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Les Boucles d’oreilles, conte
Revue des Deux Mondes3e période, tome 68 (p. 925-931).
CONTE.
I


Levée au point du jour pour faire le chemin,
Vers un hôtel princier du faubourg Saint-Germain
Dont le lierre envahit la porte blasonnée,
Accourt, de grand matin, l’ouvrière en journée.
Dans le brouillard, parmi les maçons au pied lourd,
Qui, leur pain sous le bras, descendent le faubourg,
La mignonne fillette arrive de Plaisance
Et traverse, gantée et mise avec décence,
La cour au sable frais que son pas fait crier.
Un groom, guêtré de cuir, suivi d’un chien terrier,
Lui sourit au passage, une paille à la bouche.
Mais l’enfant va plus vite et dédaigne, farouche,
L’hommage du bel homme en culottes chamois,

L’ouvrière travaille ici depuis un mois.
Malgré les yeux hardis des valets d’écurie,
Elle s’y plaît beaucoup… Trois francs, et bien nourrie ! ..
Dans le petit salon, d’où l’on voit le jardin,
Son ouvrage du jour est prêt, dès le matin,

Et son café servi par la femme de charge.
Tout lui parle, en ce lieu, de vie heureuse et large.
La cheminée, où flambe un joyeux feu de bois,
A son marbre encombré de bibelots chinois.
Dans des panneaux bordés de dorures légères,
On a peint des bergers aux pieds de leurs bergères.
Les murs sont d’un blanc doux ; tout est riant et clair.
Dehors, le parc, — on touche à la fin de l’hiver, —
Est déjà printanier sur ses pelouses fraîches.
Les arbres dépouillés laissent voir les deux flèches
De l’église voisine, et des pigeons ramiers
Vont des clochers aux nids dans leurs vols familiers.
Tout ici semble faire accueil à la fillette,
Qui, pour accommoder quelque objet de toilette,
S’est mise à l’œuvre et tire allègrement son fil,
 — Tout, jusqu’au grand portrait équestre, de profil,
D’un aïeul en perruque, au nez de grande race,
Avec le cordon bleu traversant sa cuirasse,
Qui gagne, en agitant un court bâton doré,
La bataille qu’on voit sous son cheval cabré.

Dire que, l’autre mois, elle était sans ouvrage !
Oh ! comme elle a bien fait de prendre son courage
A deux mains et d’aller au couvent voir la sœur ! ..
Justement on avait le même confesseur ;
On l’avait remarquée aux vêpres, les dimanches.
Sœur Agathe, cachant ses deux mains sous ses manches,
Écouta sa requête et fit un gros soupir.
Mais, dès le lendemain, on la faisait venir
Pour travailler, et tous les jours, chez la duchesse.

Comme, dans ce milieu de luxe et de richesse,
On était bon pour elle et comme on lui parlait !
Toujours : « Mademoiselle » et toujours : « S’il vous plaît. »
Très timide, elle s’est pourtant apprivoisée.
Dans cette belle chambre, auprès de la croisée,
Devant ce grand jardin par instans regardé,
Quand, toute à son travail, le doigt coiffé d’un dé,
Elle coud vivement, en cassant des aiguilles,
Surviennent quelquefois la duchesse et ses filles,
Les deux aimables sœurs qui se ressemblent tant.
Pour parler de toilette on s’arrête un instant,
Et la fille du peuple en est toute charmée ;
Car ce sont des : « Bonjour, mademoiselle Aimée ! »

— « Et ce fameux peignoir ? eh bien ! avance-t-il ? »
La grisette, piquant dans l’étoffe son fil,
Explique aux jeunes sœurs, auprès d’elle penchées,
Comment elle fera des bordures ruchées ;
Et l’on s’oublie alors en ces discours profonds
Qu’ont les femmes toujours à propos de chiffons.
L’ouvrière aime à voir les nobles demoiselles ;
Et le parfum léger qui voltige autour d’elles,
Leur voix fraîche, leur teint pur sans vulgaire éclat,
Tout flatte et satisfait son instinct délicat.
Elles disent : « Maman, vois donc, c’est une fée ! ..
« Quelle adresse ! quel goût ! .. » Et, comme réchauffée
Par l’éclair bienveillant jailli de leurs beaux yeux,
Quand ces dames s’en vont, l’enfant travaille mieux.

Pour elle on a d’ailleurs des égards sympathiques,
Elle ne mange pas avec les domestiques.
Un laquais en livrée et moulé dans ses bas,
Apporte un guéridon à l’heure des repas,
Met la nappe et lui sert un tas de bonnes chose
Dans de la porcelaine où sont peintes des roses,
Et des mets inconnus dont le goût la surprend,
Et des gros fruits comme on n’en voit qu’au restaurant.
Ce bien-être lui fait plaisir ; elle apprécie
Tous ces riens d’élégance et d’aristocratie :
Telle une fleur chétive et poussée en un coin,
Qui n’a vu le soleil, au printemps, que de loin,
Lorsqu’un rayon de juin un instant la visite,
S’épanouit un peu dans l’ombre qu’elle habite.


