Les Amours de Claude Fauriel et de Mary Clarke/03

Les Amours de Claude Fauriel et de Mary Clarke
Revue des Deux Mondes5e période, tome 49 (p. 131-161).
LE
ROMAN DE CLAUDE FAURIEL
ET
DE MARY CLARK

LETTRES D’AMOUR DE 1822 A 1848


III[1]
(1824-1848)


V. — REPRISE. — NOUVELLES PLAINTES


Mary Clarke à Claude Fauriel.


Lundi, le 7 août 1826.

... Je viens de relire Hamlet qui est pour moi un aimant. Je comprends tous les gens que j’ai lus dans ma vie, tous... Je me sens eux, excepté Hamlet : sa profonde mélancolie m’attire plus que je ne puis dire, mais j’ai un pressentiment qu’un jour son caractère me sera révélé comme un trait de lumière. Mon Dieu ! que j’aurais voulu que Shakspeare eût vécu plus tard ! Que d’idées nouvelles il aurait eues après nos révolutions, que de caractères y ont paru que lui seul eût pu tracer, Algernon Sidney[2] par exemple et tant d’autres, et quelques Hollandais dont j’ai lu mille idées nobles et généreuses ! Tout ce qui m’étonne c’est l’immense variété qu’il a trouvée dans le cercle qu’il connaissait et la parfaite impersonnalité dans tout ce qu’il a écrit, qu’on pourrait croire fait par un esprit pur. Il faut que je relise Jules César ; peut-être y aura-t-il là le sentiment ou le pressentiment de nos révolutions.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


(28 août 1826).

Vous ne comprenez pas le caractère de Hamlet : ni moi non plus, et je n’espère pas le jamais comprendre, il y a trop de choses qui me paraissent contradictoires : je ne conçois pas, entre autres choses, des doutes philosophiques sur l’autre monde de la part de quelqu’un qui a vu un revenant, qui lui a parlé et qui en a reçu des ordres qu’il trouve de son devoir d’exécuter. Du reste, il y a eu, ces jours derniers, dans le Globe, un article de je ne sais qui dont l’objet est de prouver que Shakspeare s’est peint lui-même dans Hamlet, et qu’il s’y est abandonné au plaisir de mettre au jour les individualités les plus intimes de son caractère et de son esprit. Tout cela est spirituellement tourné ; mais il n’y a, dans tout cela, rien dont je puisse être convaincu. Du reste je ne me tracasse nullement de ce caractère de Hamlet ; j’espère que quand le secret vous en sera révélé par un trait de lumière, vous aurez la générosité de m’en faire part ; et je vous promets d’avance de vous en être bien reconnaissant. Jusque-là, je croirai que les plus grandes cervelles humaines ont leurs lubies dont le secret n’est pas difficile à deviner, car il est dans la faiblesse et l’imperfection de l’humanité elle-même.


Claude Fauriel à Mary Clarke


(Août 1827].

Il y a si longtemps que je ne vous ai écrit, chère amie, que je n’ose pas me rappeler exactement combien. Tout ce que je puis vous dire pour excuser ce long silence, c’est que j’ai passé de tristes et pénibles jours durant lesquels j’aurais eu plus de besoin de recevoir des lettres de vous que je n’avais de capacité de vous en écrire. Votre dernière lettre m’a trouvé au moment où je venais de me faire faire de nouveau l’opération que vous savez, et qui cette fois a été bien plus pénible et plus grave que l’autre, m’étant décidé à suivre le conseil qu’on m’a donné, d’employer la cautérisation comme le plus sûr moyen d’empêcher le retour de ces odieuses importunités. J’ai été une dizaine de jours dans un état assez désagréable, et sans pouvoir bouger de mon trou ; et une dizaine d’autres jours à ne pouvoir sortir qu’à la nuit close, pour prendre un peu d’air. Je suis maintenant dans mon état et mes habitudes ordinaires, mais non pas sans d’autres tristesses ou d’autres vexations qui se sont succédé ou réunies pour m’éprouver. La mort de Mme Guizot[3], et le malheur irréparable de sa famille ont été un véritable chagrin pour moi. L’excellente femme est morte comme un ange qui serait descendu sur terre exprès pour nous apprendre à mourir. C’est une grande vertu, et une grande intelligence de moins dans ce pauvre monde. Ajoutez, à ces souffrances physiques et morales, les fatigues, plus grandes en ce moment que dans d’autres, de mon travail qui a nécessairement pâti un peu des mêmes choses que moi ; et vous aurez, je crois, un peu pitié de moi, du moins pour ces temps passés ; car Dieu merci ! me voici maintenant beaucoup mieux de corps et d’âme, sans être encore comme je voudrais, si vouloir faisait être.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


(1828].

Dites-moi ce qu’il faut que je fasse pour supporter votre amitié pour Mme Belgiojoso[4] ! J’ai fait tout au monde pour m’y résigner ; j’ai des convulsions de larmes chaque nuit depuis que vous y allez. Je sais bien que je n’ai plus aucun attrait pour vous, je sais bien que toute femme vous plaît plus que moi : que puis-je faire pour m’y résigner ? à quel saint me vouer ? conseillez-moi ! Figurez-vous un instant que je suis votre sœur et ayez quelque tendresse pour me conseiller contre vous-même. Serais-je mieux si je cessais de vous voir ? J’ai perdu toute faculté de raisonner ou de juger pour moi. Ma vie est un combat pour vous cacher les peines et les jalousies qui me dévorent afin de ne pas vous déplaire encore plus, et vous m’aimez encore moins que l’année dernière.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


[1828].

Que de fois je vous ai demandé depuis deux ans, chaque printemps ou élu, d’aller avec moi une seule fois au bois de Boulogne ! Vous m’avez toujours dit que vous n’aviez pas le temps.

Que cela m’aurait fait plaisir si vous aviez été avec moi au Quai aux Fleurs ! Vous n’avez jamais eu le temps.

Vous l’avez trouvé bien vite pour aller chez Mme Belgiojoso au Faubourg du Roule. Que voulez-vous que j’en conclue pour peu que j’aie de logique ? Vous n’avez point manqué de temps pour aller chez Mme D... jusqu’à ce qu’elle se soit en allée. Lorsque je parle de ces choses, vous vous rejetez toujours sur le passé. Mais citez-moi une seule fois de ma vie où je n’ai pas accepté avec transport, oui, transport, d’être avec vous quand vous me l’avez proposé ? Rappelez-vous si, lorsque Cousin vous inspirait de la jalousie, — et c’est le seul temps où vous ayez éprouvé un peu pour moi ce qui m’a fait tant souffrir pour vous, — si j’ai jamais changé à cet égard le moins du monde ? J’ai passé une nuit exécrable il y a trois jours à cause de cette Belgiojoso. Je suis déterminée, dussé-je en mourir, à arracher ce que je sens pour vous de mon âme. Cette exécrable affection semble s’être agglomérée avec chaque fibre ; eh bien ! je déchirerai tout, oui, tout, car vous ne la méritez pas, vous ne me comprenez pas, jamais vous ne me comprendrez. Je voudrais m’écraser comme une misérable que je suis. Pour Dieu, donnez-moi, aidez-moi à avoir le courage de rompre avec vous. J’espère que si je ne vous voyais plus jamais, je serais mieux. Je jure ici par écrit de ne jamais vous demander d’aller nulle part avec moi, de ne pas regarder une fleur, un bois, un ciel avec vous ! Quand je me serai fait cette promesse, j’en détournerai ma pensée pour toujours : une espérance de moins est un mécompte d’épargné. Un mécompte, c’est une horreur.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


[Paris], lundi, 1er juin 1829.

Cher Dicky,

Je ne comprends pas que j’aie pu vous laisser partir avant nous ; certainement, je dormais, quand je ne l’ai pas empêché à temps. J’étais si horriblement triste hier au soir, que je ne sais comment je l’aurais supporté, s’il n’avait pas été si tard que le sommeil m’a amortie ; et ce matin j’en suis dévorée. Une fois pour toutes, cher Dicky, que cela n’arrive jamais plus, et je m’arrangerai pour revenir cet automne en même temps que vous, pas un jour avant ni après. Je ne puis rien faire, je suis si étonnée que vous ne soyez plus ici ! Notez que je ne vous voyais jamais le matin. Comment cela se fait-il ? Je n’ai qu’à me figurer que vous êtes rue de Verneuil, mais cela m’est impossible.

