Les Bandits tragiques/7

Simon Kra (p. 59-69).


VII

LA MORT DE JOUIN


Fort heureusement pour la police, que l’opinion commençait déjà à taxer de faiblesse et d’incapacité, se produisirent de retentissants coups de théâtre.

Trois des plus redoutables bandits furent arrêtés.

Ce fut d’abord celui que l’on désignait déjà sous l’appellation : « L’homme à la carabine », Henry Soudy, qu’on saisit à Berck-sur-Mer. Il était signalé comme ayant participé aux attentats de la rue Ordener. On le soupçonnait, de plus, d’être l’auteur du cambriolage exécuté à l’Égalitaire, société coopérative, rue de Sambre-et-Meuse. On le disait sans domicile fixe et atteint d’une cruelle maladie. Enfin, on assurait qu’après le coup de Chantilly il s’était réfugié à Berck, chez un nommé Brinle, cheminot révoqué de la Compagnie du Nord. Le 30 mars, au matin, MM. Jouin, sous-chef de la Sûreté et Escandre, débarquèrent dans cette ville. Il était à peu près midi. Ils allèrent se poster autour de la maison habitée par Soudy.

À midi et demie, Soudy apparut. Les policiers se précipitèrent sur lui. Il fut ligoté et fouillé. On découvrit dans ses poches, un browning chargé de huit balles et une somme de neuf cent quatre-vingts francs, en or et en billets.

Cette capture s’accomplit le plus rapidement du monde. Le lendemain, Soudy arrivait à Paris.

La deuxième arrestation fut celle de Carouy, l’homme qui vendait de faux bijoux sur les marchés et qui habitait, on s’en souvient, chez Detwiller. On le suivit, vers les quatre heures de l’après-midi, à la gare de Lozère, au moment où il prenait un billet.

Ce fut encore Jouin qui l’arrêta. Il le pistait, d’ailleurs, depuis le matin, dans la banlieue, du côté de Choisy-le-Roi. Mais cette opération fut plus difficile que pour Soudy. On savait Carouy doué d’une force peu ordinaire et capable de résistance. Le sous-brigadier Rohr s’approcha de lui et, d’un violent coup de poing sur la nuque le jeta à terre. Les autres lui saisirent les bras. En un clin d’œil, Carouy, ahuri, ne sachant ce qui lui arrivait, fut ligoté.

Fouillé, on lui enleva une somme de cent cinquante francs et deux revolvers.

Cependant, l’homme dévisageait les policiers, l’air amusé. Il leur dit :

— Belle capture, hein ! le fameux bandit Carouy. Quel potin, demain, dans les canards !… Et pour vous, donc, des médailles, de l’avancement.

Il paraissait prendre très bien son parti de l’aventure.

Mais, parvenu à la Sûreté, on le vit, soudain, faire un geste rapide.

Il venait d’avaler le contenu d’un petit paquet dissimulé dans la ceinture de son pantalon.

Il s’écriait :

— Ça y est ! Quelques minutes et bonsoir la compagnie.

Le malheureux s’imaginait avoir absorbé du cyanure de potassium. Ce n’était que du ferro-cyanure.

Il en fut quitte pour quelques coliques.

Interrogé, Carouy nia toute participation aux attentats de la rue Ordener, de la rue du Havre, de Montgeron, de Chantilly. Mais on l’accusait d’autres crimes dont des cambriolages à Maisons Alfort et au bureau de poste de Romainville. Là-dessus, M. Bertillon signala la similitude de ses empreintes digitales avec celles relevées à Thiais, dans la maison de M. Moreau et Mme Arfeux, tous deux assassinés.

On conduisit Carouy à la Santé. On s’aperçut alors qu’il avait tenté de se couper l’artère temporale avec une paire de petits ciseaux.

La capture de Callemin, dit Raymond-la-Science eut lieu quelques jours après, le dimanche 7 avril.

Callemin se cachait chez des amis, dans une maison située 8, rue de la Tour-d’Auvergne, un petit logement sordide, habité par un anarchiste du nom de Pierre Jourdan, et sa maîtresse, Hutteaux. Il couchait au pied du lit, sur un matelas. Comme il descendait vers sept heures du matin, M. Guichard, posté dans le couloir avec des agents, se jeta sur lui. Callemin essaya de prendre son revolver dans sa poche. Il n’eut pas le temps. En quelques secondes il était ficelé.

On trouva sur lui trois brownings avec huit cartouches pour chaque. Puis, plus tard, à la Sûreté, en achevant de le fouiller, on découvrit une somme de 5.000 francs dont quatre billets de mille.

Callemin refusa net de répondre aux questions qu’on lui posa.



Avec ces trois arrestations accomplies à peu de jours de distance, les journaux eurent pas mal de pain sur la planche, et le public commença à se rassurer. La police rayonnait. Après ceux-là, les autres suivraient. Et ces trois-là, ce n’était plus le menu fretin. Soudy, Callemin, Carouy, les auteurs présumés des crimes de la rue Ordener, de Thiais, de Chantilly.

