu’elle était aussi aimable et aussi simple que nous l’avons trouvée.

— Mais Lydia ne sait-elle rien de tout cela ? Peut-elle ignorer ce dont vous et Jane paraissez si bien informées ?

— Hélas ! C’est bien là le pire ! Jusqu’à mon séjour dans le Kent pendant lequel j’ai beaucoup vu M. Darcy et son cousin, le colonel Fitzwilliam, j’ignorais moi-même la vérité. Quand je suis revenue à la maison, le régiment allait bientôt quitter Meryton ; ni Jane, ni moi n’avons jugé nécessaire de dévoiler ce que nous savions. Quand il fut décidé que Lydia irait avec les Forster à Brighton, la nécessité de lui ouvrir les yeux sur le véritable caractère de Wickham ne m’est pas venue à l’esprit. Vous devinez combien j’étais loin de penser que mon silence pût causer une telle catastrophe !

— Ainsi, au moment du départ pour Brighton, vous n’aviez aucune raison de les croire épris l’un de l’autre ?

— Aucune, ni d’un côté, ni de l’autre, je ne puis me rappeler le moindre indice d’affection. Pourtant, si quelque chose de ce genre avait été visible, vous pensez que dans une famille comme la nôtre, on n’aurait pas manqué de s’en apercevoir. Lors de l’arrivée de Wickham à Meryton, Lydia était certes pleine d’admiration pour lui, mais elle n’était pas la seule, puisqu’il avait fait perdre la tête à toutes les jeunes filles de Meryton et des environs. Lui-même, de son côté, n’avait paru distinguer Lydia par aucune attention particulière. Aussi, après une courte période d’admiration effrénée, le caprice de Lydia s’était éteint et elle avait rendu sa préférence aux officiers qui se montraient plus assidus auprès d’elle.

On s’imagine facilement que tel fut l’unique sujet de conversation durant tout le temps du voyage, bien qu’il n’y eût dans tout ce qu’ils disaient rien qui fût de nature à donner plus de force à leurs craintes et à leurs espoirs.

Le trajet se fit avec toute la rapidité possible. En voyageant toute la nuit, ils réussirent à atteindre Longbourn le jour suivant, à l’heure du dîner. C’était un soulagement pour Elizabeth de penser que l’épreuve d’une longue attente serait épargnée à Jane.

Attirés par la vue de la chaise de poste, les petits Gardiner se pressaient sur les marches du perron lorsqu’elle franchit le portail et, au moment où elle s’arrêta, leur joyeuse surprise se traduisit par des gambades et des culbutes. Elizabeth avait déjà sauté de la voiture et, leur donnant à chacun un baiser hâtif, s’était élancée dans le vestibule où elle rencontra Jane qui descendait en courant de l’appartement de sa mère. Elizabeth en la serrant affectueusement dans ses bras, pendant que leurs yeux s’emplissaient de larmes, se hâta de lui demander si l’on avait des nouvelles des fugitifs.

— Pas encore, dit Jane, mais maintenant que mon cher oncle est là, j’ai l’espoir que tout va s’arranger.

— Mon père est-il à Londres ?

— Oui, depuis mardi, comme je vous l’ai écrit.

— Et vous avez reçu de ses nouvelles ?

— Une fois seulement. Il m’a écrit mercredi quelques lignes pour me donner les instructions que je lui avais demandées. Il ajoutait qu’il n’écrirait plus tant qu’il n’aurait rien d’important à nous annoncer.

— Et notre mère, comment va-t-elle ? Comment allez-vous tous ?

— Elle ne va pas mal, je crois, bien que très secouée, mais ne quitte pas sa chambre. Elle sera satisfaite de vous voir tous les trois. Mary et Kitty, Dieu merci, vont bien.

— Mais vous ? s’écria Elizabeth. Je vous trouve très pâle. Vous avez dû passer des heures bien cruelles !

Jane assura qu’elle allait parfaitement et leur conversation fut coupée par l’arrivée de Mr. et Mrs. Gardiner que leurs enfants avaient retenus jusque-là. Jane courut à eux et les remercia en souriant à travers ses larmes.