Il m’est impossible de comprendre que je vous aie laissé partir avant moi. J’ai été dévorée de tristesse, et ce soir tout a éclaté : j’ai pleuré presque aux convulsions, M. Mohl ne savait que dire pour me consoler. Il était bien triste aussi ; enfin, quand je disais que j’étais folle de ne pas vous avoir fait rester, il ne pouvait trouver que : « Mais ce pauvre Fauriel, cela lui fera du bien d’aller à la campagne. » Dieu veuille que cela vous en fasse et que vous ne souffriez pas comme moi ! J’irai demain au cours d’Audouin[5] pour m’ôter de moi-même. Il me semble que je fonds toute en larmes. Bonsoir, cher Dicky, je voudrais mourir au lieu de dormir.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


Paris (14 juillet 1829)

Avez-vous vu le livre nouveau de M. Constant[6] ? Si oui, qui est Julie ? L’auteur y raconte innocemment sa façon de penser sur l’amour : elle est curieuse et sent son misérable d’une lieue. Après avoir dit qu’elle parlait très bien sur l’amour et qu’elle le comprenait avec la finesse d’une femme et la justesse d’un homme, il dit qu’elle comprenait que « ce n’est qu’à l’époque qu’on a nommée leur défaite que les femmes commencent à avoir un but précis, celui de conserver l’amant pour lequel elles ont fait ce qui doit leur sembler un grand sacrifice. Les hommes, au contraire, à cette même époque cessent d’avoir un but ; ce qui en était un pour eux leur devient un lien. Il n’est pas étonnant que deux individus placés dans des relations aussi inégales arrivent rapidement à ne plus s’entendre, » si l’amour est un jeu d’échecs où, quand une des parties a perdu ses meilleures pièces, elle n’a plus qu’à prolonger son agonie tant qu’elle peut. Si j’étais le bon Dieu, je lui chanterais, à ce Constant, la chanson qu’il chanta à saint Crépin. Je n’en sais que la première ligne dont je vous régalerai cet hiver si vous voulez. Mais, mais, mais, mais, a-t-on jamais ouï pareils blasphèmes ? Ainsi, il prend pour l’amour une queue des idées du duc de Richelieu qui s’est embaumée dans son âme de député. Rien n’est plus mauvais que cette idée, parce qu’alors les femmes croient qu’il faut être honnête, et moi je soutiens qu’il n’y a que... Non, il faudrait trop chercher pour dire bien ce que je veux dire, et vous le verrez dans mon livre, car, Dieu merci, je m’en donnerai à gogo de dire ce qui me passe par la tête sur les idées vulgaires, et qui plus est, je vous le dédierai, si vous ne craignez pas pour votre réputation ! Seulement, il faut que vous m’enseigniez à bien écrire le français. Ledit livre à M. Constant a la taille mince et fluette (pas physiquement). Il y a de la finesse toujours, mais généralement ses idées finissent en tortillonnant, comme si elles avaient peu de muscles et n’avaient pas la force d’aller à pied. Il y a une réponse aux gens qui trouvent que la Terreur était nécessaire pendant la Révolution qui m’a paru juste et bien, mais il ne l’a pas assez développée. Il n’y a personne d’à présent, il me semble, qui ait plus de noblesse dans ses idées (excepté sur l’amour) et on ne lui rend pas justice.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


(Gaesbeck] mercredi, juillet 1829.

Je n’ai point lu le livre de Constant, quoiqu’il soit ici. Mais sans l’avoir lu, je puis bien vous dire qui était Julie. C’était la première femme de Talma le Tragédien, et l’une des femmes de ces derniers temps qui avaient le plus de réputation pour leur sensibilité et leur esprit. Je l’ai beaucoup connue : elle ne m’appelait jamais que le sauvage, et je n’avais point d’autre nom dans sa société. Je ne sais ce qu’elle dit, ni ce qu’on lui fait dire de l’amour. Mais elle n’en pouvait guère avoir des idées bien relevées : elle avait débuté, Comme danseuse, dans les coulisses de l’Opéra, et puis avait été la maîtresse de plusieurs fats de bonne compagnie. Du reste, cette pauvre Julie était une aimable personne, meilleure que ses doctrines, même en amour et très capable d’amitié. Elle en avait beaucoup pour B. C, qui aurait tout aussi bien fait, ce me semble, de ne pas rapporter des opinions dont la fausseté égale pour le moins le scandale, et qui après tout n’étaient qu’un jeu d’esprit destiné à mourir dans les causeries où il était né. Du reste, j’attendrai, pour avoir sur toutes ces terribles choses des idées bien arrêtées, d’avoir vu les vôtres dans votre livre. J’aurais seulement désiré, avant que ce livre paraisse, que vous achevassiez une certaine phrase de votre lettre que vous n’avez faite qu’à moitié de peur du reste. Ne pourriez-vous pas me dire ce reste avant que le livre soit fait ?


Claude Fauriel à Mary Clarke.


(Gaesbeck], lundi, 15 novembre 1829.

Chère amie, j’ai reçu avant-hier votre lettre de Paris, au moment où je perdais la tête de n’en pas recevoir d’Angleterre. Par un bon motif vous m’avez causé beaucoup d’inquiétude ; et ne me doutant pas des raisons de votre silence, je me livrais pour l’expliquera toutes les conjectures imaginables. Mais vous voilà à Paris ! et je vous pardonne d’y être tombée comme d’en l’air, sans me le dire. Il ne s’agit plus maintenant pour moi que d’y retourner, de mon côté ; chose à laquelle je ne pensais guère, ni avec plaisir, avant d’avoir reçu votre lettre. Je partirais demain ou serais parti hier, si je n’écoutais que mon désir ; mais pour plusieurs raisons, je me décide à rester ici jusqu’à la fin du mois. Ce n’est point pour terminer la partie de travail dont je vous parlais. J’en ai perdu tout espoir, tant la besogne s’est allongée et embrouillée devant moi, quand je m’y suis mis ! Mais dans ma mélancolique contrariété, il faut au moins que je l’avance un peu plus pour pouvoir la quitter sans trop d’inconvénient et de souci d’avoir perdu bien des journées de réflexion, de travail et de fatigue. Outre cela, ces dames[7] ne peuvent avoir terminé avant une dizaine ou douzaine de jours des copies qu’elles ont eu la bonté de vouloir faire pour moi ; ce qui est un véritable service.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


8 janvier 1830.

Cher ami.

Cela me fait de la peine que vous veniez si peu et que vous alliez si souvent chez Mme Arconati[8]. Je l’aime bien, vous le savez, mais je me surprends toujours à examiner ses défauts quand vous y passez plus de temps qu’ici, et certes c’est ce que vous faites, car vous y allez souvent avant dîner et puis encore après. Vous y étiez sans doute hier, vous y étiez mardi, enfin aimez-vous autant être avec elle qu’avec moi, que vous y passez plus de temps ? J’ai rongé mes chagrins l’année dernière sur Mme D..., et j’ai eu tort : il eût mieux valu vous en parler de suite. J’ai eu mal à la tête pendant cinq jours, il y a environ trois semaines, parce que vous m’avez fait une peine atroce en me parlant durement et en me disant que je n’aimais pas la poésie... Je suis comme cela et je ne puis m’en corriger. Pouvez-vous vous modifier un peu, ou toute sympathie est-elle disparue entre nous ? J’ai brûlé les lettres que je vous ai souvent écrites lorsque vous me faisiez de la peine, je ne me suis pas permis une plainte sur votre retard de revenir à Paris si longtemps après moi, mais croyez-vous pour cela que je n’en aie point souffert et que je l’aie oublié ? Tâchez pour l’amour de moi et de vous-même, car après tout vous seriez plus heureux si nous étions plus en confiance ensemble, tâchez d’être plus aimable pour moi et de me voir plus souvent ; ou si vous ne le désirez pas, dites-le-moi tout net, pour que je me change pour vous et ne pâtisse pas, car, franchement, je suis tout à fait lasse de m’exhorter à la fierté et au silence et à la patience.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


Paris, 12 juillet 1830.

Chère amie, j’attendais, pour vous écrire, la longue lettre que vous m’aviez promise ; mais votre maman ne m’a remis hier soir que quelques lignes de vous : il est vrai qu’il y en a une qui vaut mieux à elle seule que la plus longue lettre ; celle qui parle de votre prochain retour. Puissiez-vous avoir dit vrai, c’est-à-dire être libre de tenir parole ! Je suis contrarié que vous pensiez encore à présent à ce voyage qui aurait pu être si agréable fait à temps et avec une plus belle saison. Si c’est pour moi et dans mon intérêt que vous y songez, je dois vous dire que l’idée de ce voyage est aujourd’hui un souci beaucoup plus qu’un plaisir pour moi. Il me paraît maintenant trop tard pour l’entreprendre : et ce serait faire une folie que de perdre du temps sur les chemins et dans les auberges, quand je vois le peu qui m’en reste pour m’occuper de ce maudit cours auquel je ne puis m’empêcher de penser tous les jours, et où je découvre tous les jours mieux que j’aurai plus de travail que je ne m’y attendais, en m’en tenant à voir la besogne de loin et en gros. J’avais tellement renoncé à la pensée de ce voyage, et l’horrible temps qu’il a fait jusqu’ici m’avait si bien guéri du plaisir d’y songer, que j’ai ébauché et avancé ici ce que je voulais aller faire là-bas. Nul doute que ce ne fût encore la peine d’y aller, sans la terreur où je suis de manquer du temps nécessaire pour les choses plus graves et plus urgentes. Quant à aller à Genève, je ne puis, dans aucun cas, y aller que d’ici ; et ce ne sera au plutôt qu’en décembre. Du reste, venez, voyez et décidez. Mais encore une fois, j’ai vraiment trop à faire, pour courir le moindre risque de perdre du temps ; et si ce sont des motifs de travail qui me décident, je ne bougerai certainement pas.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


Bagnères-de-Luchon [24 août 1831].