Mais ce succès allait être suivi d’une série de revers et de tâtonnements.

En somme, les véritables chefs, les bandits qu’on redoutait le plus, Bonnot, Garnier demeuraient libres. On ne savait rien d’eux, ni où les prendre. On soupçonnait également un troisième anarchiste, Valet, dont le nom était prononcé depuis peu. Cette formidable trinité, aidée par des complices inconnus, pouvait encore réaliser de sanglants exploits.

Et les jours coulaient, les semaines filaient. Rien, toujours rien. Pas le moindre indice.

Garnier, Bonnot, Valet, semblaient défier les recherches, se rire de la police, bafouer l’opinion, de nouveau angoissée.



On touchait à la fin du mois d’avril.

Le public réclamait avec impatience de nouveaux détails, de nouvelles arrestations. Rien de particulier ne venait rompre la monotonie de cette attente où planait beaucoup d’anxiété, rien, sinon la course folle d’une auto mystérieuse pendant la nuit du 13 au 14 avril, à travers les grands boulevards, la rue Royale, la place de la Concorde… On signala un incident assez pittoresque. Rue Cavé, des grévistes qui sortaient d’une réunion de la Maison Commune furent chargés par la voiture qui passait à toute allure. On entendit des détonations. Mais rien ne prouvait que cette affaire eût quelque rapport avec les bandits et la Sûreté générale, elle-même, n’y attacha aucune importance.

Le public continuait à se morfondre.

Mais un violent coup de théâtre ne devait pas tarder à se produire et à faire rebondir l’intérêt.

La Sûreté venait d’être avisée qu’à Ivry, un individu nommé Gauzy, exerçant la profession de soldeur, était suspecté de rapports avec les bandits. En même temps, on déclarait avoir retrouvé les traces d’un certain Simentoff et Bonnot. Le sous-chef de la Sûreté, Jouin, se rendit à Belleville et après une vive résistance, il put s’emparer du premier.

Restait Bonnot.

En compagnie de ses agents, Colmar, Robert, Hougaud et Sevestre, Jouin alla perquisitionner à Alforville chez un nommé Cardy, soupçonné de détenir les titres volés à Thiais. Il apprit que Cardy se trouvait chez un de ses amis d’Ivry, le soldeur Gauzy, déjà suspecté.

Gauzy logeait dans une maison de deux étages portant une enseigne en lettres blanches : « Hall populaire d’Ivry ». Il tenait un magasin de confections. Les agents découvrirent le soldeur en compagnie de son ami Cardy dans l’arrière-boutique. Les inspecteurs Sevestre et Hougaud s’emparèrent de Cardy, les autres demandèrent à Gauzy de les conduire au premier étage. Gauzy expliqua qu’il y avait plusieurs chambres à cet étage, et, que personne n’y habitait. Jouin l’engagea, brutalement, à passer devant.

Tous montèrent par un petit escalier étroit. En haut, Gauzy ouvrit une porte de l’appartement fermé à double tour et s’effaça pour laisser pénétrer le sous-chef et ses inspecteurs, Jouin traversa l’antichambre, puis une chambre à deux lits et, enfin, aboutit à une petite chambre plongée dans l’obscurité. C’est alors qu’ils distinguèrent un individu ramassé sur lui-même comme pour bondir et qui portait la main à la poche droite de son veston.

Ils se jetèrent sur lui. Jouin en tête et Colmar le suivant. Les trois hommes roulèrent sur le parquet.

Il y eut une lutte sourde et rapide.

L’homme réussit à dégager son bras armé d’un revolver. À ce moment Jouin cria :

— Attention… prends-lui les bras… il a un revolver.

Mais l’homme venait de tirer sur le sous-chef de la Sûreté qui s’affala tué raide. Puis il déchargea son arme sur Colmar qui, blessé grièvement, s’affaissa avec un gémissement.

Après quoi, l’homme se tint immobile ne donnant plus signe de vie.

Sans doute, le troisième inspecteur, Robert, le crut-il mort, car il courut crier au secours. Il prit Colmar par le bras, l’aida à descendre l’escalier. Alors l’homme se voyant seul, se redressa, donna un coup d’œil autour de lui, puis par le logement d’une dame Weynem femme d’un ouvrier maçon, il tenta de s’enfuir. Cette brave femme a raconté, par la suite comment elle se trouva brusquement en présence de l’assassin. Elle était en train de préparer paisiblement sa soupe, lorsque, entendant du bruit chez son voisin, elle ouvrit la porte. Elle eut tout juste le temps de voir deux hommes qui descendaient péniblement l’escalier. Une ombre venait de se dresser, menaçante, devant elle. C’était un homme, plutôt petit, qui paraissait nerveux ; il avait du sang sur le bras droit. Il s’approcha de la femme et lui cria :

— Laisse-moi passer ou je te brûle.

Terrorisée, la femme Weynem se jeta de côté. Le bandit se précipita dans la salle à manger, puis de là, dans la chambre à coucher. La femme le suivit. Elle le vit qui examinait les lieux rapidement, et semblait mesurer la hauteur de la fenêtre qui donnait dans une cour voisine. À ce moment, il se tourna vers elle, le visage dur :

— Passe-moi des draps de lit.