Mrs. Bennet les reçut comme ils pouvaient s’y attendre, pleurant, gémissant, accablant d’invectives l’infâme conduite de Wickham, plaignant ses propres souffrances et accusant l’injustice du sort, blâmant tout le monde, excepté la personne dont l’indulgence malavisée était surtout responsable de l’erreur de sa fille.

— Si j’avais pu aller avec toute ma famille à Brighton comme je le désirais, cela ne serait pas arrivé. Mais Lydia, la pauvre enfant, n’avait personne pour veiller sur elle. Comment se peut-il que les Forster ne l’aient pas mieux gardée ? Il y a eu certainement de leur part une négligence coupable, car Lydia n’était pas fille à agir ainsi, si elle avait été suffisamment surveillée. J’ai toujours pensé qu’on n’aurait pas dû la leur confier. Mais, comme c’est la règle, on ne m’a pas écoutée ! Pauvre chère enfant ! Et maintenant, voilà Mr. Bennet parti. Il va sûrement se battre en duel avec Wickham, s’il le retrouve, et il se fera tuer… Et alors, qu’adviendra-t-il de nous toutes ? À peine aura-t-il rendu le dernier soupir que les Collins nous mettront hors d’ici et si vous n’avez pas pitié de nous, mon frère, je ne sais vraiment pas ce que nous deviendrons.

Tous protestèrent en chœur contre ces sombres suppositions, et Mr. Gardiner, après avoir assuré sa sœur de son dévouement pour elle et sa famille, dit qu’il retournerait à Londres le lendemain pour aider Mr. Bennet de tout son pouvoir à retrouver Lydia.

— Ne vous laissez pas aller à d’inutiles alarmes, ajouta-t-il. S’il vaut mieux s’attendre au pire, nous n’avons pas de raisons de le considérer comme certain. Il n’y a pas tout à fait une semaine qu’ils ont quitté Brighton. Dans quelques jours nous pouvons avoir de leurs nouvelles, et, jusqu’à ce que nous apprenions qu’ils ne sont pas mariés, ni sur le point de l’être, rien ne prouve que tout soit perdu. Dès que je serai à Londres, j’irai trouver votre mari ; je l’installerai chez moi et nous pourrons alors décider ensemble ce qu’il convient de faire.

— Oh ! mon cher frère, s’exclama Mrs. Bennet. Je ne pouvais rien souhaiter de mieux. Et maintenant, je vous en supplie, où qu’ils soient, trouvez-les, et s’ils ne sont pas mariés, mariez-les ! Que la question des habits de noce ne les retarde pas. Dites seulement à Lydia qu’aussitôt mariée elle aura tout l’argent nécessaire pour les acheter. Mais, par-dessus tout, empêchez Mr. Bennet de se battre ! Dites-lui dans quel état affreux vous m’avez vue, à moitié morte de peur, avec de telles crises de frissons, de spasmes dans le côté, de douleurs dans la tête et de palpitations, que je ne puis reposer ni jour, ni nuit. Dites encore à cette chère Lydia de ne pas prendre de décision pour ses achats de toilettes avant de m’avoir vue, parce qu’elle ne connaît pas les meilleures maisons. Ô mon frère ! que vous êtes bon ! Je sais qu’on peut compter sur vous pour tout arranger.

Mr. Gardiner l’assura de nouveau de son vif désir de l’aider et lui recommanda la modération dans ses espoirs aussi bien que dans ses craintes. La conversation continua ainsi jusqu’à l’annonce du dîner. Alors ils descendirent tous, laissant Mrs. Bennet s’épancher dans le sein de la femme de charge qui la soignait en l’absence de ses filles. Bien que la santé de Mrs. Bennet ne parût pas réclamer de telles précautions, son frère et sa belle-sœur ne cherchèrent pas à la persuader de quitter sa chambre, car ils savaient qu’elle était incapable de se taire à table devant les domestiques et ils jugeaient préférable qu’une seule personne, — la servante en qui l’on pouvait avoir le plus de confiance, — reçût la confidence de ses craintes et de ses angoisses.