II


Mais le soir vient. Il faut rentrer à la maison.

Franchissant de nouveau la porte au vieux blason,
Elle part à travers la foule qui circule.
Le gaz est blême encor ; la fin du crépuscule
Met des tons saumonés dans le ciel d’un vert fin ;
Et les passans nombreux se hâtent, ayant faim.
Elle aussi se dépêche, ayant près d’une lieue
A faire pour revoir le fond de sa banlieue,
Et son triste logis, et la soupe et le bœuf
Que déjà doit servir le père, deux fois veuf,
Vieil ouvrier courbé de tirer la bricole,
A ses deux petits gars revenant de l’école.

Elle songe, à présent, à ce père. Pourvu
Qu’il soit rentré déjà, pourvu qu’il n’ait pas bu,
Pourvu qu’il n’ait pas fait aux enfans une scène ;
Car, ce soir, il a dû recevoir sa quinzaine,
Et, des fois, il s’en va nocer pendant deux jours.
Dans le fourmillement du peuple des faubourgs,
Elle se hâte, en proie aux chagrins de famille.
Sans s’entendre appeler : « Le joli brin de fille, »
Évitant, d’un détour brusque sur le trottoir,
L’homme gris qui trébuche au seuil de l’assommoir.
Ses charmans yeux baissés, un gros souci dans l’âme,
Marchant vite, l’enfant a des façons de dame,
Qui la font respecter du rôdeur libertin.

Cependant elle arrive à son quartier lointain,
Où les passans ont l’air de fusilleurs d’otages.
Elle atteint sa maison, monte ses cinq étages,
Entre chez elle… Ainsi qu’elle l’a pressenti,
Son père, — vilain homme ! — a fait le samedi.
Les deux gamins, auxquels elle tient lieu de mère,
Rentrés depuis longtemps de l’école primaire
Et tout seuls au logis, ont déjà peur un peu.
Elle donne un coup d’œil bien vite au pot-au-feu,
Rassure les enfans d’une bonne parole,
Met le couvert, allume une lampe à pétrole,
Et, quand les deux petits enfin rassasiés,
Ayant dîné trop tard, dorment sur leurs cahiers,
Elle rêve.

Mon Dieu, que cette chambre est laide !
La lampe la remplit d’une odeur âcre et tiède.
Sur le fauteuil qui perd son crin, un chat pelé
Auprès du petit poêle en fonte est installé.
Au mur pend une image à moitié déchirée :
— Gambetta, tête nue, en pelisse fourrée,
D’un geste de tribun guidant les bataillons. —
Les enfans assoupis sont vêtus de haillons.
C’est la misère ! .. — Alors l’humble enfant se rappelle
L’hôtel vaste et pompeux, la chambre large et belle,
Le joli déjeuner et toutes ses douceurs,
Et la noble duchesse et les deux jeunes sœurs
Qui viennent auprès d’elle, alors qu’elle travaille.
Si fraîches, se tenant gentiment par la taille,

Avec les calmes yeux et le teint pur et clair
Des heureux d’aujourd’hui, de demain et d’hier.
Ah ! si l’on comparait leur vie avec sa vie ! ..
Qu’éprouve-t-elle donc ? Serait-ce de l’envie ?
Ce mauvais sentiment la fait pourtant frémir…
Très lasse, elle s’accoude et voudrait bien dormir.
Dans la maison, il règne un si profond silence
Qu’elle se laisse aller à cette somnolence ;
Mais un fracas connu vient soudain l’éveiller…

C’est son père ivre-mort tombant dans l’escalier !


III


Huit jours après, Aimée était à son ouvrage,
Et rien n’avait changé du superbe entourage.
Ratissant les massifs, un garçon jardinier
Travaillait dans le parc un peu plus printanier.
Les bergers des panneaux, gardant la même pose,
Offraient leurs agnelets ornés d’un collier rose,
Et l’ancêtre, campé sur son fougueux cheval,
Livrait plus que jamais son combat triomphal.

L’ouvrière cousait, quand les deux demoiselles
Arrivèrent gaîment, en toilettes nouvelles,
Se ressemblant toujours comme deux gouttes d’eau.