La femme se mit à trembler.

— Je n’en ai pas…

Il haussa les épaules et, sans hésitation, enjamba la barre de la fenêtre et se laissa glisser. La pauvre femme le vit dans le jardin qui s’enfuyait. Il disparut. Il avait réussi, en effet, à gagner le sentier dit des Bassettes qui mène à la rue des Grands-Corps d’une part, et aux terrains vagues des fortifications d’autre part.

Cet homme à l’audace déconcertante, qui venait ainsi d’échapper, revolver au poing, aux trois policiers, ce ne pouvait être que Bonnot, le légendaire Bonnot, dont on n’avait point signalé, à Jouin, la présence chez le soldeur Gauzy. La femme Weynem déclara d’ailleurs, l’avoir parfaitement reconnu d’après les nombreuses photographies publiées dans les journaux.

Dans la chambre où Jouin venait de trouver la mort, on découvrit un sac de voyage avec du linge, des cartouches, des flacons de teinture, un porte-monnaie et, chose qui amusa certains reporters facétieux, un volume d’Anatole France : Crainquebille.

Jouin avait reçu deux balles, l’une dans la tête, l’autre dans la colonne vertébrale. Il avait remplacé à la Sûreté M. Blot qui tomba lui-même sous le revolver de l’assassin Delaunay.

Des bruits bizarres coururent dans Paris à l’occasion de cette mort. On rappela les dissensions de la Sûreté. D’aucuns affirmaient qu’on n’ignorait pas tout à fait la présence de Bonnot chez le soldeur, mais rien ne vint justifier ces racontars. Quant à Gauzy, il déclara avec véhémence qu’il ne connaissait pas du tout l’homme qu’il hospitalisait. Un ami le lui avait recommandé, sans donner son nom. C’était tout. Mais il eut beau protester de son innocence, il fut arrêté. Pendant ce temps, Bonnot, lui, courait toujours. On se demanda comment il avait pu se blesser au bras. On supposa que cette blessure provenait d’un coup de canne que Jouin lui aurait donné en l’attaquant.

On crut retrouver sa piste à Paris, boulevard Masséna, puis dans le métro où un garçon de café prétendit l’avoir reconnu. C’était, disait-il, un homme plutôt petit, vêtu d’un veston sombre avec de minces moustaches noires et des yeux fouilleurs. Il semblait vouloir dissimuler sa main gauche. Il descendit au Châtelet et le garçon de café le perdit de vue.

Un chauffeur de taxi raconta ensuite comment deux hommes se firent conduire dans la forêt de Sénart et lui dérobèrent sa voiture, après l’avoir aveuglé avec du poivre. On en conclut que ces deux hommes étaient des complices de Bonnot qui s’étaient emparés de la voiture pour le transporter en lieu sûr et lui permettre de guérir sa blessure.



Plusieurs arrestations suivirent le drame. On arrêta l’anarchiste Lorulot, ancien directeur de l’Anarchie, dans les bureaux de son nouveau journal l’Idée Libre, ainsi que les nommés Hobost, Maurice André, l’amie de Simentoff, Marie B… âgée de dix-huit ans, et enfin les jeunes financiers C… de F… et Pancrazy, qu’on accusait de servir d’intermédiaire entre les bandits et les acquéreurs de titres.

Gauzy, interrogé à nouveau, s’en tint à sa première version. Il ajouta cependant quelques détails.

C’était Simentoff, expliqua-t-il, qui lui avait envoyé l’inconnu. Ce Simentoff que Gauzy connaissait depuis des années, lui servait de commis. Le 18 avril, il partit, disant qu’il allait envoyer un remplaçant. Ce remplaçant, c’était Bonnot. Mais Gauzy l’ignorait. Il accepta donc de loger l’homme pour la nuit, et, le lendemain, l’invita à se retirer. L’inconnu le remercia et se disposa à partir. Gauzy le croyait loin quand les inspecteurs arrivèrent pour perquisitionner.

Jouin, d’ailleurs, ne cherchait pas du tout Bonnot. C’était Cardy qu’il s’attendait à trouver chez le soldeur, et c’est pourquoi, dès son entrée dans le magasin, il mit la photographie de Simentoff sous le nez de Gauzy en lui demandant :

— Connaissez-vous ce type-là ?

Ainsi Gauzy apparaissait comme innocent de la mort de Jouin, résultant de sa rencontre avec Bonnot et purement accidentelle. On allait d’ailleurs intervenir dans la presse en faveur de Gauzy. Une campagne ardente se décida au cours de laquelle la Guerre Sociale, grand hebdomadaire d’extrême-gauche, alla jusqu’à invoquer le droit d’asile, le plus sacré et le plus intangible des droits.

Mais Bonnot libre, Jouin tué, Garnier et Valet toujours en fuite, qu’allait-il advenir ? On s’attendait à tout. De nouveaux attentats fleuriraient-ils ? Le sang coulerait-il encore ?

La terreur régnait dans Paris.