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LES AVENTURES DE NONO
VI. Fin de soirée


VI


FIN DE SOIRÉE


Les enfants avaient couru à la remise où l’on conservait les outils et les accessoires, et là, aidés de Labor, et de quelques-uns de ses petits génies, ils en tirèrent des poteaux, des bâches, qu‘ils apporteront sur l’esplanade.

Là ils dressèrent une immense tente carrée faisant face aux marches du perron qui devaient servir de gradins pour les spectateurs.

Nono était émerveillé de voir courir les lutins de Labor ; avec leur aide, les mâts les plus lourds étaient soulevés par une demi-douzaine d’enfants sans plus d’efforts qu’une baguette d'osier, les bâches qui formaient la tente, malgré leur poids, étaient soulevées et tendues sans le moindre effort apparent.

Ces lutins étaient de petits hommes tout contrefaits, pas très beaux à voir, couverts de capes rouges, comme Nono en avait vu dans les livres de contes qu’il avait lus ; mais lestes comme des singes, forts comme des bœufs et, malgré leur aspect peu aimable, de très joyeux compagnons au fond, aimant parfois, à faire quelques farces. Là, entre autres, Dick occupé au dressage d'un mât, ayant déjà taquiné l’un d‘eux, qui se trouvait près de lui, s‘amusa de nouveau à le tirer par sa cape. Le lutin parut ne rien sentir mais s’arrangea de façon à agrafer la culotte de Dick au mât qu‘on levait en ce moment. Et Dick suspendu en l’air, agitait bras et jambes comme une araignée au bout d'une ligne. On se dépêcha de le sortir de cette position périlleuse. À part cet incident, tout alla bien, et, en très peu de temps, la salle de spectacle fut improvisée, avec trapèzes, anneaux, barres fixes. C’était la fée Électricia, autre compagne de Labor, qui s’était chargée de l’éclairage de la salle. Et elle avait fait magnifiquement les choses. D’énormes lampes, du haut des pylônes auxquelles elles étaient suspendues, versaient une lumière d’un blanc légèrement bleuté comme un rayon lunaire. On y voyait clair comme en plein jour.

— Bon ; voilà qui va bien, fit Labor, après s’être assuré de la solidité des amarres des trapèzes et des barres. Nos artistes peuvent venir, nous sommes prêts à les recevoir.

— Et voici une collation qu’on leur a préparée, » fit Solidaria, en soulevant la portière qui cachait l’entrée d‘une autre tente formant un élégant salon où pouvaient se tenir les artistes. Petit réduit arrangé avec goût, qu’ornaient toutes sortes de fleurs fournies par les parterres d’Autonomie.

— Alors, tout est en ordre, commençons à prendre nos places, fit Labor.

Électricia peut avertir les artistes que leur salle est prête, ajouta Solidaria.

Et, suivis des enfants, ils se dirigèrent vers le perron, où chacun prit la place qui lui convenait.

Lorsque chacun fut assis et que le silence se fut établi, un orchestre invisible se fit entendre, préparant ainsi la venue des artistes.

À peine eut-il égrené ses dernières notes que les artistes parurent.

Ils étaient cinq. Quatre d’entre eux ressemblaient à d’énormes grenouilles aux tons verts et jaunes ; le cinquième, plus petit, s'était affublé de la peau d’une rainette verte.

Se plaçant en ligne, face au perron, ils firent un salut à l’assemblée, ouvrant une grande gueule et des grands yeux bêtes qui firent rire aux éclats tout ce petit monde.

Puis ils commencèrent, aux anneaux, ensuite aux trapèzes, une série de tours qui faisaient ressortir la grâce et la hardiesse des artistes. La petite rainette qui, certainement, était le clown de la troupe, reprenait les mêmes tours en les chargeant d’une façon si comique, que ce fut elle qui eut la plus grande part des applaudissements.

Lorsqu’ils eurent ainsi fait une série de contorsions et de cabrioles inénarrables, de renversements insensés, de rétablissements, de suspensions et de chutes hardies ou comiques, les artistes revinrent se mettre en ligne, saluant l’assemblée qui applaudissait enthousiasmée.

Mais, instantanément, disparut leur défroque de grenouilles, ils apparurent habillés de maillots bleu-ciel dont les broderies et les paillettes d‘argent les faisaient ressembler à de jolis papillons.

Et les jeunes spectateurs reconnurent cinq de leurs camarades qui, en cachette, leur avaient préparé cette surprise.

Les applaudissements redoublèrent lorsqu’on les eût reconnus.

Eux, impassibles, saluèrent, et commencèrent aux barres parallèles, composées de quatre rangs, une série de tours d’équilibre et de sauts, qui soulevèrent à nouveau les applaudissements enthousiastes de la jeune assistance, qui frappait encore énergiquement des mains après que les petits artistes se furent retirés dans le salon qui leur avait été préparé, et le spectacle finit.

Pendant la durée des exercices, la musique n’avait cessé de se faire entendre, mais en sourdine, mêlant son rythme aux mouvements des gymnasiarques.

Nono ouvrait des yeux grands comme des portes cochères. « As-tu vu, dit-il à son voisin Hans, le petit comme il était rigolo ? Comment qu’il s’appelle ?

— C’est Ahmed, fit Hans qui était non moins enthousiasmé. As-tu vu le grand ? comme il se tenait par ses talons à l’échelle, la tête en bas.

Et tous échangeaient leurs réflexions, ne tarissant pas d’enthousiasme sur les tours qui les avaient le plus frappées.

