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LES AVENTURES DE NONO
I. Le désir
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LES AVENTURES DE NONO


I


LE DÉSIR


Nono est un petit garçon de neuf ans, intelligent, tapageur, mais pas mauvais diable cependant. Comme tous les enfants, il a bien quelques moments de vivacité et de turbulence où il fait enrager ses parents ; des instants où son petit être, en pleine expansion, se répand en bonds et cris de joie, ne choisissant pas toujours le moment favorable pour leur donner libre cours, se dépensant en espiègleries, sans s’occuper si les parents sont d’humeur à le supporter.

Seulement, ce qui gâte un peu son bon naturel, c’est un entêtement obstiné dont il n’y a pas moyen de le corriger. Entêté, non pas comme une mule, non pas comme deux chèvres, mais bien comme dix mille cochons.

Lorsqu’une fois il s’est mis dans la tête de ne pas vouloir faire quelque chose, c’est fini, il n’y a plus moyen de rien lui faire faire : réprimandes, coups, raisonnements, douceurs, promesses, rien n’a prise sur lui. En lui-même, il reconnaît qu’il a tort, surtout lorsqu’on lui fait comprendre que s’il ne sait pas être agréable aux autres, les autres ne feront rien pour lui faire plaisir.

Je ne veux pas dire que Nono soit roué de coups ; c’est un moyen dont les parents usent assez souvent contre les enfants obstinés ; car il est plus facile de lancer une calotte que de donner une raison, et trop souvent les parents ont recours à ce moyen. S’ils étaient obligés de donner la raison de leurs ordres, ils seraient forcés d’avouer qu’ils n’en ont pas d’autre que leur simple caprice, et d’autre droit que d’être les plus forts. Lorsqu’on est de mauvaise humeur, c’est une détente de pouvoir la passer sur quelqu’un qui ne peut répondre.

Mais les parents de Nono, s’ils ne sont pas tout à fait à l’abri de ce travers ; si, par instants, ils ont la main quelque peu leste, ils n’abusent cependant pas trop de ce moyen de réprimande, et se donnent parfois la peine de faire entendre raison au petit obstiné, en lui faisant comprendre que nous ne pouvons raisonnablement nous attendre à ce que les gens soient aimables envers nous qu’à condition de l’être nous mêmes à leur égard.

Nono reconnaît qu’il a tort de s’obstiner dans ses refus, mais il considère comme un point d’honneur de ne pas revenir sur ce qu’il a dit — surtout lorsque c’est un refus d’accomplir une chose qu’on lui demande de faire. — Pour qu’il revienne à de meilleurs sentiments, le mieux est de le laisser bouder dans son coin, et d’attendre que la réflexion l’amène à des sentiments plus sociables.

Si les parents sont, assez souvent, mal disposés, les enfants, de leur côté, ont aussi leurs moments désagréables. Chez les parents, les soucis du ménage, les inquiétudes sur le travail ; à l’atelier, le patron a été injuste, on n’a pas pu lui dire carrément ce que l’on pensait, on rentre à la maison de mauvaise humeur ; et c’est la femme et les gosses qui écopent.

Lorsqu’ils sont dans cette fâcheuse situation d’esprit, il arrive aux parents de donner, sans s’en apercevoir, leurs ordres d’un ton très impératif. Nono, lui, est très froissé de ce ton, même lorsqu’il serait le plus disposé à accomplir ce qu’on lui demande ; ce n’est alors qu’en rechignant qu’il obéit.

Bien souvent aussi, lorsqu’il ne comprend pas toujours la nécessité d’un ordre, — après tout, à neuf ans, on ne peut pas en connaître autant que ses parents, — il suffirait d’un mot d’explication, mais les parents sont trop habitués à croire que les enfants doivent obéir sans discuter, et parce que, très souvent, ils ne savent pas s’en faire comprendre, ils s’imaginent que les enfants sont dépourvus de toute compréhension, aussi ne se donnent-ils pas la peine de raisonner. « Un enfant doit obéir à ses parents sans discuter », cela dispense de toute explication.

Aussi, voilà bien des occasions de gronderies et de tiraillements, comme vous voyez.

