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Calmann Lévy (tome 2p. 260-269).



LXVIII


Le bon marquis n’eut pas de peine à confesser Lucilio.

Celui-ci avoua avec candeur qu’il adorait la Morisque depuis longtemps, et que, depuis quelque temps, il croyait être aimé d’elle ; mais, de sa plume concise, il résuma la situation.

D’abord, il avait craint d’attirer sur lui les persécutions auxquelles il n’avait échappé en France que par miracle. Puis, quand il lui avait paru prouvé que Richelieu, malgré toutes ses luttes contre la Réforme, avait pour politique inflexible de maintenir l’édit de Nantes en faveur de tout genre de liberté de conscience, il s’était décidé à attendre le mariage de Mario avec Lauriane ou avec quelque autre femme selon son cœur. Dans l’état d’espoir ou de regret, d’attente paisible ou de secrète agitation où pouvait se trouver son cher élève, il ne voulait pas lui donner l’égoïste et dangereux spectacle d’un mariage d’amour.

Le marquis approuva la généreuse prudence de son ami, mais il trouva un biais.

— Mon grand ami, lui dit-il, la Morisque a bientôt la trentaine, et vous, vous dépassez la quarantaine. Vous êtes donc encore assez jeunes pour vous plaire l’un à l’autre, et vos âges sont fort bien assortis ; mais, sans vous offenser, vous n’êtes plus des adolescents pour laisser des pages blanches dans le livre de votre félicité ! Profitez des belles années qui vous restent. Mariez-vous. Je ferai avec Mario un voyage pendant quelques mois, durant lesquels je lui dirai que j’ai eu seul l’idée d’un mariage de raison entre Mercédès et vous. J’inventerai des prétextes pour que vous n’ayez pu attendre notre retour, et, quand il vous reverra, son esprit sera tout habitué à cette nouvelle situation. Le mariage rend toutes choses sérieuses, et, d’ailleurs, je me fie à vous pour cacher vos lunes de miel derrière les épaisses nuées de la prudence et de la retenue.

Le marquis conduisit donc Mario à Paris. Il lui fit voir le roi à la cour, mais de loin ; car le monde était bien changé depuis quinze ans que le bon Sylvain vivait dans ses terres. Les amis de sa jeunesse étaient morts, ou, comme lui, retirés du fracas de la société nouvelle. Le peu de grands personnages encore debout qu’il avait approchés autrefois se souvenaient de lui médiocrement, et, sans ses vieux atours, l’eussent à peine reconnu.

Cependant la figure intéressante et les modestes manières de Mario furent remarquées : on fit bon accueil aux beaux messieurs dans quelques maisons distinguées, on ne leur parla pas de les pousser plus haut ; et, de fait, ils ne souhaitaient ni l’un ni l’autre bien vivement de se rapprocher du pâle soleil de Louis XIII.

Mario avait éprouvé une grande déception en voyant passer à cheval le fils effaré de Henri IV, et le marquis n’avait pas été encouragé par cette physionomie à poursuivre son dessein de ratification royale pour son titre de marquis.

De nouveaux édits paraissaient chaque jour contre les usurpations de qualités ; édits peu respectés, car les nouveaux et anciens nobles continuaient à prendre des noms de terre fort contestables. Leur obscurité les garantissait. Bois-Doré fut forcé de reconnaître qu’il n’avait pas de meilleur refuge.

Et puis il lui fallait bien s’apercevoir aussi que l’on n’était pas plus beaux messieurs à Paris les uns que les autres, du moment que l’on n’était pas de la cour. On se retournait bien un peu, dans les promenades et à la place Royale, pour regarder le contraste de son étrange figure fardée avec la délicieuse fraîcheur de Mario, et, pendant quelque temps, le bonhomme, se croyant reconnu, souriait aux passants et portait la main à son feutre, prêt à accueillir des avances que l’on ne songeait point à lui faire. Cela lui donnait un grand air d’incertitude hébétée et de courtoisie banale qui prêtait à rire. Les dames assises, ou marchant l’éventail à la main, sous les jeunes arbres du Cours-la-Reine, se disaient :

— Quel est donc ce grand vieux fou ?

