Les Œuvres poétiques de M. Bertaut


Œuvres poétiques
1620



CANTIQUE NAISSANCE N.S

Soit que de vostre corps vous viviez déchargez,
Soit que dans la prison où Dieu vous a logez
Le lien de la vie encore vous enserre,
Esprits de qui sa grace est l’espoir et l’appuy,
Jettez des cris de joye, et chantez qu’aujourd’huy
La mort de vostre mort daigne naistre sur terre.


Aujourd’huy le Monarque et Sauveur des humains
Fait son entree au monde, apportant en ses mains
Les sainctes clefs du Ciel pour en ouvrir les portes :
Aujourd’huy le salut se presente aux perdus,
Le remede aux blessez, la rançon aux vendus,
La voye aux esgarez, la vie aux ames mortes.

À ce coup nostre chair est unie à son Dieu,
Et les extremitez conjointes sans milieu,
Pour affranchir nostre ame à l’Enfer asservie :
À ce coup l’œuvre mesme a produit son autheur,
L’injuste prisonnier son juste Redempteur,
Et l’arbre de la mort le doux fruit de la vie.

Le voicy qui desja souffrant pour le peché
Plore dans une creiche où foible il est couché,
Bien qu’il soit en puissance egal à Dieu son pere :
Car pour n’esblouïr point nos yeux de sa splendeur,
Sous nostre petitesse il cache sa grandeur,
Naissant non en sa gloire, ains en nostre misere.

Regardez quels effects d’ardente charité !
L’eternelle splendeur se vest d’obscurité,
Afin que moins luysante elle nous illumine :
Dieu se fait fils de l’homme, et sur terre descend,
Afin qu’en la vertu de son sang innocent
L’homme fait fils de Dieu sur les astres chemine.

Mortel, qui vois icy ton sauveur nouveau né
Gisant si pauvrement, n’en sois point estonné :
Ce n’est pas impuissance, il luy plaist ainsi naistre :
Il a le mesme bras dont les cieux il voutoit,
Car il ne cesse pas d’estre ce qu’il estoit,
Mais ce qu’il n’estoit point il commence de l’estre.

Il commence d’estre homme, et reste tousjours Dieu,
Cachant pour nostre bien dedans ce pauvre lieu
L’admirable grandeur de son pouvoir supréme :
Et se rendant si foible, et demeurant si fort,
Il vient homme impuissant pour endurer la mort,
Et vient tout-puissant Dieu pour tuër la mort mesme.

Quel esprit peut comprendre et quelle voix chanter,
Combien sa main voulant le peché surmonter
Faict voir icy d’effects d’admirable puissance ?
Fut-il onc un miracle à cestuy-cy pareil,
Où l’on voit une Estoille enfanter un Soleil,
Une Vierge accoucher, un Dieu prendre naissance ?

Un Dieu prendre naissance, et se rendre mortel,
Ains se rendre victime, et s’offrir à l’autel,
Afin de nous donner son propre sang à boire ?
Comme un nouveau Decie au trespas s’avançant
Pour le commun salut du monde perissant,
Afin que de sa mort naisse nostre victoire ?

Ô Dieu que tes bontez font d’estranges effects !
Et qu’ingrat est celuy qui de tant de bien-faits
L’eternel souvenir dans son ame n’engrave !
Tu t’asservis à l’homme afin de l’affranchir,
Tu t’appauvris toy-mesme afin de l’enrichir,
Par la mort de ton Fils rachetant ton esclave.

Quel est nostre merite, ô puissant Roy des Roys,
Que tu viennes livrer aux douleurs de la Croix
Ton Fils Dieu comme toy pour l’homme miserable ?
Vas-tu point preferant, par trop grande amitié,
À ta saincte justice une injuste pitié,
Condemnant l’innocent pour sauver le coulpable ?

Ah ! Seigneur ja n’avienne ! à jamais ta bonté,
Conservant de ses faits l’admirable beauté,
Fera voir ta justice unie à ta clemence :
Mais comme de tes loix tout desordre est banny,
Aussi sont tes conseils un abysme infiny,
Que ne sçauroit sonder nulle humaine prudence.

Bien semble-il convenable aux loix de la raison,
Que celuy qui nous vient affranchir de prison,
Payant le prix fatal de la mortelle pomme,
Soit ensemble homme et Dieu, qui pour nous endurant,
Immortel puisse et doive acquiter en mourant
Ce que peut le seul Dieu, ce que doit le seul homme.

Pur homme il ne sçauroit nos douleurs secourir :
Dieu pur en subsistance il ne sçauroit mourir,
Luy qui vient par sa mort donner vie à nostre ame :
Et partant homme et Dieu ta main nous l’a donné :
Comme un Dieu tout-puissant d’une Vierge il est né,
Comme un homme mortel il est né d’une fame.

Ô ! bien-heureux enfant payeur de nos rançons,
Puis que tu nais en vain si nous ne renaissons
Eternels heritiers de ta saincte promesse,
Prens mon cœur pour estable, et pour creiche ma foy,
Me comblant de tant d’heur que de renaistre en moy,
Afin que de nouveau moy-mesme je renaisse.

CANTIQUE
EN FORME DE PRIÈRE, FAICTE POUR LE FEU ROY


Donne, Dieu tout-puissant, donne au Roy ta justice,
Afin qu’en equité ses peuples il regisse,
Et que tout icy bas s’encline à ses genoux :
Allumant ses desirs d’une flamme si sainte,

Qu’espris de ton amour, et guidé par ta crainte,
Il regne sur soy-mesme en regnant dessus nous.

Fay que prenant pitié du pauvre qui souspire,
Sa clemente rigueur serve à tout cet empire
D’un bouclier favorable, et d’un glaive trenchant :
D’un bouclier de salut, d’un glaive de vengeance :
D’un bouclier pour remplir le juste d’asseurance,
Et d’un glaive aiguisé pour la mort du meschant.

Affermy sur son chef sa Royale couronne :
Fay que sous ta faveur sans cesse elle fleuronne,
Ceinte de mainte palme, et de lauriers espaix :
Afin que s’appaisant nos discordes civiles,
Nous voyons desormais et nos champs et nos villes
Dormir entre les bras d’une eternelle Paix.

Ne vois-tu pas, Seigneur, quels violens orages,
Quels vents d’ambition esmeuz en nos courages
Soufflent de tous costez prests à nous abysmer,
Si toy, de qui l’amour et bonté paternelle
Nous paroist sommeiller en ta saincte nasselle,
Ne veux par ton réveil ces tempestes calmer ?

L’insolente fureur des rebelles pensees
Rendant de tout respect les barrieres forcees,
A faict l’irreverence arriver à tel poinct,
Que ceux qui luy devroient sacrifier leur vie,
Pour sauver sa grandeur du malheur poursuivie,
Le pensent obliger de ne l’offenser point.

Las ! Seigneur, sois sa garde entre tant d’adversaires :
Son Royaume à jamais fameux par ses miseres

Aux traicts de ton courroux a trop servy de blanc.
Prens pitié de nos maux : esteins les vives flames
De ce feu qui s’embrase, et qui semble à nos ames
Ne pouvoir estre esteint qu’avec tout nostre sang.

Rassemble ses subjets sous sa juste puissance :
Rens luy l’authorité, rens leur l’obeïssance :
Redonne un heureux sceptre à son bras valeureux :
Et fay par ton Esprit à leurs ames entendre,
Qu’estant leur bien commun, ils ne se sçauroient rendre,
Eux, heureux que par luy, ny luy, grand que par eux.

Donne qu’entre eux et luy vive une guerre sainte
De mutuel devoir et d’amitié non feinte,
Dont tousjours combatans sans jamais se ceder,
Ils rendent si douteux l’honneur de la victoire,
Qu’en egale balance ils acquierent la gloire,
Eux de bien obeyr, luy de bien commander.

Ou s’il faut que la Paix en France retournee,
Ait d’un laurier sanglant la teste environnee,
Fay que sa main le pose alentour de son chef,
Non taché d’autre sang que du party rebelle :
Et sans qu’aucun cyprés à ses palmes se mesle,
Sur les autheurs du mal verse tout le méchef.

Fay cognoistre à tous ceux qui contre luy s’eslevent,
Enyvrez de l’erreur, dont leurs ames s’abreuvent,
De l’eloquent mensonge escoutant les propos,
Qu’aussi fatalement ta puissance destine
À leur fureur rebelle une entiere ruïne,
Qu’à leur obeyssance un asseuré repos.

Ne laisse point tomber sa constance lassée,
Sous le fardeau des maux, qui chargeans sa pensee
S’opposent par envie au cours de ses beaux faits :
Mais fay que son courage à la voute ressemble,
Qui d’autant plus est forte et plus unie ensemble,
Qu’elle paroist gemir dessous un plus grand faix.

Rens tous ses ennemis vaincus par son courage,
Faisant voir leurs pourtraits couchez sous son image

Dans les arcs triomphaux à sa gloire construits :
Estens son pied vainqueur sur leurs testes captives :
Puis fay que ses lauriers se changent en olives,
Dont jamais nos fureurs ne corrompent les fruits.

Et toy, qui sans pareil regnes sur les Roys mesmes,
Grand dieu, de qui la main départ les diadêmes,
Et de qui seul les loix et la foy nous suivons,
Fay qu’en nous ton amour toutes flammes surpasse :
Et vueilles desormais vivre en nous par ta grace,
Comme par ta puissance en toy seul nous vivons.

CANTIQUE


Seul espoir des humains despoüillez d’esperance,
Qui de l’ame esperduë es la vraye asseurance,
Oy les tristes souspirs de mon cœur tourmenté !
Car entre tant d’ennuis dont ma vie est atteinte,
Suivy de peu d’espoir et de beaucoup de crainte,
J’attens mon reconfort de ta seule bonté.

C’est pourquoy dés le poinct où l’Aube annonce au monde
Le retour du bel Astre à qui le scin de l’onde
Preste toutes les nuicts son humide sejour,
Et dés que le réveil dessille ma paupiere,
J’ouvre avec un soûpir ma bouche à la priere,
Consacrant à ton nom les premices du jour.

Ô mon unique espoir, que ma vie est troublee !
Qu’un pesant faix d’ennuis a mon ame accablee !
Que je suis dégarny de force et de vertu !
Que mes fieres douleurs me donnent de batailles !
Que mon cœur est estreint de mordantes tenailles,
Et de pesants marteaux incessamment battu !

Useray-je ma vie en ces tristes allarmes ?
N’esteindras-tu jamais ton courroux en mes larmes ?

Flambera-t’il sans cesse au milieu de ton cœur ?
Veux-tu rendre ma mort aux vivants effroyable ?
Et la mesme pitié m’estant impitoyable
Moy seul t’esprouveray-je un Dieu plein de rigueur ?

Las ! Regarde en pitié ceste ame infortunee,
De reconfort, de paix, d’espoir abandonnee,
Où les traicts de la mort sans pitié sont fichez :
Regarde quel ennuy boit le sang de mes veines :
Et l’oeil de ta bonté voye aussi bien mes peines,
Que celuy de ton ire a peu voir mes pechez.

Si la juste rigueur qui les peines dispense,
N’eust jamais faict de grace à nulle humaine offense,
Quels esprits dans le Ciel se verroient couronnez ?
Ceux qu’à jamais l’enfer loin de ta gloire estrange,
Diroient-ils ton honneur quand mesme ta loüange
Est ainsi qu’un blaspheme és leures des damnez ?

Las ! Entre tant de maux qui font que je souspire,
Je sçay bien qu’à bon droit la rigueur de ton ire
Dessus mon chef coulpable espand tous ses vaisseaux :
Et que ma vie estant de tes biens arrousee,
Puis qu’ingrate elle en a la source mesprisee,
Ton courroux a raison d’en tarir les ruisseaux.

Mais aussi sçais-tu bien qu’en sa sphere plus basse
Le Ciel n’a rien enclos, qui sans l’heur de ta grace
D’un pas irreprochable en ta voye ait marché :
Que ta seule pitié nous tient lieu d’innocence :
Et que ceux-là sans plus sont nets en ta presence,
Dont tu daignes toy-mesme effacer le peché.

Ne vien donc point du Ciel en fureur me reprendre :
Pardonne à ceste pauvre et miserable cendre :
N’arme plus ta rigueur contre sa mauvaistié.
Si ma cause n’est juste, ô Seigneur rends la telle :

Ou m’absous par ta grace, ou permets que j’appelle
De toy plein de vengeance à toy plein de pitié.

Mais que dy-je impudent ? Auroy-je bien l’audace
D’en appeller à toy, sans redouter la face
De qui j’ay tant de fois le respect violé ?
Le sacrilege atteint, et voisin de sa prise,
N’auroit-il point d’horreur de prendre pour franchise
Les cornes de l’autel que sa main a volé ?

Ô Seigneur, tes bontez ceste audace m’inspirent,
Promettant aux pecheurs qui vers toy se retirent,
Non seulement pitié, mais faveur et guerdon :
Et bien doit-on attendre un arrest favorable,
Quand le juge se monstre advocat du coulpable,
Et l’object de l’offense est l’autheur du pardon.

Toy donc, que seul j’invoque en l’ennuy qui m’outrage
Seigneur ne vueilles point dedaigner ton ouvrage,
Ains ton oeil de pitié sur mes maux retourner :
Fay croistre en moy les fruits dont tu veux des offrandes :
Opere en moy le bien que de moy tu demandes,
Puis juste vien en moy tes œuvres couronner.

Seul salut de mon ame et son remede unique,
Touche de ce pecheur l’esprit paralytique,
Qui gist sans mouvement sur la terre estendu :
Fay, Seigneur, que ta grace en soit la medecine,
Noyant sa maladie en la saincte Piscine
Du sang que ton amour a pour nous épandu.

Grand Soleil de justice, inaccessible flame,
Verse avec tes rayons ta lumiere en mon ame,

Meslant de quelques jours ses eternelles nuits :
Et calmant de mon cœur les civiles discordes,
Rens moy l’un des vaisseaux de tes misericordes,
Au lieu que j’en suis un de misere et d’ennuis.

Sainte clef de David, sceptre solide et ferme,
Qui fermes et nul n’ouvre, ouvres et nul ne ferme :
Clef qui nous a ouvert la grand’porte des Cieux,
Clef qui nous a fermé les portes de la guerre,
Fermant l’huis de mon ame aux soucis de la terre,
Fay qu’à jamais sur toy mon cœur ouvre les yeux.

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CANTIQUE




Encor ne faut-il pas qu’une plainte eternelle
Face couler en pleurs le reste de mes jours,
Ny que de mes ennuis la source estant mortelle,
Je souffre qu’immortel en devienne le cours.

Ne gemir point du tout la douleur qui m’oppresse,
Eust fait paroistre un cœur plein de stupidité :
Mais aussi la plorer et souspirer sans cesse,
Monstreroit un esprit remply de lascheté.

Tary donc, ô mon cœur, tary ces larmes vaines :
Ravy toy-mesme au temps l’honneur de les seicher :
Se plaindre de sentir des ennuis et des peines,
C’est se plaindre d’estre homme et non arbre ou rocher.

Un cœur qui magnanime à soy-mesme commande
Souvent fait que son mal en bien se convertit :
Une douleur n’estant ny petite ny grande,
Qu’autant que le courage est ou grand ou petit.

Ce deluge de maux que le courroux celeste
A faict dessus mon chef plouvoir si longuement
À la fin a pris cesse, et tout ce qui m’en reste
C’est ce ruisseau larmeux tesmoin de mon tourment.

Maintenant Dieu me fait au dessus de la teste,
Ainsi qu’un arc-en-ciel, sa pitié flamboyer :
Signe qui me promet qu’orage ny tempeste
Qui m’aille menaçant n’est plus pour me noyer.

Pourquoy tremble-je donc sous ce nouvel orage
Esmeu contre l’espoir en qui seul j’ay vescu ?
Quoy ! Luy veux-je desja submettre mon courage,
Souffrant qu’il en triomphe avant qu’il l’ait vaincu ?

Non mon cœur, arme toy d’une plus saincte audace :
Encor qu’un grand t’assaille, un plus grand est pour toy :
Dieu te promet secours, et le sort te menace :
Qui des deux sera veu pouvoir plus sur ta foy ?

Ô mon cœur, quand l’un d’eux auroit plus de puissance
À t’emplir de frayeur que l’autre à t’asseurer,
Quand mesmes d’aucun bien tu n’aurois esperance,
Le naturel du mal te doit faire esperer.

La douleur a ce bien, que quand elle est durable
Elle est aussi legere, et se porte aysément :
Et quand son aspreté la rend intolerable,
Sa duree est petite et passe en un moment.

Que si c’est par la croix constamment supportee,
Imitant nostre chef et marchant apres luy,
Qu’on parvient à la gloire aux esleuz aprestee,
Il est bien mal-heureux qui jamais n’eut d’ennuy.

Vueilles tant seulement, toy vers qui je souspire,
Croistre ma patience au tourment qui me poind,

Afin que de ce mal quelque bien je retire,
Et que ce qui te plaist ne me desplaise point.

  Armé de ta fureur ie feray resistance
Aux plus rudes assauts livrez par le malheur :
Et pourueu que ta grace augmente ma constance,
Ie ne te requier point d’amoindrir ma douleur.


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CANTIQVE.
DONT L’ARGUMENT EST PRIS DU PREMIER
PSEAUME DE DAUID
[1].

Bien-heureux est celuy qui parmy les delices,
Dont le monde a sucré le poison de ses vices,
Et parmy tant d’apasts à mal faire allechans,
Regit si prudemment les desirs de son ame,
Que nul secret remors son courage n’entame
Pour auoir augmenté le nombre des méchans.

  Qui n’admire en son cœur rien qui soit sous la Lune
Qui ne fait point hommage au sceptre de fortune :
Qui ne luy laisse auoir nul empire sur soy :
Qui vrayement et d’effect est ce qu’il veut parestre :
Qui de nul maistrisé, de soy-mesme est le maistre,
Regnant sur ses desirs, et leur donnant la loy.

  Qui lisant iour et nuict des yeux de la pensee
La loy du Tout-puissant en son ame tracee,
Conçoit de beaux desirs, produit de beaux effects :
Et de qui le courage abhorrant la vengeance,
D’un volontaire oubly noye en sa souuenance
Les torts qu’il a receus, et les biens qu’il a faits.


Qui ne pouvant du corps s’esloigner de la pompe
Des folles vanitez dont le lustre nous trompe,
S’en va de la pensee et de l’ame esloignant :
Si bien qu’au monde mesme il est absent du monde,
Et n’a rien és grandeurs dont sa fortune abonde
De si grand qu’un grand cœur sans fard les dedaignant.

Cet homme-là ressemble à ces belles olives
Qui du fameux Jourdain bordent les vertes rives,
Et de qui nul Hyver la beauté ne destruit :
Les ruisselets d’eau vive autour d’elles gazoüillent :
Jamais leurs rameaux verds leur printemps ne despoüillent,
Et tousjours il s’y trouve ou des fleurs ou du fruit.

Nul effroy, nulle peur en sursaut ne l’éveille :
Endormy Dieu le garde, éveillé le conseille :
Conduit tous ses desseins au port de son desir :
Puis fait qu’en terminant son heureuse vieillesse,
Ce qu’il semoit en terre avec peine et tristesse,
Il le recueille au ciel en repos et plaisir.

Il n’en va pas ainsi de celuy qui mesprise
Et la loy du Seigneur, et la voix de l’Eglise,
Soy-mesme estant son Dieu, son Eglise, et sa loy :
Sa plus parfaicte joye en douleurs est feconde :
Et bien qu’il semble avoir son Paradis au monde,
Si porte-il malheureux son enfer quant et soy.

Le ver qui dans le cœur jour et nuit le consume
Tournant tous ses plaisirs en dolente amertume,
Luy fait avec horreur regarder le Soleil :
Et plein d’un desespoir qui sans cesse l’outrage,
Il voit à tous moments l’espouventable image
De l’eternelle mort errer devant son œil.


Ny pompe, ny grandeur, ny gloire, ny puissance
Ne sçauroient destourner le glaive de vengeance
Pendant dessus son chef des mains de l’Eternel,
De qui l’inevitable et severe justice
Fait qu’il est à toute heure en un mesme supplice
Tesmoin, juge et bourreau, non moins que criminel.

Non, les fiers Aquilons de leur venteuse haleine
Ne promenent pas mieux sur le dos d’une plaine
La paille rencontree au champ du laboureur,
Que Dieu le poursuivra sur le front de la terre,
Si jamais son pouvoir luy declarant la guerre
Change sa patience en ardante fureur.

Puis quand viendra le jour, le jour espouventable,
Où les peuples jugez par sa bouche equitable,
Seront de leurs forfaits eux-mesmes deceleurs :
Alors le miserable envoyé pour pasture
Au feu qui sert là bas aux ames de torture,
Payra ses courts plaisirs d’eternelles douleurs.

