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Les Amours de Ferdinand Lasalle
Revue des Deux Mondes3e période, tome 35 (p. 697-710).
LES AMOURS
DE
FERDINAND LASSALLE

On a souvent prononcé le nom de Lassalle dans ces derniers temps; M. de Bismarck s’est chargé lui-même de remettre en honneur sa mémoire. Tout récemment encore, lorsque le Reichstag discutait la loi de sûreté publique, le chancelier de l’empire sut trouver l’occasion de parler avec éloge du célèbre agitateur, de l’éloquent tribun qui institua au printemps de 1863 l’association générale des ouvriers allemands, dont il fut jusqu’au terme de sa trop courte vie le président ou plutôt le dictateur. M. de Bismarck, on s’en souvient, se plut à célébrer la vigueur et l’étendue de son esprit, la diversité de ses talens, l’agrément de ses manières, le charme infini de sa conversation, et par forme de conclusion, il insinua que si ce grand révolutionnaire vivait encore, il renierait ses disciples et ses héritiers, qu’il serait aussi malheureux dans leur société qu’un aigle enfermé dans une basse-cour. Il est permis de comparer Lassalle à un aigle; il en avait, paraît-il, les yeux et le regard, il en avait aussi le bec, le cri, les serres puissantes, et quand il déployait la vaste envergure de ses ailes, le vent qui conspire avec les oiseaux de haut vol l’emportait parfois sur des sommets où ne montent jamais les corbeaux et les chouettes.

La loi de sûreté publique n’a pas encore produit les effets décisifs qu’on en attendait; les succès que viennent d’obtenir les socialistes dans les élections saxonnes en font foi. Il est naturel que les Allemands se demandent ce qui serait advenu du socialisme si, à trente-neuf ans, son fondateur n’avait été frappé mortellement dans ce tragique duel qui fit tant de bruit. Chacun arrange les choses à sa façon; dès qu’il s’agit de conjectures, l’imagination a beau jeu. » Ce qui nous manque, disent les démocrates socialistes, c’est un chef qui soit un grand politique. Nous l’avions, nous ne l’avons plus, et cependant nous sommes devenus redoutables; si nous l’avions encore, nous aurions déjà ville prise. » — Les conservateurs de leur côté regrettent que Lassalle soit mort dans la force de l’âge, avant d’avoir dit son dernier mot. Il était patriote et il n’était pas communiste. Il y aurait eu moyen de s’entendre avec lui, il aurait tenu tête à M. Marx et au communisme international; son autorité aidée de son éloquence aurait eu raison des fous et des énergumènes,

Il est certain que Lassalle n’était pas communiste. On ne peut nier non plus qu’il ne fût à sa manière homme de gouvernement ou qu’au moins il n’eût un penchant naturel de sympathie pour ceux qui savent gouverner. Dix-huit mois avant sa mort, il disait aux ouvriers : « J’ai toujours été républicain; mais promettez-moi, mes amis, que si jamais la lutte éclatait entre la royauté de droit divin et cette misérable bourgeoisie libérale, vous seriez pour le roi contre le bourgeois. » Qu’on relise la tragédie historique, Franz von Sickingen, qu’il publia en 1859. Il y déclare que l’épée est le dieu de ce monde, la parole faite chair, l’instrument de toutes les grandes délivrances, l’outil nécessaire à toutes les grandes entreprises. Les vers sont faibles, rocailleux; la pensée est nette et ne saurait déplaire à M. de Moltke et à l’empereur Guillaume, qui plus d’une fois l’ont exprimée en prose, ne se piquant ni l’un ni l’autre d’être poètes. Qu’on lise surtout dans la scène 3e du IIIe acte les hautaines protestations de Franz von Sickingen contre les prêtres et leurs basses ambitions, contre les petits princes et la médiocrité de leurs pensées : — « Comment faire entrer une âme de géant dans des corps de pygmées?.. Ce que nous voulons, ajoute-t-il, c’est une Allemagne unitaire et puissante, la rupture avec Rome, un grand empire gouverné par un empereur évangélique. » Quelqu’un s’est chargé d’exécuter ce programme. Mais il ne faut pas oublier que ce même Franz s’écrie : « Je suis, moi aussi, du bois dont on fabrique les empereurs.» Il ne faut pas oublier non plus qu’après s’être longuement entretenu avec cet ambitieux, Charles-Quint, qui s’était flatté de le gagner à ses desseins et qui a deviné son secret, se dit à lui-même : « L’homme est grand, mais ce n’est pas la grandeur que je cherche et que je peux employer. »

Der Mann ist gross, doch ist es nicht die Grösse
Welche ich suche und gebrauchen kann.


Voilà apparemment ce que s’est dit M. de Bismarck après avoir causé et fumé avec Ferdinand Lassalle. On a ouvert la fenêtre, la fumée est sortie, et il n’est rien resté que le souvenir d’une conversation agréable avec un homme d’esprit.

Il est à présumer que tout le monde se trompe. On peut croire que les conservateurs se font illusion quand ils s’imaginent que Lassalle aurait fini par s’entendre avec eux, et il est probable que les socialistes s’abusent lorsque ils prétendent qu’il possédait la trompette qui fait tomber les murailles de Jéricho. On peut mourir à trente-neuf ans et avoir dit son dernier mot ou tout au moins l’avant-dernier. La vie et la mort ont leurs mystères, et ce n’est pas la vertu, c’est la vieillesse qui n’attend pas le nombre des années. Quand on rapporta de Genève le corps du grand homme, le médecin de Dusseldorf qui l’examina y découvrit tous les symptômes d’une phtisie du larynx très avancée. A d’autres indices encore il est facile de reconnaître que Lassalle était atteint dans sa force, dans la libre possession de lui-même, qu’il ne s’appartenait plus tout entier. La meilleure preuve qu’on en puisse donner, c’est que celui qui se vantait d’avoir toujours été maître de son cœur commençait à aimer les femmes d’un amour d’obédience qu’il avait jadis considéré comme la suprême servitude. L’heure des défaites avait sonné pour cette fière et audacieuse volonté.