Et, si ces dames étaient femmes du monde où Bois-Doré avait reparu, ou bourgeoises du quartier où il s’était logé, il s’en trouvait parfois une pour répondre :

— C’est un gentilhomme de province qui se pique d’avoir été l’ami du feu roi.

— Quelque Gascon ? Tous ont sauvé la France ! ou quelque Béarnais ? Ils sont tous frères de lait du bon Henri !

— Non, un vieux mouton de Berry ou de Champagne. Il y a des Gascons partout.

Le bon Sylvain était donc bien effacé dans cette foule oublieuse et pimpante, quelque effort qu’il fît pour y paraître aussi grand que sa taille. Il se disait, avec quelque dépit, que mieux vaut être le premier de son village que le dernier à la cour. Il est certain pourtant qu’avec un peu d’audace et d’intrigue, il eût pu y pousser Mario comme tant d’autres ; mais il redouta quelque affront à propos de son problématique marquisat.

Il se résigna à faire le badaud de province, et se fût grandement ennuyé si Mario, toujours studieux et artiste sérieux dans ses goûts, ne l’eût entraîné à voir les monuments d’art et de science qui faisaient pour lui le principal attrait de la capitale du royaume.

Le plaisir et le profit que le jeune homme en retira consolèrent un peu le vieillard de ce qu’en lui-même il appelait un voyage manqué.

Il ne se vantait pas à Mario de toutes ses déceptions. Il avait toujours eu l’espoir de lui faire retrouver sa famille maternelle et de lui reconquérir par là quelque beau titre espagnol, avec un héritage quelconque.

Il avait maintes fois écrit en Espagne pour avoir des informations et pour en faire donner sur le compte de Mario, dans le cas où ladite famille y prendrait intérêt. Il n’avait jamais reçu que des réponses vagues, peut-être évasives.

À Paris, il s’était décidé à se rendre de sa personne à l’ambassade. Il y fut reçu par une manière de secrétaire intime qui lui répondit, en substance, que, sur ses fréquentes demandes, on avait enfin éclairci une affaire mystérieuse. La jeune dame enlevée et disparue appartenait, en effet, à la noble famille de Mérida, et Mario était le fruit d’un mariage clandestin que l’on pouvait contester.

La jeune femme n’avait laissé de droits à aucune fortune, et les parents ne se souciaient, en aucune façon, de reconnaître un jeune homme élevé par un vieux hérétique mal blanchi.

Le marquis, outré, se le tint pour dit et résolut de rendre oubli pour mépris à ces vaniteux Espagnols. Il lui en avait assez coûté d’assiéger les portes d’une ambassade dont, à titre d’ancien protestant et de bon Français, il haïssait l’enseigne.

Et cependant il était triste et confiait ses peines à son inséparable Adamas.

— Certes, lui disait-il, la plus douce et la plus honnête vie est celle de la noblesse sédentaire. Mais, si elle convient à ceux qui ont bien payé de leur personne, elle peut devenir pesante et même honteuse à un jeune cœur comme celui de Mario. L’ai-je fait élever avec de grands soins, avons-nous fait de lui, grâce à son génie précoce, un gentilhomme accompli et propre à toutes choses, pour l’ensevelir en une gentilhommière, sous prétexte qu’il n’a pas besoin de faire fortune et qu’il a le cœur doux et humain ? Ne lui faudrait-il pas un peu de guerre et d’aventure, et, par quelque action d’éclat, conquérir ce marquisat que les idées de rangement universel du grand cardinal peuvent bien lui enlever d’un jour à l’autre ? Je sais que l’enfant est bien jeune, et qu’il n’y a point de temps perdu encore ; mais ses inclinations ne semblent tournées vers le beau savoir, et je me tracasse l’esprit du chemin qu’il y trouvera pour se distinguer.

— Monsieur, répondit Adamas, si vous croyez que votre fils sera plus manchot que vous à la bataille, c’est que vous ne le connaissez guère.