Car le Seigneur est juste autant que debonnaire,
Et sa saincte equité paye à tous le salaire
Que meritent leurs faits soient cogneus soient cachez :
Encor que moins enclin aux peines qu’à la grace
Tous les jours sa bonté nos merites surpasse,
Et jamais sa rigueur n’egale nos pechez.


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CANTIQUE
DONT L’ARGUMENT EST PRIS DU XX. PSEAUME
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Les biensfaits que ta grace espand sur nostre roy,
Seigneur, l’obligent bien à s’esjouïr en toy,
Comme en l’unique autheur de sa saincte allegresse,
Car toy seul en ses maux as esté son support,

Et toy seul le sauvant l’as conduit dans le port
Ou nul ne peut surgir s’il ne t’a pour adresse.

La voix de sa requeste a le Ciel penetré,
Ses vœux sont exaucez, tu ne l’as point frustré
Du bien que son desir attendoit de ta grace :
Ny n’as trompé l’espoir qu’il en avoit conçeu,
Qu’autant que nostre esprit est doucement deceu
Quand il voit que son heur ses attentes surpasse.

D’un riche diadême où semble estinceler
Le feu de mainte pierre, et la flamme egaller,
Ta main a dés long temps sa teste environnee :
Tu l’as ceint és combats de cent lauriers divers,
Et maintenant, Seigneur, pour l’heur de l’univers
Tu fais que sa couronne est de paix couronnee.

Au lieu de beaucoup d’ans à ses ans adjoustez,
Qui luy sont ardemment en nos vœux souhaittez,
Tu luy sembles promettre une vie immortelle :
Et pour l’extreme bien de voir sous sa grandeur
Son Royaume fleurir plein de richesse et d’heur,
L’honneur de maistriser la terre universelle.

Nul tiltre n’embellit le renom glorieux
D’un magnanime Roy, juste et victorieux,
Qui ne rende son nom illustre et memorable :
Et semble que ta main tous ses faits benissant
Vueille monstrer en luy combien est fleurissant
Le Prince à qui ton oeil daigne estre favorable.

Aussi, contre les maux dont il est tourmenté
Son esprit recourt-il à ta seule bonté,
Sans attendre d’ailleurs son salut ny sa gloire :
Elle seule es perils luy monstre ton secours :

Le remplit d’asseurance, et fait qu’il est tousjours
Moins certain du combat, qu’il n’est de la victoire.

Puisse eternellement, ainsi qu’il s’est promis,
La force de son bras trouver ses ennemis,
Un mont les cachast-il au fond de ses entrailles,
Sans que rien les sauvant des traicts de son courroux
Leur serve de laurier contre les rudes coups
Des foudres dont sa main est armee es batailles.

Puisse-il les voir un jour en cendres convertis,
Du feu de ta fureur pesle-mesle engloutis,
Et tous vifs devorez des flammes de ton ire :
Puisse-il voir le trespas sans pitié les faucher,
Puis d’entre les mortels leur memoire arracher,
Nul ne s’en souvenant sinon pour les maudire.

Car les meschans desirs dont ils sont possedez,
Se sont contre ton nom ingrattement bandez :
Et pour rendre ta gloire icy bas estouffee,
Ont basty contre toy des desseins malheureux,
Qui, comme mal fondez, tomberont dessur eux,
Changeant en un tombeau l’espoir de leur trophee.

Ô Seigneur leve toy, reveille ta vertu,
Faisant voir à nos yeux ton ennemy battu
Ne sçavoir où fuir les traicts de ta colere.
Ne temporise plus, n’use plus de mercy :
Mais puis que le meschant devient plus endurcy
De te trouver si doux, qu’il t’éprouve severe.

Qu’il t’éprouve severe, à fin que cependant
Ta bonté dessus nous ses aelles estendant,
Et monstrant que le soin de ton peuple la touche,
Nous t’adorions pour Roy de la terre et des cieux,
Ayant incessamment tes faits devant les yeux,
Ton amour dans le cœur, et ton los en la bouche.



CANTIQUE

DONT L’ARGUMENT EST PRIS DU 143. PSEAUME

DE DAVID


Benist soit le Seigneur, le grand Dieu des armees,
Dont la seule vertu rend mes mains animees
Aux glorieux travaux des Princes valeureux :
Qui m’apprend à combattre en gaignant des victoires,
Et par qui tout esprit entendant nos histoires
Me dira l’heureux Roy du siecle malheureux.

C’est luy qui me preserve au milieu des batailles,
Et rempare mon cœur d’invincibles murailles
Contre tous les ennuis qui l’osent assieger :
Luy seul n’ayant jamais mon attente trompee,
A fait mes ennemis tomber sous mon espee,
Et sous mon sceptre en fin mes subjets se ranger.

Seigneur, qu’est-ce que l’homme et la race mortelle,
Pour ne dedaigner point d’en prendre la tutelle,
Et loger en ton cœur le soucy de son bien ?
Tu luy soubmets le ciel, l’air, et la terre et l’onde :
Et semble que la main ouvriere de ce monde
Qui de rien crea tout, crea tout pour un rien.

Car en fin, ô Seigneur, l’homme n’est rien qu’un songe
Qui de songes menteurs se repaist et se ronge
En son plus ferme estat n’ayant rien de constant ;
Une ombre que le jour dissipe à sa venuë :
Un éclair allumé dans le sein de la nuë ;
Dont l’estre et le non estre ont presque un mesme instant.

Seigneur, baisse ton ciel, et tout ceint de tonnerres
Descends en ta fureur sur ces maudites terres.

Où mille impietez provoquent ton courroux :
Frape les plus hauts monts des armes de ton ire,
Fay-les fumer et fondre ainsi que de la cire,
Et l’univers trembler sous l’horreur de tes coups.

Remply tout l’air d’éclairs, de foudres et d’orages :
De tes dards enflamez estonne les courages
Des méchants dont l’effort t’offense en m’outrageant :
Fay gronder en ta main l’ire de cent tempestes,
Puis d’un bruit éclatant darde-la sur leurs testes,
À fin qu’un mesme coup te venge en me vengeant.

Car c’est contre l’honneur de ta puissance mesme,
Que leur bouche arrogante a vomy le blaspheme
Aiguisant contre moy tant de traits inhumains :
Leur langue incessamment ourdit des calomnies :
Leur esprit orgueilleux se plaist aux tyrannies :
Et tout mal-faire est l’art où s’exercent leurs mains.

Ô Seigneur, continuë à delivrer mon ame
D’une gent si superbe, et romps l’injuste trame
Des barbares desseins que sa rage a conceus :
Estens du ciel le bras armé pour ma vengeance,
Et pousse en ta fureur ceste maudite engeance
Dans les sanglants filets qu’elle mesme a tissus.

À fin que sur un luth monté pour tes loüanges,
Associant ma voix avec celle des Anges,
Je chante que c’est toy qui fais regner les Rois :
Toy qui les garantis des meurtrieres atteintes :
Toy qui rends leurs grandeurs venerables et saintes,
Et qui fais que la terre en adore les loix.

J’en sers aux ans futurs d’une preuve eternelle,
Moy sur qui la bonté de ta main paternelle,
Seigneur, a fait du Ciel mille graces plouvoir,
Contre tant d’ennemis me donnant la victoire
Que la paix de mon sceptre appartient à ta gloire,
Comme un nouveau miracle où reluit ton pouvoir.




Persevere, Seigneur, ne baille point ma vie
En pillage au Tyran qui l’a tant poursuivie :
Mais, comme il nous a faict, le faisant souspirer,
Au sang de ses sujets trempe son diadême,
À fin que justement il éprouve en soy-mesme
Les maux qu’injustement il m’a fait endurer.

Car sa main ne se plaist qu’aux méchans artifices :
La seule impieté luy fournit de delices :
Et son cœur, dont la rage est souvent sans effect,
Paist de si fiers desseins le desir qui l’affame,
Qu’au jour où le cruel n’a point souïllé son ame
De quelque méchant acte, il croit n’avoir rien faict.

Rens luy ce qu’il merite, et nous sois favorable,
Donnant quelque remede à l’ulcere incurable
Qui rongeant ce Royaume a destruit sa beauté,
Encor que nous vivions si dignes de misere,
Que nous faire du bien ce soit presque malfaire,
Et prophaner en vain les fruits de ta bonté.

Voy quel malheur poursuit ces terres desastrees,
Et quel heur cependant rit dedans les contrees
Qu’une constante paix habite autour de nous,
Sans qu’encor la fureur des violens orages
Qui dans ce pauvre Estat causent tant de naufrages
Ait peu troubler un air si tranquile et si doux.

Là le peuple fleurit en repos et liesse,
Comme ces arbrisseaux plantez en leur jeunesse
Dedans l’humide sein d’un fertile terroir :
Là comme un riche temple à colomnes dorees,
Les dames en tout temps superbement parees
S’enflent d’un doux orgueil regardant le miroir.

L’abondance y demeure et ses douces compagnes :
Mille et mille troupeaux en couvrent les campagnes
De joye et de repos leurs ames tu repais :
La trompette s’y taist, et la voix des allarmes :
Et tant d’aise en banit les souspirs et les larmes
Que leur moindre bon-heur c’est celuy de la paix.

Aussi toute la terre enviant leur fortune,
La nomme bien-heureuse, et de vœux t’importune
Pour de pareils effects de celeste faveur :
Mais quelque heur que le ciel verse dessus leurs testes
Plus heureux est encor, mesme au fort des tempestes,
Celuy de qui ton bras daigne estre le sauveur.

Toy donc jettant sur nous les yeux de ta clemence,
Garde nous de naufrage, et sois nostre defense
Contre des ennemis si puissans et si fiers :
Rendant par ta bonté ces tempestes plus calmes,
Où nous faisant du ciel recevoir quelques palmes,
Si nous n’en devons plus esperer d’oliviers.




PARAPHRASE PSEAUME 136


Assis aux tristes bords des eaux de Babylone,
Où le courroux vangeur qui renversa le thrône
Des grands Roys de Sion nous avoit exilez,
Nous plorions jour et nuict Jerusalem destruite
Que la flame Barbare en cendre avoit reduite,
Rendans nos plus saincts lieux deserts et desolez.

Nos cantiques de joye où Dieu daignoit se plaire,
Entre tant de douleurs condamnez à se taire
Par le martel ennuy regnant en nostre cœur,
Et nos luts qui pendoient aux saules de la rive,
Ploroient en se taisant sa liberté captive,
Et souspirante aux pieds d’un superbe vainqueur.

Bien nous alloient pressant d’en rompre le silence
Ceux qui de nos malheurs paissans leur insolence
Nous avoient pour jamais aux liens condamnez :
Et nos dolentes voix estoient presques contraintes
De mesler des chansons aux souspirs de nos plaintes
Par ceux qui triomphans nous menoient enchainez.

Chantez nous (disoient-ils) quelqu’un de ces cantiques
Qui faisoient retentir les resonnans portiques
De vostre fameux temple en glorieux accens
Lors que quelque victoire à Sion advenuë
Poussoit vos cris de joye au dessus de la nuë,
Et chargeoit vos autels d’offrandes et d’encens.

Helas (respondions-nous, parlant dedans nous mesmes)
Pourrions-nous bien redire en ces douleurs extrémes
Les vers que nous chantions le front paré de fleurs ?
Superbes cruautez de nos maux non soulees,
Ignorez-vous encor qu’aux ames desolees
Commander les chansons c’est conseiller les pleurs ?

Non, ja ne plaise au ciel, que la barbare audace
Nous face prophaner par priere ou menace
Les saincts vers qu’Israël chantoit en son bon-heur :
Plustost soient par la mort nos douleurs assoupies,
Que nous facions entendre à ces terres impies
Les hymnes consacrez au seul nom du Seigneur.

Irions-nous bien si tost effaçant de nos ames
Les larmes de Sion destruite par les flames,
Et gemissante encor dessous un joug de fer,
Pour flater de nos chants le superbe courage
De ceux qui sans pitié nous tiennent en servage,
Les faisant de nos maux nous mesmes triompher ?

Ô Sion, ô sainct temple autrefois nostre gloire,
Maintenant la douleur dont ma triste memoire
Va, comme d’un cousteau, mon ame outreperçant,
Qu’un eternel silence à ma langue se lie,
S’il advient que jamais vos ruines j’oublie,
Quelque ennuy que mon cœur reçoive en y pensant.

Que ceste main tremblante et ce cœur qui souspire
Die adieu pour jamais aux charmes de ma lyre,
Chassant tout reconfort au loin de mes malheurs,
Si pour quelque accident que le ciel nous envoye,
Vostre affranchissement n’est mon unique joye,
Ainsi que vos liens sont mes seules douleurs.

Mais toy qui nous punis, ô grand Dieu des armees,
Frappe aussi quelque jour ces cruels Idumees
Qui de nos ennemis les fureurs attisoient,
Quand il plouvoit sur nous tant de feux de ton ire,
Que la pitié des maux destruisans nostre empire
Arrachoient des pleurs mesme à ceux qui les causoient.

Saccagez (disoient-ils) ceste ville rebelle ;
Exterminez ses tours, confondans pesle-mesle
Ses plus bas fondemens à ses plus hauts sommets :
Rasez ceste maison de lames d’or couverte,
Luy faisant succeder une plaine deserte
Où le lieu de ses murs soit douteux pour jamais.

Ingrate nation, fiere et perverse engeance,
Le ciel se souvenant aux jours de sa vengeance,
D’un si cruel arrest contre nous prononcé,
Face aux âges futurs cognoistre en ton supplice,
Combien est déplaisant à l’oeil de sa justice
L’esprit qui prend plaisir d’opprimer l’oppressé.

Et toy, fiere Babel, superbe vainqueresse,
Bien-heureux soit celuy dont la main vengeresse,

Ainsi que tu nous fais, te faisant lamenter,
Baillera tes corps morts aux corbeaux pour pasture
Brisera tes enfans contre la pierre dure,
Et fera de leur sang les rochers degouter.

PARAPHRASE PSEAUME 147

Heureux hostes du ciel, sainctes legions d’anges,
Guerriers qui triomphez du vice surmonté.
Celebrez à jamais du seigneur les loüanges,
Et d’un hymne eternel honorez sa bonté.
Soleil dont la chaleur rend la terre feconde,
Lune qui de ses rais emprunte ta splendeur,
Lumiere, l’ornement et la beauté du monde,
Loüez, bien que muets, sa gloire et sa grandeur.
Tesmoigne sa puissance, ô toy voûte azuree,
Qui de mille yeux ardans as le front esclaircy :
Et vous grands arrousoirs de la terre alteree,
Vapeurs dont le corps rare est en pluye épaissy.
Car d’un si sainct ouvrier le dire estant le faire,
Sa parole d’un rien ce grand monde forma :
Et tout ce qui s’enferme en l’une et l’autre sphere
Est l’œuvre d’un seul mot que sa bouche anima.

Il a prescrit des loix à la nature mesme,
Qu’en tremblant elle observe et craint d’outrepasser :
Le ciel ne voit grandeur, sceptre, ny diadéme,
Immortel, ny mortel, qui s’en peust dispenser.
Chantez-le donc aussi vous enfans de la terre
Qui composez de cendre en cendre retournez,
Soit vous que l’ocean dans ses vagues enserre,
Soit vous qui librement par l’air vous promenez.
Beny son sainct pouvoir en tes caves profondes,
Monstre de qui le sein peut cent flots abysmer :
Et faittes retentir son nom parmy vos ondes
Gouffres qui vomissez mille mers en la mer.
Foudroyans traits de feu que son ire décoche,
Quand faisant icy bas mille flammes plouvoir
Elle tranche en fureur la teste à quelque roche,
D’une tonnante voix haut loüez son pouvoir.
Fay-le bruire aux torrens des valons que tu laves,
Neige qui vests les monts d’un blanc et froid manteau :
Et toy gresle polie, et toy glace qui paves
Au pesant chariot les sentiers du bateau.
Orageux tourbillons qui portez les naufrages
Aux vagabonds vaisseaux des tremblants matelots,
Témoignez son pouvoir à ses moindres ouvrages,
Semant par l’univers la grandeur de son los.
Faittes-la dire aux bois dont vos fronts se couronnent,
Grands monts, qui comme rois les plaines maistrisez :
Et vous humbles coustaux ou les pampres foisonnent,
Et vous ombreux vallons, de sources arrousez
Feconds arbres fruitiers, l’ornement des collines,
Cedres qu’on peut nommer geans entre les bois,
Sapins dont le sommet fuit loin de ses racines,
Chantez-le sur les vents qui vous servent de voix.
Animaux qui paissez la plaine verdoyante,
Et vous que l’air supporte, et vous qui serpentans

Vous trainez apres vous d’une échine ondoyante,
Naissez, vivez, mourez, sa loüange exaltans.
Chantez-la d’une voix, que nul soin n’interrompe,
Grands rois parmy son peuple assis comme en son lieu :
Et vous fiers potentats qui pleins de vaine pompe
Estes dieux sur la terre, et terre devant Dieu.
Peuples nez entre nous, peuples de terre estrange,
Faittes ouyr son nom aux rochers les plus sourds :
Hommes, femmes, enfans, donnez à sa loüange
Le matin, le midy, le soir de vos beaux jours.
Vous que la fleur de l’âge aux voluptez convie,
Vous qui chassez du monde, et ja prests d’en sortir
Touchez d’un pied tremblant les bornes de la vie,
Faites son nom sans cesse en vos chants retentir.
Bref, que tout genre d’estre, et tout sexe, et tout âge,
Benisse le seigneur ses biensfaits racontant,
D’un parler si conforme aux pensers du courage
Que se taisant la voix le cœur l’aille chantant.
Car il est l’esprit seul en qui vit et respire
Tout estre ou non visible, ou visible à nos yeux,
Et le seul roy qui tient, d’un eternel empire
Le throsne de sa gloire elevé sur les cieux.
Alors que tout flambant d’une lumiere sainte
Il s’y sied en triomphe, et pompe, et majesté,
L’univers se prosterne en reverence et crainte,
Et nul ange n’en peut supporter la clarté.
De là sont envoyez devers sa troupe elevë
Ces merveilleux secours qui la sauvent des fers :
De là partent ces loix de puissance absoluë,
Qui font trembler le ciel, la terre, et les enfers.
Soit à jamais sa gloire en nostre ame adoree,
Soit à jamais son nom par nos chants celebré :

Soit l’honneur de son loz d’eternelle duree,
Mesme apres l’univers en pieces demembré.
Que le sceptre eternel dont si sainct et si juste
Il regit tout le monde, et le range à ses loix,
Voye au sacré pouvoir de sa grandeur auguste
Rendre hommage eternel les peuples et les rois.
Et luy qui tout-puissant au sort mesme commande
Vueille de nos destins combatre la rigueur,
Delivrant de tourment l’humble et fidelle bande,
Qu’un soucy paternel loge pres de son cœur.

CANTIQUE FORME DE COMPLAINTE

Tandis que le desir d’une juste vengeance
Flambe dedans ton cœur,
Seigneur n’endure point que ton courroux élance
Sur mon coulpable chef les traits de sa rigueur :
Sursiez un peu l’arrest qui d’un aspre supplice
Poursuit ma mauvaistié,
Ne le prononçant point, que ta saincte justice
Ne s’en soit conseillee à ta douce pitié.
Voy, seigneur, voy du ciel mon esprit qui se pasme
Sous l’horreur du tourment :

Regarde moy malade et du corps et de l’ame,
Pour me donner santé plustost que chastiment :
Et te daignant en fin souvenir qui nous sommes,
Pardonne à mes pechez,
Non comme aimant le vice, ains comme aimant les hommes
Qui sont dés leur naissance aux vices attachez.
Quelle plus grand’douleur sent-on en la torture
Qu’est celle que je sens ?
Nul ennuy sur mon cœur n’épargne sa pointure,
Cent tourments font la guerre à chacun de mes sens :
Mille bruslants soupirs, mille sanglantes larmes
Versant à tous propos
Je passe, travaillé d’eternelles allarmes,
Et mes jours sans lumiere, et mes nuicts sans repos.
Pardon, seigneur, pardon : la douleur qui me blesse
Me rend trop tourmenté :
Non trop pour mon offense, ains trop pour ma
Foiblesse ;
Non trop pour ta justice, ains trop pour ta bonté :
Las ! Ne vaut-il pas mieux qu’en destournant la face
De mes transgressions,
Tu destruises plustost le peché par ta grace,
Que le pauvre pecheur par les punitions ?
Helas ! Je suis semblable à celuy qu’on va rendre
Au sepulcre enfermé,
Une image de mort, un fantosme de cendre
Qui suis au lieu d’esprit de douleur animé :

Ma bouche incessamment ouverte aux tristes plaintes
Ne fait que souspirer :
Et de mes pauvres yeux les prunelles esteintes
Ne me servent de rien si ce n’est de pleurer.
Cependant des ingrats, seigneur, qui de ta voye
Ont destourné leurs pas,
Se couronnent de fleurs et font des feux de joye,
De voir mes jours descendre en la nuict du trespas :
Nul son, tant soit-il doux, n’est si doux à leur ame
Que mes gemissemens :
Et nul si grand ennuy le cœur ne leur entame,
Que de voir quelque bien consoler mes tourmens.
Aussi vont cheminant d’un pied si dissemblable
Ma vie et leur erreur,
Que ce qui me déplaist leur estant agreable,
Nous sommes l’un à l’autre en mutuelle horreur :
Ma pluie est leur beau temps, mon repos leur misere,
Mon plaisir leur douleur :
Et comme s’ils vivoient en un autre hemisphere,
Estant jour à mon ame il est nuit à la leur.
Tenant entre tes mains la grace, et le supplice
La clemence, et la loy,
Déploye, ô tout-puissant, l’une et l’autre justice
De ton siege eternel et sur eux et sur moy :
Sur eux, celle qui juge et condamne à la peine
Le méchant endurcy :
Sur moy, celle qui douce à la foiblesse humaine,
Le pecheur justifie et le prend à mercy.

