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Calmann Lévy (tome premierp. 67-74).



VIII


On causa sans dépit quelques instants encore.

M. de Beuvre invita d’Alvimar à ne pas s’effaroucher de ses boutades et à revenir le surlendemain avec Bois-Doré, qui avait coutume de dîner tous les dimanches à la Motte ; puis on vint annoncer que la carroche de M. le marquis était prête. (Chacun sait qu’avant Louis XIV, lequel, en personne, en ordonna autrement, carrosse était souvent des deux genres, et le plus souvent féminin, d’après l’italien carrozza.)

Or, la carrosse ou carroche de M. de Bois-Doré était un vaste et lourd berlingot que traînaient courageusement quatre forts et beaux chevaux percherons, un peu trop gras ; car tout était bien nourri, bêtes et gens, au logis du bon M. Sylvain.

Ce respectable véhicule, destiné à affronter les routes carrossables et non carrossables, était d’une solidité à toute épreuve, et, si la souplesse de son allure laissait quelque chose à désirer, on était du moins assuré de ne s’y pas trop briser les os, même en cas du chute, à cause de l’énorme rembourrage de l’intérieur.

Il y avait six pouces d’épaisseur de laine et d’étoupe sous la doublure de damas, en sorte qu’on y avait, sinon toutes ses aises, du moins une sorte de sécurité.

C’était, du reste, un beau chariot, tout couvert de cuir, garni de clous dorés qui formaient des bordures d’ornement autour des panneaux. Il y avait, pour descendre et monter, une petite échelle que l’on retirait et plaçait dedans quand on était en route.

Aux quatre coins de cette citadelle roulante, on remarquait un arsenal composé de pistolets et d’épées, sans oublier la poudre et les balles, si bien qu’au besoin on y pouvait soutenir un siége.

Deux valets à cheval, portant des torches, ouvraient la marche ; deux autres porte-flambeaux marchaient derrière la voiture avec le domestique de d’Alvimar, tenant son cheval en laisse.

Le jeune page du marquis monta sur la banquette à côté du cocher.

Tout cela passa à grand bruit sous la herse de la Motte-Seuilly, et le pont-levis, en se relevant derrière la cavalcade, aux joyeux aboiements des chiens de garde qu’on lâchait dans le préau, compléta un vacarme qui fut entendu jusqu’au hameau de Champillé, à un bon quart de lieue de distance.

D’Alvimar crut devoir adresser à Bois-Doré quelques louanges sur son beau carrosse, objet de luxe et de confort encore peu répandu dans les campagnes, et qui, dans le pays particulièrement, passait pour une merveille.

— Je ne m’attendais pas, dit-il, à trouver au fond du Berry les aises des grandes villes, et je vois, monsieur le marquis, que vous menez ici la vie d’un homme de qualité.

Rien ne pouvait être plus flatteur pour le marquis que cette dernière expression. Simple gentilhomme, il n’était pas, il ne pouvait pas être, malgré son titre, homme de qualité.

Son marquisat était une petite ferme du Beauvoisis qu’il ne possédait même pas.

Dans un jour de fatigue et de danger, Henri IV, arrivant avec lui et une très-petite escorte dans cette ferme, où le hasard de la guerre de partisans les avait forcés de faire halte, et qu’ils trouvèrent déserte et abandonnée, courait grand risque de ne point déjeuner du tout, lorsque M. Sylvain, qui était l’homme de ressources dans ces sortes d’aventures, avait découvert, dans un buisson, quelques volailles oubliées et devenues sauvages. Le Béarnais s’était donné le plaisir de cette chasse, et Sylvain s’était chargé de faire cuire à point le gibier.

Ce festin inespéré avait mis le roi de Navarre en belle humeur, et il avait donné la ferme à son bon compagnon, l’érigeant en marquisat, de par son bon plaisir, et ce, disait-il, pour avoir empêché un roi d’y mourir de faim.

