Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie II/Chapitre CLXVI

Texte établi par J. A. C. Buchon (Ip. 469-471).

CHAPITRE CLXVI.


Comment le roi de Chypre vint voir le prince de Galles ; et comment le roi de France trépassa en Angleterre, dont le roi et la roine furent moult courroucés.


Nous lairons un petit à parler du roi de France, et parlerons du roi de Chypre, qui vint en Angoulême devers le prince de Galles son cousin qui le reçut liement. Aussi firent tous les barons et chevaliers de Poitou et de Xaintonge qui de-lez lui étoient, le vicomte de Thouars, le jeune sire de Pons, le sire de Partenay, messire Louis de Harecourt, messire Guichart d’Angîe ; et des Anglois, messire Jean Chandos, messire Thomas de Felleton, messire Neel Lornich[1], messire Richart de Pontchardon, messire Simon de Burlé, messire Baudouin de Franville, messire d’Angouses et les autres.

Si fut le roi de Chypre moult fêté et moult honoré du prince et de la princesse, des barons et des chevaliers dessus dits ; et se tint illecques plus d’un mois ; et puis le mena messire Jean Chandos jouer et ébattre parmi Xaintonge et parmi Poitou, et voir la bonne ville de la Rochelle, où l’on lui fit grand’chère et grand’fête. Et quand il eut partout été, il retourna en Angoulême, et fut à celle grosse fête que le prince y tint, où il eut grand’foison de chevaliers et d’écuyers. Assez tôt après la fête, le roi de Chypre prit congé du prince et des chevaliers du pays ; mais ainçois leur eut-il remontré pourquoi il étoit là principalement venu, et sur quel état il avoit empris la croix vermeille qu’il portoit, et comment le pape l’avoit confirmé, et la dignité du voyage, et comment le roi de France, par dévotion, et plusieurs grands seigneurs l’avoient empris et juré. Le prince lui répondit, et les chevaliers aussi, moult courtoisement : que c’étoit voirement un voyage où toutes gens d’honneur et de bien doivent entendre, et que si il plaisoit à Dieu que le passage fût ouvert, il ne le feroit mie seul, mais en auroit de ceux qui se désirent à avancer.

De ces réponses se tint le roi de Chypre tout content, et se partit du dit prince et de la princesse et des seigneurs. Mais messire Jean Chandos le voult toujours accompagner, ainsi qu’il fit, tant qu’il fût hors de la prinçauté.

Si me semble qu’il retourna arrière pardevers France, pour revenir à Paris, en intention de trouver le roi revenu : mais non fera, car le roi de France étoit en l’hôtel de Savoye en Angleterre, acouché malade, et aggrévoit tous les jours, dont trop grandement déplaisoit au roi d’Angleterre et à la roine : car les plus sages du pays le jugeoient en grand péril. Et de ce étoit bien informé le duc de Normandie, qui se tenoit à Paris, et qui avoit le gouvernement de France, comme le roi de France étoit fort grévé de maladie ; car messire Boucicaut étoit repassé la mer et en avoit informé le dit duc. Si cette nouvelle étoit sçue en France, le roi de Navarre qui se tenoit en Chierebourc[2] en savoit aussi toute la certaineté, dont il n’étoit mie courroucé ; car il espéroit que si le roi de France mouroit, sa guerre en seroit plus belle. Si escripsit secrètement au captal de Buch son cousin, qui se tenoit adonc de-lez le comte de Foix son serourge, en lui[3] priant chèrement qu’il voulsist venir parler à lui en Normandie, et il le feroit seigneur et souverain pardessus tous ses chevaliers. Le captal qui désiroit les armes, et qui étoit par lignage tenu de servir son cousin monseigneur de Navarre, obéit et se partit du comté de Foix ; et s’en vint par la prinçauté, et pria aucuns chevaliers et écuyers sur son chemin. Mais petit en eut, car point adonc ne se vouloient armer les Anglois, les Gascons, ni les Poitevins, pour le fait du roi de Navarre contre la couronne de France ; car ils sentoient les alliances jurées à Calais, entre le roi d’Angleterre leur seigneur et le roi de France, si grandes et si fortes qu’ils ne les vouloient mie blesser ni briser. Si que, ce terme pendant, et le captal de Buch venant en Normandie devers le roi de Navarre, le roi Jean de France trépassa de ce siècle[4] en Angleterre, en l’hôtel de Savoye ; dont le roi d’Angleterre, la roine et tous leurs enfans, et plusieurs barons d’Angleterre, furent moult courroucés, pour l’honneur de la grand’amour que le roi de France, depuis la paix faite, leur avoit montrée.