CANTIQUE

 FORME DE CONFESSION

L’ennuy qui rend mes yeux si fertiles en larmes
Durant le cours des maux dont je suis oppressé ;
Ce n’est point, ô seigneur, d’endurer ces allarmes,
Mais de les meriter pour t’avoir offensé.
Ma faute, et non ma peine, est ce qui me tourmente :
J’en souspire la cause, et non pas les effects :
Et battant ma poitrine, à par moy je lamente
Non les maux que j’endure, ains les maux que j’ay faicts.
Ah que ne puis-je dire au fort de mon angoisse
Comme l’un de tes saincts disoit en sa langueur :
Seigneur, fay pour le moins que mon ame cognoisse
Pourquoy ta main me traitte avec tant de rigueur.
Helas tout au contraire, il faut qu’en mon supplice
Je crie, en me plaignant d’un trop doux jugement,
Ô seigneur tu commets, tu commets injustice
Ne me punissant pas d’un plus aspre tourment.
Car quel poinct de ta loy sert de regle à nostre ame,
Que ton oeil n’ait point veu ma fureur transgresser ?
Mon cœur s’en souvenant d’horreur presque se pasme
De voir qu’un peu de cendre ait tant peu t’offenser.
Ce cœur que ton esprit lavant par le baptesme
Daigna choisir pour temple et purger de peché,
Je l’ay donné pour siege à l’esprit de blaspheme,
Et de son vif autel ton portrait arraché.
De venimeux serpents j’en ay faict un repaire,
D’un impudique feu j’ay bruslé ses parvis :

Mis l’idole de Baal dedans son sanctuaire,
Et tout ses saincts vaisseaux prophanez et ravis.
J’ay faict mourir mon ame, encore qu’immortelle,
Puis qu’ainsi comme on voit par la commune loy
Que c’est la mort du corps qu’estre separé d’elle,
C’est aussi son trespas que de l’estre de toy.
De l’autheur du mensonge ayant suivy l’eschole,
J’ay mon precepteur mesme en cet art surmonté :
L’orgueil m’a faict servir à moy-mesme d’idole,
Et l’envie attrister des fruits de ta bonté.
L’avarice enchantant mon cœur de son breuvage
M’a faict suivre à clos yeux la rapine sa sœur :
L’avarice a changé mes biens en mon servage,
M’en rendant possedé, plustost que possesseur.
J’ay veu souffrir le pauvre, et vers son indigence
Mon secours au besoin ne s’est point estendu :
J’ay veu la calomnie opprimer l’innocence,
Et n’ay pas d’un seul mot son bon droit defendu.
Mais en vain, ô seigneur, mes forfaits je te conte,
Tu les sçais, et leur nombre ainsi cogneu de toy,
Pensant à ta bonté me fait rougir de honte,
Pensant à ta rigueur me fait pallir d’effroy.
Aussi (las ! ) n’est-ce pas afin que tu les sçaches
Qu’en me les reprochant d’horreur je me remply :
Mais je te les découvre afin que tu les caches,
Et te les ramentoy pour t’en causer l’oubly.
Heur que j’espererois, si mes fautes nouvelles
Te laissoient effacer les vieilles de ton cœur :
Mais comment (mes erreurs se rendant eternelles)
N’en seroit pas tousjours la memoire en vigueur ?
Mon ame dés l’enfance aux pechez asservie,
T’irrite si souvent de l’œuvre et du penser,
Et tant d’iniquitez accompagnent ma vie,
Qu’on peut dire, qu’en moy vivre c’est t’offenser.
Et je

 vy cependant, moy dont l’ingrate audace
Devroit pour chastiment mille morts recevoir :
Et j’ose cependant lever encor la face
Vers les cieux qui, peut-estre, ont horreur de me voir.
Ô seigneur, que fais-tu, qui décoches ta foudre
Sur le dos innocent de quelque vieux rocher,
Que tu ne reduits point ce méchant cœur en poudre :
Dont nul roch en durté ne sçauroit approcher ?
Tu le peux justement, mes crimes le meritent :
Mais, ô souverain juge, il me prend bien de voir
Qu’à punir les forfaits dont nos ames t’irritent,
Ton vouloir ne va pas égalant ton pouvoir.

CANTIQUE SUR CONVERSION DU ROY

Ce qu’avec tant de vœux mon ame a desiré,
Comme le seul remede à nos maux preparé,
S’accomplit maintenant pour l’heur de cet empire :
Le roy plante en son cœur la foy de ses ayeux,
Et fait par ce sainct œuvre esperer à nos yeux
De voir finir le dueil dont l’Europe souspire.
Benist soit le seigneur, nostre unique support :
Il ne veut plus souffrir que tousjours loin du port
La nef de ce royaume en la tempeste flotte :
Bien monstre-il que ce coup n’est point un œuvre humain,
Et que le cœur des rois est vrayment en sa main,
Comme le gouvernail en celle du pilote.

C’est luy seul qui touchant l’esprit d’un si grand roy,
Quand moins on l’attendoit, l’a fait venir à soy
Par le chemin tracé du seul pas des fidelles.
Signe que c’est luy seul qui nous peut secourir
Lors que pour nous sauver du danger de perir,
Inutile est l’effort des puissances mortelles.
Ô que ce changement non preveu des mutins
Changera desormais le cours de nos destins,
Nous guidant au laurier par une heureuse voye !
Non, je n’oserois plus defendre à mes desirs
L’espoir de voir nos maux se tourner en plaisirs,
Et nos pleurs de tristesse en des larmes de joye.
Maintenant verrons nous le bras de l’eternel
S’armer pour nostre cause, et d’un soin paternel
Estendre sa faveur dessus nos entreprises,
Les efforts ennemis de pretexte manquer,
Et l’orgueil espagnol ne sçavoir plus masquer
D’aucun fard de raison ses injustes feintises.
Car que diras-tu plus insolente Enyon,
Ce prince ayant quitté l’aveugle opinion
Receuë és tendres ans de sa jeune ignorance,
Que seule tu disois oster à sa valeur
Le bien que luy donnoient en despit du malheur
Les droits de la nature, et les loix de la France ?
Maintenant c’est un roy de tout poinct accomply,
Qui dans un cœur royal de vaillance remply
Ne va plus rien logeant que des graces royales :
Et qui pour son royaume auroit tout l’univers,
Si la main qui le ceint de lauriers tousjours verds
Rendoit à sa valeur ses conquestes égales.
Ah ! Que mon triste cœur justement souspiroit,
Quand loin du droit chemin son ame s’égaroit
Apres l’illusion qu’elle a trente ans suivie,
Par l’ombre de la mort laissant errer ses pas

Sans la guide qui seule aux mortels d’icy bas
Enseigne et la lumiere, et la voye, et la vie !
J’estois comme celuy qui du haut d’un rocher
Voit perir dans les flots ce qu’il a de plus cher,
Et ne l’ayde au peril que de vœux et de larmes :
Contre son bel esprit souvent je m’indignois,
Me plaignant de celuy pour qui je me plaignois,
De le voir sans pitié se meurtrir de ses armes.
Ah (disois-je à par moy) prince illustre en bonté,
Que te sert ceste auguste et saincte pieté
Qui comme un feu la nuict dans ta belle ame éclaire ?
Helas ! Bien peu te vaut un si rare ornement,
Puis que hors de l’eglise on sert Dieu vainement,
Et que par le mal croire on destruit le bienfaire.
J’égale les vertus qui parent ta grandeur,
Aux fleurs qu’un petit d’eau nourrit en la verdeur
Des branches d’un fruitier hors du tronc arrachees :
Elles procedent bien d’un principe eternel :
Mais pour ne vivre plus dans le sein maternel,
Sans produire aucun fruit elles tombent sechees.
Dedans le tige sainct revien te faire enter,
S’il te plaist de les voir d’heureux fruits rapporter,
Et non seulement vivre, ains te donner la vie.
C’est assez fait mourir de crainte et de douleur
Ceux qui t’aymans sans fard souspirent ton malheur :
Vien faire aussi mourir tes ennemis d’envie.
Ainsi matin et soir mon cœur parloit en moy :
Tousjours priant le ciel qu’en repurgeant sa foy
De la faulse doctrine, il y plantast la vraye :
Et voila, le seigneur a mes vœux exaucez,
Delivrant son esprit de ses charmes passez,
Et du champ de son ame arrachant ceste yvraye.

Puissent mille succés parfaitement heureux
Desormais témoigner à ce cœur genereux
Qui de tous nos malheurs cherche la delivrance,
Qu’en remettant ses pas dedans le droit sentier,
Il se rend tout d’un coup pacifique heritier
Du royaume celeste, et du sceptre de France.

STANCES AU ROY

Sire, en fin les lauriers couronnants la valeur
Dont vostre ame royalle a vaincu son malheur,
Et forcé le destin qui vous estoit contraire,
Ont fait jusqu’à tel point vostre gloire monter,
Que quiconque entreprend l’honneur de la chanter,
S’il n’est fort eloquent il est fort temeraire.
Il est fort temeraire, et l’imprudente ardeur
Qui de son entreprise ignorant la grandeur
Anime sa pensee au dessein qu’elle embrasse,
Meriteroit qu’un jour, à l’égal du romain
Couronné mais lié par une mesme main,
Recompensant son zele, on punist son audace.
C’est pourquoy cognoissant combien manquent en moy
De graces pour loüer celles d’un si grand roy,
Ne vien-je pas m’offrir à ce penible ouvrage :
Ce seioit trop d’orgueil que de tant presumer :
J’errerois sans pilote en une estrange mer,
Et ne m’embarquerois que pour faire naufrage.
Un stile aussi fameux en la gloire des vers,
Que vostre heureuse espee est crainte en l’univers,
Seul merite icy bas l’honneur de l’entreprendre :
N’appartenant à nul d’entre tous les humains,

Sinon à quelque Apelle, et non à d’autres mains,
D’oser pourtraire au vif un second Alexandre.
Car quand bien j’oserois vos vertus raconter,
Que sçauroit ma loüange à leur gloire adjouster
Qui de vostre grandeur accreust la cognoissance ?
Le cours d’un ruisselet que peu d’eaux ont éclos
Enfleroit-il la mer s’abismant en ses flots ?
Ou ce qui remplit tout prendroit-il accroissance ?
Non, sire, le renom qui vous rend si fameux,
Franchissant de nos mers les rempars écumeux,
A couru tout le rond de la terre et de l’onde :
Et pour trouver encor quelque peuple icy bas
Qui n’eust point entendu le bruit de vos combats,
Il faudroit quelque part chercher un autre monde.
Mais comme ces tableaux exposants à nos yeux
Les pourtraits abregez de la terre et des cieux,
Souvent marquent d’un point une grande province,
Ainsi pressant l’honneur de vos gestes divers,
En ce parlant tableau que depeignent mes vers
Reduy-je au petit pied le los d’un si grand prince.
D’un prince qui sa gloire en du cedre écrivant,
Se verra proposer à tout l’aage suivant
Sous le nom merité d’une idee accomplie :
Et qu’avec tant de soin le destin a formé,
Que les rares vertus dont son cœur est armé,
S’en devroient appeller la saincte panoplie.
Car les dons qu’en plusieurs le ciel a dispersez,
Il les a tellement en vous seul ramassez
Par le son paternel de sa main liberale,
Que vous seul suffiriez aux Zeuxis plus parfaits
Qui sur les traits choisis de cent divers beaux faits
Peindroient la vertu mesme et la grandeur royale.
Je tais ce vif esprit, actif et vigilant,
Ce corps infatigable, et de soy nonchallant,
Et ces autres rayons de vertu plus commune :
Je tais mesme ces traits d’invincible bon-heur,

Comme fruits ou non moins au succés qu’en l’honneur,
Vostre vertu partage avec vostre fortune.
Mais soit que l’on souhaitte un prince valeureux,
Soit, qu’on le vueille juste, et d’un cœur genereux,
Soit prudent à regir le frein de son empire,
Soit clement, soit pieux, soit doux à commander,
Nous voyons en ces dons les autres vous ceder,
Et possedons en vous ce qu’en eux on desire.
Quel oeil n’eust pensé voir ce Cesar de nos roys,
Ce Charles trois fois grand, rendre és champs navarrois
Du sang des espagnols la campagne trempee ;
S’il vous eust veu de prés, le sanglant fer au poing,
Monstrer en maints combats, combien sert au besoing
À la juste querelle une vaillante espee ?
Certes vostre valeur bravant mille hazards,
Est parvenuë en fin sur les pas des Cesars,
Jusqu’où peut arriver une vaillance humaine :
Mais je la sens tousjours attrister mon penser,
Sçachant bien que pour voir vostre bras l’exercer,
Il nous faut estre en crainte, et vous faut estre en peine.
Aussi vostre clemence est-elle en plus grand prix :
L’une et l’autre vertu forçant bien nos esprits
À loüer les beaux faits dont leur gloire est feconde :
Mais les fruits n’en sont pas également communs :
L’une, ainsi qu’une foudre, attaignant quelques uns :
L’autre, comme un soleil, éclairant tout le monde.
Quand à vostre prudence, elle luist aux effects,
En ne chancelant point dessous un si grand faix
Comme est le faix royal qui charge vos espaules :
Ains avec un parler sage, attrayant, et doux,
Gaignant tout, charmant tout, et conjoignant en vous
À l’Hercule des grecs celuy mesme des gaules.

Mais premier que mes chants mes ans s’acheveroient,
Si les vers de cet hymne en chantant honoroient
Chacun de vos beaux faits d’un digne tesmoignage :
C’est assez si je dy, ma trame accourcissant,
Qu’en royalles vertus vous allez devançant
Tous ceux qui plus fameux vous devancent en âge.
Ah ! Que les fiers destins qui dominent sur nous
Ne vous ont-ils fait naistre en un siecle plus doux,
Et plus favorisé de la bonté celeste !
Helas, nous devoit-il tant de mal arriver,
Que la rigueur du sort nous forçast d’éprouver
Sous un roy si clement un regne si funeste !
La France ne vid onc un roy plus accomply,
Cependant le venin dont l’estat est remply,
Par son corps languissant plus que jamais pullule,
L’ame des loix vivante on voit mourir les loix,
Trajan tient en sa main le grand sceptre gaulois,
Et le peuple ressent les ans de Caligule.
En qui plus desormais nous faut-il esperer,
Si le cours de ce mal ne cessant d’empirer,
Malgré tous vos conseils dure en sa violence ?
Bien pourrons nous alors nous resoudre à perir :
Et ce qu’avec tant d’art vous n’aurez sceu guerir,
L’estimer incurable à l’humaine prudence.
Mais nous ne serons point si long temps malheureux
Non, rien n’empeschera qu’un roy si genereux
Surmontant nos malheurs ces tempestes ne calme :
Vous les dompterez, sire, et la mesme vertu
Qui pour rendre ce monstre à vos pieds abbattu
Vous met l’épee au poing, vous y mettra la palme.
Poursuivez seulement d’un pied ferme et constant :
Et malgré les travaux qui vous vont combattant,
Chassez en fin ce mal du fond de nos entrailles :
Puis donnez au seigneur le fruict de vos beaux faicts,
En faisant triompher au milieu de la paix,
Celuy qui vous fait vaincre au milieu des batailles.

AU

 ROY CONVIER REVENIR A PARIS

Vous qui comme Persee, avec la sage ruse
Dont la vertu conduit ses genereux projets,
Avez trenché la teste à l’horrible Meduse
Qui changeoit en rochers les cœurs de vos sujets,
Grand roy, venez revoir vostre belle Andromede
Qui n’aguere exposee aux monstres du malheur,
Ne doit sa delivrance à nul autre remede
Qu’à vostre seule grace, et prudence, et valeur.
Venez revoir Paris, ceste antique navire
Qu’un orage excité par la fureur du sort
Alloit ensevelir dans les flots de son ire
Sans vostre heureux secours, son vray phare et son port :
Voyez comme le ciel l’en ayant preservee
Elle brave l’orgueil des vents plus inhumains,
Et trouve moins de joye au bien d’estre sauvee
Que de gloire en l’honneur de l’estre par vos mains.
Ceste ville sans pair, cet abregé de France,
Où repose et le throne et le sceptre des rois,
Vous veit comme un esclair luire à sa delivrance
Quand elle recogneut l’empire de vos loix,
Semblable à ce feu sainct qui paroist en l’orage,
Sauve les matelots de peril menacez,
Puis soudain se retire en l’ombre du nuage
Comme si pour sauver paroistre estoit assez.
Mais cela n’a causé qu’une publique envie
De jouyr plus long temps du regard de vos yeux,
Tant chacun aime à voir revivre en vostre vie
Les fameuses vertus des grands rois vos ayeux :

Et bien doit-elle aimer l’honneur de voir reluire
L’astre qui luy faisant sa douceur esprouver,
Aima mieux la sauver et la pouvoir destruire,
Que non pas la destruire et la pouvoir sauver.
Non, ceste ville auguste (invincible monarque)
Ne sçauroit desormais fleurir qu’à vostre honneur,
Sa grandeur n’estant plus qu’une eternelle marque
Et de vostre clemence et de vostre bon-heur :
Qu’un autre l’ait fondee et ceinte de murailles,
Qu’un autre ait fait l’empire en ses murs resider,
Vous, vous l’avez sauvee au milieu des batailles,
Et sauver une ville est plus que la fonder.
Aussi m’est-il advis que je voy son genie
Tout couronné de tours et tout ceint de rempars
Detestant à vos pieds l’injuste tyrannie
Qui la donnoit en proye à la rage de Mars,
Vous dire incessamment, ô grand roy qui pardonnes
Dés que le ciel a mis la vengeance en tes mains,
Il n’appartient qu’à toy de porter les couronnes
Qu’on donnoit aux sauveurs des citoyens romains.
Ce que fut un Camille à sa ville captive,
La celeste bonté fait que tu me le sois :
Qui, comme luy de Rome alors serve et plaintive,
As chassé de mon sein tant de mauvais françois :
Donné la vie à ceux dont l’ingrate insolence
Dressoit contre ton cœur le poignard insensé,
Et fait voir au pardon de mainte griève offense,
Avec quelle injustice on t’avoit offensé.
De combien de mutins que les loix de l’espee
Condamnoient à sentir les rigueurs du trespas,
As-tu rendu la crainte heureusement trompee,
Les pouvant mettre en poudre et ne le faisant pas ?
Par quels traits de clemence illustrans ta memoire
De tes ennemis mesme as-tu gaigné le cœur,
Certain que qui sçait bien se vaincre en sa victoire,
Est vrayment invincible, et doublement vainqueur ?
Je

 ne sçaurois plus voir la pompe de mes temples,
Ny l’aise de mon peuple en mon sein fourmillant,
Sans voir luire à mes yeux cent glorieux exemples
De la douceur qui regne en un cœur si vaillant :
Mille murs foudroyez serviront de trofee
À la juste fureur de ton bras indomté,
Mais les miens conservez et mon hydre estoufee
En serviront sans cesse à ta rare bonté.
Le ciel vueille assister la valeur de tes armes,
Grand roy qui conjoignant la force au jugement,
Sçais si vaillamment vaincre és plus sanglans allarmes,
Et puis de la victoire user si doucement.
Bien monstrent tes effets (prince nay pour estaindre
Les flames qui souloient la France consumer)
Que ny ton ennemy ne peut assez te craindre,
Ny ton sujet loyal ne peut assez t’aymer.
Ainsi dit tous les jours souspirant vostre absence
Le daemon gardien des grands murs de Paris :
Ainsi dit mainte ville en qui vostre clemence,
Du cours de ses malheurs les surgeons a taris :
Ainsi maints boute-feux de la flame civile,
Qu’un si doux traittement oblige à vos bontez,
Qu’estre domptez par vous leur est autant utile,
Comme à vous glorieux de les avoir dontez.
Croissez en ceste gloire, ô l’honneur des bons princes :
Vainquez et pardonnez, le ciel le veut ainsi :
Puis si tousjours ce mal travaille vos provinces,
Vainquez et punissez, le ciel le veut aussi.
Ne faites point qu’encor nous voyons en vous-mesme
(pour estre de Cesar trop grand imitateur)
Ces effects de clemence et de douceur extrême,
Conserver tout le monde, et perdre leur autheur.
La clemence est pour ceux que l’aveugle ignorance,
Ou la juste douleur en la faute a poussez :
Non pour ceux qui conduits d’une impie esperance,
Arment d’ingrats desseins leurs desirs insensez.