Cher ami,

Lorsque je reçus la lettre de M. Mohl, il y a cinq ou six jours, me disant que vous aviez reçu ma lettre, j’eus tant de peine d’apprendre cette nouvelle par un autre que par vous, que mon mal d’estomac m’empoigna toute la nuit ; et jusqu’à présent la nuit avait été mon refuge. Si vous m’aviez seulement écrit une demi-page ! Enfin, c’est inutile ; car je devrais en mourir demain, que vous ne changerez point. Le fâcheux est que je ne puisse m’y accoutumer. J’y ai bien un peu habitué mon caractère et ma langue, mais mon estomac est ingouvernable ; et malheureusement, depuis que j’ai quitté Paris, j’ai pour ainsi dire pris ce mal, je crains, d’une manière invétérée. Les eaux n’y font rien jusqu’à présent. Si j’étais restée en place, je ne l’aurais pas eu, car ce que j’éprouvais à Paris n’était rien, absolument rien. C’est maintenant que je puis en juger ; il me faudrait le plus parfait repos, et ma position me le rend impossible, et mes amis ou ma manière de les aimer encore plus. Mais je ne puis regretter d’être venue, car maman n’est plus la même personne : toutes ses douleurs sont parties dès le deuxième bain ; mais elle a craché le sang et en a été malade de la poitrine. Depuis, elle les a pris avec plus de précautions, et elle n’en a éprouvé que les avantages. Elle est aussi infiniment plus gaie. En somme, ces eaux sont miraculeuses.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


Dieppe, 5 septembre au soir, 1831.

Chère amie, je reçois tout à l’heure seulement votre lettre du 24 août et j’y réponds à l’instant, sans savoir où adresser ma réponse, car il me semble que les calculs de temps que vous avez faits ne sont pas des plus justes. Votre lettre commence par des reproches ; c’est chose de fondation avec vous ; je n’y réponds pas : je ne veux pas gâter davantage le plaisir que m’a fait votre lettre, dont j’avais grand besoin. Je commençais à être inquiet de vous et de votre maman ; et ne sachant pas vos marches, je ne savais où vous écrire. Jetais sur le point d’envoyer un mot pour vous à Mohl, plus à portée de savoir de vos nouvelles et de vos projets. Je suis désolé de ce que vous me dites de vos terribles maux d’estomac : cela me gâte le plaisir de vous savoir dans de beaux pays pleins de choses faites pour vous intéresser. C’est encore bien heureux que vous ayez du plaisir à aller à cheval : il y a une multitude de petites courses que vous pourrez faire de la sorte ; mais ces maudites grandes routes ? J’ai trop besoin d’espérer que vous serez un peu soulagée d’ici là, pour ne pas l’espérer. Du reste, je partage bien votre contentement de voir que votre maman retire de son voyage le fruit qu’elle en attendait, et que les sacrifices que vous aurez faits pour cela ne seront pas perdus.


VI. — RUPTURE


Mary Clarke à Claude Fauriel.


[1832.]

Je suis dans un tel état depuis que vous avez parlé de ce malheureux voyage, que je ne pouvais supporter les heures. Ce n’est pas que j’aie l’ombre d’envie de vous empêcher de le faire. Mon Dieu, qu’est-ce que les choses ?... Convenez pourtant qu’il est bien triste, après avoir sacrifié toutes ses plus belles années à une seule idée, un seul espoir, après avoir cru s’être bâti un port pour celles de sa vieillesse, de voir tout détruit dans une heure de temps ! Figurez-vous qu’un incendie consume tout ce que vous avez amassé de matériaux : votre vie reste un blanc. Vous me dites que c’est de ma faute, que c’est mon caractère, je le veux croire : hélas ! je suis si accablée, si écrasée que je n’ai pas l’énergie de me défendre. Mais quelle consolation est-ce ? Quelque mauvais qu’il (mon caractère] vous ait paru, je l’ai pourtant bien gouverné pour l’amour de vous. Malheureusement, vous ne m’en savez aucun gré : car lorsque j’ai gardé le silence vous n’avez pas su ce que j’ai souffert. Pendant votre liaison avec Mme D..., que de jours j’ai su me taire, comparé au nombre de ceux où j’ai parlé ! Mais je veux croire que vous avez raison. Mon Dieu, je vous admire, je vous admire tant, je vous trouve si aimable, qu’il ne m’est pas difficile de croire que c’est moi qui ai tort ! Mais pourquoi, hélas ! pourquoi ne me l’avoir pas dit il y a longtemps, pourquoi laisser cette affection s’entortiller autour de chaque fibre de mon pauvre être que je ne puis l’arracher d’un côté sans trouver qu’elle tient si ferme de l’autre, que sans tout déraciner comme une pauvre plante je ne puis m’en défaire !

Comment avez-vous pu, vous qui êtes bon, vous résoudre à me dire que tout était fini ? Comment avez-vous pu m’éteindre ainsi ? Pourquoi ne m’avez-vous pas trompée ? Vous avez cru que je ne souffrirais pas autant, je le crois. Mais comment votre bon sens ne vous avait-il pas dit combien je devais vous aimer, puisque, malgré l’impétuosité de mon caractère, j’avais attendu dix ans, espérant que mes espérances et ma patience seraient enfin récompensées ? Croyez-vous, cher ami, que je n’aie pas eu tous les désirs, toutes les affections naturelles à mon sexe ? ce besoin d’affection de famille qui est un instinct qui m’a dévorée ? n’avais-je pas tout gouverné pour vous ? J’avais pris une petite fille pendant quelque temps pour tâcher de les assouvir, cela ne vous a-t-il rien révélé ? Et parce que ma fierté et ma délicatesse ont enchaîné ma langue, croyez-vous que ce silence n’ait point doublé mes souffrances ? J’aurais été trop heureuse de donner des leçons d’anglais toute la journée pour être sûre de passer le reste de mes heures avec vous, ma main dans la vôtre, sans ces cruelles séparations. Et parce que mon insupportable orgueil m’a fermé la bouche, croyez-vous que j’en aie moins souffert, et comprenez-vous à présent à quel excès je dois souffrir, à quel excès la tête doit être perdue, pour que je vous dise ce que tout cela ne pouvait m’arracher ? Et vous avez pu croire que tant d’amour pouvait être éteint par quelques mois de souffrances ? Je vous l’ai dit pour vous tromper, parce que j’ai cru que l’idée de me perdre réveillerait en vous quelques regrets, et que je leur devrais quelques doux momens ; et je ne m’étais pas trompée, car pendant une heure vous m’avez caressée comme autrefois. Vous avez cru que cela m’était indifférent, et je vous ai caché les transports que j’en éprouvais. Vous n’avez jamais compris que c’est toujours lorsque je vous aimais le plus que je me suis le plus enveloppée dans le silence de la cachotterie, parce que la passion intense qui m’a consumée ne pouvait trouver ni paroles ni signes, et qu’elle était pleine de honte.

Quand Cousin était auprès de moi, qu’il ne pouvait souffrir que je le quitte même pour aller chercher quelque chose qu’il me demandait, quand il m’exprimait tout ce que j’avais senti pour vous, eh bien ! je pensais à vous, je me disais : Ah ! s’il m’avait aimée comme cela ! Et je finis par être éblouie par ce qui me paraissait enfin de la passion. Je n’ai jamais cru que vous m’aimiez que deux ou trois fois dans ma vie, mais alors, quand j’en doutais, j’étais superbe et je me révoltais, et voilà la source de ce caractère. Mais c’est vrai, oui, j’ai un mauvais caractère, mais je n’en suis que plus à plaindre. Je vous jure que j’ai fait tout au monde pour le dompter, que je le fais chaque jour, mais je suis consumée de douleur, et après avoir combattu des heures et des jours et des nuits, je succombe. D’ailleurs, je ne suis pas une créature forte, et Dieu m’a trop demandé. Si je vous avais épousé, il y a huit ans, et si vous eussiez cessé de m’aimer comme il est probable, car c’est le temps qui a usé ce sentiment, j’aurais au moins le souvenir d’avoir été complètement heureuse pendant quelque temps. J’aurais peut-être une créature qui vous ressemblerait et que je pourrais tuer de caresses. C’est horrible à moi d’être vicieuse au point de regretter la dignité qui autrefois m’a fait tout taire ; mais rien n’est vicieux comme le désespoir, vous me l’avez dit. Que m’importe à présent votre estime ou la mienne, que m’importe toute chose d’ailleurs ! Je ne vaux pas grand’chose ; je suis irritable, violente, toujours mécontente ; je me révolte contre les décrets de Dieu, contre ce que j’ai mérité, car c’est pour me venger que je me suis jetée dans Cousin. Je suis vindicatrice comme Satan. Qu’importe, à présent, que je dise tout ? Qu’ai-je à perdre ? Ma vie est un supplice, et si j’avais quelque énergie, je m’en délivrerais. J’ai pensé mainte fois à aller attraper la peste en Egypte ou quelque part. Ma famille n’aura pas la douleur de croire que je me suis tuée. Grand Dieu, si j’avais eu le suprême bonheur d’avoir un enfant, qui eût votre figure, vos regards d’autrefois, qu’aurais-je pu demander ? Et la bonne Providence qui a donné cette ressource à mon malheureux sexe pour assouvir sans honte toutes les tendresses qui le consument, elle me l’a refusée ; ou moi-même je me la suis refusée.

