Les Cinq Filles de Mrs Bennet/26

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 129-136).
XXVI


Mrs. Gardiner saisit la première occasion favorable pour donner doucement à Elizabeth l’avertissement qu’elle jugeait nécessaire. Après lui avoir dit franchement ce qu’elle pensait, elle ajouta :

— Vous êtes, Lizzy, une fille trop raisonnable pour vous attacher à quelqu’un simplement parce que l’on cherche à vous en détourner, c’est pourquoi je ne crains pas de vous parler avec cette franchise. Très sérieusement, je voudrais que vous vous teniez sur vos gardes : ne vous laissez pas prendre, — et ne laissez pas Mr. Wickham se prendre, — aux douceurs d’une affection que le manque absolu de fortune de part et d’autre rendrait singulièrement imprudente. Je n’ai rien à dire contre lui ; c’est un garçon fort sympathique, et s’il possédait la position qu’il mérite, je crois que vous ne pourriez mieux choisir, mais, la situation étant ce qu’elle est, il vaut mieux ne pas laisser votre imagination s’égarer. Vous avez beaucoup de bon sens et nous comptons que vous saurez en user. Votre père a toute confiance dans votre jugement et votre fermeté de caractère ; n’allez pas lui causer une déception.

— Ma chère tante, voilà des paroles bien sérieuses !

— Oui, et j’espère vous décider à être sérieuse, vous aussi.

— Eh bien ! Rassurez-vous, je vous promets d’être sur mes gardes, et Mr. Wickham ne s’éprendra pas de moi si je puis l’en empêcher.

— Elizabeth, vous n’êtes pas sérieuse en ce moment.

— Je vous demande pardon ; je vais faire tous mes efforts pour le devenir. Pour l’instant je ne suis pas amoureuse de Mr. Wickham. Non, très sincèrement, je ne le suis pas, mais c’est, sans comparaison, l’homme le plus agréable que j’aie jamais rencontré, et, s’il s’attachait à moi… Non, décidément, il vaut mieux que cela n’arrive pas ; je vois quel en serait le danger. — Oh ! cet horrible Mr. Darcy ! — L’estime de mon père me fait grand honneur, et je serais très malheureuse de la perdre. Mon père, cependant, a un faible pour Mr. Wickham. En résumé, ma chère tante, je serais désolée de vous faire de la peine, mais puisque nous voyons tous les jours que les jeunes gens qui s’aiment se laissent rarement arrêter par le manque de fortune, comment pourrais-je m’engager à me montrer plus forte que tant d’autres en cas de tentation ? Comment, même, pourrais-je être sûre qu’il est plus sage de résister ? Aussi, tout ce que je puis vous promettre, c’est de ne rien précipiter, de ne pas me hâter de croire que je suis l’unique objet des pensées de Mr. Wickham. En un mot, je ferai de mon mieux.

— Peut-être serait-il bon de ne pas l’encourager à venir aussi souvent ; tout au moins pourriez-vous ne pas suggérer à votre mère de l’inviter.

— Comme je l’ai fait l’autre jour, dit Elizabeth qui sourit à l’allusion. C’est vrai, il serait sage de m’en abstenir. Mais ne croyez pas que ses visites soient habituellement aussi fréquentes ; c’est en votre honneur qu’on l’a invité si souvent cette semaine. Vous connaissez les idées de ma mère sur la nécessité d’avoir continuellement du monde pour distraire ses visiteurs. En toute sincérité, j’essaierai de faire ce qui me semblera le plus raisonnable. Et maintenant, j’espère que vous voilà satisfaite.

Sur la réponse affirmative de sa tante, Elizabeth la remercia de son affectueux intérêt et ainsi se termina l’entretien, — exemple bien rare d’un avis donné en pareille matière sans blesser le personnage qui le reçoit.

Mr. Collins revint en Hertfordshire après le départ des Gardiner et de Jane, mais comme il descendit cette fois chez les Lucas, son retour ne gêna pas beaucoup Mrs. Bennet. Le jour du mariage approchant, elle s’était enfin résignée à considérer l’événement comme inévitable, et allait jusqu’à dire d’un ton désagréable qu’elle « souhaitait qu’ils fussent heureux ».

Le mariage devant avoir lieu le jeudi, miss Lucas vint le mercredi à Longbourn pour faire sa visite d’adieu. Lorsqu’elle se leva pour prendre congé, Elizabeth, confuse de la mauvaise grâce de sa mère et de ses souhaits dépourvus de cordialité, sortit de la pièce en même temps que Charlotte pour la reconduire. Comme elles descendaient ensemble, celle-ci lui dit :

— Je compte recevoir souvent de vos nouvelles, Elizabeth.