Ayez escrit au cœur d’une encre perdurable,
Que tout vice fleurit sous un prince trop doux :
Et qu’en fin on se rend également blasmable,
Ne pardonnant à nul, et pardonnant à tous.
Mais ne commets-je point une faute pareille
À celle d’une lampe éclairant au soleil ?
Quoy, faut-il qu’un grand roy que Dieu mesme conseille,
D’une langue mortelle écoute le conseil ?
Ô sire, pardonnez à ce cœur temeraire
Par les clemens lauriers dont le ciel vous fait don :
J’aurois tort d’essayer à vous rendre severe,
Puis que mon imprudence a besoin de pardon.
Vous avez dedans vous pour un secret oracle
Qui conseille vostre ame et conduit ses desseins,
Vostre juste prudence, et l’heur qui par miracle
A conservé le sceptre elevé dans vos mains :
Suivez-en les conseils ; et l’eternel monarque
Qui rend vostre trophee orné de tant d’escus,
Face que desormais sans douleur on remarque
La bonté du vainqueur au salut des vaincus.
Cependant bannissez loin de vostre pensee
Le triste souvenir de leur fatale erreur :
C’est assez qu’un remords de la faute passee
Leur en cause dans l’ame une secrette horreur.
Il falloit que pour voir quel est vostre courage,
De ces tragiques maux vostre esprit fust battu ;
La peine de calmer un moins cruel orage
N’estant pas un sujet digne de sa vertu.
Ne vous lassez donc point de voir la France armee
Exercer si long temps vostre heureuse valeur :
Les palmes qui pour fruit portent la renommee
Ne croissent qu’en des champs de peine et de douleur.
Que si par des travaux consacrans la memoire
Un nom se veit jamais fleurir en mille lieux,
Ces malheurs fourniront d’ailes à vostre gloire
Pour s’élever de terre et voller dans les cieux.


SUR LA REDUCTION D’AMIENS

Si jamais quelque prince habitant icy bas
Merita que son peuple adorast sa vaillance,
C’est ce roy si fameux et si craint és combats
Que les cieux ont donné pour monarque à la France.
Nul ne peut sans merveille entendre avec quel heur
De ses sujets captifs la chaine il a coupee,
Et par combien d’effects de prudente valeur
Ses mains ont obligé son sceptre à son espee.
La gloire des lauriers qui luy ceignent le front
S’élevoit bien desja jusqu’aux voûtes celestes,
Et sembloit que du monde éclairant tout le rond
Rien ne peust augmenter le lustre de ses gestes :
Mais plus clair que jamais il reluist aujourd’huy,
D’avoir repris par force et remis en franchise
Ceste ville imprenable à tout autre qu’à luy
Que le fier espagnol nous ravit par surprise.
Un barbare ennemy remplissant tout d’effroy
La volla de nos mains en corsaire homicide :
Mais ce vaillant guerrier l’a reconquise en roy,
Contre un nouveau Cacus estant un autre Alcide.
Aussi d’un tel effect recueille-il un honneur
De qui la renommee est si loin épanduë
Qu’il vaut mieux pour sa gloire, et pour nostre bon-heur,
L’avoir reprise ainsi que non jamais perduë.
Ah dieu ! Que de perils ont conjuré sa mort
Durant les tristes mois que ses armes l’ont ceinte !
Et que ceste valeur qui contre tout effort
Nous remplissoit d’espoir, nous a remplis de creinte !

Qu’on nous a veus souvent pallir au moindre bruit
Qui d’un sanglant combat nous depeignoit l’image,
Sçachant bien qu’és perils où l’honneur le conduit,
Il n’a point d’ennemy plus grand que son courage.
Tantost nostre adversaire estonnoit nos esprits
Du superbe appareil de sa puissante armee :
Tantost quelque sortie où les nostres surpris
Eussent perdu sans luy la palme accoustumee.
Nous sçavions qu’à toute heure, au hazard d’un méchef,
Veillant dans la trenchee il souffroit mainte allarme :
Et que ce qu’il commande en grand et sage chef,
Il l’accomplit luy-mesme en valeureux gendarme.
Nous craignions une mine, image des enfers :
Nous craignions ce canon par qui tout se renverse :
Bref, autant que de Mars les perils sont divers,
Autant de nostre peur la face estoit diverse.
Mais nous n’en portons plus les cœurs épouvantez :
Ces frayeurs maintenant sont en nous estouffees :
Et ces divers malheurs par son bras surmontez
Ne luy sont plus perils, ains glorieux trophees.
Princesse à qui le ciel a permis de tourner
Dans le flanc d’où nasquit ce miroir des grands princes,
Esprit que vous verriez mille fois couronner
Si les seules vertus regnoient sur les provinces,
Combien affligiez-vous vostre cœur genereux
Lors qu’à tant de hazards il s’exposoit en proye,
Vous qui de ses succés, heureux, ou malheureux,
Ne vous reservez rien que le dueil, ou la joye ?
Jetter l’oeil du penser sur ses tristes objects,
Vous rendoit de douleur la poitrine entamee :
Et ce qui nous touchoit comme simples sujects,
Vous touchoit comme sœur aimante et bien aimee.

C’est pourquoy maintenant qu’il retourne vainqueur,
La joye et le plaisir qui vos larmes essuye
D’autant plus doucement rit dedans vostre cœur,
Que le beau temps est doux apres la longue pluye.
Aussi devez vous bien ressentir vivement
Son destin quel qu’il soit, favorable ou contraire,
Quand mesme, ainsi que nous, vous l’iriez seulement
Reverant comme roy, non aymant comme frere :
Car c’est ce vaillant prince au malheur si constant
Que pour nostre salut les astres ont fait naistre,
Et qu’on voit témoigner de n’aspirer pas tant
À se rendre obey, qu’à meriter de l’estre.
Quelle sienne victoire (où qu’on jette les yeux)
N’est point de sa clemence un rare témoignage ?
En quel esprit de roy veirent oncques les cieux
Loger tant de douceur avec tant de courage ?
Il s’expose sans crainte aux orages de Mars
Où le plus asseuré de peur deviendroit blesme,
Et diroit-on qu’il pense, au milieu des hazards,
Porter un corps d’emprunt, et non pas le sien mesme.
Puis sentant les lauriers sa teste couronner,
Son esprit se desarme, et semble que la gloire
De pouvoir magnanime aux vaincus pardonner,
Ce soit l’unique bien qu’il cherche en sa victoire :
Aussi de la vengeance éloignant son desir
Sans qu’aucuns accidents la clemence en estrangent,
Son cœur en pardonnant sent le mesme plaisir
Que les plus irritez sentent quand ils se vengent.
Ô France, recognoy que luy seul des humains
Est ton fatal Ancile en ce temps lamentable,
Et qu’à fin de tromper les sacrileges mains
Nul Namure icy bas n’a rien fait de semblable :

Remply pour luy le ciel d’oraisons et de vœux,
Puis qu’avec le devoir le besoin t’y convie,
Les dieux ayant conjoint d’indissolubles nœuds
Ta gloire à sa valeur, et ta paix à sa vie.
Quant à moy que la muse a rangé sous les loix
D’un art qui bien souvent rend la langue prophete,
Ne pouvant advenir qu’en ses vaillants exploits
Je sois son coutelas, je seray sa trompette :
Et si craindray plustost, loüant et benissant
Des vertus dont la gloire au ciel mesme est escrite,
De paroistre envieux en les amoindrissant,
Que d’estre dit flateur en passant leur merite.

SUR MARIAGE DU ROY

Encor la loy celeste, encor la destinee
Unit le lis de pourpre aux trois grands lis dorez,
Et par les chastes nœuds d’un royal hymenee
Reconjoint leurs fleurons par la mort separez.
La vierge chasseresse à la fin s’est soubmise
Aux douces loix du joug fuy si longuement,
Bien qu’elle n’ait daigné despoüiller sa franchise
Que pour la saincte amour de Mars tant seulement.
L’heureux Mars des françois, l’aisné fils de victoire,
L’exemple et l’ornement des princes valeureux,
Seul entre tous les grands a remporté la gloire
De soubmettre à l’amour cet esprit genereux :

L’arc que revere és bois la plus fiere napee
Ne se pouvant courber sous l’amoureuse loy,
Que par la plus fameuse et plus vaillante espee
Qui jamais se fist creindre en la main d’un grand roy.
Quels festons, quelles fleurs, quels doux chants de liesse,
Quels ardants feux de joye en mille lieux épris
Seront dignes tesmoins de la juste allegresse
Que ce sainct hymenee excite en nos esprits ?
Qui ressent le plus d’aise, ou vous valeur extréme,
Possedant la beauté d’une si rare fleur,
Ou vous fleur de beauté seule égale à vous-mesme,
Conjointe au parangon de clemente valeur ?
Certes ou ceste joye est pareille en vos ames,
Ou bien si sa douceur vous paist diversement,
Celuy de vous qui brusle en de plus vives flames
Est le plus transporté d’un doux ravissement :
Car plus l’amour d’un bien travailloit l’esperance,
Plus en l’ayant acquis on ressent de plaisir :
Et le contentement qui suit la jouïssance
Se mesure tousjours à l’ardeur du desir.
Vous que tout l’univers se promet pour monarque,
Grand roy, goustez un peu l’heur que vous possedez,
Jouïssant d’une fleur dont le choix est pour marque
Qu’amour incessamment n’a pas les yeux bandez.
Nul qui vive icy bas ne peut voir sans merveille
Luire en un corps humain tant de graces des cieux,
Et ceux que son renom attiroit par l’oreille,
Son regard maintenant les ravit par les yeux.
La douce majesté qui pare un diadême
S’assiet en son visage, et démarche en ses pas :
La beauté devant-elle est presque sans soy-mesme,
Et les graces sans grace, et Venus sans appasts,

Son estre estant tissu d’une si rare trame,
Qu’on doute qui des deux a des charmes plus forts,
Ou l’extréme beauté des vertus de son ame,
Ou l’extréme vertu des beautez de son corps.
Aussi doit vostre cœur ressentir plus de joye
D’estre pris en des laqs si chastes et si beaux,
Que d’avoir terrassé l’orgueil de la Savoye,
Domptant ses grands rochers couronnez de chasteaux :
Et faut qu’en ceste pompe où le ciel environne
De myrte et de laurier vostre front tout-autour,
Les triomphes sanglants de la fiere Bellonne
Cedent la gloire à ceux de Junon et d’Amour.
Bien paroist-il à l’heur qui vous rend tout possible
Que Bellonne et l’Amour ont égal soin de vous :
L’une vous fait dompter tout ce qu’elle a d’horrible,
L’autre vous fait sentir tout ce qu’il a de doux.
Mais vous n’avez jamais foudroyé par les armes
Un si rude ennemy qui vous ait affronté,
Qu’Amour, sans vous contraindre à dependre des larmes,
Vous fait icy joüir d’une douce beauté.
Bruslez dedans le feu que ses graces attizent
D’une ardeur volontaire et durable à jamais,
Content qu’en vostre cœur ses flammes s’eternizent,
Et qu’Amour soit pour vous sans ailes desormais.
Monstrez qu’en ce courage où la vertu n’assemble
Que des desirs tous pleins de saincte ambition,
La raison et l’amour ont fait la paix ensemble,
Et que vostre devoir est vostre passion.
Comme qui conjoindroit deux flambeaux par les meches,
Leurs feux se confondans n’en feroient qu’un de deux :
Faites qu’ainsi vos cœurs atteints de mesmes fleches
Unissent à jamais leurs saincts et chastes feux.

Soyez, en bien aymant, l’exemple qui l’incite
À faire que le sien croisse de jour en jour :
Et ce que par devoir vostre vertu merite,
Veuillez le meriter mesme encor par amour.
Et vous en qui le ciel ses richesses admire,
Et que sa grace appelle à ce sort bien-heureux
De voir sous vostre sceptre un si puissant empire,
Et d’avoir pour espoux un roy si genereux,
Royne de qui la gloire emplit la terre et l’onde,
Voyez de quel honneur vostre front est vestu,
Certaine de passer les plus grandes du monde
En extreme bon-heur aussi bien qu’en vertu.
Vous ne possedez point le cœur d’un de ces princes
À qui l’heur d’estre grands tient lieu d’unique bien,
Qui pour toute loüange ont de riches provinces,
Et qui tous rois qu’ils sont, d’eux mesmes ne sont rien :
Mais d’un si venerable aux ames plus felonnes,
Qu’estant, en ce sommet et de puissance et d’heur,
Plus grand par ses vertus qu’il n’est par ses couronnes,
Son double diadême est sa moindre grandeur.
Aymez et reverez pour ses graces extrémes,
Et pour tant de lauriers qui le font admirer,
Ce que les plus cruels de ses ennemis mesmes
Se sentent par contrainte aymer et reverer.
Bruslez encor pour luy quand la saison des rides
Ne lairra plus vos lis et vos roses fleurir,
Et soyez desormais comme deux pyralides
Qui dans un mesme feu veulent vivre et mourir.
Vous l’embrassez orné des victoires nouvelles
Dont n’agueres nos cœurs se sont enorgueillis,
Et l’hymen qui vous ceint de chaines eternelles
A le front tout couvert de lauriers frais cueillis :
Mais ce sont des effects que son bon-heur enfante :
Et c’est plus qu’à bon droict, qu’apres tant de hazards,

Où l’Amour fut armé, Junon est triomphante :
Ainsi devoit Diane estre conjointe à Mars.
Face la loy du ciel que ce soit un presage
Qu’il naistra de vous deux de triomphans guerriers,
Qui mesme entrant au monde auront tout le visage
Fierement ombragé de superbes lauriers.
L’acier leur armera la dextre et la senestre,
Et de fer tout doré leur sein ira brillant.
Ainsi nasquit Pallas : ainsi nous doivent naistre
Les magnanimes fils d’un pere si vaillant.
Mais non, que l’olivier ceigne leurs jeunes testes,
En pacifiques rois plustost qu’en triomphans :
Aussi bien vivront-ils sans guerrieres conquestes :
Le pere en ravira le sujet aux enfans.
Avant que d’icy bas aux cieux il se retire,
Si rien doit arrester ses triomphes divers,
Ce sera ne pouvoir estendre son empire
Par de-là les confins qui bornent l’univers.
C’est pourquoy l’heureux cours des fortunes presentes
Ne laissent à la France aucun mal redouter,
Sinon que les fureurs des civiles tourmentes
La viennent de rechef de leurs flots agiter,
Nous requerons sans cesse une paix asseuree
Qui mette à ses malheurs une eternelle fin :
Et vous, sage beauté, pour tel bien desirée,
Vous nous la donnerez nous donnant un dauphin.
Puisse-il naistre bien-tost pour calmer tous orages :
Different en cela des daulphins de la mer,
Qui nageans sur les flots sont asseurez presages
Que bien-tost leur courroux les doit faire escumer.
Le ciel ayant donné, par l’effroy de la guerre,
Un si genereux prince à nos loix pour appuy,
Ne peut plus nous donner rien de grand sur la terre,
Sinon un successeur du tout semblable à luy.

SUR

 NAISSANCE DAUPHIN

Nos vœux sont exaucez, la France est satisfaite :
Nous jouyssons de l’heur que l’oracle prophete
De nos justes desirs se promettoit en fin :
La paix a maintenant une baze asseuree ;
Et pour rendre eternel le bien de sa duree,
Le ciel à nos souhaits a faict naistre un dauphin.
Dauphin tant desiré, l’attente de la France,
Que tu repais nos cœurs d’une douce esperance
De voir l’âge doré refleurir en nos jours ;
Et ton nom seulement appaisant tous orages,
La planette de Mars regnante en nos courages
Perdre son influence, et terminer son cours !
Un dauphin luist au ciel, couronné de lumiere,
Pour avoir en despit de la bande meurtriere,
Sauvé parmy les flots un chantre aymé des cieux :
Et toy, qui sauveras des tempestes civiles
La publique harmonie, et la paix de nos villes,
Tu seras pour loyer assis entre les dieux.
Vueille faire le ciel que ce presage advienne :
Et que de ton empire un jour on se souvienne
Comme d’un heureux regne entre les plus heureux,
Où te rendant la France un pacifique hommage,
L’estranger seulement esprouve à son dommage
Combien un vaillant pere eut un fils valeureux.
Aussi bien ta naissance et la voix des oracles
Obligent ton espee à d’estranges miracles,

Imitant ce grand roy ta gloire et nostre appuy :
Car sa rare valeur n’ayant point de pareille,
Tu serois bien toy-mesme une estrange merveille,
De n’estre point vaillant, et d’estre yssu de luy.
Mais, ô nouveau Cesar, que ce soit l’Arabie,
Ou la thrace guerriere, ou l’ardante Libye,
Qui fournisse à ton chef des lauriers tousjours verds,
Quand l’audace ottomanne ayant esté frapee
De la foudre des coups tombants de ton espee
Le bruit en tonnera parmy tout l’univers.
Que desormais sous toy sommeillent nos provinces :
Que nous ne voyons plus nos peuples et nos princes
Se meurtrir sans pitié de parricides coups.
Assez long temps la France a ploré ses trophees :
Y soient à l’advenir les guerres étoufees,
Nous manquant le sujet de triompher de nous.
Et cet heur adviendra : tout desja nous l’augure :
Tout fait que l’esperance en nostre ame figure
L’estat delicieux d’un durable repos :
Et semble que desja tournant l’oeil sur les armes
Où ton genereux pere a tant passé d’allarmes,
Du sein de ton berceau tu leur tiens ces propos :
Armes, que le grand roy qui vous rend glorieuses
Ne devestit jamais sinon victorieuses,
La paix pour quelques ans vous a fait dépouïller :
Mais moy je vous tiendray si long temps devestués,
Qu’au lieu que les malheurs qui vous ont combattuës,
Vous ont fait resplendir, je vous feray roüiller.
Je vous feray roüiller à l’ombre de l’olive,
Jusqu’à tant que mon âge à son printemps arrive,
Et que j’en voye un jour mes membres revestus :
Succedant à sa gloire avec tant de merite,
Que nulle vive voix, que nulle histoire escrite
Ne me puisse jamais reprocher ses vertus.
Ainsi sembles-tu dire en ton muet langage :
Et tout ce grand royaume, à qui tu sers de gage
Du

 repos que le ciel luy promet desormais,
Secondant de ses vœux la fin de tes paroles,
Monstre en des cris de joye atteignans jusqu’aux poles,
Que tout ce qu’il desire est ce que tu promets.
Aussi manquois-tu seul aux souhaits de la France,
Et sans le doux espoir qui naist de ta naissance,
Bien eust peu croire encor la publique douleur,
Tant d’illustres effects de bon-heur manifeste
Ne nous estre donnez de la bonté celeste,
Que pour servir de proye à quelque autre malheur.
Mais ainsi que le dieu qui les ans renouvelle,
En naissant attacha d’une chaine eternelle
Déle ondoyante encor sur le flot azuré :
Ainsi, royal enfant, ta naissance a la gloire
D’affermir et fonder, mieux qu’aucune victoire,
Le repos de la France encor mal-asseuré.
C’est pourquoy, si le peuple aux astres en envoye
Tant de cris d’allegresse entre ses feux de joye,
Et du bruit des canons fait tout l’air retentir :
Certes, puis que ce bien rend sa crainte amortie,
Sa joye est juste et saincte ; et s’il ne l’eust sentie,
Il n’eust pas merité de jamais en sentir.
Mais si ceste allegresse en quelqu’un est extréme,
Bien doit-elle, ô grand roy, te ravir à toy mesme,
Et faire refleurir les plaisirs de ton cœur ;
Puis qu’entre les succez dont ton regne prospere,
Il ne te restoit plus que d’estre un heureux pere,
Apres t’estre fait voir un si clement vainqueur.
Qui d’entre les mortels dignement pourra dire
Quel heur à ta grandeur, et quel à ton empire
Ce royal enfançon apporte quand et soy ?
Il fait qu’en doux repos ton estat se maintienne :