Si j’avais tout dit, peut-être que, lorsque vous m’aimiez un peu, vous auriez consenti à m’épouser. Mais j’avais été adorée ; on m’avait parlé de mariage comme de la plus haute faveur que je pusse accorder, et vous jamais ne m’en avez ouvert la bouche que lorsque j’avais la bassesse d’en parler la première ; et chaque fois que cela m’est arrivé, mon cœur se soulevait, se tordait dans ma poitrine, de douleur et de honte, et jamais vous ne vous êtes mis à ma place. Vous vous êtes fait l’arbitre de ma destinée, vous vouliez que je me consume d’amour et que je n’aie pas une volonté, pas un mot. Vous vouliez m’épouser (peut-être), si et quand cela vous conviendrait. Je dis (peut-être) parce que Mme Arconati m’a donné des doutes là-dessus. Et si après que ma jeunesse serait passée vous trouviez que mon caractère ne vous convenait pas, vous vous félicitez de ne pas l’avoir fait. Vous m’avez surpris des caresses que je n’aurais pas dû donner, mais je les donnais sur la foi des traités, car quoique vous ne me disiez rien, je croyais que de les demander était une promesse de vous, et que vous aviez trop d’honneur pour ne pas les regarder comme des liens plus forts que les parchemins et les promesses. Et encore à présent, quand je vous considère, que je regarde toute la délicatesse, toute l’élévation de votre caractère, je ne comprends pas votre conduite envers moi. Je me dis : Mais il faut que je n’aie jamais été comprise ou que j’aie [commis] des fautes dont je n’ai pas la conscience, tant je trouve que vous valez mieux que vous n’avez agi. Hélas ! vous me plaisez tant que j’en perds la tête. Malgré tout ce que je souffre, je suis encore remplie d’un bonheur mélancolique quand je suis à côté de vous, le soir, et quand par instant je m’abandonne à l’illusion, vous vous éloignez de moi si froidement, comme si vous craigniez que dans un si complet naufrage je ne sauve quelques débris. Je crois que vous êtes bon et que vous ne savez pas le prix que j’attache à chaque quart d’heure de vous, à chaque parole douce qui est pour moi une perle que je conserve, que je regarde, que je retourne pendant mes heures de solitude.

Si encore je pouvais trouver mon malheur juste ! Mais il me semble que je ne le méritais point. Je n’avais demandé qu’une grande affection et des liens que tout le monde a, qui sont les plus communs du monde. La pauvreté m’était égale. Je ne demandais point la renommée pour ce que j’aimais. Je me contentais de savoir que personne ne la méritait autant, et vous ne m’avez jamais su gré de cette entière absence du mélange de toute petite passion dans celle que j’avais pour vous. Je vous ai entendu approuver ces amours vulgaires qui aiment pour les louanges que l’objet reçoit du public. Et croyez-vous que moi aussi je ne serais pas sensible à cela ? Croyez-vous que c’est par apathie ou insensibilité à la renommée que je n’en avais pas besoin pour vous, ou que je n’apprécie pas la distinction pour ce que j’aime ? Hélas ! je ne suis pas au-dessus de toutes ces misères ; mais je vous aimais tant, que je n’en avais pas besoin pour vous. Et quand, lorsque vous êtes resté si longtemps en Italie que j’ai été si profondément blessée et que je me suis cramponnée à la passion que me témoignait Cousin, je m’y excitais par sa gloire que je m’exagérais peut-être. Si encore dans cette absence de tout espoir, ce vide de ma vie présente, je vous voyais quelquefois seule, si je pouvais me plaindre, si je pouvais sangloter sur votre sein ! Mais vous n’avez jamais l’idée de tâcher de me donner du courage, de me plaindre... Il faut que seule, sans appui, je combatte sans cesse avec moi-même contre l’irritation, le découragement, les souvenirs et l’inespoir ; il faut que je prenne l’air gai, quand j’ai la mort dans l’âme, pour ne pas trop vous ennuyer ; il faut que je ne vous demande rien, rien pour ne pas recevoir une réponse sèche ; il faut qu’après avoir été la confidente de toutes vos actions, je ne vous demande pas une question sur ce que vous faites, sur où vous allez, questions que mes amis les plus ordinaires regardent comme des marques d’intérêt ; il faut qu’avec l’imagination la plus active à me tourmenter, je ne cherche jamais à la calmer en voyant les faits tels qu’ils sont ; que, remplie d’amertume et de désappointement, j’aie l’humeur égale comme si j’étais heureuse, et peut-être que, si j’en viens à bout, vous trouverez cela tout simple et ne m’en saurez pas plus de gré.

Au moins, pensez que je ne vous ai pas aimé d’un amour ordinaire ! Pensez que si j’ai un caractère qui ne vous plaît plus, c’est avec ce caractère que je vous aimé, et que si j’avais été calme et calculatrice, j’aurais peut-être conservé votre affection ; mais j’aurais peut-être aussi [eu] le bon sens de ne pas m’être attachée avec si peu d’assurance pour l’avenir, que si je ne vous avais pas aimé si passionnément, j’aurais été moins portée à la vengeance. Vous rappellerez-vous du temps où vous me disiez : Chère petite, vous donneriez de l’âme à ce marbre[9].


Journal de Mary Clarke.


Jeudi, 26 janvier.

Mardi M. Fauriel est venu dîner ici ; il est arrivé avant l’heure. Nous causions tranquillement, j’appuie mon coude sur son genou et mon visage près du sien. Il se lève et va regarder la carte de l’Europe. Je ne sais alors quel courage tranquille me saisit, je lui dis : « Vous me quittez ainsi, et depuis mon retour vous m’avez repoussée chaque fois. Vous avez dû vous apercevoir que depuis peu j’ai changé de manière avec vous ; eh bien ! à présent, je vous dis adieu et jamais cela ne m’arrivera plus ! » En ce moment, il fallut aller dîner. Nous revînmes ici. J’étais inspirée comme malgré moi du courage qui m’a toujours manqué ; je priai maman de rester en rentrant ici. Je lui redis les mêmes choses. Je lui demandai s’il était changé. Il me dit, d’un air que je ne saurais décrire, qu’il l’était, qu’il ne m’aimait plus comme autrefois, qu’il m’aimait beaucoup, bien tendrement, peut-être mieux. Je sentis un élancement sourd parcourir mes veines, et puis mon sang sembla s’arrêter. Mon étonnement fut si grand que je ne pus croire mes oreilles ; je lui fis répéter. Je ne sais plus tout ce que nous nous dîmes. J’étais inondée de larmes. Il était profondément agité. Enfin, la même inspiration que je ne puis expliquer, qui m’avait fait commencer cet éclaircissement, me fit continuer, et à travers les pleurs et mille autres paroles, je lui demandai s’il me regardait comme libre ? « Oui, » dit-il sans hésiter. Je demandai s’il ne regardait pas sa destinée comme liée à la mienne. A force de questions, je découvris qu’il y avait longtemps, longtemps, qu’il y avait renoncé et n’y pensait plus. Il est impossible d’exprimer le désespoir qui s’empara de moi. Je me recueillis pourtant et lui dis que jamais je n’avais su cela. Il me dit que je l’étonnais beaucoup, qu’il était loin de s’en douter, qu’il m’avait déjà dit une chose qu’il me répéterait encore, c’est que le trait qui était entré dans son cœur il y a cinq ans[10], n’en était jamais sorti, s’y était pourri, avait tout détruit. Je lui dis qu’il valait mieux que je susse la vérité dont certes je ne me doutais pas, que je m’étais toujours crue liée à lui, que j’avais été bien aise. Je lui demandai trois fois s’il ne le voulait pas ; il me dit que non, qu’il lui serait impossible de me rendre heureuse, que ma susceptibilité était effrayante, que c’était peut-être beau, mais qu’il en avait peur. Je lui dis avec une sorte de calme que j’arrangerais ma destinée désormais différemment, que j’avais été dévouée à lui pendant huit ans, qu’il avait été le but de toutes mes actions, qu’il était bien difficile de changer, mais qu’il le fallait. Il jeta sa tête sur mes genoux, joignit ses mains, éclata en pleurs, me supplia de ne point le séparer de cette destinée. Je lui répétai : « Mais vous n’en voulez pas ; en voulez-vous ? — Non, je ne le puis. » Quel étrange égoïsme ! J’avoue que mon âme était abreuvée d’amertume. Un peu avant ou je ne sais quand, il avait eu un seul moment de retour et dit qu’il était si esclave de son travail que peut-être s’il avait pu me voir davantage.... Mais cet éclair disparut et la même âpreté continua. Trois choses surtout étaient claires d’après ses discours : c’est qu’il ne pensait nullement à nos anciens engagemens, qu’il tombait d’étonnement en apprenant que j’y croyais, qu’il avait sans doute eu tort de me laisser dans l’erreur, mais qu’il me croyait dans de tout autres dispositions, et qu’il n’avait aucune envie de les renouer ; 2° que ce repoussement que j’avais toujours pris pour accidentel, pour passager, pour que sais-je, était une détermination longue de témoigner sans le dire un changement dans ses sentimens. Il ne me dit pas : « Je ne suis plus amoureux de vous, » mais c’était cela ; 3° que mon extrême susceptibilité et nos caractères en étaient la cause seconde, quoique Cousin fût la première. Après bien de l’agitation, je tombai dans un silence sombre. Il eut déjà quelque tendresse. Il me baisa la main avec une espèce de religion, il se jeta à mes genoux pour me dire combien il désirait mon bonheur ; mais je sentais comme un fer rouge dans ma poitrine. Après toute cette agitation, nous restâmes dans un silence sombre pendant quelque temps, et puis il s’en fut, disant qu’il ne viendrait pas demain. Je dis « non, » car je ne désirais plus le voir. Peu de temps après, M. Mohl vint me demander ce que j’avais. Je me sentais si malheureuse que je m’appuyai sur lui. Je ne voulais pas lui faire un mensonge. Je dis que M. Fauriel m’avait fait de la peine. Chose étrange, il se contenta de cette réponse, parut respecter mon secret, me serra contre son cœur, contre ses lèvres avec le sentiment que j’aurais voulu dans Fauriel. Je me laissai faire comme une bûche, j’étais remplie de tendresse et de reconnaissance. Je souffrais un peu moins, mais je ne répondais à rien.