Les femmes ont joué un grand rôle dans la destinée de Lassalle ; c’est une femme qui a commencé sa gloire, c’est une femme qui l’a tué. Ce fut un malheur pour Samson d’avoir connu Dalila; mais il pouvait se féliciter d’avoir rencontré dans sa première jeunesse la femme de Thimna, car elle fut cause, comme dit l’Écriture, que « l’esprit de l’Éternel commença à l’agiter. » Il brûlait du désir d’entrer en dispute avec les Philistins, qui dominaient alors sur Israël; ce fut elle qui lui fournit l’occasion qu’il cherchait, et l’amour qu’elle lui inspirait le rendit si fort qu’il déchira de ses mains un jeune lion rugissant, mit le feu aux moissons et aux plantations d’oliviers des Philistins, et massacra mille hommes avec une mâchoire d’âne. Voilà les effets d’un grand amour.

Les femmes font les héros, mais ce sont les femmes aussi qui les défont, car elles aiment à défaire ce qu’elles ont fait, et en ceci l’histoire de Lassalle ressemble à celle de Samson. Comme le fils de Manoach, il aspirait à batailler contre les Philistins. S’il n’avait pas rencontré en 1845 la comtesse de Hatzfeld, si la comtesse n’avait pas été belle, si cette femme de quarante ans n’avait pas inspiré un goût assez vif à cet ambitieux jouvenceau, si elle n’avait pas eu un très vilain mari qui, non content de la maltraiter, la dépouillait de ses biens, si Lassalle ne s’était pas fait son avocat, son champion et son chevalier, il eût peut-être attendu longtemps l’occasion de débuter avec éclat dans le monde et de rompre en visière à la société. On peut douter qu’il l’ait aimée passionnément; il est probable qu’il l’aima parce qu’il trouvait son compte à l’aimer. Elle était femme, elle était belle, mais surtout elle était l’occasion désirée. Ce fut en plaidant sa cause pendant huit années devant trente-six tribunaux différens qu’il put révéler tout ce qu’il y avait en lui de ressources d’esprit, d’énergie de caractère, et ce don de fascination par lequel il attirait sur lui le regard des foules. Il n’a jamais méconnu le service qu’elle lui avait rendu en l’aidant à se faire connaître ; il lui est demeuré attaché avec une constance qu’on lui a souvent reprochée, car la comtesse avait beaucoup d’ennemis. Certaines gens qui recherchaient avidement la société de Lassalle évitaient d’aller chez lui de peur d’y rencontrer « une femme de soixante ans, fardée au delà de ce qui est possible, avec de faux sourcils en forme de sangsues, le teint jaune, la gorge sèche, fumant tout le jour entre de fausses dents des cigares de Havane longs de deux pieds, remarquable au demeurant par son intelligence, versée dans l’économie politique et dans le droit romain autant qu’un savant de profession, en un mot un vieux homme-femme, ein alles Mannweib. » — « Il est des circonstances, disait Lassalle, où je mangerais mes propres entrailles, mais jamais je ne tromperai quelqu’un qui m’a dit: Je crois en vous. » — C’est une belle vertu que la fidélité, c’est une belle carrière que la chevalerie errante; mais tel chevalier est doublé d’un homme d’affaires, et quand il défend l’innocence opprimée, il s’arrange pour y trouver quelque profit. Lassalle, qui reprochait aux journalistes de prostituer leur plume en touchant le prix de leurs articles, a touché sans scrupule jusqu’à la fin la pension viagère que lui servait son ancienne maîtresse. Il y a vraiment dans la biographie de ce Gracque prussien beaucoup de détails à sauver. Homme supérieur assurément, mais caractère trouble, équivoque, missionnaire jouisseur, humanitaire à gants jaunes, un de ces apôtres dont les convictions n’ont jamais contrarié les intérêts et les plaisirs et qui en définitive ne croient sérieusement qu’à leur tremplin. Don Quichotte a récolté sur les grands chemins de l’Espagne beaucoup de mésaventures, force coups de bâton, et sa gloire n’en est point diminuée; mais il suffirait d’une comtesse de Hatzfeld et d’une pension viagère pour nous gâter son histoire.