Dans la salle à manger, ils furent bientôt rejoints par Mary et Kitty que leurs occupations avaient empêchées de paraître plus tôt. L’une avait été retenue par ses livres, l’autre par sa toilette. Toutes deux avaient le visage suffisamment calme ; néanmoins, l’absence de sa sœur favorite, ou le mécontentement qu’elle avait encouru elle-même en cette affaire, donnait à la voix de Kitty un accent plus désagréable que d’habitude. Quant à Mary, elle était assez maîtresse d’elle-même pour murmurer à Elizabeth dès qu’elles furent assises à table :

— C’est une bien regrettable histoire, et qui va faire beaucoup parler mais, de ce triste événement, il y a une leçon utile à tirer, c’est que chez la femme, la perte de la vertu est irréparable, que sa réputation est aussi fragile qu’elle est précieuse, et que nous ne saurions être trop en garde contre les représentants indignes de l’autre sexe.

Elizabeth lui jeta un regard stupéfait et se sentit incapable de lui répondre.

Dans l’après-midi, les deux aînées purent avoir une demi-heure de tranquillité. Elizabeth en profita pour poser à Jane maintes questions.

— Donnez-moi tous les détails que je ne connais pas encore. Qu’a dit le colonel Forster ? N’avaient-ils, lui et sa femme, conçu aucun soupçon avant le jour de l’enlèvement ? On devait voir Lydia et Wickham souvent ensemble.

— Le colonel Forster a avoué qu’il avait à plusieurs reprises soupçonné une certaine inclination, du côté de Lydia surtout, mais rien dont on eût lieu de s’alarmer… Je suis si fâchée pour ce pauvre colonel. Il est impossible d’agir avec plus de cœur qu’il ne l’a fait. Il se proposait de venir nous exprimer sa contrariété avant même de savoir qu’ils n’étaient pas partis pour l’Écosse. Dès qu’il a été renseigné, il a hâté son voyage.

— Et Denny, est-il vraiment convaincu que Wickham ne voulait pas épouser Lydia ? Le colonel Forster a-t-il vu Denny lui-même ?

— Oui, mais questionné par lui, Denny a nié avoir eu connaissance des plans de son camarade et n’a pas voulu dire ce qu’il en pensait. Ceci me laisse espérer qu’on a pu mal interpréter ce qu’il m’avait dit en premier lieu.

— Jusqu’à l’arrivée du colonel, personne de vous, naturellement, n’éprouvait le moindre doute sur le but de leur fuite ?

— Comment un tel doute aurait-il pu nous venir à l’esprit ? J’éprouvais bien quelque inquiétude au sujet de l’avenir de Lydia, la conduite de Wickham n’ayant pas toujours été sans reproche ; mais mon père et ma mère ignoraient tout cela et sentaient seulement l’imprudence d’une telle union. C’est alors que Kitty, avec un air de se prévaloir de ce qu’elle en savait plus que nous, nous a avoué que Lydia, dans sa dernière lettre, l’avait préparée à cet événement. Elle savait qu’ils s’aimaient, semble-t-il, depuis plusieurs semaines.

— Mais pas avant le départ pour Brighton ?

— Non, je ne le crois pas.

— Et le colonel Forster, semblait-il juger lui-même Wickham défavorablement ? Le connaît-il sous son vrai jour ?

— Je dois reconnaître qu’il n’en a pas dit autant de bien qu’autrefois. Il le trouve imprudent et dépensier, et, depuis cette triste affaire, on dit dans Meryton qu’il y a laissé beaucoup de dettes ; mais je veux espérer que c’est faux.

— Oh ! Jane, si seulement nous avions été moins discrètes ! Si nous avions dit ce que nous savions ! Rien ne serait arrivé.

— Peut-être cela eût-il mieux valu, mais nous avons agi avec les meilleures intentions.

— Le colonel Forster a-t-il pu vous répéter ce que Lydia avait écrit à sa femme ?

— Il a apporté la lettre elle-même pour nous la montrer. La voici.

Et Jane la prenant dans son portefeuille la tendit à Elizabeth.