Dés qu’il reçoit la vie il asseure la tienne,
Et te rend en naissant le bien qu’il a de toy.
De nombrer les lauriers que le ciel luy destine,
C’est chose qu’Apollon reserve à sa Cortine :
Mais bien peut-on prévoir des yeux du jugement,
Combien, en pratiquant tes vaillans exercices,
À vingt ans te rendra de glorieux services
Celuy qui t’en fait tant en naissant seulement.
Puisse-il faire qu’un jour l’Europe assujettie
Soit de ton juste empire une seule partie,
Où sa gloire fleurisse ainsi comme d’un dieu :
Tant qu’en fin se monstrant en égale balance,
Aymé pour sa justice et craint pour sa vaillance,
Desja chenu par l’âge il succede à ton lieu.
Cependant qu’il apprenne à te suivre à la trace,
Et qu’entre tes vertus de bonne heure il embrasse
Ta valeur, ta bonté, ta clemence, et ta foy :
Non pour t’y surmonter, car qui le pourroit faire ?
Mais pour avoir l’honneur (sinon autre salaire)
De n’estre en ces vertus égalé que par toy.
Qu’il ayme les beaux arts dont les muses s’honorent
Et sçache que les ans toutes choses devorent
Fors les sacrez labeurs d’un illustre écrivain :
Que l’espee est sans nom qui ne doit rien au livre :
Et que pour acquerir l’honneur de tousjours vivre,
Si l’un ne parle point, l’autre combat en vain.
Qu’il ayme ses sujets : qu’il en soit le refuge :
Qu’il s’en rende advocat lors qu’il en sera juge :
Qu’il soulage leur dos le voyant opprimé :
Qu’il s’en estime pere, et qu’en soy-mesme il pense
Qu’un pere est malheureux qui par son inclemence
N’ayme point ses enfans, ny n’en est point aymé.
Qu’en escoutant les cris des ames les plus viles,
Beny, chery de tous il se rende inutiles

Les gardes dont ses flancs seront ceints nuit et jour :
Lisant és accidents dont la vie est feconde
Que des moindres sujets aux plus grands rois du monde
Redoutable est la crainte où ne vit point l’amour.
Qu’il ayme, qu’il adore, et craigne tout-ensemble
Celuy sous qui la terre et le ciel mesme tremble,
Et sans qui nul estat ne sçauroit se fonder.
Qu’il sçache que c’est luy qui maintient les monarques,
Et qui montre aux plus grands en mille insignes marques
Qu’un roy qui le sert mal ne peut bien commander.
Bref, que pour estre en fin comparable aux celestes,
Il croye à tes conseils, et se mire en tes gestes,
Sans monstrer ses beaux faits d’aucun vice enlaidis :
Qu’il te revere et serve, et qu’il serve et revere
Celle qu’il vient de rendre autant heureuse mere,
Que bien-heureuse femme un jour tu la rendis.
Car, certes, bien doit-elle heureuse estre nommee,
Et de toy, de ta France, et de ton peuple aimee,
Elle qui rend ainsi ton estat bien-heureux :
Et qui te donne plus en ce qu’elle nous donne,
Que si t’enrichissant d’une neuve couronne,
Elle triploit ton sceptre en ton poing valeureux.
Puisse-elle avecques toy sans cesse bien-heureuse
Repaistre en doux repos son ame genereuse
Du nectar des plaisirs dont contant tu te pais :
Digne d’estre appellee une Junon en terre,
N’estoit que de Junon vint le dieu de la guerre,
Et qu’elle nous enfante une eternelle paix.
Puisse-elle avecques toy long temps regir le monde,
Eusse-tu pour ta part de la machine ronde
Ce que les premiers ans diviserent en trois ;
Puis qu’estant le miroir des plus parfaites ames,
Sa prudente beauté luy donne entre les dames
Le nom que ta valeur t’acquiert entre les roys.
Et toy repose en paix dessus un lict de palmes,
Roy de qui les labeurs rendans nos troubles calmes

Font maintenant sous toy reposer tant d’esprits :
Et que ce doux sommeil dont apres la victoire
Alexandre dormoit au giron de la gloire,
Soit de tes longs travaux et le charme et le prix.
Que dy-je, en soit le prix ? Je faux, vaillant monarque :
Un renom fleurissant et vainqueur de la parque
T’en doit recompenser sous la voute des cieux :
Ou si quelque repos des tormentes humaines
Peut estre le loyer de tes fameuses peines,
Ce doit estre celuy qu’on prend entre les dieux.
Bien tost puisses-tu voir de ta chaire royale,
Ton bien-heureux dauphin joüer emmy ta sale,
Et sur ses petits pas luy-mesme s’y guider :
De ses petites mains tastonner ton espee :
Dresser d’un petit fort la muraille escarpee,
Et dés le berceau mesme apprendre à commander.
Et puis, ayant franchy les bornes de l’enfance,
Aller rendre l’Asie une nouvelle France,
Et soubmettre à ton joug ses sultans, et sophis :
T’assujettir le Nil, le Danube, et le Gange :
Et par mille beaux faits passans toute loüange,
Meriter justement d’estre appelé ton fils.

IMITATION PSEAUME 71

Grand monarque du ciel, de la terre, et de l’onde,
Preste ce jugement dont tu regis le monde
Pour regle et pour exemple aux soings de nostre roy :
Fay que l’heur de ton regne en son regne fleurisse :

Et donne au fils du roy pour guide ta justice,
Afin que tous ses pas cheminent en ta loy.
Ceste rare vertu conseillant ses pensees,
Il sera le support des ames oppressees,
Et l’asseuré recours des peuples affligez :
Le pauvre et l’innocent l’auront pour leur deffence :
Et les justes sous luy recevants quelque offence,
S’ils n’en sont secouruz, ils en seront vangez.
Par luy la douce paix et ses cheres compagnes
Verseront tous leurs fruits sur le dos des montagnes,
Pour n’en laisser jamais l’abondance tarir :
Et la saincte equité chargera les collines
De ceux que la vertu produit de ses racines,
Et que toy, grand soleil, tu fais croistre et meurir.
Il ira loing de luy chassant la calomnie,
Et fera voir la foy que la fraude a banye,
Revenir demeurer sur ce ferme element :
Arrachant et le pauvre et l’humble tout ensemble
Des ongles du méchant, et de celuy qui semble
Avoir receu des mains pour ravir seulement.
Aussi, tant qu’on verra la lumiere commune
Et de l’ardant soleil et de l’humide lune,
D’un tour alternatif proumener sa splendeur ;
Autant vivra sa gloire illustre et reveree :
La seule eternité mesurant sa duree,
Et l’infinité seule égallant sa grandeur.
Nos champs fumoient encor des flames de la guerre,
Qu’il vint entre nos vœux se monstrer à la terre,
Plus doux que n’est la pluye à l’herbage alteré :
Sur le publique espoir qu’en essuyant nos larmes,
Il fera succeder à l’empire des armes
Le regne d’un repos constamment asseuré.
Et, seigneur, tu rendras cet espoir veritable,
Ornant la majesté de son trosne équitable
Des immortelles fleurs dont la paix est le fruit :
Et le feras regner, que la lune argentee

Ne versant plus ça bas sa lumiere empruntee,
Cessera d’estre au ciel le soleil de la nuit.
Il plantera ses loix sur toute l’estenduë
Que l’une et l’autre mer largement épanduë
Borne tout à l’entour de limites flottants :
Son sceptre deviendra la mesure du monde :
Et les champs infinis de la terre et de l’onde
Verront ses subjects seuls estre leurs habitants.
Ceux que le Nil abreuve en ses ondes naissantes
Revereront les pas imprimez de ses plantes,
Baissants sous ses genoux leur superbe sourcy :
Mesme ses ennemis en lecheront la poudre :
Et de son puissant bras ayans senty la foudre,
Fuiront de sa vaillance aux pieds de sa mercy.
Les rois de qui la mer couronne les provinces,
Et ceux que l’Arabie arrange entre ses princes,
Viendront chargez de dons implorer sa bonté :
Tous reverants autant les loix de sa puissance
Que si ne vivre point sous son obeissance,
C’estoit rebellion, et non pas liberté.
Bref le ciel ne verra sceptres ny diademes
Qui n’adorent son nom, et les graces extremes
Dont il fera par tout ressentir les effects :
Et de qui le renom, et la gloire, et les charmes
Pourront plus sur les cœurs sans contrainte et sans armes,
Que le sanglant acier sur ceux qu’il a deffaicts.
Car offencé de voir l’equité violee,
Il deffendra des grands la vefve desolee,
Et le pauvre orfelin à qui l’on fera tort :
Il leur ira servant et d’espoux et de pere,
Tellement que leur bien naissant de leur misere,
Ce sera leur bon-heur que manquer de support.

Il bannira de luy le traistre et le perfide :
Vengera sans pitié sur la dextre homicide
Le sang de l’innocent méchamment épandu :
Et fera qu’en vivant aux pauvres favorable,
Estre à tort affligé soit un mal desirable,
Et sujet d’esperer que d’avoir tout perdu.
Vive donc à jamais son los et sa memoire :
Et vive sa grandeur riche d’heur et de gloire,
De l’or des estrangers, et de l’amour des siens.
Que toute ame icy bas le benisse et le loüe,
Face pour luy des vœux, et justement avoüe
Son regne estre le nom d’un siecle de tous biens.
Mille forests d’épics de qui les vertes ondes
Flotteront au sommet des costes moins fecondes,
Sembleront imiter les grands bois du Liban :
Et les peuples heureux fleuriront dans les villes,
Comme on voit fleurir l’herbe és campagnes fertiles,
Quand avril rajeunit le visage de l’an.
Soit sa gloire icy bas incessamment benie :
Soit l’honneur de son los de duree infinie,
Et d’un lustre eternel par le monde éclairant.
Que tout cet univers en son nom se benisse,
Et qu’il rende le ciel à la terre propice,
Bien-heureux en soy-mesme, et chacun bien-heurant.
Mais sur tout, ô seigneur, le los de tes merveilles
Face eternellement sonner à nos oreilles
Ce nom de qui les rois tiennent leur majesté.
Tout est plein de ta gloire, aussi tout la publie :
Car mesme, quand l’ingrat ou la taist, ou l’oublie,
Sa propre ingratitude éleve ta bonté.


PARAPHRASE PSEAUME 43

Mon cœur sent dedans moy son desir le presser
D’enfanter les saincts vers qu’un celeste penser
Y conçoit en l’honneur du plus grand roy du monde :
D’un roy que je dirois le premier de nos jours,
S’il nous estoit permis par les loix du discours
De conter pour premier un que nul ne seconde.
Desja tant de vitesse empenne mes propos,
Qu’ils pourroient devancer le vol le plus dispos
De la plume d’un scribe extreme en diligence,
Comme n’estans polys par aucun art humain,
Mais un divin esprit les dictant à ma main,
Et la verité seule en estant l’eloquence.
Ô roy de qui la vraye et parfaite beauté
C’est la valeur, prudence, et justice, et bonté,
Qui rend si glorieux le renom de tes armes ;
Que de faveurs du ciel Dieu te fait recevoir !
Et que sa grace a mis en tes mains de pouvoir !
En ton cœur de conseils ! En tes levres de charmes !
Ceins, valeureux guerrier, ceins autour de tes reins
Ceste fameuse espee à qui l’heur de tes mains
A tant acquis de nom, de puissance, et de gloire :
Fais en vivre sans fin et la vaillance et l’heur,
Et consacre à jamais son heureuse valeur,
En paix, à l’ornement ; en guerre, à la victoire.
D’autres roys, dont la pompe enrichit les habits,
Flambent de diamants alliez aux rubis,

D’or, et de broderie en cent lieux parsemee :
Mais ce qui n’est point d’eux est seul prisable en eux :
Semblables à ces flots richement sablonneux
De qui, pour le seul or, l’arene est estimee.
Toy que le tout-puissant a luy mesme vestu
D’un manteau tout filé des mains de la vertu,
Marche comme en triomphe au milieu de tes princes ?
Non paré de rubis rayonnants de clarté,
Mais de la foy, clemence, et constante equité
Dont tu conduit le frein qui regit tes provinces.
Ce sont les ornements qui font que ta grandeur
Reluit toute de gloire, et de puissance et d’heur,
Conjoints à ceste auguste et fameuse vaillance,
Qui sans crainte en l’effroy des jours plus perilleux,
A produit de ta main des faits si merveilleux,
Que presque la merveille en destruit la creance.
Tels effects de vertu par la terre annoncez
Te sont comme des traits vivement élancez,
Dont l’ame est par l’oreille heureusement attainte :
Ils percent tous les cœurs, te rendent tout soumis :
Et frappent tes sujets quand et tes ennemis :
Mais les uns c’est d’amour, et les autres de crainte.
Ô dieu que ton honneur s’en rendra glorieux !
Ton throsne se verra des ans victorieux :
Ton sceptre aura le nom d’un sceptre de justice :
Tes plus pesantes loix deviendront un doux faix :
Tu verras l’univers adorer tes beaux faits,
En paix avecques tout, fors avecques le vice.
Car tu n’es que douceur, foy, sagesse et bonté :
Le vice te desplaist ; tu hais la cruauté :
Tu cheris la raison ; tu defends l’innocence :
Ton cœur n’est que pitié ; ton throsne que splendeur.
Qui t’approche sans craindre, ignore ta grandeur ;
Mais qui t’approche en crainte, ignore ta clemence.

Aussi, Dieu t’élizant entre les plus grands rois
Comme l’appuy futur des vertus et des loix,
T’a sacré de son huille et de joye et de grace ;
Afin que la constance et force de ton cœur
Luitant contre nos maux pour t’en rendre vainqueur,
Incessamment s’exerce, et jamais ne se lasse.
De là vient que le nom de tes faits genereux
Te publiant si doux, si grand, si valeureux,
Et desja ta loüange estant par tout semee,
Telle odeur que l’on sent tes habits exhaler,
Lors que d’un doux parfum ils embasment tout l’air,
Telle odeur par le monde épand ta renommee.
Regarde aussi quel heur fleurit entre tes mains,
Il flechit sous tes loix cent millions d’humains :
Le sein de tes palais brille d’or et d’yvoire :
Leur superbe artifice estonne l’estranger :
Encor que ressentant l’honneur de te loger,
Leur hoste, et non leur or, soit le plus de leur gloire.
Les filles des grands ducs y font de tous costez
Reluire en ton honneur l’esclat de leurs beautez,
Et le feu dont leur oeil plus doucement éclaire.
Ton seul contentement est l’object de leurs vœux :
Leurs yeux ont pour toy seul des charmes et des feux,
Et ne leur plaisent point s’ils n’ont l’heur de te plaire.
La royne est à tes flancs, ceinte pompeusement
Des superbes replis d’un royal vestement,
Et de maints diamants formez en diadéme :
Elle est toute paree et de perles et d’or :
Mais sa chaste beauté la parant mieux encor,
Fait qu’elle trouve en soy l’ornement de soy-mesme.
Aussi te la donnant apres tant de bon-heur,
Le ciel a couronné ta joye et ton honneur
D’une felicité presque en tout mutuelle :
Tu la rends grande royne, elle toy prince heureux :
Elle ayme ta valeur, toy son cœur genereux :
Sa grandeur est en toy, ta richesse est en elle.
Ô

 belle et chaste royne, exemple de nos jours,
Preste un peu maintenant l’oreille à mes discours,
Et la sage faveur de ceste ame royale,
Dont le clair jugement orne tant la bonté,
Que nul sur qui le ciel respande sa clarté,
En l’un ne te surmonte, en l’autre ne t’égale.
Desormais, sage royne, il te faut effacer
Et patrie et parents du fonds de ton penser,
Pour ce vaillant monarque à qui tu t’es liee :
Quoy que tu sois issuë et de ducs florissants,
Et de grands empereurs, qui justes et puissants
Parmy tout l’univers leur gloire ont publiee.
Car ce prince invaincu, ton espoux et ton roy,
Ne voit rien icy bas qu’il aime tant que toy,
Ny dont il prise tant les vertus et les graces.
Ses yeux rendent tousjours son cœur à tes beautez :
Car les autres objects qu’il voit de tous costez
Ne luy font que monstrer combien tu les surpasses.
Continuë à luy rendre et cet honneur sans fard,
Et ce parfaict amour despoüillé de tout art,
Dont ta vertu le lie en ses nœuds invisibles :
Et par ta patience et constance et douceur,
Poursuy de posseder ton juste possesseur,
Puis que le seul amour vainq les cœurs invincibles.
Demeurant à jamais le cœur d’un si grand roy
Autant tien par l’amour, comme il l’est par la loy,
Tu verras les plus grands humbles te rendre hommage :
Un seul de tes regards ou destruire, ou sauver :
Et chacun, pour le sort qui luy doit arriver,
Regarder en tremblant l’astre de ton visage.
Ny les perles ny l’or qui par tant de dangers
Font voller nos vaisseaux aux havres estrangers,

Ny les plus riches dons qu’en leurs bords on amasse,
Ne te manqueront point des princes plus fameux,
Qui de tous les thresors de l’empire écumeux,
Essay’ront d’acheter le thresor de ta grace.
Aussi brilleras-tu d’or et de diamans,
Comme le ciel de feux la nuit s’y rallumans,
Quand le serein de l’air en attise la flame :
Bien que quelque ornement qui te pare au dehors,
Au dedans soit ta gloire, au dedans tes thresors,
Estans mille vertus les perles de ton ame.
Souviens-toy qu’en triomphe et royal appareil,
Comme espouse d’un roy qui n’a point de pareil,
Tu luy fus amenee entre maintes princesses,
Qui mesme quand leur pompe honoroit ton convoy,
Ne sembloient en grandeur que femmes devant toy :
Bien qu’on les tienne ailleurs pour de grandes deesses.
Un aimable esquadron te suivoit pas à pas,
Qui s’armant de beautez, de graces, et d’appas,
Eust peu des plus vaillants emporter la victoire :
Mais de quelque sujet qu’il fust resté vainqueur,
Si le vaincu sans plus eust eu des yeux au cœur,
Jamais autre que toy n’en eust acquis la gloire.
Là, les dames d’honneur qui de pres t’approchoient
Là, tes filles encor en leur ordre marchoient ;
Beautez (n’eust esté toy) dignes lors de merveille.
Tout l’air retentissoit du gay son des haubois ;
Et de tous les costez, ou la veuë, ou la voix
Tiroit l’ame du corps par l’oeil, ou par l’oreille.
Entre tant d’allegresse, entre des bruits si doux,
Tu fus conduitte au temple és mains de ton espoux,
Afin qu’un sainct lien t’y privast de franchise :
Et là, pleine d’amour, de beautez et de foy,
Tu te donnas à luy, tu le ravis à soy ;
T’en trouvant conquerante, aussi bien que conquise.

Mais l’heur qui rendoit lors ton esprit plus content
N’estoit qu’un avant-jeu de celuy qui t’attend,
Afin d’eterniser l’honneur de ta memoire :
Ton pouvoir n’estant lors qu’à l’aube de son jour,
Et touchant maintenant au midy de son tour,
Pour n’arriver jamais au couchant de sa gloire.
En vertu de ce bien qui t’est promis des cieux,
Au lieu des puissants ducs qui furent tes ayeux,
Il t’est né des enfans de ce foudre de guerre :
Enfants qui desormais, par les celestes loix,
Ne peuvent estre au monde autres princes que rois,
Ny rois d’un autre estat que de toute la terre.
Puissent-ils en tenir le sceptre entre leurs mains,
Justes, vaillants, heureux, devots, sages, humains,
Rendants tout l’univers le livre de leurs gestes ;
Et de tant d’ornements sainctement revestus,
Qu’ils semblent meriter pour leurs seules vertus,
Ce qu’ils possederont par les arrests celestes.
Moy puissé-je envoyer ton renom et le leur,
Et le tien, ô grand roy, nostre gloire en valeur,
Jusqu’aux derniers confins des provinces estranges.
Puisse la main divine à jamais vous benir ;
Et la publique voix des siecles advenir
Estre un jour sous mes chants l’echo de vos loüanges.