On assure que de toutes les passions la reconnaissance est celle qui laisse le cœur le plus tranquille, et Lassalle n’était pas homme à se contenter des passions tranquilles. Il était né pour la vie de tempête, il éprouvait le besoin d’agiter ses jours et ses nuits, c’est à cela que lui servaient les femmes. Il aimait peu, mais il entendait qu’on l’aimât avec fureur, avec emportement. Ses caprices lui étaient sacrés, il n’admettait pas qu’on leur résistât. Ce superbe sultan, qui remplissait Berlin du bruit de ses bonnes fortunes, jetait presque au hasard son mouchoir, et son mouchoir était toujours ramassé. Il avait une tête d’empereur romain, et il en était fier. On lui rapporta que le célèbre helléniste Bœckh avait dit de lui : «Lassalle est l’homme le plus génial et le plus savant que je connaisse. » Cet éloge le laissa froid. On lui rapporta aussi que le même soir une Berlinoise avait dit : « Lassalle est le plus bel homme que j’aie jamais vu. » Ce propos le ravit, et il s’écria : « Être le plus bel homme de son temps, voilà la vraie gloire; il faudra graver cette sentence sur mon tombeau, afin que la postérité n’en ignore. » A la beauté il joignait l’audace; il méprisait les longs sièges, il emportait les citadelles d’assaut, et il exigeait qu’on se rendît sans conditions, sans rien stipuler, sans rien lui demander. Il écrivait un jour dans un français dont les incorrections ne sont point déplaisantes que « son amour était un feu dévorant pour les femmes qui s’y précipitaient » et que parmi toutes celles qu’il avait le plus aimées il n’en était pas une qui eût pu lui parler de mariage sans le faire frémir. — « C’est pour cela, ajoutait-il, que j’évitais toujours les jeunes filles. Deux fois seulement je parlai d’amour à des jeunes filles qui m’aimaient bien et qui donnèrent à moi le désir de les posséder, et cependant je débutais dans tous les deux cas avec la déclaration que je ne les épouserais jamais. Sauf ces deux exceptions, je m’en suis tenu seulement aux femmes mariées, dont j’étais, vous l’avez dit, l’enfant gâté, et dont quelques-unes m’aimaient bien fortement. Vous savez, les femmes, quand elles aiment, ont l’habitude de questionner; aucune à laquelle je n’aie avoué à sa demande avec ma franchise ordinaire que, dans le cas où elle serait libre, je ne l’épouserais pas du tout. Et malgré cela, et peut-être pour cela, on m’a bien aimé. Je voulais prendre, mais ne pas me donner. »

Pascal a dit qu’une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et qu’elle finit par l’ambition. « Si j’avais à en choisir une, je prendrais celle-ci. » Malheureusement on ne choisit pas sa destinée. Celle de Lassalle était de commencer par l’ambition et de finir par l’amour. Ce grand vainqueur fut vaincu à son tour; l’une après l’autre deux jeunes filles le réduisirent en servitude. Elles se sont donné le plaisir de raconter à tout l’univers le détail de leur victoire, car à quoi sert de vaincre si l’univers n’en sait rien? Quand don Juan se met à aimer, cela prouve que sa volonté et son orgueil sont bien malades et qu’avant pu les femmes auront leur revanche. Au théâtre, la punition de don Juan consiste à être englouti par une trappe qui conduit à l’étang de feu et de soufre où l’on est brûlé tout vif. Dans la vie réelle, il rencontre tôt ou tard une petite fille qui, honnête ou perverse, a le diable dans les yeux et se moque du monde. C’est le vrai châtiment, pire que tous les étangs de soufre.

La première de ces héroïnes a voulu garder l’incognito, elle a pensé que la suprême coquetterie était d’arriver à la célébrité par le mystère [1]. Comme César, elle parle d’elle-même à la troisième personne et ne nous dit guère que ce qu’il lui convient de nous dire. Elle se contente de nous apprendre qu’elle est Russe, qu’elle s’appelle Sophie Adrianovna, qu’elle avait vingt-cinq ans lorsqu’on 1860, Lassalle la rencontra à Aix-la-Chapelle, qu’à première vue il fut frappé de sa figure, qu’il se fit présenter à elle, qu’il la charma par sa conversation pleine de verve, de feu et d’éloquence, que de son côté elle le subjugua par son chant et sa musique. Elle ajoute « que nourrie dès son enfance des idées qui vers cette époque éveillaient la Russie à une vie nouvelle, avec sa jeune et énergique nature, bouillonnant d’un désir ardent d’activité et d’abnégation, elle crut au bout de quelques semaines de connaissance intime avec Lassalle, trouver en lui l’incarnation vivante de son idéal, de l’apôtre social que sa jeune tête avait rêvé, mais que, tout en étant fière des attentions qu’il lui témoignait, elle ne se doutait guère de l’attachement sérieux, de la passion fiévreuse qu’elle lui avait inspirée. » Bientôt Lassalle se déclara; ce grand ennemi du mariage demanda la main de Sophia Adrianovna, Quelque penchant qu’on ait pour le nihilisme et pour l’abnégation, on ressent quelque plaisir à la pensée « d’avoir inspiré une passion fiévreuse » à un homme célèbre, et on se complaît à savourer son triomphe. Sophia Adrianovna n’eut garde de décourager brutalement Lassalle; elle lui répondit que, n’ayant pas encore aimé, il y avait une place d’attente dans son cœur et que peut-être il la prendrait. Elle le pria de lui laisser le temps de la réflexion, et il fut convenu qu’on s’écrirait. Il ne savait pas le russe, elle ne savait guère l’allemand, il fallut recourir au français, quoique Lassalle se plaignît « qu’il lui était impossible d’avoir aucun épanchement de cœur dans une autre langue que la sienne. — Ah! si je vous écrivais en allemand; quelle vie, quel mouvement il y aurait dans cette lettre ! Ce ne seraient pas comme maintenant des lettres mortes, ce seraient autant de petits oiseaux aux ailes dorées, qui s’envoleraient d’eux-mêmes et s’abaisseraient devant vous pour vous baiser les mains et les pieds. »