— Je ne connais pas mon fils ?

— Eh bien, non, monsieur, vous ne la connaissez point : c’est un mystérieux qui vous aime tant, qu’il n’ose jamais avoir une idée pour vous tracasser ou une peine à vous faire partager. Mais je sais le fond du sac : Mario rêve de guerre autant que d’amour, et le temps est proche où, si vous ne devinez point ses ambitions, vous le verrez devenir triste ou malade.

— À Dieu ne plaise ! s’écria le marquis. Je le veux interroger là-dessus dès demain !

Quand on dit demain, en pareille affaire, c’est dire que l’on recule, et le marquis recula, en effet. La faiblesse paternelle livra en lui un grand combat à l’orgueil paternel, et elle triompha. Mario n’était pas encore de force à supporter les fatigues de la guerre, et, d’ailleurs, la guerre que tout annonçait avec l’Angleterre ou l’Espagne semblait un peu ajournée par les grands efforts de Richelieu pour la création d’une marine française. On ne devait pas se presser ; on avait le temps : on s’y trouverait bien assez tôt !

On retourna donc à Briantes à la fin de l’automne, et ou trouva Lucilio marié avec Mercédès.

Mario, en apprenant cette nouvelle à Paris, en avait témoigné plus de satisfaction que de surprise. Il avait depuis longtemps senti, dans l’air embrasé que lui soufflait involontairement sa Morisque, aussi bien que dans la suave mélancolie de Lucilio, et jusque dans le langage ardent et tendre de la sourdeline, les effluves de passion qui l’embrasaient parfois lui-même. Il eut le cœur pris dans un étau à la pensée de l’amour heureux ; mais il avait un empire extraordinaire sur lui-même. Son père ne vivant que de sa vie, il s’était, de bonne heure, habitué à lui cacher ses émotions ; et, quand Adamas lui reprochait de trop renfermer ses pensées :

— Mon père est vieux, répondait-il ; il me chérit comme une mère chérit son enfant. C’est affaire à moi de ne point abréger ses jours par des soucis, et le ciel m’a donné charge de le faire vivre longtemps.

Lauriane vivait au fond du Poitou et donnait rarement de ses nouvelles ; c’était dans un style affectueux et respectueux pour le marquis ; mais elle traçait à peine le nom de Mario, comme si elle eût craint de se rappeler à son souvenir.

En revanche, elle s’exprimait avec une vive tendresse sur le compte de la Morisque, de Lucilio et des bons serviteurs de la maison. Il semblait que son affection, contenue avec ceux qui y avaient les premiers droits, eût besoin de prendre sa revanche avec les autres. Elle annonça même plusieurs fois, avec une sorte d’affectation, qu’on avait des projets de mariage pour elle, et que probablement elle ferait bientôt part d’une décision, souhaitant, disait-elle, de faire agréer son choix au marquis, qu’elle considérait comme un second père.

Ce qu’il y avait d’étrange dans ces mariages annoncés, c’est qu’elle y revenait tous les ans, comme à des projets renoués ou renouvelés, sans rien indiquer de ce qui pouvait intéresser ses amis à son choix, et comme si elle eût voulu leur faire entendre ceci au fond : « Je ne me marie pas, parce que ce n’est pas mon goût ; mais gardez-vous de croire que je me garde pour vous autres. »

Telle était, en effet, son intention en écrivant ces lettres, et voici quelle était la situation de son esprit :

En la conduisant au loin pour se séparer bientôt d’elle, M. de Beuvre lui avait froissé le cœur en inventant de lui dire que le marquis et son héritier, consultés par lui à Bourges, avaient répondu avec beaucoup de froideur. Mario s’était montré très-fervent catholique en cette circonstance, il avait juré de ne jamais faire un mariage mixte.