La possession s’était bornée à ce séjour de quelques heures sur le petit fief conquis sans coup férir. Il avait été repris dès le lendemain par le parti contraire ; puis, après la paix, il était retourné en la possession de ses légitimes propriétaires.

Peu importait à Bois-Doré, qui ne tenait point à cette bicoque, mais bien à son titre, et à qui le roi de France confirma plus tard, en riant, la promesse faite par le roi de Navarre. Aucun parchemin ne conféra cette dignité au gentilhomme berrichon ; mais, sous la protection du monarque devenu tout-puissant, le titre fut souffert, et l’obscur campagnard accueilli dans l’intimité du roi comme marquis de Bois-Doré.

Comme personne ne réclama, la plaisanterie et la tolérance du roi firent, sinon droit, du moins précédent, et on eut beau se moquer du marquisat de M. Sylvain Bouron du Noyer, — car tel était son nom véritable, — il se tint, en dépit des rieurs, pour homme de qualité. Après tout, il méritait mieux ce titre et il le portait plus honorablement que bien d’autres partisans.

D’Alvimar ignorait toutes ces circonstances. Il avait fait peu d’attention à ce que lui en avait dit rapidement Guillaume d’Ars. Il ne songeait pas à railler la qualité de son hôte, et notre marquis, accoutumé à être taquiné sur ce point délicat, lui sut un gré infini de sa courtoisie.

Pourtant il crut devoir faire le robuste pour effacer la fâcheuse date du siége de Sancerre.

— J’ai cette carrosse, dit-il, à seules fins de pouvoir l’offrir aux dames de mon voisinage quand besoin est ; car, pour ce qui est de moi, je préfère le cheval. On va plus vite et on fait moins d’embarras.

— Ainsi, reprit d’Alvimar, vous m’avez traité comme une dame, en faisant venir cette voiture dans la journée ? J’en suis confus, et, si j’avais pensé que vous ne craigniez point le frais du soir, je vous aurais supplié de ne rien changer à vos habitudes.

— Moi, j’ai pensé qu’après le voyage que vous venez de faire, vous avez bien assez chevauché pour aujourd’hui et, quant au froid, à vous dire le vrai, je suis un assez grand paresseux, et je me donne bien des douceurs dont ma santé n’a nul besoin.

Bois-Doré voulait concilier la nonchalance des jeunes courtisans avec la vigueur des jeunes campagnards, et il était quelquefois bien embarrassé d’arranger tout cela.

En somme, il était encore solide, bon cavalier et bien portant, malgré quelques douleurs de rhumatismes qu’il n’avoua jamais, et une légère surdité dont il ne convenait pas, mettant les méprises de son oreille sur le compte de sa distraction.

— Il faut, ajouta-t-il, que je vous demande excuse pour l’impolitesse de mon ami de Beuvre. Rien n’est plus déplacé que ces querelles de religion, lesquelles ne sont plus du tout de mode. Mais vous pardonnerez à l’entêtement d’un vieillard. Au fond, de Beuvre ne se soucie pas plus que moi de ces subtilités. C’est l’engouement pour le passé qui lui donne de temps en temps la maladie de récriminer contre les morts et d’ennuyer, par là, considérablement les vivants. Je ne vois pas pourquoi la vieillesse est pédante de ses souvenirs, comme si, à tout âge, on n’avait point vu assez de choses et assez de gens pour être autant philosophe que de besoin ? Ah ! parlez-moi des gens de Paris, mon cher hôte, pour savoir causer avec délicatesse et modération sur tous objets de controverse ! Parlez-moi de l’hôtel de Rambouillet, par exemple ! Vous n’êtes pas sans avoir fréquenté le salon bleu d’Arténice ?

D’Alvimar put répondre qu’il était reçu chez la marquise, sans manquer à la vérité. Son esprit et son savoir lui avaient ouvert les portes du Parnasse à la mode ; mais il n’y avait pas pris pied, son intolérance s’étant dévoilée trop vite dans ce sanctuaire de l’urbanité française.

