Les Boucaniers/Tome IV/I

L. de Potter, libraire-éditeur (Tome IVp. 3-25).


I

Le vicomte de Châtillon.


Le jeune homme qui avait si malhonnêtement arrêté Nativa, tandis qu’elle était au bras de Morvan, se nommait le vicomte de Châtillon : il avait vingt ans, quarante mille livres de rentes, et était attaché à la maison de Monsieur, frère du roi.

Le vicomte de Châtillon présentait par anticipation le type du roué de la régence. D’une rare ignorance, et par conséquent affectant de ne croire à rien, il se donnait une peine infinie pour dissiper sa fortune et compromettre sa santé. Impertinent et railleur, parce qu’il fallait qu’il fît comme ses amis, il ne manquait cependant ni d’esprit naturel ni de courage ; il savait à l’occasion placer aussi bien un bon mot qu’un coup d’épée.

C’était au demeurant une excellente nature.

De Brancas et le marquis de La Fare le sermonnaient doucement sur sa vivacité, lorsqu’en voyant apparaître de Morvan, ils se turent.

— Messieurs, dit le Breton en les saluant, politesse que les courtisans s’empressèrent de lui rendre, messieurs, j’étais fort affairé tout à l’heure lorsque vous avez bien voulu vous occuper de moi, et je n’ai pu remarquer celui de vous qui m’a fait l’honneur de me promettre d’attendre ici mon retour.

— Monsieur, c’est moi, répondit le vicomte, en s’avançant. Vous me voyez encore tout ébaubi des falbalas de votre déesse !… Tudieu ! voilà une femme qui sait aimer avec pompe et éclat ! Je donnerais cinquante pistoles pour la connaître plus intimement.

Ces paroles, débitées avec une impudence rare, firent monter le sang aux joues de de Morvan, mais, comprenant que tout emportement serait de mauvais goût et l’exposerait — ce qu’il craignait par-dessus tout — à jouer un rôle ridicule devant des courtisans, il parvint, grâce à un puissant effort de volonté, à refouler sa rage dans son cœur sans en rien laisser paraître sur son visage.

— Je ne vous cacherai pas, monsieur, dit-il d’un ton gracieux en s’adressant au vicomte de Châtillon, qu’à peine arrivé de province, je suis encore peu au courant des ressources de Paris : seriez-vous assez bon pour vouloir bien m’indiquer l’endroit où je dois me rendre pour vous couper la gorge ?

— Couper la gorge ! répéta le vicomte en éclatant de rire, parbleu ! quand on se sert de pareilles expressions on n’a pas besoin d’avertir le monde que l’on sort de sa province ! Couper la gorge !… Il me semble que j’entends parler mon arrière-grand-père !…

— Votre arrière-grand-père, monsieur, reprit de Morvan, en conservant toujours son sang-froid, vôtre arrière-grand-père aurait, j’en suis persuadé, répondu par un seul mot à ma question ; il m’eût dit : « Ici ! » La mode d’aujourd’hui est, d’après ce que je vois, à la conversation : causons donc, si cela peut vous être agréable ; l’essentiel pour moi, c’est que vous ne m’échappiez pas !

— Ah ! monsieur de la province, quelle diable d’opinion avez-vous donc, dans vos castels, des jeunes gens de la cour ! Soyez persuadé que si nous manquons de gravité nous savons au moins tenir — excepté en amour — à notre parole ! Je me suis promis de vous donner un coup d’épée, c’est tout comme si vous l’aviez reçu. Mais, parbleu ! à propos d’épée, continua le jeune vicomte en se retournant du côté de ses amis, regardez donc un peu, messieurs, quelle belle Durandal possède ce gentilhomme ! Savez-vous que pour un rien du tout j’irais me barder de fer !…

— Mon épée serait, en effet, beaucoup trop lourde pour vos mains que fatigue déjà le poids de vos gants et de votre canne, répondit de Morvan ; pour les miennes, elle ne pèse pas plus qu’un jonc léger ! Mais, pardon, monsieur, voici déjà beaucoup de temps de perdu : je suis ébaubi de votre esprit comme vous l’avez été des falbalas de la dame que vous savez ; voulez-vous bien permettre, à présent que vous avez brillé tout à l’aise, que nous nous occupions un peu de nous couper la gorge, comme disait monsieur votre arrière-grand-père !

— De suite, monsieur, répondit tranquillement le vicomte de Châlillon, laissez-moi toutefois vous exprimer auparavant, et combien votre caractère me plaît, et la joie que j’éprouve d’avoir fait votre connaissance. Vous êtes un homme à conserver ! Foi de gentilhomme, à moins d’un coup de maladresse, je ne vous tuerai pas !

— Et moi, monsieur, par reconnaissance du divertissement que vous me procurez, je m’engage à vous blesser seulement !… Cela vous déplairait-il beaucoup d’avoir l’épaule percée de part en part ?

— Va pour l’épaule de part en part ! répéta Châtillon en riant.

— Allons, Châtillon, voilà qui est assez plaisanté ! dit alors le marquis de La Fare en se mêlant à la conversation. Tu n’as pas trop mal attaqué, et, Monsieur, pour un homme qui arrive de province, s’est assez bravement défendu. Que tout soit fini !…

Jusqu’alors de Morvan, à peu près assuré, s’il avait le désavantage dans le dialogue, de reprendre sa revanche sur le terrain, avait supporté d’assez bonne grâce les mauvaises plaisanteries de son adversaire.