1er février.

Je souffre beaucoup, je fais des projets sans cesse : tantôt je veux m’enfuir, tantôt je ne veux plus le voir. Je suis certaine d’une chose, c’est que si je pouvais le voir tous les jours cinq ou six heures, je serais beaucoup mieux. C’est une douceur qu’il avait dans sa douleur pour Cousin. Je voudrais lui écrire, mais je ne veux pas, à quoi bon ? Je voudrais lui demander pourquoi, lorsqu’il m’a vue si agitée avant de partir cet été, il ne m’a pas dit la vérité ; s’il voyait une pauvre mère serrer son enfant mort dans ses bras pendant trois ans, toujours dans l’illusion qu’il va se réveiller, il aurait l’inhumanité de lui dire qu’il est mort et de l’en arracher : pourquoi m’avoir laissée prodiguer la passion à ce qui était mort ? Je l’ai vu hier ; j’ai perdu toute capacité de faire des efforts pour être aimable ; je n’ai envie que de faire des reproches, je n’y cède pas, et je reste muette. Je lui ai dit en s’en allant : « Je ne vous verrai donc pas demain. » Il m’a dit : « Peut-être que si, mon Dieu ! » Si je pouvais le voir une heure seule, eh bien ! je fondrais en larmes et je ne dirais rien de tout ce qui me tourmente, car j’oublie tout lorsque je l’ai revu. Le lendemain de ce malheureux mardi qui a tout éclairci, il était tout autre. Je lui ai fait l’histoire de la cause de ma conduite, je lui ai rappelé les différentes preuves de tendresse que je lui ai données. Il m’a dit qu’il voudrait bien me revenir, qu’il s’était senti trop content de retourner à moi après Mme D..., et puis cela s’est en allé comme un songe. Il m’a dit qu’il ne pouvait se passer de moi ; pourtant s’il était allé à Genève comme il s’y était décidé, il s’en serait bien passé. Je voudrais lui demander ce qu’il pensait de cela. Il m’a dit que la vie qu’il menait était si pénible, qu’il pouvait tout juste la supporter. Il m’a suppliée de ne pas l’agiter et de ne pas lui ôter le courage qui lui reste. C’est peut-être vrai, et quand je le vois si changé, je n’ai plus le courage de lui parler de mes peines. Il m’a dit de lui demander tout ce qui était dans son pouvoir, qu’il était prêt à le faire. Je lui répondis, et j’étais fondue en larmes, que je ne pouvais lui demander rien, qu’être aimée était la seule chose que je pouvais désirer. Cela ne dépendait pas de lui. Je lui ai rappelé que j’aimai une seule fois dans ma vie, que du temps de Cousin je n’avais cessé d’avoir ce besoin inextingible de le voir. Il m’a dit qu’il avait toujours besoin de me voir aussi ; oui, mais en moi c’est comme un charbon ardent. Mon Dieu ! si je pouvais prendre patience, peut-être qu’il me reviendrait. Il le souhaite lui-même, et quelquefois je pense que c’est cela surtout qui me montre l’impossibilité. L’attrait est passé, et cela date de loin. Il m’a dit que déjà avant Mme D... c’était presque passé, que Mme C... et les injures que je lui ai dites à son sujet lui avaient fait un grand mal, et moi je me rappelle son manque de sympathie avec moi dans cette malheureuse affaire. Eh ! mon Dieu ! quand il m’aimait de son mieux, il ne me satisfaisait jamais entièrement ou très rarement. Je me rappelle qu’à Milan, où il croit qu’il m’aimait, je fus si frappée de la chaleur d’une lettre de miss B... ! Je me disais : Mon Dieu ! voilà donc un peu d’ardeur, quel soulagement comparé à ce froid qui m’entoure et me glace ! Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre ; sa manière d’être me faisait mourir de faim. Si je pouvais oublier que je l’ai jamais connu, si je pouvais, cela vaudrait mieux, et ces dix ans de sacrifice et d’attente et ces derniers jours de ma jeunesse perdus sans retour, sans fruit, irrévocablement, n’en seront pas moins perdus, et le reste de ma vie n’est plus rien, ne peut plus être rien. Si je m’étais mariée, comme j’eusse fait sans cette insigne folie, je serais au moins en paix et entourée d’une famille qui aurait embelli le reste de ma vie. A qui dois-je la sécheresse et l’abandon de ce qui m’attend ? Si je pouvais mourir demain, si j’étais sûre de mourir l’année prochaine, que m’importerait ? S’il avait agi en Italie comme il le devait, jamais Cousin n’aurait empoisonné notre affection. Je ne le lui ai pas dit assez, mais avant de mourir je veux le lui bien imprimer dans la tête, je veux lui répéter les paroles que j’ai dites à Cousin, S’il me supplie de les lui épargner, je lui dirai : « Pourquoi ? puisque vous ne m’aimez plus, que vous importe ce que j’ai dit à Cousin ? » L’autre jour, quand je lui racontais que Cousin avait bien plus de torts envers lui qu’il ne pensait, il m’a prié de ne pas lui en parler. Pourquoi n’ai-je pas demandé pourquoi ? Je veux le savoir. Si je pouvais me reprendre à la peinture, si je pouvais me plaire à quoi que ce soit ! Mais je tombe dans un abîme de découragement, j’ai le sentiment de mon incapacité pourquoi que ce soit, je lis sans savoir ce que je lis, et je me sens si faible qu’avant midi ou une heure, mes forces pour la journée sont épuisées et je n’ai plus envie que de me coucher ou que quelque créature humaine vienne m’arracher de mes pensées, et quand elle vient, elle me fatigue, quelle qu’elle soit. Quelle existence, et pourquoi n’ai-je pas l’énergie de m’en défaire ?


15 février.

J’ai eu une heure de bien-être en dessinant. L’art doit être un univers pour ceux qui en sont maîtres, et ma fièvre m’a repris en pensant à tout ce que j’ai fait depuis si longtemps. Il me semble que c’est une noire ingratitude. J’ai vu Mohl et il m’a fait du bien. Il avait dîné chez moi, et comme toujours il m’a rapporté une comédie. Ce soir, j’ai éprouvé un cruel déchirement en entendant un oiseau chanter. C’est tout à fait printanier, j’aurais voulu lui dire : « Oh ! trompez-moi au moins un jour, pour que le chant de cet oiseau soit un délice au lieu d’un poignard ! » Je ne sais si je pourrai supporter le printemps. Il est venu vendredi dernier à ma prière instante. Il m’a dit : « Laissez-moi venir de mon propre mouvement. » Je lui ai dit qu’il ne viendrait jamais. Il m’a dit : « Si, si. » Il est venu le lendemain pour me dire qu’il allait au spectacle ; il n’est pas venu depuis. Hélas ! je le savais bien, lui reprocherai-je[11] ?...


VII. — APAISEMENT. — AMITIÉ


Mary Clarke à Claude Fauriel.


[Été 1832 ? ]

Cher ami, je pense que vous devez avoir reçu au moins ma dernière lettre. Ayant écrit à M. Mohl de vous dire de la demander, je suis très tourmentée de ne rien recevoir de vous. Il y a cinq semaines que j’ai écrit ma première, quand je pouvais à peine tenir une plume, et je n’ai pas passé un jour sans alternatives d’espérances et de craintes. J’ai passé et repassé dans ma tête tout ce que j’ai écrit dans ces lettres, tantôt pensant que je vous avais peut-être offensé, tantôt que vous ne les aviez pas reçues. Si j’ai dit quelque chose dans aucune d’elles, ou dans toutes, qui vous ait offensé ou blessé, je vous supplie, cher ami, de me pardonner et de m’écrire. Je vous assure que j’aimerais mieux mourir que de vous faire de la peine ; je serais mieux sans cette inquiétude. Je pense avec douceur à bien des choses que vous m’avez dites avant mon départ. Pardonnez si je ne les ai pas appréciées comme je le devais, mais j’avais pendant quatre mois comme un tison qui me brûlait la poitrine, et cette intense douleur absorbait toutes mes facultés. C’est ce que je vous aurais exprimé dans ma première lettre, si je n’avais été trop fatiguée en l’écrivant.

Vous n’avez jamais passé tout un été sans m’écrire. Dois-je conclure que vous m’en voulez mortellement ? Dites-moi au moins ce que vous voulez que je fasse ou que j’en pense. J’ai trouvé un grand soulagement à vous traduire, et quoique j’aie parfois une mélancolie extrême, elle est douce et heureuse, comparée à ce que je sentais avant ma maladie ; mais depuis trois ou quatre jours, l’attente d’une lettre de vous m’empêche de rien faire avec attention, et la nuit je rêve que j’ai une lettre et je me réveille toujours au moment de l’ouvrir. Je vous prie, cher ami, de penser avec un peu d’attendrissement à moi. Je vous assure que je n’ai jamais manqué de pitié pour aucune créature vivante. J’accepte tout ce que j’ai souffert en expiation de mes torts envers vous ; ne voulez-vous pas l’accepter aussi ?

Mary Clarke.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


Cold Overton, 1er septembre 1832.

Cher ami.