HYMNE

 DU ROY A DUC DE MONPENSIER

Entre tant de grands rois que l’univers admire,
Et de qui la prudence a regy cet empire,
Plantant avec le fer ses bornes plus avant,
Et par les bonnes loix en paix le conservant,
Celuy qui couronné d’une illustre memoire
Luist de plus saincts rayons de grandeur et de gloire,
Et pour avoir le monde au monde surmonté,
S’est mis dessus le front un laurier plus vanté :
C’est ce roy qui fit voir à la source premiere
Du clair sang de Bourbon la celeste lumiere,
Ce fameux Sainct Loys, le patron des bons rois,
Qui s’immola soy-mesme à l’honneur de la croix,
Qui signala sa vie en tant d’actes de guerre,
Faisant trembler d’effroy les trois parts de la terre,
Et qui pour delivrer de la chaine et des fers
Les champs où nostre Dieu destruisit les enfers,
D’un magnanime zele ayant l’ame saisie
Guida la France armee aux rives de l’Asie.
Quand je ly ses vertus, et les faicts genereux
Qui l’ont assis là-haut au rang des bien-heureux,
Et qui font que sa gloire icy bas se renomme :
Je ne les juge point ouvrages d’un pur homme,
Ains de quelque ange sainct d’un corps d’homme vestu,
Pour monstrer aux mortels les pas de la vertu :

M’émerveillant de voir que parmy tant de vices
De qui les grandes courts sont fatales nourrices,
Parmy des voluptez qui de leur doux appas
Trompant les plus accorts les meinent au trespas,
Un roy tenant la bride à son pouvoir suprême,
D’un si severe soing ait veillé sur soy-mesme,
Qu’il ne se soit jamais permis un seul plaisir
Que la raison defende au genereux desir,
Ains que tousjours son ame ait la vertu suivie,
Et mené sur la terre une celeste vie.
Car il ne fut jamais de roy plus accomply,
Ny de qui le courage ait plus esté remply
Des augustes vertus qu’à bon droict on desire
En la main qui conduit les resnes d’un empire.
Et quand le ciel luy-mesme ouvrant tous ses thresors,
Et meslant tous les dons de l’esprit et du corps,
Voudroit mouler un prince à la race mortelle
Digne de gouverner la terre universelle :
Il n’en sçauroit donner aux souhaits des humains
Un plus digne de prendre en ses royales mains
Pour le commun salut le gouvernail du monde,
Durant une saison en orages feconde :
Tant l’astre qui preside aux naissances des rois,
Lors qu’il luy destina la tutelle des loix
Conjoignit en son cœur, d’un sort doux et propice,
A la crainte des dieux l’amour de la justice ;
Vertus qui font regner és empires mortels
La seureté publique, et l’honneur des autels :
Servent de fondement aux grandes republiques :
Donnent aux puissans rois des sceptres pacifiques :
Font que de leurs sujets ils sont crains et cheris :
Qu’ils marchent sans peril au milieu des perils :
Que la main tout-puissante épandant sur leur face
Une douce terreur qui les vices menace,

Et comblant de bon-heur leurs villes et leurs champs,
Les bons craignent pour eux, et sont craints des méchans.
Ô combien son grand cœur laissa d’illustres marques
De l’heur que ces vertus apportent aux monarques !
Lors que plein de constance il osa tesmoigner
Que regnant pour celuy qui le faisoit regner,
Ces deux divines sœurs du monde separees
S’estoient comme en leur temple en son cœur retirees,
L’accompagnoient par tout, regloient tous ses desseins,
Estoient de son conseil les oracles plus saincts,
Et le guidoient ainsi par la mer de ce monde
Que la boussole guide un vaisseau dessus l’onde.
Elles deux l’égalant aux plus rares esprits,
Luy firent dédaigner, d’un loüable mespris,
Les rois qui se parans d’orgueilleux diadémes
Regnoient sur tout le monde excepté sur eux-mesmes :
Par l’une il bien-heura son esprit genereux,
Et par l’autre il rendit son peuple bien-heureux :
Par l’une, en devenant à soy-mesme severe,
Il fist que son pouvoir se retint de mal faire :
Et par l’autre, en donnant aux loix un libre cours,
Il en retint son peuple, et vit durant ses jours
Le bon-heur de la paix florir en son royaume
Et dans les palais d’or, et sous les toicts de chaume.
Il n’avoit que douze ans quand le decret des cieux
L’assist dedans le throsne acquis par ses ayeux,
Et mit entre les mains de sa virile enfance
Le glorieux fardeau du grand sceptre de France :
Mais comme aux beaux vergers de Blois ou de monceaux
Le soin des jardiniers fait voir des arbrisseaux
Qui dès le second an que leurs branches entees,
Furent heureusement par le tronc adoptees,
Donnent des fruits pareils en grosseur et bonté
À ceux dont les rameaux ont maint lustre conté :
L’air qui rit à l’entour, et les astres propices

Monstrans que Dieu reçoit et benit leurs premices :
De mesme, sa vertu produisoit des effects
D’homme entier et parfaict en ses ans imparfaits,
Démentans les tesmoins de son tendre et bas âge,
Et prouvans qu’il seroit d’invincible courage,
Soit à la volupté, dédaignant ses appas ;
Soit aux perils futurs, méprisant le trespas ;
Soit à ses passions, leur faisant resistance ;
Soit aux malheurs humains, estant plein de constance,
Car autant que son cœur devant Dieu s’abaissoit,
Et que dessous ses loix en crainte il flechissoit,
Autant s’eslevoit-il, d’un mépris magnanime,
Par dessus la fortune, et l’idolatre estime
Des vanitez du monde, à qui sont adressez
Les plus ardants desirs des mortels insensez :
N’admirant que les faicts où les mains nompareilles
De l’eternel ouvrier ont gravé leurs merveilles :
N’ayant crainte de rien, sinon de l’offenser :
Et portant cet oracle escrit en son penser,
Que le roy qui craint Dieu, le servant sans se feindre,
Ne doit rien craindre au monde, et de tout se voit craindre :
Ou celuy qui sa crainte en son ame n’empreint,
Se voit presque tout craindre, et de nul n’estre creint.
Muny de ce penser, comme de fortes armes
Sur qui l’on auroit dit les puissans mots des charmes,
Il bravoit les perils assaillans sa valeur,
Et ceste ame tranquille au plus fort d’un malheur
Que donne à des enfans leur humeur peu sensible,
La vertu la donnoit à ce cœur invincible :
Le rendant desja tel que par l’art du pinceau
Hercule est exprimé, lors qu’encor au berceau,
Poursuivy de Junon, les monstres il assomme,
D’âge estant un enfant, et de courage un homme.
Il le fit bien paroistre à ces princes mutins,
Qui faisans peu de cas de ses ans enfantins,
Et jugeans

 ses pensers pareils à ses annees,
Troubloient tout son estat de rebelles menees,
Munissoient contre luy ses villes et ses forts,
Jusqu’à son sceptre mesme estendans leurs efforts ;
Quand pour guarir ce mal par un mal necessaire
Avant qu’en voir tourner la playe en un ulcere,
Le coutelas au poing, il prevint leurs assaux,
Et bravant leur manda, que comme ses vassaux
Ils vinssent desarmez luy rendre obeissance,
Ou bien comme ennemis combattre sa puissance :
Qu’il estoit leur vray roy, s’ils estoient vrais François :
Que d’une main armee il offroit à leur choix
La vengeance et l’oubly de leur faute commise,
Et des maux qui suivoient leur rebelle entreprise :
Que l’un avec la force estant en son pouvoir,
Et l’autre dépendant de leur juste devoir,
Si leur aveugle esprit de l’un ne faisoit conte,
Ils trouveroient en l’autre et leur mort et leur honte.
Que peut un brave mot de la bouche d’un roy !
Ce propos leur versa dans l’ame un tel effroy,
Qu’encor que le glaçon d’une prudente crainte
Ne rendist pas deslors leur frenaisie estainte :
Si la vit-on depuis tous les jours s’amortir :
Et sa flamme en fumee en fin se convertir :
Eux, de qui la fureur songeoit des diadêmes,
Leur cause abandonner, s’abandonner eux-mesmes :
Se desunir d’ensemble, et l’un espouvanté :
Chassant le vain espoir qui l’avoit enchanté,
De bonne heure appliquer au mal de son offense,
Pour remede asseuré, la royale clemence :
Les autres redoutans l’inclemence des loix,
Aller chercher secours en la main des anglois :
Colorer leur forfait de serviles excuses :
Armer d’un foible effort leur imprudentes ruses :
Mais en fin, ces moyens croissans leur deshonneur,
Autant que de bon droit dépourveus de bon-heur,
Rechercher et trouver en la bonté royale
Ce que merite mal une ame desloyale.

Quel effect de valeur, quel mépris des dangers
Ce prince fit-il voir aux peuples estrangers
Sur la claire Charante és plaines saintongeoises,
Quand la marche rebelle et les forces angloises
Firent encontre luy, sous leurs fiers estendarts,
Marcher tant de forests de lances et de dards ?
La France et l’Angleterre au combat animees
Avoient sur la Saintonge épandu leurs armees :
D’icy les traits francois s’élancoient dedans l’air,
Et de là les anglois se hastoient de voler :
La Charante opposant, ainsi que deux barrieres,
Ses flots à la fureur de leurs bandes guerrieres.
Ce fleuve joint ses bords couronnez de rouzeaux
Par un pont cheminant au travers de ses eaux,
Dont la perte ou le gain sembloit, outre la gloire,
Promettre ou refuser le prix de la victoire.
L’anglois favorisé d’une superbe tour
Fierement regentant les plaines d’alentour
S’en estoit rendu maistre, et desja plein de joye
À la palme asseuree alloit par ceste voye :
Quand le roy le premier sur le pont s’eslancant,
Et d’un bras invaincu l’ennemy repoussant,
Surmonte en ce combat la memoire d’Horace :
De morts et de blessez pave toute la place :
Rend le courage aux siens de peur desja blesmis :
Arreste la victoire allant aux ennemis ;
Et comme si c’estoit une vive muraille
Soustient presque tout seul le faix de la bataille,
Servant d’unique butte à mille et mille traits
Que le combat luy lance et de loin et de prés,
Cependant que son camp imitant son courage
Gaigne avecques le fer le reste du passage.

L’ennemy s’estonnant d’un trait si valeureux,
Prévoit bien que ce jour luy sera malheureux :
Se sent de l’estomach toute audace ravie :
Ne pense plus à vaincre, ains à sauver sa vie :
Le roy poursuit sa pointe, et d’un cœur indonté
Charge avec tous les siens ce camp espouvanté :
Y jette le desordre, en destruit la conduitte :
Met les vaillans à mort, et les lasches en fuitte :
Bref, pour n’estre point plus à conter qu’il vainquit
Que son bras fut à vaincre, en peu d’heure il conquit
La palme toute entiere à l’anglois arrachee,
Du sang de ses guerriers ou point ou peu tachee.
Mais comme par l’effort de l’extréme vertu
Dont aux yeux de la France il avoit combattu
Sa valeur en vainquant fist reluire sa gloire,
Sa bonté se fist voir usant de la victoire.
Car de deux ennemis contre luy conjurez
Qui s’estoient, en fuyant, du combat retirez,
Et qu’ainsi que l’esclat d’un grand coup de tonnerre
Ceste sanglante attainte abbattit contre terre,
L’un (roy du peuple anglois) à bon droit estonné
D’estre, au lieu d’un laurier, d’un cyprés couronné,
N’eut pas si tost requis qu’en calmant cet orage
Une trefve sauvast les ais de son naufrage,
Ny l’autre demandé la paix et le pardon,
D’avoir de ceste guerre allumé le brandon ;
Que ce genereux roy tirant soudain la bride
Au courroux qui rendoit sa victoire homicide,
N’accordast tous les deux, bien que jeune et vainqueur,
Et qu’un clement oubly n’effaçast de son cœur
Le crime du poison que la haine et l’envie
Avoient en leur fureur brassé contre sa vie.
Qui pourroit raconter, qui pourroit taire aussi
Les illustres vertus dont son los éclaircy

Fist par tout l’univers resplendir sa lumiere,
Apres que les broüillas de la saison premiere
Furent tous dissipez par les rayons luisans
Qu’épandit ce bel astre en l’esté de ses ans,
Lors que voyant la paix florir dedans sa terre,
Aux vices de son regne il denonça la guerre ?
Les glorieux effects de ses rares vertus
Sans quelque impieté ne sçauroient estre teus,
Bien que sans amoindrir le prix de son merite
Sa vie avec mes vers ne puisse estre descrite.
Sa vie est une image où les traits des plus saints
Des plus sainctes vertus sont vivement dépaints :
Et comme d’égaler un si rare exemplaire
Le desir est loüable, et l’espoir temeraire,
Autant inimitable en estant la beauté
Qu’on en voit le patron digne d’estre imité ;
Aussi vouloir au vif ses merveilles dépeindre,
C’est plus haut aspirer qu’on ne scauroit atteindre,
Et se mettre au hazard, comme un mauvais sonneur,
D’acquerir de la honte en chantant son honneur.
Ses beaux faits sont écrits és annales celestes,
L’Asie où s’estendit la grandeur de ses gestes,
Memphis que sa valeur souloit espouvanter,
Sont encor entendus sa memoire vanter :
Et là le fameux nom du grand Loys Neufiesme
N’est plus le nom d’un homme, ains de la vertu mesme.
L’honneur, l’integrité, la constance, et la foy,
Ne regnerent jamais dedans l’ame d’un roy
Plus saint, plus craignant Dieu, plus abhorrant le vice
Qui paroist le servir, et destruit son service :
Plus desireux de voir le seul bien se priser :
La puissance de Christ l’univers maistriser :
Et sur l’idolatrie à jamais estoufee
Dresser un triomphant et glorieux trophee.
Bruslant

 de ce desir il planta par deux fois
Sur les bords africains l’estendart de la croix :
Donna sa vie en proye aux hazards de la guerre :
Tenta mille dangers et par mer et par terre :
Alla chercher la mort, et trouver la prison
En des terres sans foy, sans pitié, sans raison,
Où ce luy fut regner et gaigner la victoire,
Que de servir à Christ, et mourir pour sa gloire.
Mais chanter les combats heureux et malheureux
Achevez outre mer par son bras valeureux :
Le sac de Damiette, et le sanglant ravage
Qu’il fist de Sarrazins sur le double rivage
De la mer et du Nil, jonchant trois fois ses bords
De chevaux infinis et de barbares morts :
Le grand siege du Caire, où la victoire acquise
Se convertit en dueil par l’ennuy de sa prise :
La saincte majesté que du thrône des cieux
Dieu fist descendre en terre et s’assoir en ses yeux,
Quand deux mahometans qui portoient leurs espees
Du sang de leur soudan encor toutes trempees,
Le voulans massacrer, sentirent de leurs mains
Secrettement tomber leurs poignards inhumains,
Et choir sur le pavé la menaçante audace
De leur fureur meurtriere au regard de sa face :
Son voyage en Libye, où ce grand champion
Fut encor à Carthage un second Scipion :
Le laurier qu’il gaigna sur les plaines de Tunes,
Vaillamment couronnant sa vie et ses fortunes :
Bref, tenter le recit de tant d’illustres faicts,
Ce seroit un dessein de qui le pesant faix
Iroit trop surpassant les forces de mon ame :
Et pour dignement tistre une si grande trame,
Il faudroit que la main d’un plus divin esprit
Avec un fil tout d’or cet ouvrage entreprit.

Quant à moy, rejettant l’orgueilleuse esperance
Qui nous vient d’ignorer nostre propre ignorance,
Je tiendray mon labeur d’assez d’heur couronné,
Si le parlant pinceau, qu’Apollon m’a donné
Pour colorer les vers, sçait dignement portraire
Les rayons moins luisans dont sa memoire éclaire.
Laissant donc les discours ses combats racontans
À ceux de qui les vers eux-mesmes combatans,
De meurtre et de fureur semblent armer leur stile,
Et faire que le sang de leur plume distille,
Comme estans plus que moy du ciel favorisez,
Je diray bassement les lauriers moins prisez
Qu’il gaigna desarmé, luttant contre les vices,
Et travaillant sa vie en divins exercices.
Car comme je ne puis sa vaillance exprimer,
Aussi ne puis-je voir le silence enfermer
Sous les muettes clefs d’un oubly perdurable
Le soin religieux, et le zele admirable
Qui luy fist desirer, dés sa jeune saison,
D’orner du tout-puissant la visible maison ?
Car en ceste vertu nulle grandeur royale
Ne s’est ailleurs monstrée à sa grandeur égale.
Non pource qu’on luy doit ces sacrez monumens
Que le sauveur du monde entre infinis tourmens
Arrousa de son sang, et dont encor la veuë,
D’une saincte tremeur rend l’ame toute émeuë :
Mais pource qu’abhorrant les pasteurs vicieux
Il se rongeoit le cœur d’un soin devotieux,
Ains brusloit d’une ardeur en sa belle ame éprise
De ne voir commander en la nef de l’eglise
Que des sages, sçavans, et soigneux matelots,
Qui peussent faire teste à l’injure des flots,
Et par leurs saincts labeurs s’opposer à la rage
Des ondes et des vents conspirants son naufrage.
Devoré de ce zele, et craignant en son cœur
De se voir reprocher par la saincte rigueur
Des jugemens divins, le vice et l’ignorance
De ceux qu’il choisiroit dans les parcs de la France,

Pour bergers des troupeaux soubmis à son pouvoir :
Quand son devoir royal l’obligeoit d’y pourvoir,
Avec un soin extréme il épluchoit leur vie,
Encor qu’il la trouvast de loüanges suivie :
Et n’eslevoit jamais aux suprémes degrez
Qui du temple de Dieu sont les thrônes sacrez,
Que ceux qui conjoignans à l’honneur du bien vivre
La doctrine eminente, et la gloire du livre,
Sçavoient en vigilans et fideles pasteurs
Faire eternelle guerre aux esprits imposteurs,
Et soigneux dispenser la celeste pasture
Aux troupeaux du seigneur manquans de nourriture :
Non ceux qui d’ignorance avoient les yeux voilez,
Ou qu’un sçavoir pollu de vices signalez
Faisoit trouver pareils aux Mercures antiques
Assis pres des chemins pour addresses publiques,
Qui collans au pavé leurs immobiles pas,
Du doigt monstroient la voye, et ne la suivoient pas.
Comment pourroient servir de conduite et de phare
À l’ignorante erreur d’un peuple qui s’égare,
Ceux de qui l’ignorance aveuglant les vertus
Ne peut les droits chemins discerner des tortus ?
Ou comment guariroient l’ame impure et malade
Que l’exemple et l’effect plus que tout persuade,
Les eloquents discours de ceux dont les esprits,
Ayans en bien-disant le bien faire à mespris,
Avec leurs actions démentent leurs paroles,
Et font que leurs conseils sont des contes frivoles ?
Non, le sçavant esprit despoüillé de vertu,
Ny le cœur vertueux de sçavoir devestu
Ne peut dans le troupeau que le sauveur allaite
Porter le faix sacré de la saincte houlette,
Avec l’heureux succez que doivent desirer
Ceux qui cherchent à voir la gloire en prosperer.