Lauriane eût dû se méfier d’un père que la soif de l’or avait mordu jusqu’au fond des entrailles, et qui, pressé de s’éloigner, voulait à tout prix la décider à un prompt mariage. Elle refusa de se marier par dépit et à l’étourdie ; mais elle promit d’y songer, et renonça fièrement, dans son âme, à l’ingrat Mario. Elle l’avait aimé à Bourges, aimé d’amour pour la première fois, après des années d’amitié calme. Et ce premier amour de sa vie, à peine avoué, à peine révélé à elle-même, il fallait en rougir de honte et le briser sans faiblir !

Elle eut cependant quelques doutes ; mais, si son père ne lui jura pas qu’il n’exagérait rien, il put au moins lui donner sa parole d’honneur qu’il avait proposé les fiançailles au marquis, et que celui-ci avait éludé l’offre sous prétexte que Mario était encore trop jeune pour se mettre l’amour en tête. Lauriane était trop pure pour comprendre les dangers qu’elle eût pu courir en retournant à Briantes. Elle se rappela qu’au moment de la quitter Mario, que l’on disait indisposé, avait haussé les épaules et détourné la tête en disant : « Vous faites trop d’état d’une crampe. Je ne sens plus aucun mal. »

Elle répéta donc à son père ce qu’elle lui avait dit avec sincérité quelque temps auparavant, à savoir qu’elle n’avait jamais regardé ce mariage comme possible, et elle l’encouragea à partir comme il le souhaitait, en lui jurant qu’elle épouserait le prétendant convenable qui ne lui inspirerait pas d’aversion.

Mais ce prétendant ne se rencontra pas. Tous ceux que madame de la Trémouille lui présenta lui déplurent.

Elle trouvait en eux le positivisme qui avait envahi son père comme une passion, mais elle l’y trouvait à l’état de calcul froid et un peu cynique. Les beaux jours de la Réforme s’en allaient, dissous comme l’ancienne société du siècle précédent. La Réforme n’était héroïque que dans les grandes persécutions, et Richelieu, écrasant, par la fatale nécessité des choses, les restes du parti, n’avait rien d’un persécuteur. La France criait aux protestants par sa bouche : Tenez-vous-en à la liberté religieuse, sortez de la politique. Tournez-vous avec nous contre l’ennemi du dehors ! Les protestants avaient voulu être une république, et ils étaient une Vendée.

Sauf les puritains de France (le groupe terrible, héroïque, indomptable, qui se rencontra et s’immola dans la Rochelle deux ans plus tard), les protestante français étaient alors disposés à se rallier au principe de l’unité française ; mais plusieurs étaient résolus à ne se rallier qu’après une victoire qui ferait de bonnes et durables conditions à leur parti.

Or, parmi ceux qui raisonnaient bien, mais qui allaient être entraînés à raisonner mal et à choisir entre l’alliance étrangère et l’écrasement final, la noblesse était généralement moins pure d’intentions que le peuple et la bourgeoisie. Elle faisait ses réserves personnelles : les plus haut placés voulaient se faire acheter, et traduisaient leurs besoins de liberté religieuse en besoins de places et d’argent.

Au milieu de ces nombreuses défections qui se déclaraient tous les jours, ou qui se tenaient dans une honteuse expectative, Lauriane se sentit indignée. Elle s’était fait de l’honneur du parti une idée plus chevaleresque. Elle était forcée maintenant de reconnaître que son père, dont l’avidité l’avait tant humiliée, ne faisait qu’un peu plus tard ce que la plupart des gens de son âge avaient fait toute leur vie, ce que la plupart des jeunes gens étaient pressés de faire à leur tour. Encore M. de Beuvre était-il des meilleurs ; car il n’avait pas l’idée de trahir son drapeau. Il se dépêchait seulement de faire ses affaires avant qu’il fût renversé.

Une exception pouvait se rencontrer pour Lauriane. Il y avait des exceptions, puisqu’elle-même en était une. Elle n’en rencontra pas, peut-être parce que, rêveuse et distraite, elle ne sut pas la chercher.

La jeunesse et la beauté sont fières à juste titre. Elles attendent qu’on les découvre, et ne découvrent rien elles-mêmes, dans la crainte d’avoir l’air de s’offrir.