Je vous ai écrit deux lettres depuis que j’ai pu écrire, mais je crains que vous ne les ayez pas reçues, car je les ai adressées à votre rue de Verneuil, et il me semble, — je suis sûre que vous m’eussiez répondu ! M. Mohl a dû vous dire que j’avais eu une fièvre cérébrale. J’ai été pendant deux jours abandonnée du médecin, à ce qu’on m’a dit, car j’étais tantôt en délire, tantôt privée de sentiment. J’avais éprouvé des symptômes à Paris, dans mes longues insomnies, que je ne comprenais pas et qui en étaient les signes précurseurs, je crois. Je crois que l’effort que j’ai fait pour ne pas vous dire adieu m’a aussi fait grand mal, mais je ne puis le regretter ; je n’aurais pas eu la force de résister à dire et à demander des choses que je ne veux point dire. L’idée que vous passeriez l’été avec Mme D... m’était insupportable. Depuis que j’ai été si près de mourir, j’ai pensé qu’il valait mieux que ce fût ainsi. Si vous m’aimiez comme autrefois, vous auriez trop souffert. D’ailleurs, ma vie est bien précaire, et vous n’avez ni parens ni personne. J’espère que je me suis fait une raison là-dessus. Je vous prie en grâce de brûler de suite la lettre que je vous ai écrite en parlant. M. Mohl m’a dit que vous étiez à Passy. C’est pour cela que vous n’avez pas reçu mes lettres, sans doute ; il m’aurait fait bien plaisir de recevoir des lettres de vous. Malgré cela, il me semble qu’ayant été si mal, vous auriez bien pu m’écrire sans en avoir de moi. Je ne vous fais point de reproches, cher ami, de ne point l’avoir fait, je m’en afflige. Il me dit que vous travaillez beaucoup, et je tâche de me consoler en pensant à cela. Que ferais-je sans lui !...


Mary Clarke à Claude Fauriel.

Je suis bien affligée, cher ami, de ne pas avoir un seul mot de vous. Je ne sais si mes lettres ne vous sont pas parvenues, ou si je vous ai offensé par quelque chose dans ces lettres. Croyez bien que c’est involontaire, et pardonnez-le-moi. J’étais très fatiguée en écrivant la première, car je voulais vous dire, mais je n’ai pas pu, que j’accepte tout ce que j’ai souffert comme juste et mérité par mes anciens torts. J’aurais dû mieux vous comprendre et croire en vous, mais j’avais été gâtée, et mon impétuosité naturelle est sans bornes. Depuis ma maladie, j’ai trouvé une extrême douceur en pensant à des choses que vous m’avez dites cet hiver. Pardonnez-moi d’avoir été si peu reconnaissante alors : j’ai eu pendant ces quatre mois comme un fer chaud dans la poitrine. C’était sans répit : tout moi était absorbé. Pensez combien la douleur rend égoïste, et injuste, que nous sommes de pauvres créatures bien faibles, et moi surtout. M. Mohl m’a écrit que vous aviez été inquiet de moi pendant ma maladie. Je vous en remercie, cher ami, du fond de mon âme. Je voudrais avoir au moins quelques mots de vous. Je voudrais savoir si vous êtes heureux el si vous me pardonnez. Il m’a dit que vous espériez avoir fini pour l’hiver et publier une partie de votre livre. J’ai traduit trois de vos leçons et j’en ai lu deux à miss Watts qui en a été ravie malgré ma traduction : je craignais qu’elle ne fût inintelligible. Cela fait que je pourrai peut-être traduire votre livre. Que puis-je faire pour vous faire plaisir ? Dites-le-moi ! Y a-t-il quelque chose dans le monde dont je sois capable qui puisse expier mes torts envers vous, et puis-je encore être la moindre chose pour vous ? Oh ! cher ami, je sens maintenant combien je vous aime, car, ayant, dans l’état de folie et de souffrance où j’étais alors, renoncé à vous, à présent tout ce que vous êtes, tout ce que vous valez me revient, et je me résigne plutôt à n’être pas aimée de vous, pourvu que je vous revoie et vous sois au moins quelque chose. Votre silence me fait craindre que vous ne me répondiez pas ; mais si je pouvais avoir quelque signe pour savoir que vous me pardonnez, que ce que je vous dis ici ne vous est pas indifférent, je me résignerais à n’avoir rien autre chose. Envoyez-moi une feuille de papier blanc, je vous en prie, je saurai par là que vous aurez reçu cette lettre et que vous l’agréez. Si je ne la reçois pas, que puis-je penser ?


Mary.

Le 17 septembre 1832.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


Paris, 25 septembre 1832.

Chère amie, je crois avoir reçu toutes les lettres que vous m’avez écrites ; et si je n’y ai pas répondu plus tôt, c’est un tort que je me suis donné, et que je vous prie de me pardonner. J’aurais cependant bien des choses à dire pour mon excuse ; mais c’est précisément pour avoir tant de choses à dire, que je n’ai rien dit, reculant toujours devant une lettre qui devait être un volume[12]. Aujourd’hui, je prends un parti plus simple : je finis par où j’aurais dû commencer ; et à compte de tant de choses que je ne puis écrire, je vous écris du moins quelques mots qui seront plus manifestes sur le papier que dans ma pensée. Je ne reviendrai pas sur l’horrible inquiétude que m’a donnée votre maladie : Mohl a pu vous en dire quelque chose ; mais il n’a pu vous en dire que la moindre partie. Plus près de vous, j’aurais certainement été moins troublé, uniquement préoccupé, comme je l’aurais été, de faire quelque chose pour vous soulager. Je ne vous dirai rien non plus de la manière dont j’ai, et dont nous avons tous passé cet horrible été ; c’est assez du souvenir de cet état d’angoisse perpétuelle, pour renouveler mes serremens de cœur, et mes découragemens. Chezy[13] et Salfi[14] sont les deux derniers que j’ai eu à regretter, et ceux que j’ai regrettés le plus, ayant avec chacun d’eux des sympathies diverses, mais presque également chères. C’était à l’enterrement de Thurot[15] que j’avais vu Chezy pour la dernière fois : il avait été fort tendre pour moi ; et à travers toute la mélancolie du moment, il m’avait parlé avec vivacité de ses études et de ses projets. Trois semaines après, il n’était plus. Je ne puis oublier le zèle et le plaisir avec lesquels il me donna les premières leçons de sanscrit : c’est une parenté qui a ses devoirs et son intimité tout comme une autre ; je la respecterai toute ma vie.

Vous pensez bien qu’au milieu de si tristes impressions, je n’ai pas travaillé comme je me l’étais promis, et comme je l’aurais fait dans toute autre circonstance ; et c’est moins encore d’avoir peu fait que d’avoir mal fait que je me trouve à plaindre. En repensant beaucoup à mon grand travail, il m’est venu l’idée d’en modifier en quelque chose la publication, et d’en donner la fin à part de tout le reste ; c’est sans doute ce dont Mohl vous a parlé : il approuve le projet ; et je crois que j’y tiendrai. Tout cela n’est pas de grande importance : nous verrons. Vous êtes bien patiente de me traduire ; mais puisque vous avez cette patience, j’en suis tout lier : il me semble que vous devez me comprendre mieux qu’un autre, et que vous me feriez mieux comprendre. Je suis encore à Passy ; et j’y suis jusqu’au commencement de novembre. J’y travaille un peu plus qu’ici, sans y travailler beaucoup ; car je n’ai point encore la tête bien remise de cet été. Je viens souvent à Paris : cela me fait perdre quelques quarts d’heure : mais c’est pour moi la manière la plus agréable et la plus commode de faire un peu d’exercice. Je trouve Mohl au bout de mes courses ; il est rare que nous ne dînions pas ensemble ; et cette habitude m’est devenue chère. Je ne vous parle pas d’un certain projet dont il a été jeté trois ou quatre paroles en l’air, et qui m’aurait transporté de la Sorbonne à la Bibliothèque. Il n’est plus question aujourd’hui de tous les beaux changemens qui devaient avoir lieu à cette dernière, de sorte que je n’ai plus d’occasion de perdre encore trois paroles, qui sont tout ce que je pourrais dire et répéter et qui ne serviraient à rien. Je ne vous donne point de nouvelles de Paris, puisque Mohl vous écrit ; je suis sûr qu’il vous tient au courant de tout ce qui en vaut la peine.

Adieu, chère amie, je vous écris à la hâte ces paroles, le cœur plein de mille tendresses qui ne s’écrivent pas. Soignez-vous, ménagez-vous, je vous en serai reconnaissant. Je ne sais rien de vos projets de retour : mais je suppose que ce sera vers la fin d’octobre. Il me semble que je n’ai jamais plus désiré votre retour ; et je jouis de la certitude où je suis d’en être heureux. Je vous envoie une masse de complimens et de tendresses pour Cold Overton : distribuez-les comme bon vous semblera : je voudrais cependant que Selina[16] eût la meilleure part. Adieu, encore une fois ; si je ne vous écris pas, croyez que je n’en pense pas moins à vous ; je vous prie de le croire. Adieu, chère amie.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


Cold Overton, 2 octobre 1832.