D’ailleurs, il avait peu de goût pour la bergerie littéraire. L’ambition du siècle le rongeait, et la pastorale, qui est un idéal de repos et d’humble loisir, n’était point du tout son fait. Aussi se sentait-il pris de fatigue et de sommeil, lorsque Bois-Doré, enchanté d’avoir à qui parler, se mit à lui réciter des pages entières de l’Astrée.

— Quoi de plus beau, s’écriait-il, que cette lettre de la bergère à son amant :

« Je suis soupçonneuse, je suis jalouse, je suis difficile à gagner et facile à perdre, et plus aysée à offenser, et très-malaysée à rapaiser. Il faut que mes volontés soient des destinées, mes opinions des raisons et mes commandements des lois inviolables. »

Voilà du style ! et quelle belle peinture d’un caractère !… Et la suite, monsieur, n’est-ce point toute la sagesse, toute la philosophie et la moralité dont un homme ait besoin ? Écoutez ceci, que répond Sylvie à Galatée :

« Il ne faut point douter que ce berger ne soit amoureux, étant si honnête homme ! »

Comprenez-vous bien, monsieur, la profondeur de cette devise ? Au reste, Sylvie l’explique elle-même :

« L’amant ne désire rien tant que d’être aymé ; pour être aymé, il faut qu’il se rende aimable, et ce qui rend aimable est cela même qui rend honnête homme. »

— Quoi ? qu’est-ce à dire ? s’écria d’Alvimar éveillé en sursaut par le discours de la docte bergère, que Bois-Doré lui criait aux oreilles pour dominer le bruit de la carrosse sur le dur pavé de l’ancienne voie romaine de La Châtre à Château-Meillant.

— Oui, monsieur, oui, je le soutiendrais envers et contre tous ! reprit Bois-Doré sans s’apercevoir du tressaut de son hôte ; et je me tue à le répéter à ce vieux radoteur, à ce vieil hérétique en matière de sentiments !

— Qui ? demanda d’Alvimar effaré.

— Je parle de mon voisin de Beuvre, un très-excellent homme, je vous jure, mais coiffé de l’idée que la vertu est dans les livres de théologie, qu’il ne lit pas, attendu qu’il ne les comprendrait point ; et je lui soutiens, moi, qu’elle est dans les œuvres de poésie, dans les pensées agréables et bienséantes dont un chacun, pour si simple qu’il soit, peut faire son profit. Par exemple, lorsque le jeune Lycidas cède aux folles amours d’Olympe…

Pour le coup, d’Alvimar se rendormit résolûment, et M. de Bois-Doré déclamait encore lorsque la carrosse et l’escorte firent retentir le pont-levis de Briantes d’un bruit égal au bruit qu’elles avaient fait sur celui de la Motte.

Le temps était devenu très-sombre ; d’Alvimar ne vit du château que l’intérieur, qui lui parut fort petit, et qui l’était effectivement, eu égard aux grandes dimensions des logements de cette époque.

Aujourd’hui, les salles de ce manoir paraissent encore très-vastes ; mais elles semblaient alors aussi exiguës que possible.

La partie occupée par le marquis, et ruinée par les bandes d’aventuriers en 1594, était de construction toute récente. C’était un pavillon carré, flanqué à une tour fort ancienne et à une autre construction plus ancienne encore, le tout formant un seul massif d’architecture hétérogène, d’une étroitesse élancée et d’un aspect élégant et pittoresque.

— Ne vous effrayez pas trop de la pauvre mine de ma maisonnette, dit le marquis à son hôte en le précédant sur l’escalier, tandis que son page et sa gouvernante Bellinde les éclairaient ; ce n’est qu’un pavillon de chasse et un logis de garçon. Si jamais la fantaisie du mariage me montait à la tête, il me faudrait faire bâtir ; mais, jusqu’ici, je n’y ai point encore songé, et j’espère que, garçon vous-même, vous ne trouverez point cette bicoque trop mal commode.