« Mademoiselle, on vient pour vous faire un cadeau,
Dit l’aînée. Il s’agit de ces boucles d’oreilles.
Nous les portons, ma sœur et moi, toujours pareilles,
Et nous distribuons parfois nos vieux bijoux…
Nous avons donc gardé cette paire pour vous
Et nous avons donné la seconde à Julie. »

Une confusion qui la rend plus jolie
A fait rougir Aimée ; elle ne sait comment
Exprimer sa surprise et son remercîment.
Mais, avant qu’elle puisse assembler ses paroles :

« Laissez-nous faire, » ont dit les deux charmantes folles ;
Car elles sauteraient volontiers au plafond,
Tant leur cœur est joyeux du plaisir qu’elles font.
Et chacune aussitôt s’empare d’une oreille
Qui, sous l’émotion, devient chaude et vermeille,

Fait en un rien de temps le travail compliqué
D’enlever de son trou le pendant de plaqué
Acheté par Aimée à la « boutique à treize, »
Et d’y substituer, tout en souriant d’aise,
La frêle tige d’or où frissonne un saphir.

« Elle est blonde ! Cela lui convient à ravir ! ..
Quel bonheur ! .. Un miroir ! Vite ! Qu’elle s’y voie ! .. »

Et voici que l’enfant du peuple, ivre de joie,
Regarde étinceler, — spectacle fabuleux ! —
Deux diamans d’azur auprès de ses yeux bleus.
Quoi ! ces oreilles-là, vraiment, ce sont les siennes ! ..
Elle en tremble… Et pourtant les deux patriciennes,
Ne sachant même pas ce que vaut leur présent,
Ont donné ce bijou de luxe en s’amusant,
Comme, au verger, quand juin souffle ses chaudes brises,
Les gamines se font des boucles de cerises.


IV


La nuit tombe. Huit jours encor se sont passés.

L’ouvrière revient chez elle à pas pressés.
Les deux sœurs, si souvent sur son travail penchées,
L’ont comblée aujourd’hui de cornets de dragées,
Car la plus jeune, espiègle au sourire taquin,
La veille était marraine à Saint-Thomas-d’Aquin.
Aimée a le cœur gros pourtant et n’est pas gaie.
Son père, absent trois jours, a bu toute sa paie.
Hélas ! elle a quitté le logis sans savoir
Si les enfans auraient de quoi souper, ce soir.
L’ivrogne, — elle le gronde, à présent, quelle honte ! —
Devait à son patron demander un acompte.
Elle rentre en songeant :
« L’aura-t-il obtenu ? »

L’incorrigible ! Il n’est pas même revenu.
Dans la chambre glacée, elle trouve les mioches
Seuls et sans pain. — Elle a des bonbons plein ses poches ! —
Elle ouvre le buffet. Pas de pain ! pas de pain !
Déjà son frère aîné lui dit : « Nous avons faim ; »
Et le cadet — il a cinq ans — a l’air tout sombre.
Alors, dans un miroir cassé, pendu dans l’ombre,

L’ouvrière, tournant au hasard ses yeux fous,
A ses oreilles voit briller les deux bijoux…
Et les petits sont là, dont le regard implore !
Le mont-de-piété doit être ouvert encore.
Elle sort brusquement en se touchant le front…
N’ayez pas peur. Ce soir, les enfans souperont.

Cette nuit-là, ce fut la pire de ses veilles.
Comment faire, à présent, sans les boucles d’oreilles ?
Chez ces dames, demain, comment se présenter ?
Et leurs regards surpris, comment les supporter ? ..
Tout dire ? .. Mais dût-on croire son témoignage,
Il faudrait avouer les bijoux mis en gage,
Son salaire mesquin qui ne peut tout payer,
Et le vice du père, et l’horreur du foyer ! ..
Dieu ! Si l’on supposait qu’elle invente une histoire !
Puis, ce serait bien pis si l’on devait la croire.
On lui voudrait donner la charité ! .. Jamais !
Non, non ! Elle oubliera le chemin désormais
De la noble maison qui pourtant lui fut bonne ;
Elle craint d’inspirer, en acceptant l’aumône,
A ces cœurs qui pour elle eurent quelque amitié,
Un peu de ce mépris que contient la pitié.
Elle travaillera n’importe où, l’ouvrière,
 — Gens heureux, jugez-la trop honteuse ou trop fière ;
Blâmez-la, gens heureux. Je l’aime et je la plains ! —
Et, pour le méchant père et les deux orphelins,
Elle ira, s’il le faut, demain, la désolée,
Ainsi que dans l’hiver de la grande gelée
Où l’on avait vendu la paillasse et les draps,
Coudre, à vingt sous par jour, le linge des soldats !


V


Or, hier, accompagnant ses filles, la duchesse
Contait à sœur Agathe, au sortir de la messe,
Comment sa protégée, — « une perle, ma foi ! » —
N’était plus revenue, et sans dire pourquoi,
Malgré tous leurs efforts de bonté délicate.

La sœur fut très confuse et dit :
« C’est une ingrate. »

FRANCOIS COPPEE