Lorsque j’ai vu votre lettre ce matin, j’ai tremblé de la tête aux pieds. Il y avait si longtemps ! Elle était si ardemment désirée ! J’avais tant pensé, tant retourné toutes les raisons qui pouvaient vous empêcher d’écrire, tant veillé, tant prié, je m’étais tant raisonnée pour me résigner à n’en avoir point ! Car il me semblait impossible que vous ne m’eussiez pas écrit plus tôt si vous ne m’en vouliez pas mortellement. Je n’ai pu la lire, je me suis jetée à genoux toute en pleurs pour remercier Dieu de me l’avoir envoyée. Mon Dieu, que de tumultes dans mon âme, depuis que je suis revenue à la conscience ! Que j’ai regretté mille fois ma maladie ! Enfin je l’ai, cette lettre, je l’ai serrée, je l’ai baisée, j’ai couché dessus ma tête, mon visage, je ne pouvais assez la sentir, la palper, il me semblait que je ne reverrais jamais cette écriture. Une adresse sur du papier blanc m’aurait ravie. Les leçons que j’ai, qui ne sont pas du copiste, étaient comme un portrait de vous, et souvent je me suis arrêtée dessus pour l’écriture seulement, sans penser au sens des paroles. M. Hartopp, notre ministre, a quelque chose qui vous rappelle sans vous ressembler le moins du monde, — l’expression de ses mains ressemble à celle des vôtres, il a de vos poses ; j’ai été quelquefois obligée de quitter le salon, ne pouvant me contenir en le regardant ou quand, en arrivant, il me serrait la main. Je suis sûre que si vous aviez pu un instant vous représenter l’effet d’une lettre sur moi, vous m’eussiez écrit, car vous eussiez écrit à la créature du monde qui vous serait la plus odieuse pour lui faire un si immense plaisir et calmer tant de tourmens.

M. Mohl m’a seulement écrit que pendant le dernier temps que j’étais malade, vous étiez venu tous les jours savoir de mes nouvelles. C’est tout ce que j’ai su de vous, et j’ai pensé que votre silence ne pouvait venir que d’un sentiment de colère ou au moins de fâcherie contre moi. Et comment le supporter ?... Je ne savais point que vous eussiez été attristé par des morts. Il ne m’a pas dit un seul mot de vous, sinon que vous vous portiez bien et que vous pouviez publier un volume cet hiver.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


[Sans date.]

Je suis désolé de votre mal de gorge et de ce que vous souffrez ; et Dieu sait si je voudrais pouvoir faire quelque chose pour vous soulager ! Vous me demandez si j’aurai le pouvoir de ne point vous contrarier jusqu’au moment de votre départ. Comme je n’ai jamais eu et n’aurai jamais la moindre volonté de vous faire le moindre mal, ce ne pourrait être que malgré moi, à mon grand regret, et sans avoir pu le prévoir, que je vous en ferais. Je n’ai donc point de promesse à faire à cet égard : je n’ai qu’à vous renouveler une protestation qui ne peut pas changer. C’est à vous à juger de ce qui vous est bon à cet égard : je me conformerai à voire volonté. Mais comme ce serait, pour moi, une grande privation et une vraie douleur de ne pas vous voir comme à l’ordinaire, j’attendrai que vous m’ayez là-dessus exprimé votre volonté définitive. Il m’en coûtera de vous obéir, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


[1830]

Je vous prie de ne point vous engager pour dîner nulle part samedi prochain parce que... et si vous vouliez ne vous engager jamais que le moins possible, cela me ferait bien plaisir : vous savez bien ce que je veux dire, n’est-ce pas ? d’ailleurs, j’ai tant de plaisir à vous voir, que tout le plaisir que vous pourriez faire aux autres ne ferait pas la millième partie du mien : ainsi c’est une bien mauvaise manière d’employer votre capital que d’en disposer ailleurs.


Claude Fauriel à Mary Clarke.


Paris, 27 octobre 1840.

J’ai reçu hier, chère amie, dans le courant de la journée, votre lettre de Londres du 24 de ce mois, et je réponds au plus pressé, en laissant de côté les dix mille et une choses que j’aurais à vous écrire, si je voulais tout vous dire aujourd’hui. Je ne puis vous exprimer mon regret de l’impossibilité où je me trouve d’accepter l’aimable invitation de la plus aimable des familles ; mais là-dessus, je ne suis pas même le maître de délibérer : je suis en ce moment obligé de donner une portion considérable de mon temps à la part de travail dont je suis chargé par mon Académie, et dont la terminaison est réclamée et attendue par la presse. J’ai usé et abusé de tous les délais possibles, au point qu’il y aurait un véritable inconvénient à les prolonger, si peu que ce fût. Il me serait aussi facile qu’agréable de travailler pour mon compte chez Mme Nightingale[17]. Mais les bouquins académiques ne se font qu’avec beaucoup d’autres horribles bouquins que je frissonnerais d’emporter en si honnête lieu, lors même que la chose me serait possible. Veuillez donc bien, je vous en conjure, être l’interprète de mes regrets auprès de vos hôtes, et soyez bien sûre que vous n’en trouverez pas qui les surpassent. II fait ici un temps infâme, mais il me semble que je trouverais là-bas avec du soleil, avec un air doux, avec des restes de verdure, ce qui est encore plus rare et plus charmant que tout cela. Dites bien tout cela à M. et Mme Nightingale, à miss Florence et à miss Parthenope : j’ai besoin qu’ils le sachent, qu’ils me plaignent, et qu’ils me gardent un peu de leur bon souvenir.

Où diable ce pauvre Ozanam est-il allé se fourrer, pour que vous l’ayez rencontré ? Mais il est bien vrai qu’il a concouru pour l’agrégation à la Faculté des lettres de Paris, qu’il s’est beaucoup distingué, qu’il a été reçu le premier, et que ç’a été une vraie bonne fortune pour moi de le décider à me suppléer avec titre universitaire. C’est un excellent jeune homme, plein de zèle et de talent, sérieux et même un peu solennel. Quant à Quinet, vous n’avez que faire de vous en inquiéter : c’est lui qui m’a écrit au mois de juillet qu’il ne voulait ni ne pouvait me suppléer : il est ici depuis près d’un mois ; mais je ne l’ai pas vu encore. Il a écrit une brochure politique où il se déclare assez mollement pour la guerre. Je ne sais plus que penser, ni que dire de notre politique et de notre gouvernement ; mais ce que j’éprouve ressemble plus à une pitié douloureuse qu’à autre chose. J’ai peut-être l’air de m’amuser beaucoup, car je vais beaucoup au spectacle et j’entends beaucoup de musique ; mais je suis bien pressé de ne plus m’amuser autant. Adieu ! je vous écrirai, je l’espère, de nouveau chez Mme N..., dans huit ou dix jours.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


Cold Overton. 7 septembre 1842.

Cher ami, tous les jours je grille d’avoir de vos nouvelles, et je sais bien que je n’en aurai pas ; tous les jours, je prie Dieu avec la plus parfaite dévotion pour que vous soyez bien, et je n’ai pas de foi dans mon crédit là-haut. Pourquoi est-ce que je prie ? Je n’en sais rien, c’est une habitude d’enfance. Je ne prie que par l’intensité du sentiment qui me remplit. Je ne comprends pas moi-même la logique de cela, mais à force de désirer vos nouvelles, je suis arrivée à la conclusion qu’il faut écrire, et je l’aurais fait il y a longtemps, si j’eusse été certaine d’une prompte réponse. Ecrivez-moi une demi-page, mais dites-moi si vous êtes bien, si vous travaillez, si vous vous soignez, si vous avez été au Havre, si vous y allez, si vous avez été voir quelqu’un, si vous avez des nouvelles de M. Mohl ? Je n’en ai pas ; je lui ai écrit il y a dix jours, il me semble qu’il aurait bien eu le temps pour une réponse s’il avait écrit de suite. Avez-vous été chez la princesse Belgiojoso ? a-t-elle fait de vous tout ce qu’elle a voulu ? Je parie que oui... Je suis arrivée à Londres mardi à 11 heures et repartie le même jour pour ici, où je suis arrivée ce soir même à minuit. Je n’ai mis que deux jours à mon voyage, et j’aurais pu le faire en trente-six heures si chaque voiture fût partie aussitôt que j’étais prête à y entrer. J’ai trouvé ma mère tout autre que l’hiver lorsque je l’ai quittée, sortant en voiture, lisant et jouissant de ses lectures. Je ne m’ennuie pas, autant que possible, parce que je dessine toute la journée, et voilà ma vie.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


[26 septembre 1843.]

Cher ami.

J’ai coupé ce que j’avais écrit au haut de la page parce que j’y grognais et que je voudrais sucrer mon sermon autant que possible pour la décision que je voudrais vous voir prendre sur l’appartement dans ma maison. Cependant, il faut que je vous dise, non pas pour vous reprocher, mais pour me justifier de ne pas avoir écrit plus tôt, que c’était parce que vous aviez l’air si pressé de me voir partir que je ne me sentais pas la conviction que ma lettre vous ferait grand plaisir ; car enfin, cher ami, on a beau aimer, si on a le sentiment que c’est tout seul, on est découragé, on n’a plus de verve. Moi, je suis très modeste, je me méfie toujours des sentimens que j’inspire ; c’est cela qui m’a fait le plus de mal dans ma vie ; et puis je suis si entière dans mes affections, j’ai si peu de réticences ! Tenez, je suis bien sûre que si vous aviez dû partir, vous eussiez trouvé mauvais que je fusse pressée. Enfin n’en parlons plus.


Mary Clarke à Claude Fauriel.


St. Leonards on Sea, Nov. 8, 1843.

