Les Cinq Filles de Mrs Bennet/45

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 236-241).
XLV


Convaincue maintenant que l’antipathie de miss Bingley était uniquement l’effet de la jalousie, Elizabeth songeait que son arrivée à Pemberley ne causerait à celle-ci aucun plaisir et elle se demandait avec curiosité en quels termes elles allaient renouer connaissance.

À leur arrivée, on leur fit traverser le hall pour gagner le salon. Cette pièce, exposée au nord, était d’une fraîcheur délicieuse ; par les fenêtres ouvertes on voyait les hautes collines boisées qui s’élevaient derrière le château et, plus près, des chênes et des châtaigniers magnifiques se dressant çà et là sur une pelouse. Les visiteuses y furent reçues par miss Darcy qui s’y trouvait en compagnie de Mrs. Hurst, de miss Bingley, et de la personne qui lui servait de chaperon à Londres. L’accueil de Georgiana fut plein de politesse, mais empreint de cette gêne causée par la timidité qui pouvait donner à ses inférieurs une impression de hautaine réserve. Mrs. Gardiner et sa nièce, cependant, lui rendirent justice tout en compatissant à son embarras.

Mrs. Hurst et miss Bingley les honorèrent simplement d’une révérence et, lorsqu’elles se furent assises, il y eut un silence, — embarrassant comme tous les silences, — qui dura quelques instants. Ce fut Mrs. Annesley, personne d’aspect sympathique et distingué, qui le rompit et ses efforts pour trouver quelque chose d’intéressant à dire montrèrent la supériorité de son éducation sur celle de ses compagnes. La conversation parvint à s’établir entre elle et Mrs. Gardiner avec un peu d’aide du côté d’Elizabeth. Miss Darcy paraissait désireuse d’y prendre part et risquait de temps à autre une courte phrase quand elle avait le moins de chances d’être entendue.

Elizabeth s’aperçut bientôt qu’elle était étroitement observée par miss Bingley et qu’elle ne pouvait dire un mot à miss Darcy sans attirer immédiatement son attention. Cette surveillance ne l’aurait pas empêchée d’essayer de causer avec Georgiana sans la distance incommode qui les séparait l’une de l’autre. Mais Elizabeth ne regrettait pas d’être dispensée de parler beaucoup ; ses pensées suffisaient à l’occuper. À tout moment elle s’attendait à voir apparaître le maître de la maison et ne savait si elle le souhaitait ou si elle le redoutait davantage.

Après être restée un quart d’heure sans ouvrir la bouche, miss Bingley surprit Elizabeth en la questionnant d’un ton froid sur la santé de sa famille. Ayant reçu une réponse aussi brève et aussi froide elle retomba dans son mutisme.

L’arrivée de domestiques apportant une collation composée de viande froide, de gâteaux et des plus beaux fruits de la saison, amena une diversion. Il y avait là de quoi occuper agréablement tout le monde, et de belles pyramides de raisin, de pêches et de brugnons rassemblèrent toutes les dames autour de la table.

À cet instant, Elizabeth put être fixée sur ses sentiments par l’entrée de Mr. Darcy dans le salon. Il revenait de la rivière où il avait passé quelque temps avec Mr. Gardiner et deux ou trois hôtes du château, et les avait quittés seulement quand il avait appris que Mrs. Gardiner et sa nièce se proposaient de faire visite à Georgiana. Dès qu’il apparut, Elizabeth prit la résolution de se montrer parfaitement calme et naturelle, — résolution d’autant plus sage, sinon plus facile à tenir, — qu’elle sentait éveillés les soupçons de toutes les personnes présentes et que tous les yeux étaient tournés vers Mr. Darcy dès son entrée pour observer son attitude. Aucune physionomie ne reflétait une curiosité plus vive que celle de miss Bingley, en dépit des sourires qu’elle prodiguait à l’un de ceux qui en étaient l’objet car la jalousie ne lui avait pas enlevé tout espoir et son empressement auprès de Mr. Darcy restait le même. Miss Darcy s’efforça de parler davantage en présence de son frère. Lui-même laissa voir à Elizabeth combien il désirait qu’elle fît plus ample connaissance avec sa sœur, et tâcha d’animer leurs essais de conversation. Miss Bingley le remarquait aussi et, dans l’imprudence de sa colère saisit la première occasion pour demander avec une politesse moqueuse :

— Eh bien, miss Eliza, est-ce que le régiment de la milice n’a pas quitté Meryton ? Ce doit être une grande perte pour votre famille.