L’inconnue n’a publié que les lettres de Lassalle : on sait que les inconnues ne publient jamais leurs réponses. — « Les hommes de ma trempe, écrivait-il de Berlin le 7 octobre 1860, sont nés pour souffrir. Je suis né, comme Heine l’a dit de moi lorsque j’avais dix-neuf ans, pour mourir comme un gladiateur le sourire à la lèvre. Que d’autres soient heureux ! A des natures comme moi il suffit de combattre, de verser lentement jusqu’à la dernière goutte de leur sang, de manger leur cœur et, la mort dans l’âme, de paraître souriant... Vous m’avez forcé de vous aimer. Oui, je vous aime, et il en coûte beaucoup plus à ma fierté d’homme de faire cet aveu qu’il n’a jamais coûté à la timidité de la fille la plus pudique... Il n’est qu’une seule chose dont je vous prierai, Sophie, ne me laissez pas à la torture, dans l’attente. D’être mort, cela se supporte très bien; mais de ne savoir pas si l’on est mort ou vivant, oh ! c’est affreux. » Il dut se résigner cependant à demeurer quelque temps suspendu entre la vie et la mort; on ne lui donnait que de vagues espérances. Pour être juste, il faut avouer que ses exigences étaient grandes et ses prétentions excessives. Il demandait à Sophie de l’aimer « de toutes les forces de son existence, de tous les abîmes de son cœur; » il entendait que son amour fût « un ouragan. » Il lui représentait aussi que la femme qui épouse Caius Gracchus doit se tenir prête « à passer par l’eau et par le feu, » à tout endurer, l’exil, la prison, la pauvreté, les derniers supplices. — « Je ne suis indifférent à personne, disait-il. Le monde se divise à mon égard en deux parties. L’une me craint, me hait et me déteste. La seconde m’estime, m’aime et souvent m’adore. Pour ceux-ci, je suis un homme du plus grand génie et d’un caractère presque surhumain, dont il faut attendre les plus grandes choses. Ceux-là, les ennemis, s’attendent eux aussi à de très grandes choses de moi. Mais c’est précisément pour cala qu’ils me haïssent outre mesure... Quant aux femmes, pendant que les unes ne vous pardonneront pas d’avoir épousé un homme tel que moi, d’autres vous envieront cet avantage comme un bonheur dépassant votre mérite. La haine chez mes ennemis, l’envie haineuse chez beaucoup de femmes, voilà ce qui vous attend... Qu’aurez-vous en retour de tous vos sacrifices? Rien que deux choses, un homme et un cœur, mais un homme dans le vrai sens du mot et un cœur qui, s’il se donne à quelqu’un, se donne pour l’éternité. »

Ce qu’il faut le plus admirer dans les lettres de Lassalle publiées par l’inconnue, c’est la prodigieuse naïveté de cet homme d’esprit qui ne s’aperçoit pas qu’on se moque de lui, que Sophie est fermement résolue à ne jamais l’épouser, qu’elle s’amuse à le faire grimper à l’arbre. Il finit pourtant par s’en apercevoir, et son orgueil fut piqué au vif. On lui offrait une tendre et pure amitié; on lui disait : « Ne nous épousons pas, mais écrivons-nous. » Il répondit sèchement qu’il acceptait l’amitié, mais que désormais Sophie devrait écrire deux lettres au moins pour avoir le droit d’espérer une réponse. Tout pesé, ceci nous fait croire que Sophie s’abuse, que Lassalle n’eut pour elle qu’un amour de tête. Les passions de feu ne se consolent pas si vite de leurs déconvenues. D’ailleurs, quand on est Samson, on n’aime dans toute sa vie que deux femmes. La première, on l’aime ou on croit l’aimer, d’abord parce que c’est la première, ensuite parce qu’on cherchait l’occasion de partir en guerre contre les Philistins. Mais on ne donne son cœur tout entier qu’à la dernière, à la femme qui tue. Comme Samson, Lassalle n’aima véritablement que Dalila, « qui l’endormit sur ses genoux, lui coupa les sept tresses de ses cheveux et le dompta. »

Quand on apprit en Allemagne que, le 29 août 1864, Lassalle s’était fait tuer pour les beaux yeux de Mlle Hélène de Dönniges, il s’éleva de toutes parts un cri de pitié ou d’indignation. Ses amis conçurent l’étrange pensée de promener son corps de ville en ville, la police y mit bon ordre. Quant aux ennemis, ils se laissèrent attendrir par cette fin misérable, et tout le monde se réunit pour maudire Dalila, qui ne trouva pas un seul défenseur. Dalila s’est tue pendant quinze ans. Elle avait toujours rêvé de monter sur les planches, elle a satisfait son goût et accompli son rêve. Un jour qu’elle jouait à Breslau dans un travesti, son entrée en scène excita de bruyans murmures dans plus d’une loge. En la voyant paraître, on avait cru voir Lassalle en chair et en os. Cet incident lui remit en mémoire que Lassalle lui avait dit une fois : «Vous et moi, nous nous ressemblons beaucoup. » A ce propos aussi, la pensée lui vint que, dans l’intérêt de sa carrière, elle ferait bien de dissiper certaines préventions dont l’injustice l’afflige, et de donner un coup d’époussette à son passé. Quoi qu’il en soit, Dalila a rompu le silence; elle a écrit son apologie, et le petit volume de près de deux cents pages, qu’elle vient de publier, est agréable à lire [2]. Elle a de l’esprit, de la littérature, l’art de conter, du pittoresque, des traits heureux, et une plume qu’a taillée le diable en personne; c’est un service qu’il rend volontiers à toutes les femmes qu’il aime. Si elle s’est proposé d’amuser, elle y a réussi; mais si elle a voulu sérieusement se justifier, elle aurait mieux fait de continuer à se taire, car on trouvera peut-être que son apologie ressemble singulièrement à un réquisitoire en forme contre Mme Hélène de Racowitza, née de Dönniges. Qu’on en juge par la traduction et le résumé très succincts, mais très fidèles que voici :

