Les Amours de Cléonice


Les Amours de Cléonice
1583


CLEONICE
DERNIERES AMOVRS
DE
PHILIPPES DES PORTES,

SONNET I.


QV’il ſouffre inceſſamment, qu’il brûle & soit de glace,
Qu’il ſeme au cours des eaux ſa peine & ſon eſmoy,
Qu’vn bel œil ſoit ſon Dieu, ſon monarque & ſa loy,
Et qu’en le bien ſeruant des rigueurs il pourchaſſe :

Qu’il ait l’ame hautaine, & qu’vne belle audace
L’affranchiſſe du peuple, & le retire à ſoy,
Que par ſes longs trauaux ſon merite & ſa foy
Il s’eleue vn renom que le Temps ne defface ;

Que ſon heur des ialoux ſoit touſiours empeſché,
Que le flux de ſes pleurs ne puiſſe eſtre eſtanché,
Qu’il trouue à ſes deſſeins la Fortune oppoſee,

Et que du ſeul tombeau ſoit ſon mal limité :
Ainſi chantoit Clothon ſa quenouille au coſté,
Commençant de mes iours la maudite fuſee.



II.


I’ay dit à mon Deſir, Penſe à te bien guider,
Rien trop bas, ou trop haut, ne te face diſtraire :
Il ne m’eſcouta point, mais ieune & volontaire,
Par vn nouueau ſentier ſe voulut hazarder.

Ie vey le Ciel ſur luy mille orages darder,
Ie le vey trauersé de flamme ardente & claire,
Se plaindre en trebuchant de ſon vol temeraire,
Que mon ſage conſeil n’auoit ſceu retarder.

Apres ton precipice, ô Desir miſerable !
Ie t’ay fait dedans l’onde vne tumbe honorable
De ces pleurs que mes yeux font couler iour & nuit :

Et l’Eſperance auſſi ta ſœur foible & dolante,
Apres maints lõgs deſtours ſe voit chãgee en plante,
Qui reuerdit aſſez, mais n’ha iamnais de fruit.


III.


Parmi ſes blonds cheueux erroyent les Amourettes
S’entrelaçãs l’vn l’autre, et ſes yeux mes vaincueurs,
Faiſoyent par leurs rayõs vn Iuillet dans les cueurs,
Et ſur terre vn Auril tapißé de fleurettes.

Sur les lis de ſon ſein voletoyent les auettes,
Contre les regardans decochans leurs rigueurs.
Dieux que d’heureux tourmens ! que d’aimables langueurs !
Que d’hameçons cachez ! que de flammes ſecrettes !

Si toſt que m’apparut ce chef-d’œuure des Cieux,
En crainte & tout deuôt ie refermay les yeux,
N’oſant les hazarder à ſi hautes merueilles :

Mais ie n’auançay rien, car ſes diuins propos
Me volerent d’vn coup l’eſprit & le repos,
Et l’Amour en mon cœur entra par les oreilles.



IIII.


D’vne douleur poignante ayant l’ame bleſſee,
Ie ne puis en mon lict d’allegeance eſprouuer,
Ie me tourne & retourne, & ne ſçaurois trouuer
De place qui ne ſoit de chardons heriſſee.

Ne verray-ie iamais que la nuict soit paſſee ?
Ie ſuis au mois de Iuin, & penſe eſtre en hyuer :
Leue toy belle Aurore, & fais auſſi leuer
Non le Soleil du Ciel, mais cil de ma penſee.

Ah ! que dy-ie vne nuict ? tout vn ſiecle eſt paßé
Depuis que ſon bel œil ſans clairté m’a laißé :
Non qu’on ne parle plus de ſaiſons ny d’annees,

Ie laisse au Philosophe & aux gens de loiſir
A meſurer le temps par mois & par iournees,
Ie conte quant à moy le temps par le deſir.


V.