— Je vous le promets.

— Et j’ai une autre faveur à vous demander, celle de venir me voir.

— Nous nous rencontrerons souvent ici, je l’espère.

— Il est peu probable que je quitte le Kent d’ici quelque temps. Promettez-moi donc de venir à Hunsford.

Elizabeth ne pouvait refuser, bien que la perspective de cette visite la séduisît peu au premier abord.

— Mon père et Maria doivent venir me faire visite en mars. Vous consentirez, je l’espère, à les accompagner, et vous serez accueillie aussi chaudement qu’eux-mêmes.

Le mariage eut lieu. Les mariés partirent pour le Kent au sortir de l’église, et dans le public on échangea les propos habituels en de telles circonstances.

Les premières lettres de Charlotte furent accueillies avec empressement. On se demandait naturellement avec curiosité comment elle parlerait de sa nouvelle demeure, de lady Catherine, et surtout de son bonheur. Les lettres lues, Elizabeth vit que Charlotte s’exprimait sur chaque point exactement comme elle l’avait prévu. Elle écrivait avec beaucoup de gaieté, semblait jouir d’une existence pleine de confort et louait tout ce dont elle parlait : la maison, le mobilier, les voisins, les routes ne laissaient rien à désirer et lady Catherine se montrait extrêmement aimable et obligeante. Dans tout cela on reconnaissait les descriptions de Mr. Collins sous une forme plus tempérée. Elizabeth comprit qu’il lui faudrait attendre d’aller à Hunsford pour connaître le reste.

Jane avait déjà écrit quelques lignes pour annoncer qu’elle avait fait bon voyage, et Elizabeth espérait que sa seconde lettre parlerait un peu des Bingley. Cet espoir eut le sort de tous les espoirs en général. Au bout d’une semaine passée à Londres, Jane n’avait ni vu Caroline, ni rien reçu d’elle. Ce silence, elle l’expliquait en supposant que sa dernière lettre écrite de Longbourn s’était perdue. « Ma tante, continuait-elle, va demain dans leur quartier, et j’en profiterai pour passer à Grosvenor Street. »

La visite faite, elle écrivit de nouveau : elle avait vu miss Bingley. « Je n’ai pas trouvé à Caroline beaucoup d’entrain, disait-elle, mais elle a paru très contente de me voir et m’a reproché de ne pas lui avoir annoncé mon arrivée à Londres. Je ne m’étais donc pas trompée ; elle n’avait pas reçu ma dernière lettre. J’ai naturellement demandé des nouvelles de son frère : il va bien, mais est tellement accaparé par Mr. Darcy que ses sœurs le voient à peine. J’ai appris au cours de la conversation qu’elles attendaient miss Darcy à dîner ; j’aurais bien aimé la voir. Ma visite n’a pas été longue parce que Caroline et Mrs. Hurst allaient sortir. Je suis sûre qu’elles ne tarderont pas à me la rendre. »

Elizabeth hocha la tête en lisant cette lettre. Il était évident qu’un hasard seul pouvait révéler à Mr. Bingley la présence de sa sœur à Londres.

Un mois s’écoula sans que Jane entendît parler de lui. Elle tâchait de se convaincre que ce silence la laissait indifférente mais il lui était difficile de se faire encore illusion sur les sentiments de miss Bingley. Après l’avoir attendue de jour en jour pendant une quinzaine, en lui trouvant chaque soir une nouvelle excuse, elle la vit enfin apparaître. Mais la brièveté de sa visite, et surtout le changement de ses manières, lui ouvrirent cette fois les yeux. Voici ce qu’elle écrivit à ce propos à sa sœur :