En voyant La Fare intervenir dans ce débat et essayer de lui donner une issue pacifique, l’insulte qu’il avait reçue se représenta à de Morvan dans toute son étendue, et, cessant de se contraindre, il se laissa aller à toute sa colère.

— Comment vous nommez-vous, monsieur ? demanda-t-il brusquement à son adversaire.

— Le vicomte de Châtillon, pour vous servir !

— Eh bien, jour de Dieu ! si vous tardez encore cinq minutes à mettre l’épée à la main, je proclamerai partout que le vicomte de Châtillon est un manant et un lâche !

À cette injure sanglante, le vicomte de Châtillon pâlit affreusement, et porta la main à son épée ; La Fare lui arrêta le bras :

— Cher ami, lui dit-il gravement, tu oublies deux choses fort importantes : la première, qu’un esclandre dans le jardin des Tuileries nuirait à l’établissement de Renard, qui nous est parfois si utile ; la seconde, de demander le nom de Monsieur !…

— Cet homme serait-il un croquant, un bateleur ou un courtaud de boutique, répondit le vicomte en désignant de Morvan par un geste de tête plein de hauteur et de mépris, que je n’en tirerai pas moins l’épée avec lui !…

— Libre à toi, reprit froidement le marquis de La Fare, seulement dans ce cas il me serait impossible de te servir de témoin. Tout ce que je pourrais faire pour toi ce serait d’assister à ce duel en qualité de curieux.

— Je me nomme le chevalier Louis de Morvan, s’écria alors le gentilhomme.

— En fait de Morvan, dit Brancas, je ne connais que le comte de Morvan compromis dans la sédition de la province de Bretagne en 1675, et dont il n’a jamais été question depuis.

— C’était mon père, monsieur ! interrompit le chevalier avec orgueil.

À cette réponse de Morvan les courtisans le saluèrent et La Fare reprenant la parole :

— Monsieur, lui dit-il, quand on porte un nom comme le vôtre, on a le droit d’être chatouilleux sur le point d’honneur. Je suis persuadé que mon ami le vicomte de Châtillon regrette à présent de toutes ses forces d’avoir légèrement agi avec vous.

— C’est à dire que j’en suis au désespoir, répondit le jeune homme.

De Morvan, interdit et déconcerté par ces paroles, ne savait que répondre, et quelle conduite tenir ; le vicomte le tira bientôt d’incertitude, en ajoutant :

— À présent, monsieur le chevalier, que mes excuses rendent toute explication inutile et le combat inévitable, je dois vous avertir que je ferai tout mon possible pour vous tuer. Si vous voulez bien prendre la peine de me suivre, cinq minutes nous suffiront pour nous rendre au Grand-Cours.

On désignait, en 1695, par Grand-Cours la promenade contiguë à celle du Cours-la-Reine.

Quelques années plus tard, le Grand-Cours planté d’arbres prit le nom, qu’il portait encore aujourd’hui, des Champs-Élysées.

— Ne craignez-vous pas, messieurs, que nous ne soyions dérangés ? demanda de Morvan aux jeunes seigneurs, lorsqu’ils furent arrivés sur le lieu désigné pour le combat ; j’aperçois de tous les côtés des promeneurs.

— Que cela ne vous inquiète point, lui répondit de La Fare, nos précautions sont prises.

Le marquis, tout en prononçant ces mots, frappa à la porte d’une maisonnette près de laquelle il se trouvait ; cette maisonnette, ainsi qu’un petit jardin qui en dépendait, était entourée par une haie vive et touffue, barrière infranchissable aux regards des curieux et des passants.

La porte s’ouvrit aussitôt et les jeunes gens entrèrent

— Antoine, dit le marquis de La Fare en s’adressant au gardien de la maisonnette, vieux paysan à la figure calme et placide, va préparer le lit et prévenir un médecin.

Antoine était, à ce qu’il paraît, fort habitué à ces sortes d’affaires, car cet ordre ne parut lui causer ni émotion ni surprise. Les jeunes seigneurs passèrent aussitôt dans le jardin.

Une large allée bien battue et sablée avec soin, coupait le jardin en deux, et présentait un excellent terrain pour tirer l’épée. De Morvan s’empressa de jeter bas ses vêtements ; son adversaire l’imita.

— Monsieur le chevalier, lui dit le vicomte de Châtillon, je dois vous répéter que mon intention formelle est de vous charger vigoureusement et à outrance. Vous êtes de trop bonne noblesse, et vous me plaisez trop pour que je songe à vous ménager…

— Je vous remercie infiniment de vos bienveillantes intentions, répondit de Morvan ; quant à moi, vicomte, je vous demanderai la permission, en ma qualité de Breton tenace, de persévérer dans mon premier dessein.

— Quel dessein, je vous prie, chevalier ?

— De vous traverser l’épaule…

— Ah ! c’est juste. J’avais oublié le coup d’épée promis…

Nocé et Canillac, par suite d’un accord tacite, se placèrent alors près de Morvan, qui les remercia par une inclinaison de tête de leur concours ; La Fare et de Broglie se rangèrent à côté de Châtillon. Les deux adversaires mirent l’épée à la main et tombèrent en garde.

— Allez, messieurs, dit le marquis de La Fare.

La partie s’engagea.