Vous n’aimez riẽ que vous, de vous meſme maiſtreſſe,
Toute perfection en vous ſeule admirant,
En vous voſtre deſir commence & va mourant,
Et l’Amour ſeulement par vous meſme vous bleſſe.

Franche & libre de ſoing voſtre belle ieuneſſe
D’vn œil cruel & beau mainte flamme tirant,
Brûle cent mille eſprits, qui voſtre aide implorant
N’eſprouuent que fierté, meſpris, haine & rudeſſe.

De n’aimer que vous meſme eſt en voſtre pouuoir,
Mais il n’eſt pas en vous de m’empeſcher d’auoir
Voſtre image en l’eſprit, l’aimer d’amour extréme :

Or l’Amour me rend voſtre, & ſi vous ne m’aimez,
Puiſque ie ſuis à vous, à tort vous preſumez,
Orgueilleuſe Beauté, de vous aimer vous meſme.



VI.


Qui voit vos yeux diuins ſi pronts à decocher,
Et ne perd auſſi toſt le cœur, l’ame & l’audace :
N’eſt pas homme viuant, c’eſt vn morceau de glace,
Vne ſouche inſenſsible, ou quelque vieux rocher :

Qui ne voit point vos yeux doit les ſiens arracher,
Et maudire le Ciel qui ce mal luy pourchaſſe :
Ie ne voudrois point d’yeux priué de tant de grace,
Car tous autres obiets ne font que me faſcher.

On doute de ces deux la meilleure auanture,
De cil qui pour les voir à la mort s’auanture,
Ou qui ne les voyant euite ſon treſpas.

Perdre la vie eſt tout, c’eſt le dernier naufrage :
Telle perte pourtant ne m’en priueroit pas,
Car qui ne les voit point perd beaucoup dauantage.


VII.


Plus i’ay de connoiſſance, & plus ie determine
De n’aimer rien que vous seule digne de moy,
Digne de m’enlacer d’vne eternelle foy,
Et que tous mes deſirs aynt de vous origine :

Belle race du Ciel ame claire & diuine,
Seule toute mon Tout, ma creance & ma loy,
Ie reſpire par vous, ſans vous rien ie ne voy,
Et ſi i’ay bien ou mal voſtre œil me le deſtine.

Que i’eſtoy malheureux ne vous connoiſſant pas !
Comme vn qui va de nuict ie chopois tous les pas,
Et prenois pour ma guide vne foible eſtincelle :

Depuis le Ciel benin pour me recompenſer
Me fit voir vn Soleil, dont la flamme eſt ſi belle,
Qu’on n’en peut approcher ſeulement du penſer.



VIII.


C’eſt œil du firmament touſiours reſplendiſſant,
Qui rend comme il luy plaiſt les ſaiſons differantes,
Pere des animaux, des metaux & des plantes,
Sans qui rien ici bas ne peut eſtre naiſſant.

Son voyage infini tous les ans finiſſant,
N’outrepaſſe iamais les ceintures ardantes
Du Cancre & de la Chéure, & comme les errantes
Des vapeurs de la mer va ſon feu nourriſſant.

Mon Soleil, qui ſur l’autre ha beaucoup dauantage,
De mes yeux à mon cœur fait ainſi ſon voyage,
Et ſans outrepaſſer de mes pleurs ſe repaiſt :

Mais, ô belle Planette, ô ma flamme derniere,
Helas ! vous le voyez, ie ſuis, et m’en deplaiſt,
Trop petit Ocean pour ſi grande lumiere.


IX.


Si par voſtre beauté digne d’vne immortelle,
Ie ſens geler mon ame, & mon cœur enflammer,
I’en accuſe le Ciel pluſtoſt que vous blaſmer,
La faute en eſt à luy qui vous forma ſi belle :

Et ſi volant trop haut, où mon deſir m’appelle,
L’audace ou le malheur me contraint d’abyſmer,
La faute en eſt d’Amour qui me fait vous aimer,
Et croire que la mort pour vous n’eſt point cruelle.

