Les Chroniques de Sire Jean Froissart/Livre I, Partie I/Chapitre IX

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Livre I. — Partie I. [1325]

CHAPITRE IX.


Comment les barons d’Angleterre mandèrent secrètement à la roine qu’elle s’en retournât, elle et son fils, en Angleterre atout mille hommes d’armes.


Or nous parlerons de ce messire Hue un petit, et assez tôt retournerons et reviendrons à la roine. Quand cil messire Hue vit qu’il avoit grand’partie fait de ses volontés, et mis à destruction les plus grands barons d’Angleterre, la roine et son ains-né fils déchassé hors d’Angleterre, et qu’il avoit le roi si attrait à sa volonté que le roi ne lui contredisoit nulle chose qu’il voulût dire ni faire, il, qui persévéroit en sa grand’mauvaiseté, fit depuis tant de bonnes gens justicier, et mettre tant de gens à mort sans loi et sans jugement, pourtant qu’il les tenoit pour suspects encontre lui, et fit tant de merveilles par son orgueil, que les barons qui demeurés étoient, et le remenant du pays, ne le purent plus porter ; ains accordèrent ses ennemis entre eux paisiblement, et firent secrètement savoir à la roine leur dame dessus dite, qui avoit sa demeure à Paris par l’espace de trois ans[1], comme enchâssée et bannie du royaume d’Angleterre, si comme vous avez ouï : si elle pouvoit trouver voie ou sens parquoi elle pût avoir aucune compagnie de gens d’armes, de mille armures de fer ou là environ, et elle voulût ramener son fils au royaume d’Angleterre, ils se trairoient tantôt vers li et obéiroient à li comme à leur dame, et à son fils comme à leur seigneur : car ils ne pouvoient plus porter les desrois et les faits que le roi faisoit au pays par le conseil dudit messire Hue. Ces lettres et ces nouvelles secrètes envoyées d’Angleterre montra la roine au roi Charles son frère, lequel lui répondit adonc tout joyeusement : « Ma belle sœur, Dieu y ait part ! de tant valent vos besognes mieux. Or l’emprenez hardiment, et priez de mes hommes jusques à la somme que vos aidans d’Angleterre vous ont signifiée ; je consentirai ce voyage et leur ferai faire délivrance d’or et d’argent, tant que ils vous serviront volontiers. »

  1. Isabelle ne fit pas un si long séjour en France. Elle y était arrivée au mois de mars 1325 ; et elle était retournée en Angleterre avant le 27 septembre de l’année suivante 1326, date des lettres d’Édouard II, dans lesquelles il annonce à ses sujets l’arrivée de la reine et de son fils, qui, avec Mortimer et autres bannis et ennemis de l’Angleterre, étaient descendus dans son royaume pour l’en chasser.