Il faut qu’à la vertu le scavoir se marie
Pour dignement regir sa saincte bergerie.
En vain de son honneur feignants d’estre jaloux
Nous parlons en pasteurs quand nous vivons en loups.
Ainsi disoit ce prince, et le mesme courage
Qui luy tiroit du sein ce vertueux langage
L’en poussoit à l’effect : tant il brusloit de voir
La foy victorieuse, et par l’heureux sçavoir
D’une sage industrie au labeur éprouvee
La vigne du seigneur dignement cultivee.
Le soin de voir fleurir la majesté des loix,
Et ce qui fait regner la puissance des rois,
Ne rendoit pas son cœur moins severe en l’élite
De ceux qu’il balançoit au seul poids du merite,
Quand du glaive public armant leurs justes bras,
Il les faisoit assoir au rang des magistrats
Luisans d’une vertu de scavoir illustree,
Sur les saincts tribunaux de l’immortelle astree.
Les rois ses devanciers de leur gré consentans,
Ou cedans par contrainte au malheur de leur tans
Qui jugeoit la richesse et l’or seul desirable,
Faisoient de ces estats un trafic miserable :
Et ne regardoient point qu’ils mettoient quand et quand
Le bon droit, l’innocence, et l’honneur à l’enquand :
Qu’aux avares esprits ils vendoient la licence
De piller leurs subjets sous ombre de defence,
Et que l’or du méchant à toute heure emportoit
Ce que du plus entier la vertu meritoit.
Luy, voyant cet abus ouvrir ainsi la porte
Aux lamentables maux que l’injustice apporte,
Le méchant se sauver, perir l’homme de bien,
Le bon droit ne servir, le tort ne nuire en rien,
Mais la seule faveur, sous une robbe feinte,
Regner és jugemens sur la raison esteinte :

La justice au palais sa balance employer
A peser, non le droit, mais l’argent du loyer :
L’ignorance eslevee aux dignitez suprêmes
Soüiller leur saincteté d’injustices extrêmes,
Et revendre sans honte ou respect d’equité,
Ce qu’indigne elle avoit sans raison acheté :
Bref, voyant son estat prest à faire naufrage,
L’authorité des loix changee en brigandage,
Les publiques larcins de tout fein debridez,
Non seulement permis ains mesme commandez,
Si tost que sa vertu dontant ses adversaires
Se fust assise en paix au thrône de ses peres,
Soigneux il exila de l’empire gaulois
Ceste fatale mort des lettres et des loix :
Imitant du sauveur le magnanime exemple
Qui bannit en courroux les marchands hors du temple.
Que si lors quelque esprit remply de pieté,
Joignant la suffisance avec l’integrité,
Luy faisoit esperer qu’estant esleu pour juge,
La vefve et l’orphelin l’auroient pour leur refuge :
Que du bon droit du pauvre il seroit le sauveur :
Que sans mains aux presens, sans yeux à la faveur,
Constant à la menace, et sourd à la priere,
Il mettroit toute haine et tout amour arriere,
Quand, ainsi qu’un oracle, il s’assieroit au lieu
Où l’homme est à l’autre homme en la place d’un dieu,
C’estoit cet esprit-là que ce genereux prince
Donnoit pour magistrat aux vœux d’une province,
Honoré de la charge à qui l’ordre a commis
Les mysteres plus saincts du temple de Themis.
Desirable saison, mais en vain desiree,
Que le mespris de l’or rendoit toute doree !
Ô combien sous les loix d’un roy si genereux
Ton cours estoit paisible, et tes peuples heureux !
Et luy digne de voir la terre universelle
Rendre malgré les ans sa loüange eternelle !
Par luy l’integrité vivoit dans les esprits :
Et par luy les arrests cessans lors d’estre à prix,

Au lieu que maintenant la faveur les prophane,
C’estoient des voix de Dieu dont l’homme estoit l’organe.
Aussi n’épargnoit-il chastiment ny loyer
Qu’avec heureux effect sa main peust déployer
Contre l’amour du vice, et ceste humeur servile
Qui n’ayme à faire bien qu’autant qu’il est utile,
Et d’un cœur apres l’or incessamment beant
Ne veut point cultiver la vertu pour neant.
Car sçachant qu’il se treuve en un temps plein de vices
Plus de pyrrhes nouveaux que de seconds Fabrices,
Et craignant sagement que la faim d’en avoir
Ne fist outrepasser les bornes du devoir
À ceux qu’il asseoit en ces lieux venerables,
Pour se rendre en justice aux peuples admirables :
Il armoit leur vertu contre la pauvreté
Faisant secrette guerre à leur integrité,
De loyers qui pouvoyent forcer la tyrannie
Dont les cruelles loix d’Anange et de Penie,
Brisant toute autre loy de leur sceptre de fer,
Des plus nobles esprits se sentent triompher.
Et puis si la faveur, la haine, ou l’avarice
Tiroit d’eux quelque effect de notable injustice,
Il chastioit leur faute avec tant de rigueur,
Que les loix recouvrant leur antique vigueur,
Sembloient renouveller cet exemple severe
Qui fit asseoir le fils sur la peau de son pere
Justement écorché, bien que barbarement,
Pour s’estre osé souïller d’un méchant jugement.
Son cœur, toute sa vie, eut en horreur extrême
Sur tous autres forfaits le meurtre et le blaspheme :
Aussi l’autheur de l’un n’évitoit point la mort,
S’il ne l’avoit commis en repoussant l’effort
Dont sa vie attaquee avoit esté contrainte
D’opposer à la mort une mortelle attainte :

L’autre estoit chastié par un fer rougissant
Qui du blasphemateur la langue outre-perçant,
Apprenoit pour jamais à la bouche coulpable
De ne plus prophaner ce surnom ineffable
Qui dans le ciel, sur terre, et sous terre adoré,
Est par les anges mesme en tremblant proferé.
Ô qu’il portoit de haine à ces lieux impudiques
Où Venus est venale aux débauches publiques !
Le pasteur qui descouvre une engeance d’aspics
Sous un monceau pierreux l’un sur l’autre tapis,
Ne leur va point menant une plus aspre guerre,
Desolant leur maison jusqu’au nud de la terre,
Qu’il leur estoit severe, et qu’il armoit contre-eux
De menaçantes loix, et d’edicts rigoureux.
Il en bailloit le toict à devorer aux flames :
Il en faisoit razer les murailles infames :
Et d’un sanglant foüet sans pitié déchirer
Celles qu’un sale gain y faisoit retirer :
Estant son cœur si chaste, et si chaste sa vie,
Que (si d’un vray renom sa memoire est suivie)
Onc nuls embrassemens ne luy furent cogneus,
Sinon ceux qu’Hymenee a permis à Venus.
Quel prince fut jamais sur la terre habitable
Plus que ce grand monarque aux pauvres secourable ?
Maints rois s’armans les bras d’un fer victorieux
Rendent par l’univers leur renom glorieux :
Brident de sainctes loix la populaire audace :
Laissent de leur prudence une eternelle trace ;
Et gaignent tout l’honneur qu’on s’acquiert icy bas
Par les arts de la paix, et par ceux des combats :
Mais peu daignent tourner leur superbe paupiere
Vers le pauvre estendu sur la vile poussiere,
Et penser qu’en l’habit d’un chetif languissant
C’est Christ, c’est Christ luy-mesme, helas, qui gemissant
Se lamente à nos pieds de la faim qui l’outrage,
Et promet pour du pain le celeste heritage.
Ô cœurs de diamant, ce roy plein de bonté
Eloignoit bien ses pas de vostre cruauté :

Car souvent descendant du plus haut de son thrône
Pour semer et cueillir les saincts fruicts de l’aumône,
Tout ce que la conduitte égalant la splendeur
Dont sa maison ornoit son auguste grandeur,
Soustrayoit par l’espargne aux royales despenses
D’un cœur si liberal et prompt aux recompenses,
Il l’alloit consumant à bastir des lieux saincts
Pour ceux qui languissoient pauvres, vieux, et mal-sains,
Ayder la triste veufve à qui l’heur d’estre mere
Estoit sujet de plainte et surcroist de misere :
Racheter des captifs : doter la chasteté
De la vierge nubile à qui la pauvreté
Refusoit un mary, fanissant en tristesse :
La miserable fleur de sa verte jeunesse
Nourrir des orphelins, et ceux qui souffreteux,
Couvrans leur propre mal d’un silence honteux,
Estouffoient en secret en leurs chetives coûches
Les souspirs que la faim arrachoit de leurs bouches :
Brief, ne respandre pas sur le pauvre en langueur
Moins d’effects de pitié que le sort de rigueur,
Ains monstrer qu’en ce fast de grandeur et de gloire,
Le souvenir d’estre homme entroit en sa memoire.
Il aymoit tant son peuple et l’heur de son repos,
Que l’ayant soulagé du fardeau des imposts
Dont la chetive France à toute heure affligee,
Par les rois ses ayeux avoit esté chargee,
Il souloit de ses pleurs son visage arrouser,
Quand le besoin pressant le forçoit d’imposer
Sur ses foibles sujets quelque charge nouvelle,
Tant juste, ou necessaire, ou legere fust elle,
Ce qu’encor sa pitié rarement permettoit :
Et seulement alors que Bellone excitoit
Contre les lis dorez quelque orage de guerre,
De ceux qui font tomber les couronnes par terre.
Car quant à la despense ornant la dignité
Qui d’un estat royal soustient la majesté,

Il ne la puisoit point dans une autre fontaine
Qu’au surgeon eternel de son juste domaine :
Detestant l’impitié des autres potentats
Qui pour dorer l’orgueil de leurs pompeux estats,
Accabloient leurs sujets de tributs tyranniques,
Et puis les consumans en festins magnifiques,
Et se rians de ceux qu’ils avoient devorez,
Beuvoient sans nulle horreur en leurs vases dorez
Le miserable sang du chetif populaire,
Dont Dieu leur commettoit le soucy tutelaire.
Quel oubly, quel mespris des loix du tout-puissant
(leur disoit ce bon prince aigrement les tençant)
Rend vostre oreille sourde au son de tant de plaintes ?
Inhumains, qui de sang ayant les ames teintes,
Mauvais pasteurs de peuple écorchez vos troupeaux,
Pour changer en draps d’or leurs miserables peaux.
Pensez-vous que le ciel qui hait la tyrannie
Favorise la vostre ou la laisse impunie ?
Non non, il destruira vostre injuste pouvoir :
Et faisant contre vous vos sujets s’émouvoir,
Ce courroux punisseur qui les regnes desole
Vous rendra de grands rois petits maistres d’escole,
Brisera vostre sceptre orgueilleux de tributs,
Vous en ostant l’usage en haine de l’abus.
Ou bien il maudira les cruels artifices
Qu’inventent vos flateurs pour nourrir vos delices,
Et fera que vostre or fondant en vostre main,
Plus vous devorerez et plus vous aurez faim,
Nouveaux erisichthons qu’en fin la rage extréme
Forcera de se rompre et déchirer soy-mesme,
Donnant un chastiment exemplaire et honteux
À cet orgueil impie, à ce cœur impiteux
Qui chargeant ses sujets d’insupportables sommes
Ne tient ny Dieu pour Dieu, ny les hommes pour hommes.
Mais où m’emporte ainsi hors du ton de ma voix
Le recit des propos qu’à la honte des rois
Pressans lors de tributs leurs esclaves provinces,
Prononçoit en courroux ce prince des bons princes ?

Reprenons, reprenons le fil de nostre chant :
Laissons à part le vice, et plustost le cachant
Que l’exposant au jour d’une eternelle histoire,
Retournons aux vertus dont nous chantons la gloire.
Ô qu’un prince est heureux qui reglant son pouvoir
Aux statuts que le ciel propose à son devoir
S’esjoüist de bien faire, et tout sage et tout juste
Ne s’estime regner que quand vrayment auguste
Il a soin de son peuple, et paye en l’escoutant
Ce que tout grand monarque à Dieu va promettant
Quand le manteau royal, sous maints sacrez mysteres,
Entre les cris de joye, et les vœux populaires,
L’investit du pouvoir de qui sont mal vestus
Ceux qui sont dénuez des plus rares vertus !
De tels rois qui prenans la raison pour escorte
Mesurent leur grandeur aux fruits qu’elle rapporte,
Non à l’heur du pouvoir qui les rend florissans,
Non aux peuples divers sous leur joug fléchissans,
Estoit l’illustre prince à qui dans ce cantique
Nous payons ce qu’on doit à tout cœur heroïque.
Car joüissant en paix d’un tranquille sejour,
Il ne laissoit perir la clarté d’un seul jour
Sans donner audience, et d’un sainct exercice
Verser sur ses sujets les fruits de sa justice :
Regrettant en son ame, et tenant pour perdus
Ceux que moins dignement il avoit despendus :
Certain que de l’oeil mesme et de la mesme oreille
Dont l’esprit d’un grand roy dessus ses peuples veille,
En escoute la plainte, et juste a soucy d’eux,
Le seigneur le regarde, et le ciel oit ses vœux :
Que ce pompeux, illustre, et glorieux servage
Qu’on nomme royauté, d’un impropre langage,
Ne se deust appeller, le nommant proprement,
Qu’un onereux honneur, qu’un serf commandement :
Que les rois furent faits pour les peuples du monde,
Non les peuples pour eux : et si la terre et l’onde
Adore

 leur grandeur, des loix l’unique appuy :
Que l’oreille d’un roy n’est point vrayment à luy,
Mais à la voix du peuple, et des ames qui vivent
Sous l’empire des loix que ses mains leur prescrivent :
Bref, que d’un potentat plein de puissance et d’heur
Le travail est la gloire, et le soin la grandeur.
De tels enseignemens la vertu maternelle,
Entre mille travaux, l’imbut dés la mammelle :
Et luy qui les receut en son royal esprit,
Homme alloit pratiquant ce qu’enfant il apprit :
Escoutant du plus vil la requeste et la plainte,
Et sage preferant une peine si sainte
Au plus doux passe-temps que son cœur peust choisir
Entre tant que la vie offroit à son desir.
Aussi de tous costez oyoit-on par la France
Ses sujets benissans le jour de sa naissance,
L’appeller leur vray pere, et charger les autels
De vœux luy souhaittans des siecles immortels :
Comme si ce souhait consommant leur priere,
Eust compris tous les vœux dont l’ame est coustumiere
D’importuner au ciel l’eternelle bonté,
Luy demandant la paix, la riche liberté,
La publique abondance, et tous les biens qu’Astree
Fait germer dans le sein d’une heureuse contree.
Quels traits, quelles couleurs animans les discours,
Pourront representer aux princes de nos jours,
D’un portrait que l’envie elle mesme revere,
Ceste integrité d’ame à soy-mesme severe,
Dont l’humble, et patiente, et constante douceur
Ne s’est point veüe encor avoir de successeur,
Ains que chacun remarque en ce cœur indomptable
Comme admirable à tous, mais à nul imitable ?
L’Europe (où de tout temps le vice et la vertu
Pour l’empire et la palme ont le plus combatu)
Jadis a veu des rois cheminans sur les traces
Des tyrans plus fameux, qui par fieres menaces,
Et par tout ce qu’au monde a jamais inventé

D’effroyable aux humains l’humaine cruauté,
Retenoient leurs sujets de reprendre leur vie,
Bien qu’en ostant l’audace ils en creussent l’envie.
Mais ce genereux roy tousjours tousjours marchant
Par la voye incognuë aux erres du meschant,
N’en souloit retenir la publique licence
Qu’avec le juste frein de sa seule innocence :
Donnant si peu de prise aux plus aigres esprits,
Et s’offençant si peu d’estre aigrement repris,
Qu’il monstroit par effect, sa belle et royale ame
Ne se consumer point d’une plus vive flame
Que du desir de voir tous librement oser,
Et nul ne le pouvoir justement accuser.
Flateurs envenimans les ames par l’oreille,
Pernicieuse engeance aux lierres pareille,
Qui destruisant en fin ce que vous embrassez,
De repas si mortels les vices nourrissez,
Qu’on voit bien peu d’esprits aimants l’heur miserable
D’estre loüé de vous, aimer rien de loüable :
Pestes de la vertu, faux masques de la foy,
Vous estiez mal venus aupres de ce grand roy,
Qui fuyant le venin dont vos langues sont pleines,
Et comme empoisonneurs de publiques fontaines
Vous ayant en horreur, eust plustost souhaitté
Qu’on l’eust repris à tort que laschement flatté :
Tant un cœur genereux qui des vices s’estrange
Aymant le vray honneur, hait la fausse loüange.
Qu’il sentoit son esprit doucement s’enchanter
Du plaisir que l’histoire à l’ame fait gouster,
Quand s’y mirant soy-mesme il s’estonnoit d’y lire
Ce que l’on dit des rois, et qu’on n’ose leur dire !
Qu’il estoit transporté de doux ravissemens
Par les divins discours des sacrez testamens,
Où d’un si liberal et si juste partage
Dieu distribue aux siens le celeste heritage !

Ce qu’on dit d’Alexandre honorant les beaux vers
Dont les graces d’Homere ont charmé l’univers,
Se peut dire de luy reverant les miracles
De l’eternel autheur qui parle en ces oracles :
Il les tenoit enclos comme un riche thresor
Dans un coffre odorant de cedre et de fin or :
Il les souloit nommer la fleur de ses delices,
L’éguillon des vertus, et la bride des vices.
Que si le soin public luy laissoit du loisir,
Il ne l’employoit point en un plus doux plaisir
Qu’en celuy que le fruit d’une estude si sainte
Fait savourer aux cœurs où Dieu grave sa crainte.
Et bien paroissoit-il par les rares effets
De l’extréme vertu luisante en tous ses faits,
Qu’en un champ infecond, où la peine est frivole,
Ne tomboit point le grain de la saincte parole.
Car si jamais esprit des vices s’éloigna,
Si jamais entre nous belle ame accompagna
D’un cœur devotieux une accorte prudence,
Contre l’injuste effort defendit l’innocence,
Mesprisa les plaisirs du vice s’approchans,
Fut debonnaire aux bons et severe aux méchans,
Ce fut ce brave prince, à qui plus est semblable
Quiconque en ces vertus se rend plus admirable.
Les rois qui de son temps l’univers regissoient
Le reverans pour tel sa grandeur benissoient :
Les affligez d’entre-eux l’élisoient pour refuge,
Les puissans pour amy, les contendans pour juge,
Lors qu’il leur déplaisoit de disputer leurs droits
Par la voye usitee à la fureur des rois,
À qui les durs combats ensanglantans les plaines
Tiennent le lieu d’arrests en des cours souveraines :
Ains qui contre l’injure à l’injure ont recours,
Et par d’estranges loix recherchent tous les jours
(soit ou leur sceptre en guerre, ou leur terre usurpee)
La raison en la force, et la paix en l’espee.
Or est-ce d’un monarque et si juste et si bon
Qu’est derivé le sang des princes de Bourbon,
Ceste

 illustre famille, aux vertus si bien nee,
Qui depuis deux cens ans de lauriers couronnee,
Levant plus haut son chef le ceint à ceste fois
Du diadéme d’or de l’empire françois.
Celuy qui d’un conseil que nul homme ne sonde
Establit ou fait choir tous les thrônes du monde,
En vueille jusqu’au ciel la grandeur élever,
Et d’un soin paternel d’en-haut luy conserver
Autant heureusement ceste saincte couronne
Que le droit successif justement la luy donne :
Sans que jamais les ans retournans en leur ronds
Puissent voir les destins en ceindre d’autres fronts,
Et sa valeur manquer au sceptre de la France,
Ou le sceptre françois à sa rare vaillance.
Un fils non supposé n’exprima jamais mieux
Son pere en sa démarche, en sa bouche, en ses yeux,
Que ceste race auguste et vrayment legitime
Fille d’un si grand prince, en ses graces l’exprime.
Car soit que le courage on en vueille admirer,
Soit la constante foy qui l’a fait reverer,
Soit l’extréme bonté dont son ame estoit pleine,
Les ruisseaux en vertus égalent leur fontaine.
Nous en soient pour témoins la vaillance et la foy
Qu’on voit si clairement reluire en nostre roy :
Pour témoins les vertus de deux grandes princesses
Que ce tige royal égale à deux deesses :
Et pour témoins encor celles dont sont ornez
Quatre princes fameux, vertueux, et bien nez,
Que la France regarde, au fort de ses tempestes,
Comme astres de bon-heur rayonnans sur leurs testes.
L’Europe en sçait les noms, et les cœurs valeureux
D’un magnanime comte, et d’un duc genereux,
Qui comme deux soleils luisent entre les princes,
Sont cogneus pour leur gloire és estranges provinces.

Bon roy, premier autheur d’un si genereux sang,
Qu’une heureuse victoire assied au noble rang
Où triomphans du monde à jamais trouvent place
Ceux qui goustent le bien de voir Dieu face à face,
Comba pour tes enfans contre l’injuste effort
D’un roy de qui l’audace estant hors de tout bord,
Comble par les effects de ses cruelles armes
Ce miserable empire et de sang et de larmes.
Ne vueille point souffrir que l’insolent orgueil
Qui faisant de la France à la France un cercueil,
Avec tant de fureur la desole et saccage,
Ravisse à tes neveux leur antique heritage,
Et rende par la terre à jamais abolis
Les fameux monumens des triomphes du lis :
Mais impetre à leur regne ou des siecles plus calmes,
Ou remplissant leurs mains de lauriers et de palmes,
Fay que nul ennemy n’assaille leur vertu
Qui ne voye à leurs pieds son orgueil abbatu,
Afin qu’à l’advenir les plus grands de la terre
Les reverent en paix et les craignent en guerre.