— Là, là, c’est bien, fit Amorata, autre sœur de Solidaria, en paraissant, maintenant, il va falloir penser à aller se coucher ; vos yeux commencent à se gonfler de sommeil, mais auparavant je vous apporte des nouvelles de vos parents, comme je vous ai promis d’en donner chaque soir. »

Et sur un signe qu'elle fit, une bande des gnomes de Labor apporta, derrière le groupe des enfants, un appareil, pendant qu’une grande toile blanche était tendue au fond de la tente, l’obscurité se fit tout à coup, et un jet lumineux partant de l’appareil, vint tracer un énorme cercle sur la toile blanche.

Nono se demandait ce que cela voulait dire, étant anxieux de savoir si, lui, nouveau venu, allait avoir aussi des nouvelles de sa famille ?

Les yeux fixés sur le cercle lumineux, il ne vit d`abord qu’un brouillard léger qui s’agitait, se divisait, pour se rassembler ensuite en points qui finirent par former une image distincte, que Nono reconnut de suite.

C’était la chambre où sa famille prenait ses repas. Une porte entr’ouverte laissait voir une autre pièce, où le grand frère se préparait à se coucher.

Assis à table, dans la première pièce, le père lisait son journal ; sa sœur Cendrine, près du père, écrivait ses devoirs ; la mère, à un autre coin de la table, reprisait un vêtement.

À un bruit qui venait de la porte, elle dressa la tête, puis se levant, alla ouvrir. C’était la concierge qui apportait une lettre.

La concierge avait bien l’air de vouloir tailler sa petite bavette, mais les parents qui paraissaient animés du plus vif désir de connaître le contenu de la lettre, ne firent rien pour la retenir. Aussitôt partie, la mère ayant ouvert la lettre, la lut à haute voix. C’était Solidaria qui envoyait des nouvelles de son protégé.

Cendrine qui avait écouté attentivement exprima le désir d’avoir de belles aventures comme son frère. Mais on lui répondit que ce n’était pas fait pour les petites filles.

En quoi se trompaient ses parents, opina en lui-même Nono qui voyait, parmi ses camarades, les filles aussi nombreuses que les garçons.

Titi, lui, exprima le désir de trouver un pays où l’on pourrait aussi bien vivre sans être forcé d’aller s’enfermer douze heures dans un atelier.

Puis, l’image s’effaça, le cercle lumineux se resserra, et finalement, disparut, la lumière inonda la salle à nouveau.

— Hein ! fit Nono, s’adressant à Mab, tu as vu papa et maman ?

— Oui, et aussi ma sœur May qui jouait avec Pussy [1] notre petit chat noir et blanc qui est si joli.

— Mais non, je te parle de mon père et de ma mère à moi.

— Ah, j’oubliais, fît Mab en riant, je ne sais pas comment cela se fait, il n’y a qu’une image sur la toile, mais chacun de nous y voit ceux qu’il aime, et rien autre.

— Oui, c’est une drôle de lanterne magique, fit Hans. Toi, tu as vu tes parents, moi j’y ai vu les miens, Mab, les siens, chacun de nous tous ici, de même, sans rien voir de ce que les autres y voyaient. »

Nono n’en revenait pas, mais habitué, en cette journée, à voir des choses plus extraordinaires les unes que les autres, s’il n’avait pas encore perdu la faculté de s’étonner, il se faisait peu à peu aux choses les plus extraordinaires.

La petite population d’Autonomie gravit les marches du perron. Nono suivant ses camarades, ils se trouvèrent sous le péristyle où s’ouvrait une grande baie donnant accès à un vestibule où s’ouvraient plusieurs autres portes, ainsi que différents escaliers conduisant aux étages supérieurs.

— Viens, fit Hans, nos chambres sont au premier. Il y en a une de vide à côté de la mienne, tu la prendras. »

La foule des enfants s’était dispersée par les escaliers. Hans, Nono, Mab, Biquette montèrent les marches de celui qui se trouvait à leur droite.

— Tu vois, fit Hans en entrant dans une pièce et en tournant un bouton qui fit jaillir la lumière, voilà où tu peux te mettre ; ma chambre est à côté, celle de Mab en face, celles de Biquette et de Sacha sont plus loin, mais dans le même couloir. »

Et Nono vit que cette pièce, assez spacieuse, éclairée pendant le jour par une grande fenêtre donnant sur les jardins, était coquettement meublée d‘une petite couchette aux draps fins et d’une blancheur éclatante. En un coin, la table de toilette : une armoire, deux chaises, complétaient l’ameublement.

— Tiens, fit Mab arrivant avec trois ou quatre livres qu’elle était allée chercher dans sa chambre, nous avons oublié de passer à la bibliothèque ; mais si tu veux lire avant de t'endormir, voilà des volumes où tu pourras choisir en attendant. »

Et Hans, lui montrant une petite cruche de lait sur la table, près du lit : voici de quoi boire, si tu as soif la nuit.

— Si la lumière te gêne, ajouta Dick qui était entré, tu n’auras qu’à tourner ce bouton. »

Et, joignant le geste à la parole, il fit l’obscurité dans la chambrette.

Ayant tourné à nouveau le bouton, la lumière reparut.

Nono, un peu fatigué de tant d’émotions, remercia de tout cœur ses camarades, leur souhaita le bonsoir en les embrassant ; chacun regagna sa chambre, et le silence se fit dans le palais.



  1. Nom de que l’on donne aux chats en Angleterre. Se prononce Poussy.