Mais ſi vous me voyez devant vous treſſaillir,
Reſuer, pallir, rougir, les propos me faillir,
Et me diſſimuler d’vne feinte peu caute,

Me plaire en mes penſers, me ſeparer de tous,
Et que vous ne croyez mon mal venir de vous,
Ie penſe auoir raiſon d’accuſer voſtre faute.



X.


Trois fois les Xanthiens au feu de leur patrie
Se ſont enſeuelis auec la liberté :
Et le vaillant Caton d’vn eſprit indonté
Afin de mourir libre, eſt cruel à ſa vie,

L’eſpouſe de Syphax du malheur pourſuiuie
Fuit en s’empoiſonnant le triomphe appreſté :
Et d’vn cœur auſſi grand comme eſtoit ſa beauté,
Mourut l’Egyptienne apres eſtre aſſeruie.

Que pensé-ie donc faire, ô chetif que ie ſuis !
Chargé de mille fers, mais plus chargé d’ennuis,
Qui ſens mon ame libre eſclaue eſtre rendue ?

Il faut il faut mourir, ie ſuis trop attendant,
Si ce n’eſt en Caton ma liberté gardant,
Soit comme Cleopatre apres l’auoir perdue.


XI.


Si trop en vous ſeruant, ô ma mort bien aimee,
L’ardant feu de mon cœur eclaire & ſe fait voir,
Si lon dit qu’à ſon gré voſtre œil me fait mouuoir,
Et que de vous ſans plus ma vie eſt animee :

Vne ſi pure ardeur qui n’ha point de fumee
Deuant tous peut reluire & monſtrer ſon pouuoir,
Tant de vers, qui ſi loin mes douleurs font ſçauoir,
Sont des arcs que ie dreſſe à voſtre renommee.

Iadis entre les Grecs quand l’honneur y viuoit,
Le vaincueur des vaincus maint trophee eleuois,
Mais d’étoffe legere & de peu de duree :

Mais moy que ma deffaite a rendu glorieux,
Bien que ie ſoy’ vaincu i’eleue en diuers lieux
Maint trophee immortel pour vous rendre honoree.

O iournee



XLIII.

De ces Yeux rigoureux, où ma mort ſe peut lire,
Contre ma volonté le Ciel me tient abſent,
Ie dirois pour mon bien, ſi mon cœur languiſſant
Trouuoit quelque allegeance au feu qui le martyre.

La fin d’un de mes maux eſt naiſſance d’vn pire,
Mon eſperance eſt foible, & mon deſir puiſſant :
Tandis, fieres beautez, qui m’allez meurtriſſant,
Soit mon bien, ou mon mal, ſans fin ie vous deſire.

Clairs miroirs de mõ ame, yeux des miens tant aimez,
Qui ſi loin de mon cœur touſiours le conſommez,
Roſes que le Soleil ne peut rendre ſeichees.

Filets d’or, chers liens de mes affections,
Et vous, beautez du Ciel, graces, perfections,
Helas pour tout iamais me ſerez-vous cachees ?


XLIIII.

Demain i’eſpere voir la beauté qui m’affole,
Et ceſt œil gracieux mon ſuperbe vaincueur :
Voir ceſte viue glace & m’en brûler le cœur,
Et rauir mes eſprits en ſa douce parole.

Mais, ah Dieu ! que le temps legerement ſ’enuole
Alors qu’en la voyant i’adouci ma langueur !
Et qu’helas ! au contraire, il eſt plein de longueur
Quand pour en eſtre loin ie pleure & me deſole.

Que dy-ie, en eſtre loin ? ie la voy ſans ceſſer,
Et ſuis touſiours aupres du cœur & du penſer :
Car ſi la nuict cruelle au ſoir m’en fait diſtraire,

Mon eſprit amoureux ne part point de ſes yeux,
Comme le beau Soleil ne part iamais des Cieux,
Biẽ qu’il coure en tournãt l’vn & l’autre hemiſpere.