On a fait, jusqu’ici, beaucoup de livres pour apprendre aux enfants qu’ils doivent être sages, obéissants ; mais, malheureusement, ce sont les parents qui les écrivent, et on a oublié d’en faire pour recommander aux parents de ne demander aux enfants que des choses à portée de leur âge et de leur raisonnement ; il arrive que la plupart des pères et des mères ne connaissent pas du tout leur métier de parents.

Espérons qu’on en écrira quelques-uns pour leur apprendre à être raisonnables à l’égard de leurs enfants. Peut-être un des enfants qui me lit en ce moment, se rappellera-t-il, lorsqu’il sera grand, les choses qui lui auront semblé les plus injustes dans la conduite de ses parents à son égard, et se mettra-t-il à écrire ce livre ; à moins qu’il ne trouve mieux de le leur faire remarquer de suite. Seulement, en ce cas, je ne suis pas très certain qu’il ne serait pas plus prudent à lui d’essayer d’en faire un conte. Le moindre qu’il pourrait lui en arriver, serait de se faire traiter d’effronté, d’enfant sans cœur qui ose critiquer la conduite de ses pauvres parents. Le conte serait beaucoup plus amusant à écrire que les stupidités qu’on leur donne comme compositions à l’école, les parents en seraient plutôt amusés ; et s’ils n’étaient pas trop bêtes, ils saisiraient peut-être la leçon sans se fâcher.

Du côté de l’enfant, c’est une autre histoire : il est bien dur de quitter le livre que l’on tient pour aller chercher quatre sous de beurre ou un litre de pommes de terre ; justement on en était au passage le plus intéressant : au moment où le héros du livre vient d’être pris par des brigands, ou est sur le point de faire naufrage ; on ne voudrait pas l’abandonner dans une position aussi critique. Ou bien encore on est très actionné à une émouvante partie de cache-cache avec ses camarades ; la mère est très mal venue de vous déranger pour vous envoyer chercher deux sous de sel, ou vous faire remonter pour laver la vaisselle. Aussi, il arrivait à Nono de ne pas exécuter toujours promptement les ordres reçus, et de se les faire répéter bien des fois, avant de les exécuter, non sans murmurer et traîner fortement ses pieds à terre en signe de mécontentement. C'est que, hélas ! il n'y a personne de parfait, et les bons petits enfants — comme les parents sans défauts du reste — n'existent que dans les livres qu'on leur fait lire pour leur apprendre à être bien sages.

Il arrive aussi quelquefois, à notre jeune héros, de se battre avec son grand frère Alexandre — qu'on est habitué d'appeler Titi — et avec sa sœur Cendrine. Son frère Titi est beaucoup plus âgé que lui, mais n'a guère plus de raison ; aussi, il leur arrive de se disputer comme deux chiffonniers.

Cendrine n'est que d'un an plus âgée que lui ; elle aussi, est taquine à ses moments. Mais comme Nono est le plus jeune, on exige de sa sœur qu’elle cède aux fantaisies de monsieur ; nécessité dont elle n’est pas, du reste, très convaincue, et qu’elle est moins disposée encore à subir.

On commence par se chamailler un peu ; on s’arrache les jouets, et puis, ma foi ! les poings se mettent de la partie, jusqu’à ce que quelques paires de calottes, impartialement distribuées, viennent mettre la paix entre les belligérants.

Il y a bien un autre petit frère, Paulo, mais il est si jeune, un an à peine, que ce n’est guère possible de se disputer avec lui, et on est très content de l’avoir, au contraire, car il ne finit jamais sa bouillie et ses gâteaux ; avec lui il y a toujours quelques miettes à attraper.

Mais, somme toute, les parents de Nono aiment leurs enfants ; leurs défauts tiennent des préjugés, des habitudes qu’ils ont trouvées établies, qu’ils ont prises avec l’éducation qui leur a été donnée, et non de leur caractère qui est plutôt celui de la bonté.

Nono, s’il est têtu, n’est pas un mauvais diable, il aime ses parents et, — surtout lorsqu’il a quelque chose à leur demander — sait trouver des câlineries qui ne manquent jamais leur effet et ont, plus d’une fois, fait rire le père en dedans, alors que, pour la forme, il faisait les gros yeux.

