Les Bons Enfants/La souricière

Hachette (p. 135-148).


LA SOURICIÈRE.



A
rmand. Ma bonne, entends-tu ce petit bruit ? Qu’est-ce que c’est ? Tiens ! il recommence.

La bonne.

C’est une souris qui grignote dans l’armoire… Quel train elle fait !

Armand.

Je voudrais bien la voir, ma bonne. Veux-tu m’ouvrir l’armoire ?

La bonne.

Mais si je l’ouvre, la souris se sauvera, et vous ne verrez rien. »

Armand ne voulut pas croire ce que lui disait sa bonne : il ouvrit lui-même l’armoire, entendit un petit frou-frou dans des papiers qui se trouvaient en bas, et puis rien. Il regarda, chercha de tous côtés et ne vit pas de souris.

Armand.

Où est-elle donc, cette bête ? Par où s’est-elle sauvée ?

La bonne.

Il faut à une souris un si petit trou pour passer, que vous ne trouverez pas la place.

Armand.

Et comment faire pour l’attraper ?

La bonne.

Il faut mettre une souricière.

Armand.

Qu’est-ce que c’est que ça, une souricière ?

La bonne.

C’est une petite maison dans laquelle on met du beurre, du fromage ou une noix attachés à une ficelle, et, quand la souris entre dans la maison et grignote ce qu’on a mis dedans, elle est prise.

Armand.

Oh ! ma bonne, je t’en prie, attrape-moi une souris.

La bonne.

Je vais tout de suite arranger une souricière ; nous allons tâcher de prendre cette souris de tout à l’heure. »

Armand courut avec sa bonne, pour voir comment elle arrangeait sa petite maison. Il rencontra Henriette, qui lui demanda où il courait.

Armand.

Je vais avec ma bonne arranger une maison pour attraper des souris.

Henriette.

Oh ! ce sera amusant ! Je veux voir aussi.

— Et moi aussi ! » s’écria Paul, qui jouait dehors, devant la cuisine.

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Ils entendirent un petit frou-frou.

En moins de cinq minutes, tous les enfants furent rassemblés et remplirent la cuisine ; ce n’était pas, heureusement, le moment du dîner, de sorte qu’ils ne gênèrent personne, excepté la bonne, qu’ils entouraient de si près qu’elle ne pouvait venir à bout de tendre ses ficelles : l’un lui poussait le coude, l’autre lui marchait sur le pied, un troisième lui tirait les mains pour mieux voir. Elle était heureusement douce et patiente, de sorte qu’elle ne se fâchait pas ; elle finit pas arranger sa souricière.

« À présent, dit-elle, que personne n’y touche. Je vais la monter et la placer dans l’armoire. »

Les enfants la suivirent tous.

La bonne.

Si vous faites ce train dans la chambre, la souris se sauvera à l’autre bord du château et nous ne pourrons pas l’avoir.

— Chut ! chut ! dirent les enfants en s’efforçant de ne pas faire de bruit. — Ne me pousse donc pas, Léonce. — Tu m’écrases les pieds, Henri. — Tu me fais mal aux épaules, Élisabeth. — Aïe ! aïe ! tu m’étouffes ! criait Paul. »

Enfin ils parviennent à se caser et à rester tranquilles. Au bout de quelques instants ils entendirent le petit frou-frou dans l’armoire, puis un bruit sec et plus rien.

« La souris est prise, dit la bonne quelques instants après.

— Elle est prise ! elle est prise ! » crièrent les enfants tous à la fois.

La bonne ouvrit l’armoire, tira la souricière ; il y avait une grosse souris étranglée qui pendait par un des trous de la souricière.

« Tenez, la voilà ! » dit la bonne en détachant le fil de fer qui avait étranglé la souris.

Armand.

Mais elle ne bouge pas ! ses yeux sont fermés !

La bonne.

Parce qu’elle est morte ; le fil de fer l’a étranglée.

Armand.

Mais je ne veux pas qu’elle soit morte ! Pauvre souris ! je la voulais vivante.

la bonne.

Pour la prendre vivante, il faut une souricière d’un autre genre, avec une petite porte et un grillage à l’autre bout.

Armand.