« Mon père, nous dit-elle, était un homme distingué, fort aimé du roi de Bavière, très bien en cour, faisant à Munich la pluie et le beau temps, disposant de toutes les places, choyé, caressé de tout ce qui avait un nom. Ce qui m’agréait en lui, c’est qu’il avait une voix charmante; mais au reste c’était un triste père, et j’ai attendu pieusement qu’il fût mort et enterré pour dire tout le mal que je pense de lui. Ma mère, amie intime de la reine, était jolie, gracieuse, intelligente, mais légère, frivole à l’excès et infiniment personnelle. Mon bonheur lui était fort indifférent, elle ne s’intéressait à moi que pour le lustre que ma beauté donnait à son salon. J’avais des gouvernantes, mais je m’élevai toute seule par la grâce de Dieu. A peine sortais-je de l’enfance que j’avais déjà l’esprit mûr. J’avais tout lu et tout vu, tout appris ou tout deviné : je connaissais l’endroit et l’envers de toute chose, et j’étais fermement convaincue que l’univers est un lieu de plaisance qui a été inventé tout exprès pour que les petites filles s’amusent. Aussi je m’amusais beaucoup et je n’avais qu’un médiocre respect pour la vieille morale allemande. Je venais d’atteindre ma douzième année quand il plut à ma mère de me fiancer avec le commandant de la citadelle d’Alexandrie, que je n’avais jamais vu; elle avait pris en goût cet Italien, parce qu’il faisait la cuisine comme un maître-queux, c’était son seul mérite. Je fus charmée d’apprendre qu’il lui avait suffi de voir mon portrait pour tomber éperdument amoureux de moi, et je conçus pour la première fois la pensée que ma beauté était irrésistible, pensée fort judicieuse dans laquelle m’ont confirmée tous les événemens de ma vie. Mais quand je vis mon fiancé, sa barbe hérissée me fit peur et je le pris en aversion. Un peu plus tard, on m’envoya à Berlin chez ma grand’mère, et j’y fis la connaissance d’un jeune boyard, le prince Yanko Racowitza, qui avait à peu près mon âge. C’était un charmant garçon, le teint basané, les cheveux crépus, les yeux d’un noir de velours, qui était tout le portrait d’Othello. Il s’éprit de moi comme l’Italien; il me plaisait, je lui faisais faire mes dix mille volontés, je le considérais comme ma chose, comme ma propriété, et je l’appelais mon page noir. De Berlin, je retournai en Italie, où je conçus une tendre sympathie pour un officier de la marine russe. Il en résulta que j’eus le courage de déclarer au commandant de la citadelle d’Alexandrie que je le détestais et de rompre avec lui, ce qui fit pousser les hauts cris à ma mère. Je passai un hiver à Nice, où mon père avait accompagné le roi. Il y avait là beaucoup de personnages de distinction, Meyerbeer, la grande-duchesse Hélène, Carl Vogt, lord Lytton Bulwer, et avec eux une écume où se trouvaient réunis côte à côte le plus beau monde, le demi-monde et le pire de tous les mondes. Cette écume me plut infiniment. J’étais charmée des hommages qu’on me prodiguait; je passais à Nice pour l’écuyère la plus intrépide, pour la danseuse la plus infatigable, pour la reine de toutes les folies, et je me brouillais de plus en plus avec la vieille morale allemande. De Nice, je retournai à Berlin; j’y retrouvai mon boyard, le jeune Yanko, et pour la première fois j’entendis parler de Lassalle; quelqu’un m’assura que j’étais la seule femme vraiment digne d’épouser ce grand homme. J’étais fort curieuse de le voir; je le rencontrai enfin à l’un des mardis de l’avocat Hirzemenzel. Je me tins quelque temps à l’écart, assise sur un tabouret, masquée par un sopha. Il ne me voyait pas, et je l’écoutais. Je sortis brusquement de ma cachette, je courus à lui, nous nous regardâmes les yeux dans les yeux, muets, étonnés, confondus. Ce fut un coup de foudre. Il finit par me dire : « Vous êtes Brunhilde, vous êtes Adrienne de Cardoville, vous êtes le joli renard dont on m’a parlé, vous êtes Hélène de Dönniges. » Là-dessus on soupa; nous restâmes ensemble jusqu’au petit jour sans déparler. Quand je sortis, il me tutoyait depuis deux heures, et il me prit dans ses bras pour descendre l’escalier. Cela me parut tout naturel. Il me raconta en me reconduisant chez ma grand’mère qu’un de ses amis lui avait dit : « Je t’ai trouvé une femme, mais cette femme est un renard. » Il en conclut qu’il voulait m’épouser. Je ressentais eu l’écoutant la voluptueuse souffrance, wonnige Qual, que peut éprouver une somnambule sous le regard du magnétiseur. Cependant je prévoyais que mes relations avec cet illustre démagogue seraient très mal vues de ma famille; j’eus soin de ne rien dire à ma grand’mère. Heureusement il se trouva dans le meilleur monde de Berlin beaucoup de gens distingués qui se chargèrent de nous ménager des rendez-vous. Je revis Lassalle, et il me déclara une fois de plus qu’il était écrit au ciel que je l’épouserais. »

