Les Aventures de Télémaque/Fables/10

Didot (p. 479-480).
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X. Le Hibou.




Un jeune hibou, qui s’était vu dans une fontaine, et qui se trouvait plus beau, je ne dirai pas que le jour, car il le trouvait fort désagréable, mais que la nuit, qui avait de grands char mes pour lui, disait en lui-même : J’ai sacrifié aux Grâces, Vénus a mis sur moi sa ceinture dans ma naissance ; les tendres Amours, accompagnés des Jeux et des Ris, voltigent autour de moi pour me caresser. Il est temps que le blond Hyménée me donne des enfants gracieux comme moi ; ils seront l’ornement des bocages et les délices de la nuit. Quel dommage que la race des plus parfaits oiseaux se perdît ! heureuse l’épouse qui passera sa vie à me voir ! Dans cette pensée, il envoie la corneille demander de sa part une petite aiglone, fille de l’aigle, reine[1] des airs. La corneille avait peine à se charger de cette ambassade : Je serai mal reçue, disait-elle, de proposer un mariage si mal assorti. Quoi ! l’aigle, qui ose regarder fixement le soleil, se marierait avec vous qui ne sauriez seulement ouvrir les yeux tandis qu’il est jour ! C’est le moyen que les deux époux ne soient jamais ensemble, l’un sortira le jour, et l’autre la nuit. Le hibou, vain et amoureux de lui-même, n’écouta rien. La corneille, pour le contenter, alla enfin demander l’aiglone. On se moqua de sa folle demande. L’aigle lui répondit : Si le hibou veut être mon gendre, qu’il vienne après le lever du soleil me saluer au milieu de l’air. Le hibou présomptueux y voulut aller. Ses yeux furent d’abord éblouis, il fut aveuglé par les rayons du soleil, et tomba du haut de l’air sur un rocher. Tous les oiseaux se jetèrent sur lui, et lui arrachèrent ses plumes. Il fut trop heureux de se cacher dans son trou, et d’épouser la chouette, qui fut une digne dame du lieu. Leur hymen fut célébré la nuit, et ils se trouvèrent l’un et l’autre très-beaux et très agréables. Il ne faut rien chercher au-dessus de soi, ni se flatter sur ses avantages.

  1. On lit roi dans toutes les éditions ; mais Fénelon a écrit reine. La Fontaine, liv. ii, fable viii, dit : On fit entendre à l’aigle, enfin, qu’elle avait tort ; liv. xii, fable xi : L’aigle, reine des airs ; et l’Académie, jusqu’en 1740, au mot Aigle, le fait de tout genre. (Édit. de Vers.)