Oh ! ma bonne, je t’en prie, va chercher une souricière d’un autre genre, comme tu dis. Je voudrais tant avoir une souris vivante !

Léonce.

Qu’est-ce que tu en feras ?

Armand.

Je la garderai dans une boîte.

Élisabeth.

Elle la rongera et s’échappera par le trou qu’elle aura fait avec ses dents.

Armand.

Alors je l’attacherai par la patte.

Marguerite.

C’est dégoûtant, une souris ; ça sent mauvais.

Armand.

Je l’attacherai dehors à un arbre.

Henriette.

Mais elle sera très malheureuse ; serais-tu content si l’on t’attachait par une jambe et qu’on te laissât tout seul dehors, et la nuit encore ?


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La souricière.

Armand.

Moi, c’est autre chose. Je pense, moi ; une souris ne pense pas.

Madeleine.

Non, mais elle souffre.

Armand.

Eh bien, je ne l’attacherai pas. Je t’en prie, ma bonne, attrape-moi une souris vivante.

la bonne.

Je le veux bien ; mais vous ne l’aurez qu’un jour ; après quoi nous la tuerons, parce qu’elle finirait par s’échapper. »

Armand ne répondit pas ; mais il se dit en lui-même qu’il cacherait si bien sa souris, qu’on ne la trouverait pas.

La bonne alla demander une souricière à grillage et à bascule ; elle ne tarda pas à en remonter une, avec un petit morceau de lard qui devait attirer les souris. Elle la mit dans l’armoire, comme l’autre, et les enfants attendirent. On ne fut pas longtemps sans entendre la bascule retomber : la souris était prise.

Les enfants avaient attendu avec beaucoup de patience, tant ils avaient envie de voir la souris vivante. Quand la bonne ouvrit l’armoire et en tira la souricière, ils se groupèrent tous autour pour la mieux voir. La pauvre souris ne paraissait pas trop rassurée au milieu de ces cris de joie et de cet entourage, terrible pour elle ; car elle se croyait perdue, et on va voir qu’elle avait raison.

Armand.

Comment faire pour la tirer de là ?

Louis.

Ouvre la petite porte et prends-la.

Armand.

C’est que… je n’ose pas.

Louis.

Tu as peur d’une souris ?

Armand.

Je crois bien ! Une souris a des griffes et des dents !

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Louis.

Oh ! de si petites griffes et de si petites dents !

Armand.

Petites, mais pointues. Regarde ; vois-tu, quand elle ouvre la bouche, comme on voit de petites dents aiguës ?

Henriette.

Alors il vaut mieux la tuer, si tu n’oses pas y toucher. Ce ne sera pas amusant du tout ; qu’est-ce que nous en ferons ?

Armand.

Tu vas voir. Attache-lui une ficelle à la patte.

Henriette.

Je veux bien ; quand tu l’auras tirée de sa prison.

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Armand.

Mais puisque je te dis que j’ai peur.

Élisabeth.

Écoutez, mes amis ; si vous me promettez de ne pas faire de mal à cette pauvre petite bête, je vais ouvrir tout doucement la porte, et je la prendrai dans ma main.

La bonne.

Non, mademoiselle Élisabeth, vous vous saliriez les mains ; ça sent si mauvais, une souris ! Laissez-moi faire, je vais la prendre et lui attacher un cordon à la patte, sans lui faire de mal. »

Et la bonne s’enveloppa la main d’une serviette, souleva doucement la trappe et saisit la souris au moment où elle allait s’échapper ; puis elle lui attacha la patte avec le cordon qu’elle tenait tout prêt de l’autre main.

« Voilà, dit-elle en remettant à Armand le bout du cordon. Tenez bien ; ne lâchez pas. »

Et elle posa à terre la souris, qui, se croyant libre, se précipita en avant de toute la vitesse de ses jambes. Sa course ne fut pas longue : le cordon l’arrêta ; alors elle se mit à tourner autour d’Armand, qui commença à s’effrayer de voir la souris si près de ses pieds ; bientôt il poussa un cri horrible en lâchant le cordon, car la souris grimpait le long de sa jambe. La bonne saisit le cordon et tira ; la souris se raccrocha à la jambe d’Armand, qui criait de plus belle ; les enfants s’étaient tous réfugiés sur les chaises, les lits et même les tables. La bonne fut obligée de prendre la souris à deux mains pour lui faire lâcher prise.