Si l’on en croit Mme Hélène de Racowitza, il se passerait des choses étranges dans le meilleur monde de Berlin, et on pourrait remarquer à ce sujet... Ne remarquons rien et laissons la parole à Dalila. — « Peu après, ma grand’mère mourut, et avant de mourir, elle déclara à Yanko qu’elle le regardait comme mon fiancé. Je ne dis pas non, mais je confiai à mon jeune page que, si je l’aimais beaucoup, j’adorais Lassalle. Cet aveu l’affligea. Je lui représentai que je n’avais jamais eu l’habitude d’imposer aucune contrainte à mes passions. C’est précisément cette sauvagerie effrénée de ma nature, diese Wildheit, die Schrankenlosigkeit meiner Natur, qui fait le charme irrésistible de ma personne; il faut bien qu’on en accepte les côtés désagréables. Après avoir enterré ma grand’mère, j’allai rejoindre ma famille en Suisse, où mon père était chargé d’affaires ; il résidait pour le moment à Genève. Yanko ne tarda pas à m’y suivre; il fit la conquête de mes parens, qui l’acceptèrent de grand cœur pour leur futur gendre. Je tombai malade, ma convalescence fut longue. Pour me remettre tout à fait, on m’envoya faire un tour dans les montagnes, sous la garde d’une dame anglaise et de ses enfans. Quoique Lassalle ne m’eût pas donné de ses nouvelles, je savais de science certaine qu’il faisait au Righi une cure de petit-lait. En passant à Kaltbad, je dis à un gamin : — « Lassalle est ici, va me chercher Lassalle. » Le gamin partit comme un trait et il m’amena Lassalle, qui s’écria : « Par tous les dieux de la Grèce! c’est elle! — Eh oui, c’est elle, lui répondis-je. » Sur quoi il nous accompagna au Righi-Kulm, pour y assister au lever du soleil. Nous ne vîmes pas le soleil, mais Lassalle eut le plaisir de me voir

.... dans le simple appareil
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.


Ce qui lui fournit l’occasion de me comparer à toutes les déesses de l’Olympe. »

Voilà une fille bien gardée, et on pourrait s’étonner que la dame anglaise... Ne nous étonnons de rien, sous peine de nous étonner de tout. Nous ne sommes pas en Suisse, nous sommes en pleine bohème germanique. — « Lassalle me mit au pied du mur, il me proposa ou de m’enlever ou de demander ma main à mes parens. Je me prononçai contre l’enlèvement, et j’eus grand tort. Quant au mariage, je demandai quarante-huit heures pour réfléchir. Avant de nous séparer, Lassalle m’offrit de faciliter les choses en abjurant le judaïsme. Je lui répondis : — « Fais ce qu’il te plaira, la religion ne m’importe guère, il m’est plus facile de croire à plusieurs dieux qu’à un seul. — Est-ce là aussi ton principe en amour? me demanda-t-il, et trouves-lu que plusieurs hommes valent mieux qu’un seul? » — Il avait rencontré juste, et sa question m’amusa, « Je dois avouer, lui dis-je, que jusqu’à présent un homme ne m’a jamais suffi. Depuis le jour où j’ai rencontré l’officier de la marine russe qui fut l’objet de ma première passion, j’ai toujours pensé qu’il fallait trois hommes pour en faire un, et j’ai partagé mon cœur en trois. » Là-dessus je voulus lui faire le récit fidèle de toute ma vie et le détail de tous les attentats que j’ai pu commettre contre la vieille morale allemande; mais il me ferma la bouche en me disant : « Non, non, pour l’amour de Dieu, pas de fouilles de Pompéi, et ne pensons qu’à l’avenir. »

On demandera peut-être quel âge avait alors Mlle Hélène de Dönniges. Elle n’avait pas encore vingt ans, et elle fouillait déjà Pompéi. Elle a eu soin de nous apprendre « qu’elle est la femme la plus femme de l’univers, c’est-à-dire irresponsable, capricieuse et fille. » Elle nous apprend aussi « qu’elle a toujours payé de sa personne où elle croyait voir un vrai sentiment. » Elle nous dit cela en français, car elle sait très bien le français. — « La nuit suivante, j’écrivis à Lassalle : « Vous m’avez demandé mon consentement et vous m’avez déclaré que vous vous chargiez du reste. Je consens, chargez-vous du reste. » En quittant le Righi, j’allai à Berne, où Lassalle vint me retrouver. Nous avions besoin de nous voir pour concerter nos plans. Nous passâmes des journées délicieuses, les meilleures de ma vie. Je l’adorais comme un chrétien peut adorer le Christ, et je l’aimais aussi comme on aime un gros chien, à qui l’on dit : Couche-toi là! et qui se couche. Je lui disais : Couche dich! et il se couchait. Un soir, il enjamba ma fenêtre et demeura la moitié d’une nuit dans ma chambre; mais j’atteste à tout l’univers que nous employâmes tout notre temps à parler de M. de Bismarck. Au jour fixé, je partis pour Genève; Lassalle devait m’y rejoindre quelques heures plus tard. J’étais chargée de préparer les voies, il devait faire le reste. J’arrivai comme ma sœur Marguerite venait d’être fiancée au comte Kayserling. Mes parens étaient ravis de ce mariage, et je voulus profiter de l’heureuse disposition où je les voyais, pour obtenir leur consentement au mien. A peine en eus-je touché un mot, ma mère s’emporta et mon père entra dans une fureur que je renonce à décrire. Il suffit de dire que dans toute cette affaire il tint une conduite où le ridicule le disputait à l’odieux. Je résolus de me sauver, d’aller attendre Lassalle à l’hôtel où il devait descendre. Je pris mon chapeau, mon manteau, quelque argent et un petit poignard. »