À part les fichus quarts d’heure dont nous avons parlé, on a d’assez bons moments à la maison, et les bourrasques sont vite oubliées, car personne n’y apporte de méchanceté.

Au moment où nous faisons connaissance avec la famille, Nono vient d’être d’une sagesse exemplaire. — Il y a longtemps qu’il désire que son père lui achète un livre de contes, avec de belles images ! — ses notes de la semaine à l’école sont excellentes ; il s’est acquitté avec promptitude, et sans murmurer, — en dedans seulement pour ne pas en perdre l’habitude — des commissions qu’on lui a demandé de faire ; aussi, son père lui a promis de sortir avec lui le lendemain — puisque ce sera dimanche — de lui faire visiter les boutiques où il pourra choisir un objet qui lui plaise. — Pas trop cher, car les parents de Nono sont des ouvriers, et les riches dépensent tellement d’argent à leurs futilités, que les ouvriers n’en ont presque plus pour acheter ce qu’il faut à leurs enfants. Mais cette fois-ci le père veut faire bien les choses, il promet de consacrer au moins quarante sous aux achats de Nono !

Et Nono, le cœur plein d’espoir, est allé se coucher se promettant monts et merveilles pour le lendemain. Pendant que sa mère le borde dans son lit :

— Dis donc, mère, combien ça coûterait-il un livre de contes, comme celui que m’avait prêté Charles, avec de belles images ?

« Combien ça coûterait-il » n’est peut-être pas d’accord avec la syntaxe, mais comme un enfant de neuf ans n’est pas tenu de parler aussi bien qu’un académicien, si ça ne vous fait rien, nous écrirons comme parle notre héros.

— Père, fait la mère, ton garçon demande combien coûterait un livre de contes, avec de belles images coloriées ?
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Pendant que sa mère le borde dans son lit (p. 40)

— Je ne sais pas. Une pièce de trois ou quatre francs, au moins.

— Mère, fait Nono, en lui jetant les deux bras autour du cou, et en l’attirant pour l’embrasser, j’ai vingt sous dans ma tirelire, je les donnerais bien à père pour qu’il m’en achète un, si tu voulais y ajouter ce qui manquerait. Tâche de décider père ?

— Tu sais bien demander, mais seras-tu toujours sage ?

— Je te le promets, fait le garnement, en redoublant ses caresses.

— Tu promets, tu promets, tu n’es pas chiche de promettre, mais tu ne les tiens pas toujours, tes promesses !

— Tu verras, mère, je serai sage, je ferai tes commissions.

— Allons, dors ! nous verrons cela demain. Nous demanderons à père. »

Et là-dessus, deux bons gros baisers sur les yeux, avec recommandation de ne pas trop remuer pour ne pas se découvrir.

Et Nono, le nez fourré sous la couverture, est en train de réfléchir à tous les livres qu’il a vus, se demandant celui auquel il devra donner la préférence. Il en veut un avec des gravures, de belles images coloriées. Son imagination lui retrace tout un océan de volumes, parmi lesquels il ne sait où reposer sa préférence.

Cela peu à peu finit par devenir vivant et animé : Peau d’Âne, Don Quichotte, Ali-Baba, le Chaperon-Rouge, l’Oiseau Bleu dansent une sarabande effrénée autour de lui. C’est au milieu d’un peuple de fées, de génies, de lutins, d’enchanteurs, de gnomes, de farfadets, d’oiseaux fabuleux, de fleurs fantastiques qu’il s’endort, perdant la notion du réel.

Sa mère est en butte aux fureurs de la fée Carabosse ; son père tient prisonnier l’enchanteur Abracadabra et le force à fabriquer, pour Nono, un livre dont les personnages, dans les illustrations, parlent et remuent. Sa sœur Cendrine et son frère Titi sont changés en petits cochons roses par la fée Mélusine, et lui, Nono, est chargé de les garder, de les conduire à la glandée et de les empêcher de se sauver sous peine d'être lui-même changé en chauve-souris.