« Vous voyez, Armand, que ce n’est pas déjà si amusant d’avoir une souris vivante. Voulez-vous que je la tue ?


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La souris grimpait le long de sa jambe.

— Oh non ! ma bonne ; descends-la devant la maison ; tu l’attacheras à un arbre.

— Je n’aime pas ce jeu-là, dit Valentine ; c’est cruel !

La bonne.

Mlle Valentine a raison ; il vaut mieux tuer cette bête, déjà à moitié morte de peur. »

Armand supplia tant sa bonne de ne pas la tuer, qu’elle consentit à la descendre et à l’attacher à un arbre. Tous les enfants allèrent voir l’opération, qui ne fut pas longue, et ils regardèrent avec pitié la pauvre souris courir effarée à droite, à gauche, et faire des efforts désespérés pour s’échapper.

Tout à coup la souris s’arrêta comme pétrifiée ; tout son corps frémissait ; elle poussa quelques cris faibles mais aigus, sans quitter la place où elle était. Les enfants la regardaient avec surprise, ne comprenant pas ce redoublement de terreur. Il leur fut bientôt expliqué quand ils entendirent derrière eux un miaulement féroce, suivi immédiatement d’un bond prodigieux. C’était le chat de la cuisine, qui s’était approché sans bruit et qui regardait avec des yeux flamboyants la malheureuse souris, dont il comptait se régaler. En effet, avant que les enfants eussent le temps de l’arrêter, il s’était élancé sur la souris et lui avait broyé la tête. Les enfants poussèrent un cri d’horreur.

« Ma souris ! ma souris ! criait Armand.

— Pauvre bête ! Méchant animal ! » s’écriaient les autres.

Et tous se mirent à poursuivre le chat, qui emportait dans sa gueule les restes sanglants de la souris ; il avait coupé de ses dents la patte attachée au cordon, et il se sauvait devant les cris des enfants.

Il ne tarda pas à grimper le long d’une échelle qui le conduisit au grenier, où il put achever tranquillement son dîner improvisé.

Les enfants étaient furieux contre le chat, dont la cruauté les indignait.

« Nous voilà bien en colère contre le chat, dit enfin Élisabeth, et pourtant il n’a rien fait de mal.

Marguerite.

Comment, rien de mal ! il a mangé notre souris, et tu trouves que ce n’est pas mal.

Élisabeth.

Mais non ; le chat mange les souris comme nous mangeons les poulets, seulement nous avons des cuisiniers qui les tuent et les font cuire, tandis que le chat est lui-même son cuisinier.

Sophie.

Mais il lui a fait un mal affreux avec ses vilaines dents !

Élisabeth.

Pas si mal que nous le pensons, car il lui a broyé la tête en une seconde. Et croyez-vous que nous ne lui ayons pas fait beaucoup plus de mal par la frayeur que nous lui avons causée ?

Jacques.

C’est vrai ; elle avait l’air si effrayée, qu’elle me faisait pitié.

Armand.

Je ne veux plus avoir de souris vivantes ; je demanderai à ma bonne de remettre les autres souricières qui les étranglent.

Jacques.

Tu feras très bien, car je vois que ces amusements sont très méchants. On s’amuse à faire souffrir des bêtes ! c’est mal ; le bon Dieu n’aime pas cela : c’est Camille qui me l’a dit.

— Et Mlle Camille a bien raison, mes enfants, dit la bonne, qui venait d’entrer.

— Et qu’allons-nous faire à présent ? dit Sophie.

— Vous allez tous vous arranger pour le dîner, qu’on va sonner dans dix minutes. »

Les enfants rentrèrent chacun chez eux et se retrouvèrent au salon quelques instants après. Ils racontèrent la fin cruelle de la pauvre souris et promirent de ne plus recommencer des jeux pareils.

« Vous aurez raison, dit Camille ; cette souris me rappelle un conte de fées que m’a raconté ma bonne quand j’étais petite.

— Raconte-nous-le, Camille, je t’en prie, s’écrièrent les enfants.

— Je ne demande pas mieux, mais pas à présent ; quand nous serons sortis de table. »