Peut-être voudra-t-on savoir tout de suite à quoi servit ce poignard. A rien du tout, absolument à rien, et ce n’était pas la peine d’en parler. — « Je rencontrai Lassalle, je l’entraînai dans une maison amie, et cette fois je le suppliai de m’enlever. Il n’y consentit pas; la partie était engagée, il entendait la gagner. Ma mère nous surprit au milieu de notre délibération, elle nous accabla des injures les plus grossières. Lassalle lui dit : « Vous vous méprenez sur mon caractère; je vous rends votre enfant, mais avant peu je reprendrai mon dépôt. C’est de votre main qu’Hélène me sera donnée. » Puis il me dit à moi-même : « Je le quitte pour peu de temps; tu me connais, tu sais que je veux bien ce que je veux. Je vais m’occuper d’assurer notre bonheur; je ne te demande qu’un peu de patience. Crois en moi, et je réponds de la victoire. » A ces mots, il sortit, et je ne l’ai pas revu. Cependant mon père arriva et me ramena chez lui en me traînant par les cheveux. »

On trouvera sans doute que, de la part d’un chargé d’affaires ou d’un ministre plénipotentiaire, ce procédé était un peu vif. Encore un coup nous sommes en pleine bohème; on y rencontre quelquefois des diplomates. « On m’enferma sous clé, on me mit au pain et à l’eau, continue Dalila. Aux invectives, aux menaces de mes parens, mes frères et mes sœurs joignaient de larmoyantes supplications. Je demeurai inflexible, intraitable ; j’étais un vrai rocher. Tout à coup le rocher changea d’idée, et ce jour-là mon père me déclara que j’étais un ange, un être adorable, un idéal de fille. Pour plus de sûreté, on m’emmena de nuit sur l’autre rive du lac ; la police escortait notre bateau. De là je fus conduite à Bex, où j’eus la surprise de voir Yanko apparaître un matin devant moi. Je fus sensible, très sensible à la tendresse qu’il me témoigna, et ce fut pour cela que je lui dis : « Toi et les autres, je voudrais vous assommer, vous empoisonner, vous étrangler tous de ma propre main. » Comme l’esprit de conséquence est la première des vertus et qu’il faut toujours conformer ses actions à ses paroles, je me résolus à ne plus rien refuser à mon père. Il prétendait, cet homme odieux, me contraindre à déclarer que je renonçais à Lassalle librement, de mon plein gré. Je dis, j’écrivis tout ce qu’on voulut, et je signai des deux mains. Pendant ce temps, Lassalle, fidèle à sa promesse, remuait ciel et terre; il avait bien raison de se vanter qu’il voulait bien ce qu’il voulait. Il avait couru à Munich, il faisait agir tous les ressorts et les plus hautes influences. Il finit par intéresser à sa cause le ministre des affaires étrangères, le baron de Schrenk, et le baron chargea un avocat de Munich, le docteur Hæule, de partir pour Genève et de faire entendre raison à mon père. Le docteur Hænle me fut présenté, et il me fut permis de lui parler. Je lui affirmai ma ferme volonté de ne jamais épouser Lassalle, et il se peut même que, comme on le prétend, j’aie assaisonné cette affirmation de termes ironiques, grossiers, outrageans, vraiment dignes d’une femme sans cœur, unglaublich herzlose Antwerten. J’espérais que le docteur ne croirait pas un mot de ce que je lui disais, mais il s’avisa sottement de tout croire, et quand mes réponses furent rapportées à Lassalle, il ne respira plus que la vengeance, et il provoqua mon père en duel. Mon père, qui ne se souciait pas de se battre, trouva tout naturel que Yanko se battît pour lui, et Yanko, qui faisait tout ce qu’on lui disait de faire, se battit pour lui. Le pauvre garçon n’avait jamais touché un pistolet, Lassalle était un tireur de première force. Je ne doutai pas un moment que Yanko ne fût tué, et cette certitude me remplissait d’aise et de joie. Je me disais : « Quand on rapportera ici le cadavre de Yanko, tout le monde perdra la tête, la maison sera sens dessus dessous, et j’en profiterai pour m’évader et me réfugier auprès de l’homme que j’adore. » Il se trouva malheureusement que ce fut Yanko qui tua Lassalle. J’en fus au désespoir, car je vous ai dit que j’adorais Lassalle, et après m’être consultée, je ne vis pas d’autre moyen de me consoler que d’épouser son meurtrier. Il en résulta que six mois plus tard j’étais la femme de Yanko de Racowitza, sans m’être avisée qu’il avait sur lui le sang de l’homme que j’avais adoré. Là-dessus, lecteur, embrassons-nous ; la sagesse des nations a décidé que tout comprendre, c’est tout pardonner. » Peut-être le lecteur se plaindra-t-il d’avoir trop compris; peut-être pensera-t-il que l’apologie de Mme de Racowitza pèche par un excès de clarté.