La lettre était ainsi conçue :


« Ma chère Harriet,


« Vous allez sûrement bien rire en apprenant où je suis partie. Je ne puis m’empêcher de rire moi-même en pensant à la surprise que vous aurez demain matin, lorsque vous vous apercevrez que je ne suis plus là.

« Je pars pour Gretna Green, et si vous ne devinez pas avec qui, c’est que vous serez bien sotte, car il n’y a que lui qui existe à mes yeux ; c’est un ange, et je l’adore ! Aussi ne vois-je aucun mal à partir avec lui. Ne vous donnez pas la peine d’écrire à Longbourn si cela vous ennuie. La surprise n’en sera que plus grande lorsqu’on recevra là-bas une lettre de moi signée : Lydia Wickham. La bonne plaisanterie ! J’en ris tellement que je puis à peine écrire !

« Dites à Pratt mon regret de ne pouvoir danser avec lui ce soir. Il ne m’en voudra pas de ne point tenir ma promesse, quand il saura la raison qui m’en empêche.

« J’enverrai chercher mes vêtements dès que je serai à Longbourn, mais je vous serai reconnaissante de dire à Sally de réparer un grand accroc à ma robe de mousseline brodée avant de l’emballer.

« Mes amitiés au colonel Forster ; j’espère que vous boirez tous deux à notre santé et à notre heureux voyage.

« Votre amie affectionnée,

« Lydia. »

— Écervelée, insouciante Lydia ! s’écria Elizabeth. Écrire une telle lettre dans un moment pareil ! Toutefois, ceci nous montre que de son côté il n’y avait pas de honteuses intentions. Mon pauvre père ! Quel coup pour lui !

— Il a été positivement atterré. Pendant quelques minutes, il est resté sans pouvoir articuler une syllabe. Ma mère s’est trouvée mal, et la maison a été dans un état de confusion indescriptible.

— Oh ! Jane, s’écria Elizabeth, y a-t-il un seul de nos domestiques qui n’ait tout connu avant la fin de la journée ?

— Je ne sais. Il est bien difficile d’être sur ses gardes en de tels moments. Notre mère avait des attaques de nerfs et je faisais tout mon possible pour la soulager. Mais je crains de n’avoir pas fait tout ce que j’aurais pu. L’horreur et le chagrin m’ôtaient presque l’usage de mes facultés.

— Toutes ces fatigues ont excédé vos forces. Vous avez l’air épuisée. Oh ! que n’étais-je avec vous ! Tous les soins et toutes les angoisses sont retombés sur vous seule.

— Mary et Kitty ont été très gentilles. Ma tante Philips, venue à Longbourn mardi, après le départ de notre père, a eu l’obligeance de rester avec nous jusqu’à jeudi. Lady Lucas, elle aussi, nous a montré beaucoup de bonté. Elle est venue mercredi nous apporter ses condoléances et nous offrir ses services ou ceux de ses filles au cas où nous en aurions besoin.

— Lady Lucas aurait mieux fait de rester chez elle ! s’écria Elizabeth. Peut-être ses intentions étaient bonnes ; mais dans une infortune comme la nôtre, moins on voit ses voisins et mieux cela vaut. Leur assistance ne peut être d’aucun secours et leurs condoléances sont importunes. Qu’ils triomphent de loin et nous laissent en paix !

Elle s’enquit alors des mesures que Mr. Bennet, une fois à Londres, comptait prendre pour retrouver sa fille.

— Il voulait, je crois, aller à Epsom, — car c’est là que Wickham et Lydia ont changé de chevaux pour la dernière fois, — et voir s’il pouvait obtenir des postillons quelques renseignements. Son but principal était de découvrir la voiture de louage qu’ils avaient prise à Clapham. Cette voiture avait amené de Londres un voyageur : s’il pouvait connaître la maison où le fiacre avait déposé son voyageur, il aurait à faire là aussi une enquête qui pouvait, pensait-il, lui faire découvrir le numéro et la station du fiacre. J’ignore ses autres projets. Il avait si grande hâte de partir et il était tellement troublé que j’ai déjà eu beaucoup de mal à lui arracher ces quelques renseignements.