« Vous êtes trop bonne, ma chère Lizzy, j’en suis sûre, pour vous glorifier d’avoir été plus perspicace que moi quand je vous confesserai que je m’étais complètement abusée sur les sentiments de miss Bingley à mon égard. Mais, ma chère sœur, bien que les faits vous donnent raison, ne m’accusez pas d’obstination si j’affirme qu’étant données ses démonstrations passées, ma confiance était aussi naturelle que vos soupçons. Je ne comprends pas du tout pourquoi Caroline a désiré se lier avec moi ; et si les mêmes circonstances se représentaient, il serait possible que je m’y laisse prendre de nouveau. C’est hier seulement qu’elle m’a rendu ma visite, et jusque-là elle ne m’avait pas donné le moindre signe de vie. Il était visible qu’elle faisait cette démarche sans plaisir : elle s’est vaguement excusée de n’être pas venue plus tôt, n’a pas dit une parole qui témoignât du désir de me revoir et m’a paru en tout point tellement changée que lorsqu’elle est partie j’étais parfaitement résolue à laisser tomber nos relations. Je ne puis m’empêcher de la blâmer et de la plaindre à la fois. Elle a eu tort de me témoigner tant d’amitié, — car je puis certifier que toutes les avances sont venues d’elle. Mais je la plains, cependant, parce qu’elle doit sentir qu’elle a mal agi et que sa sollicitude pour son frère en est la cause. Je n’ai pas besoin de m’expliquer davantage. Je suis étonnée seulement que ses craintes subsistent encore à l’heure qu’il est ; car si son frère avait pour moi la moindre inclination, il y a longtemps qu’il aurait tâché de me revoir. Il sait certainement que je suis à Londres ; une phrase de Caroline me l’a laissé à entendre.

« Je n’y comprends rien. J’aurais presque envie de dire qu’il y a dans tout cela quelque chose de louche, si je ne craignais de faire un jugement téméraire. Mais je vais essayer de chasser ces pensées pénibles pour me souvenir seulement de ce qui peut me rendre heureuse : votre affection, par exemple, et l’inépuisable bonté de mon oncle et de ma tante. Écrivez-moi bientôt. Miss Bingley m’a fait comprendre que son frère ne retournerait pas à Netherfield et résilierait son bail, mais sans rien dire de précis. N’en parlons pas, cela vaut mieux.

« Je suis très heureuse que vous ayez de bonnes nouvelles de vos amis de Hunsford. Il faut que vous alliez les voir avec sir William et Maria. Vous ferez là-bas, j’en suis sûre, un agréable séjour. À vous affectueusement. »

Cette lettre causa quelque peine à Elizabeth, mais elle se réconforta bientôt par la pensée que Jane avait cessé d’être dupe de miss Bingley. Du frère, il n’y avait plus rien à espérer ; un retour à ses premiers sentiments ne semblait même plus souhaitable à Elizabeth, tant il avait baissé dans son estime. Son châtiment serait d’épouser bientôt miss Darcy qui, sans doute, si Wickham avait dit la vérité, lui ferait regretter amèrement ce qu’il avait dédaigné.

À peu près vers cette époque, Mrs. Gardiner rappela à sa nièce ce qu’elle lui avait promis au sujet de Wickham et réclama d’être tenue au courant. La réponse que fit Elizabeth était de nature à satisfaire sa tante plutôt qu’elle-même. La prédilection que semblait lui témoigner Wickham avait disparu ; son empressement avait cessé ; ses soins avaient changé d’objet. Elizabeth s’en rendait compte mais pouvait constater ce changement sans en éprouver un vrai chagrin. Son cœur n’avait été que légèrement touché, et la conviction que seule la question de fortune l’avait empêchée d’être choisie suffisait à satisfaire son amour-propre. Un héritage inattendu de dix mille livres était le principal attrait de la jeune fille à qui, maintenant, s’adressaient ses hommages, mais Elizabeth, moins clairvoyante ici, semblait-il, que, dans le cas de Charlotte, n’en voulait point à Wickham de la prudence de ses calculs. Au contraire, elle ne trouvait rien de plus naturel, et, tout en supposant qu’il avait dû lui en coûter un peu de renoncer à son premier rêve, elle était prête à approuver la sagesse de sa conduite et souhaitait sincèrement qu’il fût heureux.

Elizabeth disait en terminant sa lettre à Mrs. Gardiner :

« Je suis convaincue maintenant, ma chère tante, que mes sentiments pour lui n’ont jamais été bien profonds, autrement son nom seul me ferait horreur et je lui souhaiterais toutes sortes de maux ; or, non seulement je me sens pour lui pleine de bienveillance, mais encore je n’en veux pas le moins du monde à miss King et ne demande qu’à lui reconnaître beaucoup de qualités. Tout ceci ne peut vraiment pas être de l’amour ; ma vigilance a produit son effet. Certes, je serais plus intéressante si j’étais folle de chagrin, mais je préfère, somme toute, la médiocrité de mes sentiments. Kitty et Lydia prennent plus à cœur que moi la défection de Mr. Wickham. Elles sont jeunes, et l’expérience ne leur a pas encore appris que les jeunes gens les plus aimables ont besoin d’argent pour vivre, tout aussi bien que les autres. »