Quand on réfléchit sur l’emportement avec lequel Lassalle s’est précipité dans cette funeste et misérable intrigue où il a laissé sa vie, on ne peut s’empêcher de penser que ce joueur ne croyait plus à ses cartes et qu’il a voulu se venger sur lui-même des déceptions de sa destinée. Il est des âmes que l’insuccès rend impitoyables pour elles-mêmes. L’homme qui s’est chargé d’une mission sociale et qui croit résolument à sa mission ne risque pas sa tête pour avoir raison des refus, des caprices et des repentirs de Mlle Hélène de Dönniges. L’âme de Lassalle n’était plus entière, et sa fin n’a pas été précoce, il était mûr pour le tombeau. En faisant le tour de sa forêt pour y régler ses coupes prochaines, le bûcheron avait fait une entaille à ce chêne, et il avait dit à sa cognée : Je te le donne. La grande association ouvrière que Lassalle avait créée n’était pour lui qu’un moyen, une machine politique ; elle se propageait lentement, et, son attente ayant été trompée, il se prenait à douter de son tremplin. On voit par une lettre qu’il adressait à la comtesse de Hatzfeld un mois avant sa mort qu’il était inquiet, découragé [3]. En terminant le discours qu’il avait prononcé à Ronsdorf le 22 mai 1864, il s’était écrié : Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ! Il commençait à se lasser des tracasseries de la police, des poursuites judiciaires qui se multipliaient, des condamnations qui pleuvaient sur lui, de la sottise de quelques-uns de ses partenaires, des haineuses jalousies auxquelles il était en butte, des complots ourdis contre sa dictature par des intrigans de bas étage, qui le traitaient d’insolent parce qu’il les dépassait de la tête. Pour surmonter les dégoûts, il faut avoir une forte conviction et beaucoup de désintéressement. Lassalle vénérait la mémoite de Robespierre, dont il possédait la canne, qu’il ne quittait jamais. Il était assurément fort supérieur à Robespierre, le plus médiocre des hommes qui ont joué un rôle dans l’histoire; mais il était beaucoup moins convaincu que lui. Henri Heine, qui le connaissait bien, écrivait un jour à un ami : « Ferdinand Lassalle est un vrai fils des temps nouveaux, à qui il ne faut parler ni d’abnégation ni de modestie. Cette nouvelle génération entend jouir et faire la roue en plein soleil. » Lui-même disait à Mlle de Dönniges : « T’imagines-tu vraiment que je sacrifie le repos de mes nuits, la moelle de mes os, la vigueur de mes poumons pour tirer les marrons du feu et les laisser manger à d’autres? Ai-je l’encolure d’un martyr politique? Je consens à agir et à combattre, mais je prétends jouir du prix du combat. » Ajoutons qu’ayant débuté dans la vie par une aventure, c’est par une aventure qu’il en est sorti; ainsi le veut le destin. Dans l’intervalle il avait expliqué Héraclite, composé une tragédie, publié un livre sur les origines du droit que les socialistes ne sont pas seuls à admirer, et la parole de ce tribun avait remué les foules et arraché un verdict d’acquittement à plus d’un tribunal, — après quoi l’aventurier a reparu, car nous finissons toujours comme nous avons commencé. Vraiment il est permis de croire que la balle qui l’a tué avait été fondue le jour même de sa naissance par cette main fatale qui fait tout et qu’on ne voit pas.

Quant à ceux qui prétendent que, s’il avait vécu, il n’aurait pas tardé à se brouiller avec ses utopies et à transiger avec les gouvernemens, ils affectent d’oublier sa dévorante ambition. Dans la nuit où il escalada la fenêtre de Dalila, il lui dit : « Nous ne nous sommes pas entendus, Bismarck et moi, et nous ne pouvions nous entendre. Nous sommes tous les deux trop finassiers, nous avons deviné notre finasserie réciproque. En vérité, nous aurions fini par nous rire au nez, mais nous sommes trop bien élevés pour cela; aussi nous sommes-nous contentés de nous voir et de causer ensemble comme deux hommes d’esprit. » Il était de cette race d’ambitieux qui ne peuvent s’accommoder que de la première place; or la première place était prise et bien gardée. Il s’en consolait en caressant des chimères dont il n’était qu’à moitié la dupe, Il promettait à Mlle de Dönniges qu’elle entrerait un jour à Berlin assise à ses côtés dans une voiture attelée de six chevaux blancs, au milieu des acclamations de tout un peuple. Il lui annonçait qu’avant peu il serait Ferdinand, l’élu de la nation allemande, Ferdinand, président de la grande république unitaire. Puis, l’entraînant devant une glace et attachant sur elle ses yeux d’oiseau de proie : — « Regarde dans cette glace nos deux images. Ne voilà-t-il pas un fier couple, vraiment royal? La nature n’a-t-elle pas créé ces deux êtres dans un moment de joyeuse et superbe humeur? et n’est-il pas vrai que la souveraine puissance nous siérait à merveille? Enfant, applaudis-toi de m’avoir choisi entre tous. Vive la république et sa présidente aux cheveux d’or! » Quelque justice qu’on puisse rendre aux talens de Lassalle et à la générosité naturelle de son esprit, l’Allemagne, il faut en convenir, n’a pas sujet de regretter qu’il ait emporté dans la tombe ses amours, son rêve et sa république. Quelle république, grand Dieu! et, malgré ses cheveux d’or, quelle présidente!


G. VALBERT.

  1. Une Page d’amour de Ferdinand Lassalle, récit, correspondance, confessions. Leipzig, Brockhaus, 1878.
  2. Meine Beziehungen zu Ferdinand Lassalle, von Hélène von Racowitza, geb. v. Dönniges, Breslau und Leipzig, 1879.
  3. Die deutsche Socialdemokratie, ihre Geschichte und ihre Lehre, von Franz Mehring. Bremen, 1877.