Le duc d’Orléans son frère, et le duc de Berry son fils, qui de la mort du roi de France étoient courroucés, envoyèrent ces nouvelles en grand’hâte devers le duc de Normandie qui étoit au Goulet lez Vernon. Quand le duc sçut la vérité de la mort le roi son père, il fut moult courroucé ; ce fut raison : mais il, comme cil qui se tenoit et sentoit héritier de l’héritage de France et de la couronne, et qui étoit informé du roi de Navarre comment il avoit pourvu et pourvéoit encore tous les jours ses garnisons en la comté d’Évreux, et qu’il mettoit sus ses gens d’armes pour lui guerroyer, s’avisa qu’il y pourverroit de conseil et de remède si il pouvoit.

En ce temps s’armoit et étoit toujours armé François un chevalier de Bretagne qui s’appeloit messire Bertran du Guesclin. Le bien de lui ni sa prouesse n’étoient mie grandement renommées ni connues, fors entre les chevaliers qui le hantoient au pays de Bretagne, où il avoit demeuré et toujours tenu la guerre pour monseigneur Charles de Blois contre le comte de Montfort. Cil messire Bertran étoit et fut toujours grandement et durement estimé entre eux vaillant chevalier et bien aimé de toutes gens d’armes ; et jà étoit-il grandement en la grâce du duc de Normandie, pour les vertus qu’il en oyoit recorder[5]. Donc il avint que sitôt que le duc de Normandie sçut le trépas du roi son père[6], ainsi que cil qui se doutoit grandement du roi de Navarre, dit à monseigneur Boucicaut, maréchal de France : « Boucicaut, partez de ci, avec ce que vous avez de gens, et chevauchez vers Normandie, vous y trouverez messire Bertran du Guesclin : si vous tenez prêt, je vous prie, vous et lui, de reprendre sur le roi de Navarre la ville de Mante, par quoi nous soyons seigneurs de la rivière de Saine. » Messire Boucicaut répondit : « Sire, volontiers. » Adoncques se partit-il, et emmena avecques lui grand’foison de bons chevaliers et écuyers, et prit le chemin de Normandie pardevers Saint-Germain-en-Laye ; et donna à entendre à tous ceux qui avec lui étoient qu’il alloit devant le châtel de Rolleboise que manières de gens, nommés compagnies, tenoient.

  1. Sir Nèle Loring fut le vingtième chevalier de la Jarretière. Il était chambellan du prince Noir.
  2. Suivant le continuateur de Nangis, ce prince était resté en Navarre. Il paraît qu’on doit préférer ici son témoignage à celui de Froissart, parce que dans le récit des exploits militaires dont la Normandie fut le théâtre au commencement de cette guerre, le captal de Buch paraît toujours à la tête des troupes du roi de Navarre, et il n’est fait aucune mention de ce prince.
  3. Jean de Grailly captal de Buch avait épousé Blanche, sœur de Gaston II comte de Foix. Il fut le cinquième chevalier de la Jarretière. Buch est un petit promontoire sur la côte de Bayonne à Médoc.
  4. Le roi Jean mourut le lundi 8 avril, au soir.
  5. Le duc de Normandie avait été lui-méme témoin de sa valeur en 1359, au siége de Melun, où du Guesclin porta pour la première fois les armes au service de la France. Il s’y était retiré peu de temps auparavant, après s’être échappé des mains de l’Anglais Felton que le comte de Montfort, qui le retenait prisonnier injustement, avait chargé de sa garde. Felton l’accusa au parlement de Paris d’avoir violé par son évasion la foi qu’il avait donnée. Du Guesclin soutint que sa détention étant injuste, il n’avait point manqué à sa parole, et offrit de prouver par les armes l’équité de son procédé. L’Anglais refusa d’accepter le défi ; l’affaire s’accommoda. (Vie de Du Guesclin, publiée par Menard.)
  6. Froissart va raconter la prise de Mante comme étant arrivée au commencement du règne de Charles V, après qu’on eût été informé en France de la mort du roi Jean ; mais l’auteur des Chroniques de France, qui est pour l’ordinaire beaucoup plus exact que Froissart sur les dates des événemens arrivés en France, place celui-ci au 7 avril, veille de la mort du roi Jean.