Cher ami, j’attends depuis bien des jours, bien des semaines que vous m’écriviez, et j’attends en vain. M. Mohl m’a écrit que vous consentiez au déménagement, mais votre silence me remplit l’âme de remords. J’ai peur que cela ne vous contrarie et que ce ne soit la cause de votre silence. Si M. Mohl ne me disait qu’il croit que vous en serez plus heureux, je me repentirais, car j’aime mieux dix fois votre contentement que le mien ; et croyez-le bien, je donnerais ma vie, mon âme pour vous, et si le diable me la rendait, je recommencerais le marché, j’en suis sûre. Je désire passionnément que vous m’écriviez. Je suis ici à Saint-Leonards, une ville à bains de mer. Je vois la mer de la fenêtre du matin au soir. C’est beau, mais je voudrais être à Paris. Je ne puis m’acoquiner ici. Je m’ennuie à mourir. Tout le monde me contrarie et me nuit et m’irrite. Je ne puis souffrir les opinions des gens que je vois ici ; ils ne s’intéressent pas assez aux Grecs. On croit que les Allemands et les Russes vont aider à une contre-révolution. Cela me donne absolument la fièvre d’y penser. Si j’étais un homme, j’irais en Grèce leur offrir mon bras, ma fortune, mes pensées, ma vie. J’étais dans un grand ravissement de leur révolution. Je l’ai apprise quand j’étais chez Mme Fletcher, qui sympathisait avec moi. Elle me conta que, deux heures avant sa mort, son mari, qui était fort affaibli par l’âge et la maladie, prenait du vin par ordonnance du médecin. Il savait bien que sa mort approchait, et en prenant le verre il s’écrie avec enthousiasme : « A la liberté de la Grèce ! » Son fils raconte ce trait à un vieux Grec, à Athènes, l’hiver dernier, un de nos vieux Grecs, qui fondit en larmes. J’ai promis d’envoyer un exemplaire des chants grecs à Mme Fletcher : elle en est digne, elle n’en a jamais entendu parler... Les Grecs sont entortillés dans ma destinée. Je suis restée à Milan pour que vous fissiez ce livre, mon séjour à Milan fut le tombeau de mon amour, il ne s’en est jamais relevé. Par le concours des circonstances, et surtout par les défauts de votre caractère et du mien qui furent mis en juxtaposition par ce malheureux voyage d’Italie, toute ma vie a été influencée. Sans ce voyage et ce séjour, je n’aurais jamais été blessée jusqu’à la moelle. Sans ce voyage, je n’aurais jamais eu à me venger : « Vengeance is mine, saith the Lord, » ce sont les paroles de l’Écriture. La vengeance est retombée sur ma tête. Que me reste-t-il d’une vie toute donnée à la passion ? J’ai quitté les voies ordinaires, j’ai voulu avoir mieux que ceux qui, comparés à moi, sont des huîtres : je n’ai rien, j’aurai l’abandon et la solitude dans ma vieillesse. De toutes ces espérances, de tous ces succès, de ce nombre de sentimens passionnés que j’ai inspirés, que me restera-t-il ? de vous demander presque à genoux de demeurer dans la même maison que moi et de l’obtenir en vous contrariant. Ah ! quelle leçon ! C’est singulier que les Grecs en soient la cause. Nous ne serions pas restés en Italie sans eux, et nous ne nous serions point séparés. Ce dénouement ne sera jamais connu que de Dieu et de vous. Encore, à peine si vous vous en rendez compte, mais cela est. Est-il étonnant que leur ayant tant sacrifié, je sois encore repassionnée par eux ? Mais il y a si longtemps que je suis accoutumée à perdre tout ce pourquoi je me passionne, que je ne doute pas qu’ils ne soient écrasés.

Ma lettre est bien triste, mais moins que moi. Je vois tout couleur de plomb, je serais mieux à Paris, ce n’est pas que le fond de mon âme soit jamais autrement, mais je m’étourdis et m’amuse. Mme de Staël disait bien que Paris était le seul endroit où on pouvait se passer de bonheur. Ah ! si l’on pouvait recommencer à vivre ! Je n’ai pas une âme ici dont la vue me donne du plaisir. On entre, on sort, tout m’est égal. Quand le jour commence, je ne puis jamais me dire que je suis sûre d’avoir un bon moment avant de me coucher ! Quelle existence fade et insipide ! Oh ! j’ai lu des vers par une femme, dernièrement, qui m’ont transportée ! Je vous les porterai : j’aurais dû les avoir faits, ce sont mes sentimens tout entiers. Adieu, je n’ai pas la force de désirer ardemment de vous revoir, car je ne sais si cela vous fera plaisir ou du moins assez plaisir ; pour de la modération, je l’exècre !


ÉPILOGUE


M.

Madame Freven Turner de Coldoverton a l’honneur de vous faire part du mariage de sa sœur, Mademoiselle Marie Elisabeth Clarke avec Monsieur Jules Mohl, Membre de l’Institut.


Paris, le 11 août 1847.

  1. Voyez la Revue des 1er et 15 décembre 1908.
  2. Algernon Sidney, républicain, exilé sous la Restauration, condamné à mort et exécuté à la suite de la conjuration de Monmuth (1683).
  3. Mme Guizot, morte le 1er août 1827.
  4. Cristina Trivulzio, princesse Belgiojoso (née à Milan en 1808), une des héroïnes les plus romantiques au Risorgimento, qui inspira à Musset ses vers fameux Sur une morte. Voyez R. Barbiera, La principessa Belgiojoso, in-12, Milan, 1902 ; et H. R. Whitehouse, Une princesse révolutionnaire, in-12, Lausanne, 1907.
  5. Victor Audouin, professeur d’entomologie (1797-1841).
  6. Mélanges de littérature et de politique, 1829. La Lettre sur Julie, où se trouve un joli portrait de Mme Talma (née Julie Carreau), est imprimée à la suite de cet ouvrage.
  7. La marquise Constance Arconati et sa sœur.
  8. La marquise Constance Arconati parait avoir été, malgré cet accès de jalousie, la confidente la plus intime de Mary Clarke. M. de Mohl nous communique, en effet, une lettre que celle-ci lui écrivit en 1832. C’est, en deux pages, le résumé de cet amour douloureux, qui se heurtait et s’irritait constamment à l’indifférence d’un homme vieilli, gâté par les sympathies féminines, épris de sa tranquillité et un peu valétudinaire.
  9. Aucune des lettres de Fauriel que nous avons eues sous les yeux ne répond à ces émouvantes pages. L’explication s’en trouve dans les fragmens suivans du Journal.
  10. Sa jalousie de Cousin.
  11. On est tenté de croire que Fauriel cherchait depuis longtemps une occasion de rompre avec miss Clarke : comme on a pu le voir, une scène un peu plus violente que celles dont son orageuse amie était coutumière, vint lui en fournir le prétexte. Ce fut sans doute pour justifier sa décision qu’il invoqua, non sans une certaine hypocrisie, l’ancienne affaire Cousin, dont il semblait pourtant qu’il eût depuis longtemps pris son parti. Miss Clarke, qui se croyait pardonnée, fut alors plus que jamais pénétrée du sentiment des torts qu’elle avait eus envers lui, et quelle rappelait parfois avec une si touchante maladresse. Cette espèce de remords devait la poursuivre jusqu’à la mort de Fauriel. — A la suite de leur douloureuse explication, elle ne fut plus pour lui qu’une amie ; mais quelle amie frémissante, toujours prête à souffrir, malheureuse surtout de ces longs silences où il se réfugiait avec la plus cruelle indifférence ! — Pendant ces pénibles années, Jules Mohl lui prêtait le réconfort de son tranquille et inébranlable dévouement. Il souhaitait de l’épouser : elle résista, par fidélité à l’amour éteint, gardant cette dernière illusion qu’en acceptant la main de cet excellent ami, elle affligerait Fauriel. Cependant, sa correspondance avec celui-ci se relâchait : les lettres postérieures à 1832 se bornent à relater des impressions de voyage ou de vie. Elles deviennent de plus en plus rares, et leur intérêt va diminuant sans cesse. C’est Mary Clarke qui fait tous les frais de ce reste d’amitié, parce qu’elle garde un reste d’amour.
  12. C’est là l’excuse que Fauriel invoque le plus souvent pour se faire pardonner ses longs silences. A peine si les termes varient. Il est piquant de le voir se répéter de la sorte. Le 17 septembre 1830, il écrira encore :
    « Chère amie, voilà plus de trois longues semaines que j’espère et cherche le temps de vous écrire une immense lettre ; mais au lieu de venir, ce temps à l’air de m’échapper toujours plus vite, toujours plus perfidement, et de rendre de jour en jour plus lourd pour moi le joug de mes occupations. Je vois à la lin que si je voulais attendre le moment de vous écrire la moitié seulement de ce que j’aurais à vous dire, je ne vous écrirais pas du tout ; et je trouve cependant qu’il est moins triste de ne dire que peu de chose au lieu de beaucoup que de ne rien dire du tout.
  13. A.-L. de Chézy (1773-1832), professeur de sanscrit au Collège de France.
  14. F. Salfi (1759-1832), auteur de divers ouvrages en italien (sa langue maternelle) et en français.
  15. J.-F. Thurot (1768-1832), professeur de grec au Collège de France. — Il y avait à ce moment-là une épidémie de choléra.
  16. La fille de Mme Frewen-Turner.
  17. Les Nightingale étaient de riches propriétaires ruraux. Miss Florence, qui vit encore, s’est illustrée en organisant les secours aux blessés pendant la guerre de Crimée, et en prenant l’initiative des mesures internationales pour leur protection. Miss Parthenope épousa sir Harry Verney, membre du Parlement. (Communication de M. de Mohl.)