En présence de Mr. Darcy, elle n’osa pas prononcer le nom de Wickham ; mais Elisabeth comprit tout de suite que c’était à lui que miss Bingley faisait allusion et les souvenirs que ce nom éveillait la troublèrent un moment. Un effort énergique lui permit de répondre à cette attaque d’un ton suffisamment détaché. Tout en parlant, d’un coup d’œil involontaire elle vit Darcy, le visage plus coloré, lui jeter un regard ardent, tandis que sa sœur, saisie de confusion, n’osait même pas lever les yeux. Si miss Bingley avait su la peine qu’elle infligeait à sa très chère amie, elle se serait sans doute abstenue de cette insinuation, mais elle voulait simplement embarrasser Elizabeth par cette allusion à un homme pour lequel elle lui croyait une préférence, espérant qu’elle trahirait une émotion qui pourrait la desservir aux yeux de Darcy ; voulant aussi, peut-être, rappeler à ce dernier les sottises et les absurdités commises par une partie de la famille Bennet à propos du régiment. Du projet d’enlèvement de miss Darcy elle ne savait pas un mot. L’air tranquille d’Elizabeth calma vite l’émotion de Mr. Darcy et, comme miss Bingley, désappointée, n’osa faire une allusion plus précise à Wickham, Georgiana se remit aussi peu à peu, mais pas assez pour retrouver le courage d’ouvrir la bouche avant la fin de la visite. Son frère, dont elle n’osait rencontrer le regard, avait presque oublié ce qui la concernait en cette affaire et l’incident calculé pour le détourner d’Elizabeth semblait au contraire avoir fixé sa pensée sur elle avec plus de confiance qu’auparavant.

La visite prit fin peu après. Pendant que Mr. Darcy accompagnait Mrs. Gardiner et sa nièce jusqu’à leur voiture, miss Bingley, pour se soulager, se répandit en critiques sur Elizabeth, sur ses manières et sa toilette, mais Georgiana se garda bien de lui faire écho ; pour accorder ses bonnes grâces, elle ne consultait que le jugement de son frère qui était infaillible à ses yeux ; or, il avait parlé d’Elizabeth en des termes tels que Georgiana ne pouvait que la trouver aimable et charmante.

Quand Darcy rentra au salon, miss Bingley ne put s’empêcher de lui répéter une partie de ce qu’elle venait de dire à sa sœur :

— Comme Eliza Bennet a changé depuis l’hiver dernier ! Elle a bruni et perdu toute finesse. Nous disions à l’instant, Louisa et moi, que nous ne l’aurions pas reconnue.

Quel que fût le déplaisir causé à Mr. Darcy par ces paroles, il se contenta de répondre qu’il ne remarquait chez Elizabeth d’autre changement que le hâle de son teint, conséquence assez naturelle d’un voyage fait au cœur de l’été.

— Pour ma part, répliqua miss Bingley, j’avoue que je n’ai jamais pu découvrir chez elle le moindre attrait ; elle a le visage trop mince, le teint sans éclat, ses traits n’ont aucune beauté, son nez manque de caractère, et quant à ses yeux que j’ai entendu parfois tellement vanter, je ne leur trouve rien d’extraordinaire ; ils ont un regard perçant et désagréable que je n’aime pas du tout, et toute sa personne respire une suffisance intolérable.

Convaincue comme elle l’était de l’admiration de Darcy pour Elizabeth, miss Bingley s’y prenait vraiment bien mal pour lui plaire ; mais la colère est souvent mauvaise conseillère, et tout le succès qu’elle obtint — et qu’elle méritait — fut d’avoir blessé Darcy. Il gardait toutefois un silence obstiné et, comme si elle avait résolu à toutes fins de le faire parler, elle poursuivit :

— Quand nous l’avons vue pour la première fois en Hertfordshire, je me rappelle à quel point nous avions été surprises d’apprendre qu’elle était considérée là-bas comme une beauté. Je vous entends encore nous dire, un jour où elle était venue à Netherfield : « Jolie, miss Elizabeth Bennet ? Autant dire que sa mère est une femme d’esprit ! » Cependant, elle a paru faire ensuite quelque progrès dans votre estime, et il fut même un temps, je crois, où vous la trouviez assez bien.

— En effet, répliqua Darcy incapable de se contenir plus longtemps. Mais c’était au commencement, car voilà bien des mois que je la considère comme une des plus jolies femmes de ma connaissance.

Là-dessus il sortit, laissant miss Bingley savourer la satisfaction de lui avoir fait dire ce qu’elle désirait le moins entendre.

Mrs. Gardiner et Elizabeth, pendant leur retour, parlèrent de tout ce qui s’était passé pendant la visite, excepté de ce qui les intéressait davantage l’une et l’autre. Elles échangèrent leurs impressions sur tout le monde, sauf sur celui qui les occupait le plus. Elles parlèrent de sa sœur, de ses amis, de sa maison, de ses fruits, de tout, excepté de lui-même. Cependant Elizabeth brûlait de savoir ce que sa tante pensait de Mr. Darcy, et Mrs. Gardiner aurait été infiniment reconnaissante à sa nièce si elle avait entamé ce sujet la première.