C’est la faveur d’un bien que tu peux obtenir
De ce bien souverain d’où tout bien doit venir,
Maintenant que sa grace épandant sur ton ame
Les rayons glorieux de ceste heureuse flame
Par qui l’estre immortel dans l’esprit est infus,
Rend ce que tu requiers garanty de refus.
Obtiens-le donc, grand roy, par tes sainctes prieres :
Fay couler dessus nous du pere des lumieres
Quelque rayon de grace illuminant l’orreur
De ces mortelles nuits de volontaire erreur,
Où nous font égarer, depuis quarante annees,
Des mers d’ambition les vagues mutinees :
Avec si peu d’espoir d’en voir calmer les flots,
Que je croy (si le ciel touché de nos sanglots
Quelque rare faveur au besoin ne nous preste)
Qu’apres maintes saisons, la cruelle tempeste
Dont il plaist au destin ce royaume assaillir,
Et nous aura veus naistre, et nous verra vieillir.
Ô toy qui ces fureurs déchaines ou captives,
Qui depars les lauriers, qui depars les olives,
Grand dieu, l’unique espoir de ces malheureux jours,
Si nos maux sont encor au milieu de leurs cours,
Et s’il est arresté par les decrets celestes,
Qu’encor durent long temps ces orages funestes,
Au moins en si perverse et cruelle saison
Garanty de méchef ceste auguste maison,
Et fay que les malheurs qui combattent sa gloire
Servent d’un doux triomphe à son char de victoire,
Ses plus fiers ennemis se renversans à bas,
Fameux par leur defaitte et non par leurs combats.
Ce sont vœux qu’un desir secondé d’esperance
Fait devant tes autels avec toute la France,
Certain qu’à la vertu de ce sang genereux
Ta grace a reservé par un sort bien-heureux,
L’honneur d’esteindre un jour nostre flamme intestine,
Ou qu’à nul des mortels ce bien ne se destine.
Mais quand pour le respect du publique bon-heur
Je ne concevrois point ces vœux en son honneur,

L’eternel souvenir des bien-faits que ma vie
Reçoit de sa grandeur, jour et nuict me convie
À prier que ta main son tige benissant,
Rende ce royal arbre à jamais florissant :
Et que sous ses rameaux tous chargez de couronnes
L’Europe dorme en paix, depuis les deux colomnes
Qui du grand fils d’Alcmene ont borné les destins,
Jusqu’aux havres baignez par les flots bysantins.
Car que peut recevoir d’une ame liberale
Une basse fortune à mon merite égale,
Que mon propre desir, de l’effect surmonté,
N’ait point à pleines mains receu de sa bonté ?
Que ne doy-je aux vertus de ce prince invincible
Qui d’un dieu seul en France est l’image sensible ?
Ma langue n’en scauroit raconter les bien-faits,
Sans les diminuer, et succomber au faix
D’une charge onereuse à la mesme eloquence,
Et moins dire en parlant que ne dit mon silence.
Le juste roy des rois qui tient entre ses mains
La recompense deuë aux merites humains,
En vueille en ma faveur les faveurs recognoistre,
D’un heur qui ne pouvant ny croistre ny décroistre,
Monstre et tout ce que l’homme au ciel peut demander,
Et tout ce que le ciel peut à l’homme accorder :
Sans qu’aucun autre bien justement desirable
Y reste à desirer que l’estre perdurable.
Qu’il voye en paix fleurir son peuple obeissant,
Et sous luy tous malheurs avorter en naissant :
Que son nom seulement luy gaigne des trophees :
Que d’infinis lauriers ses mains soient estoffees :
Que tous ses ennemis de son joug soient dontez :
Et que le seul honneur de se voir surmontez
Par le plus vaillant roy qui vestit onc les armes,
Decorant leur ruine en console les larmes.
J’

aurois le cœur de marbre et l’estomach de fer,
Si l’ingrate oubliance y pouvoit estoufer
Le vivant souvenir de la faveur extréme
Que m’a fait recevoir, malgré le destin mesme,
Ce modelle accomply de royale douceur
Que les dieux en naissant luy donnerent pour sœur :
Et si je n’adorois son nom et ses merites,
Monstrant en mille vers ses loüanges escrites,
J’aurois mon ame en haine, et jugerois mon oeil
Indigne de joüir des rayons du soleil.
Car si quelque repos accompagne ma vie :
Si de quelque bon-heur ma fortune est suivie :
Je le tient de sa grace apres celle des cieux :
Estant comme un bel astre apparuë à mes yeux
Pour m’asseurer du calme alors que la tourmente
Autour de mon vaisseau tonnoit plus vehemente,
Sans jamais se lasser d’en combattre l’effort
Que je n’eusse abordé la franchise du port.
Aussi ramentevant l’honneur de ceste grace,
Je la beny sans cesse, et nul jour ne se passe
Que je ne face au ciel des vœux pour sa grandeur :
Le priant que sa main la comble de tant d’heur,
Qu’entre tout ce qu’on voit de plus grand sous la lune
Rien sinon sa vertu n’égale sa fortune.
Un prince est maintenant dans le tombeau logé,
À qui tant de bien-faits me font vivre obligé,
Qu’à jamais sa bonté dedans mon ame empreinte
M’en rendra la memoire et venerable et sainte :
Car lors qu’abandonné de tout humain secours,
En eternels ennuis je consumois mes jours,
Ma fortune ayant fait un malheureux naufrage
En la mort de ce prince à qui l’aveugle rage
D’un brutal assassin osa percer le flanc
D’une lame trempee en l’infernal estang :

Lors que je m’abysmois dans la fureur de l’onde :
Que nul astre pour moy n’éclairoit plus au monde,
Et que le fier destin m’estoit plus qu’inhumain :
Ce fut luy le premier qui me tendant la main
M’empescha de perir, força l’onde importune,
Et reserva ma vie à plus douce fortune.
Tout le bien souhaittable à l’eternel repos
Des hostes du tombeau puisse honorer ses os,
Les oeillets, et les lis non plus serrez d’espines,
Mais joints à des lauriers dont les vives racines
Ne desseichent jamais, ombragent son cercueil,
Pendant qu’il cueillira, loin de peine et de dueil,
Dans le jardin des cieux les immortelles roses
De toute eternité pour les anges écloses.
Car il m’a fait sentir au fort de mon ennuy
Combien la courtoisie estoit parfaitte en luy,
Voulant ceste belle ame, aux affligez propice,
Que le salaire en moy precedast le service.
Mais s’il vit quelque grand au milieu des mortels
Que je doive honorer de temples et d’autels,
Non chargez nuict et jour de sanglantes victimes,
Mais de parlans tableaux où ses faits magnanimes
Vivent en mille traits de merveilles remplis,
C’est toy, vray parangon des princes accomplis,
Qui sage, et valeureux enrichis la memoire
Du sang de Montpensier d’une eternelle gloire,
Et de qui la vertu reluit si clairement
Que l’heur d’estre un grand prince est ton moindre ornement.
Quel dieu m’enrichira d’une plume doree,
Afin qu’en cent papiers d’eternelle duree
J’escrive la bonté qui conseilla ton cœur
De forcer mon desastre, et vaincre sa rigueur
Par le rare bienfait dont juste et favorable
Tu t’es rendu ma vie à jamais redevable ?
Ô genereux esprits ; je

 crain que m’en taisant,
Pour me voir sans espoir d’orner en bien-disant
Ceste extreme bonté d’une loüange égale,
Tant elle part d’une ame et grande et liberale :
Si tost qu’il paroistra combien je suis chargé
Des nœuds où tes bien-faits me tiennent engagé,
La marque d’un ingrat sur mon front ne s’imprime,
Et qu’en fin mon malheur ne me soit pour un crime.
Car ce qu’en treize estez des meilleurs de mes ans,
Trompé du vain espoir qui paist les courtisans,
J’avoy peu meriter par ma perseverance
Au service des rois et des grands de la France
Qui m’ont laissé sans fruit à leur suitte envieillir,
Ta grace, en un seul jour, me l’a fait recueillir
De ceste heureuse main qui n’est accoustumee
Qu’aux belles actions armee et desarmee,
Et qui se plaist autant à semer des bien-faicts,
Que d’autres à se voir recueillir leurs effects.
C’est pourquoy ne pouvant par nulle humaine offrande,
M’acquitter d’une debte et si juste et si grande,
Pour le moins ce que peut un cœur recognoissant
Je le paye à ton nom, ressentant, confessant,
Publiant tes bien-faits, et jusqu’au bord de Gange
Essayant de pousser le bruit de ta loüange,
Encor que ton genie, au bien du tout voüé,
Cherche d’estre loüable, et non d’estre loüé.
Aussi me monstreroy-je avoir une ame impie,
Ou d’un somme d’oubly laschement assoupie,
Si sentant mon esprit devoir à ta grandeur
Plus qu’à nul que le monde enferme en sa rondeur,
Je ne faisois point voir, pour le moins de parolle,
Que rien à mon penser la memoire n’en volle :
Et n’eternisois point, autant qu’il est en moy,
Les royales vertus qui florissent en toy :

Afin de témoigner qu’un si digne Mecene
N’a point semé du bien dans une ingrate arene,
Puis que le petit champ d’où germe tout mon heur
Luy produit pour le moins quelques roses d’honneur.
Bien sçay-je que payant ce prix à ton merite,
En termes bas et lourds ma langue s’en acquitte :
Mais vaincu des bien-faits dont tu m’as obligé,
J’aime mieux consentir au mal d’estre jugé
Grossier en mon parler qu’ingrat en mon silence,
Et plustost qu’au devoir manquer à l’eloquence.
Vienne doncques ma fin à pas lents ou hastez,
Et soient mes vers un jour mesprisez ou vantez,
Tandis que le destin rendra mon ame hostesse
De ce logis mortel, je te loüeray sans cesse,
Consacrant à ton nom les plus rares douceurs
Du fruit que je ramasse aux jardins des neuf sœurs,
Ainsi qu’à la plus belle et plus genereuse ame
De qui jamais la parque ait devidé la trame.
Car je ne pense point qu’oncques la France ait veu
D’esprit plus que le tien heureusement pourveu
De ces nobles vertus et vrayment heroïques
Qu’on souloit reverer dans les ames antiques :
Ny ne croy point qu’au monde un prince soit vivant,
Qui d’un plus grand courage et plus haut s’élevant,
Suive, entre les erreurs du vain siecle où nous sommes,
Ce qui rend les humains plus hommes et plus qu’hommes :
Qui mieux scache, en fuyant les indignes plaisirs,
Donner à la raison le frein de ses desirs :
Qui plein de vive foy plus humblement encline
Sa mortelle puissance aux pieds de la divine :
Qui d’un esprit modeste et remply de candeur,
Monstrant sa courtoisie égale à sa grandeur,
Plus d’ames tous les jours par ses charmes attire,
Et sur elle s’acquiere un plus puissant empire :
Qui brusle d’un desir plus fidelle à son roy :
Qui mieux prouve aux esprits se fians en sa foy

Que peut l’integrité de prudence ennoblie :
Qui ses propres bien-faits plus promptement oublie :
Et qui daigne en son cœur plus long temps retenir
Des services d’autruy le constant souvenir.
Il s’en voit que les soings de l’honneur aiguillonnent
Qui vendans leurs bien-faits plustost qu’ils ne les donnent
Veulent qu’à l’advenir ceux qu’ils ont obligez
Soient des arcs triomphaux à leur gloire erigez :
Desirent qu’en leurs fronts la memoire s’en lise :
En leur donnant du bien les privent de franchise :
Et par les vains honneurs demandez pour tribut
Monstrans bien la vertu n’estre point le vray but
Que regardent les traits des desirs qu’ils enfantent,
Craignent de faire bien sans tesmoins qui le vantent,
Comme aspirants plustost à l’honneur imparfait
De sembler liberaux que de l’estre en effet.
Mais ce cœur genereux qui se plaist à bien faire,
Et qui, sans en attendre au monde autre salaire
Que le bien-faire mesme, abhorre en obligeant
D’en aller pour tribut de la gloire exigeant,
Ce qu’il donne de grace, il permet que l’on pense
Qu’il le paye au merite, ou baille en recompense,
Dissimulant plustost et cachant la splendeur
De ses illustres dons qu’en monstrant la grandeur,
Comme si sa belle ame en courtoisie extréme,
Croyoit en bien-faisant faire bien à soy-mesme.
Aussi rendant par là son merite augmenté
Fait-il tant plus fleurir l’honneur de sa bonté :
Car lors que secourant les ames oppressees
Il satisfait aux vœux de ses belles pensees,
Et l’estimant sans feinte à soy-mesme devoir,
N’en veut point de loüange en payment recevoir,
Il fait qu’elle est au ciel en lettres d’or escrite,
Et moins il la desire, et plus il la merite.

Mais j’allongerois trop le fil de ce discours,
Et pour finir mon chant mes ans seroient trop cours,
Si proposant aux grands pour eternel exemple
La beauté des vertus dont ton ame est le temple,
J’en voulois vivement les graces exprimer,
Et par tout l’univers leurs loüanges semer.
Les cieux (aymable prince) ont orné ta jeunesse
De si glorieux traits de constante sagesse,
De pieté, de foy, de bonté, de valeur,
Que les muses n’ont point d’assez vive couleur
Entre celles dont l’art surmonte la nature,
Qui dignement en puisse exprimer la peinture :
Tant s’en faut qu’en un œuvre où l’art t’imite en vain,
Une plume vulgaire, un vulgaire escrivain
Puisse representer une beauté si rare,
Et s’eslever si haut sans ressembler Icare.
C’est pourquoy comme ceux à qui l’effroy du Nort
Fait resserrer la voile et rechercher le port,
De peur qu’estant leur nef des ondes engloutie
Un naufrage à la fin l’audace n’en chastie,
J’arreste icy mon cours, me suffisant de voir
Au pied de ce tableau, tesmoin de mon devoir,
Les plus vertueux rendre à tes vertus hommage,
Sous le portrait d’un autre honorant ton image.
Car si quelqu’un se monstre en tout cet univers
Comparable au grand roy qui respire en ces vers,
C’est toy, prince accomply, qui soigneux de l’ensuivre
Fais qu’il se voit au monde en sa race revivre.
Aussi, comme à son sang, et l’un de ses neveux,
Je t’offre icy son hymne avec mes humbles vœux,
Tant à fin de monstrer que ta douceur exprime
D’un roy si vertueux la bonté magnanime,
Qu’à fin de tesmoigner aux siecles advenir
Qu’il t’a pleu loin de moy l’infortune bannir :
Et qu’en ayant acquis par tes mains la victoire,
Mon cœur est obligé d’honorer ta memoire
Autant qu’un homme peut la vertu reverer,
Et sans idolatrie un autre homme adorer.


A MONSEIGNEUR CARDINAL BOURBON

Tandis que la fureur du plus cruel orage
Qui menaça jamais un estat de naufrage,
Tempeste en ce royaume, ainsi qu’en une mer
Qu’un vent d’ambition fait par tout écumer :
Et tandis que les vœux, la force et la prudence
Combattent sans effect contre sa violence,
Qui superbe d’avoir abysmé dans ses flots
Patron et gouvernail, et mast, et matelots,
Bouleverse à son gré dessus l’onde animee
La miserable nef en ce poinct desarmee,
Laissant pour dernier ancre aux plus fermes esprits
Les seules oraisons, les larmes et les cris :
Moy cependant couvert de la main secourable
Dont un genereux prince aux muses favorable,
Me retirant des flots, soigneux m’a garanty
D’estre par la tourmente és vagues englouty :
Maintenant en repos je passe icy ma vie,
Et malgré les malheurs dont elle est poursuivie,
D’icy, comme du fest de quelque grand rocher
D’où les flots de la guerre ont crainte d’approcher,
Je regarde à l’entour forcener la tempeste,
Retiré sous l’abry que sa bonté me preste.
Icy coulent sans peur et la nuict et le jour :
Icy la douce paix semble faire sejour,
Du reste de la France horriblement chassee
Par le sanglant foüet de la guerre insensee.

Icy ces bruits menteurs qui des plus advisez
Remplissent tous les jours les esprits abusez
D’une vaine esperance, ou d’une fausse crainte,
Ne viennent point tromper nos ames de leur feinte :
Ou si pour nous charger d’un frivole soucy,
Quelqu’un poussé du vent parvient jusques icy,
Le démon qui regit ceste douce demeure
Ne permet point qu’il vive et parle plus d’une heure,
Ains l’estoufe aussi tost entre des soins plus doux,
Et des discours plus gais qui regnent parmy nous.
Non autrement qu’on dit qu’une vertu secrete
Dedans l’air épanduë és campagnes de crete
Y defend au terroir d’engendrer des serpens :
Et si quelques vaisseaux par les ondes rampans
En y portent du sein de quelque autre contree,
Fait que vaincus de l’air ils meurent à l’entree.
Icy pendent muets, donnans repos à l’air,
Ces meurtriers instrumens que le feu fait parler :
Sinon lors que leur sein, gros de plomb et de pouldre,
Vomit en éclatant la fureur de sa foudre
Ou sur les animaux habitans aux forests,
Ou sur les passagers volans par les marests,
Oyseaux demy-poissons, de qui l’humide chasse
Fait cueillir du plaisir mesme au cœur de la glace.
Icy ce bruit tonnant dont on oit nos tambours
Changer le guet des nuits à la garde des jours,
Ne rompt point en sursaut l’enchantement du somme
Qui si doux au matin charme l’esprit de l’homme :
Ains un muet silence y nourrit le sommeil
De son jus de pavots sous les voiles de l’oeil,
Depuis l’heure du soir où les terres se taisent,
Jusqu’à tant que la voix des pigeons qui se baisent
Fait entr’ouvrir les yeux, et voir sur l’horison
Le soleil visiter sa dixiesme maison.
Bref, la paix, le repos, et la simple abondance
Ne font plus de sejour en nul lieu de la France,
Ains sont allez trouver les scythes et les turcs,
Où ce petit enclos les loge entre ses murs.

Car comme la demeure en est douce et tranquille,
La terre en est de mesme heureusement fertile
Non en citre ou poiré, mais en ces nobles vins
Qui font gaigner la palme aux costaux angevins
Sur tous ceux de la France, où le pere Lenaee
Porte de raisins blancs la teste environnee.
Aussi le jeu, la joye, et les doux passe-temps
Qui s’engendrent de l’aise en des esprits contens,
Entre mille plaisirs font icy leur demeure,
Tandis qu’à l’environ toute la France pleure.
Et ce qui rend ce lieu de tant d’heur jouyssant,
C’est que l’avare main du soldat ravissant
Qui creintive à la guerre, et hardie au pillage,
Tous les bourgs d’alentour cruellement saccage,
Ne fait point éprouver à ceste terre icy
Ce que peut la licence en un cœur sans mercy,
À qui l’impunité pour solde estant donnee
Arme l’esprit cruel d’une audace effrenee.
Ce bien, cause des biens qui nous vont bien-heurant,
Fait voir le poulet d’Inde, impunêment courant
Parmy les bassecours des maisons mesnageres,
En croissant parvenir à l’âge de ses peres :
Puis ayant accomply les ans de son destin,
Par un jour solemnel honorer le festin
Que son maistre soigneux à ses amis appreste,
Comme une hostie offerte en l’honneur de la feste.
Ce bien rend nos logis de meubles decorez :
Fait voir encore au soir, quand les rayons dorez
Du soleil se couchant tombent en la marine,
Maints troupeaux retourner de la plaine voisine :

Bref, ne nous donnant point pour butin aux voleurs,
Et cachant à nos yeux l’image des malheurs
Qui saccagent la France et la trempent de larmes,
Nous tient en tel repos, que sans le bruit des armes,
Et le triste recit de tant de cruautez
Qui rendent cet estat sanglant de tous costez,
Bien souvent nostre esprit deceu par les delices
Du repos dont il suit les oyseux exercices,
Penseroit vivre encor en quelqu’un de ces ans
Que la paix nous rendoit si doux et si plaisans.
Ah combien il s’en faut que cet heur n’accompagne
Le sort de nos voisins habitans la campagne
Qui manquent de support, et n’ont pas comme nous
Un bouclier[2] qui les couvre et sauve de tels coups !
Las ! Ces pauvres chetifs gemissent et lamentent
Sous le pesant fardeau des maux qui les tourmentent :
Leurs biens sont tous les jours au pillage exposez :
Leurs champs rendus deserts : leurs logis embrasez ;
Et leurs corps malheureux battus de mille outrages
Qui feroient mesme horreur aux scythes plus sauvages.
Non, Rodope ne voit si barbare Gelon[3]
Qui ne sentist mollir son courage felon,
Voyant de quels tourmens leur vie est affligee
Par des cœurs sans pitié dont l’audace enragee,
Sous le nom de soldat és trouppes forcenant,
Va l’illustre mestier des armes prophanant.
Ces loups pleins de fureur, vestus d’humaines formes
Exerçans de froid sang des cruautez enormes
Par tout où quelque armee à ses flots débordez,
Ont si barbarement tous les champs brigandez,
Qu’on les peut comparer aux tristes champs de Troye
Fumans encor du feu dont ils furent la proye :

Et ne peut maintenant d’un miserable pain
Le soldat qui les passe y repaistre sa faim,
S’estans en fin rendus, au bout de tant de pertes,
Les bourgs deshabitez, et les plaines desertes.

Car le renom des maux qu’exerce leur fureur
A semé tant de crainte au sein du laboureur,
Qu’aussi tost que le bruit annonçant leur venuë
Entre en quelque bourgade où leur rage est conneuë,
On voit avec le bien qui peut estre emporté
Fuir de toutes parts le peuple espouvanté,
Criant, et gemissant, et pour toute allegeance[4]
Appellant à longs cris la celeste vengeance.

L’un qui porte à son col ses enfans épleurez,
Ne sçachant où fuir, erre à pas égarez :
L’autre apres soy trainant sa brebis ou sa vache
S’enfuit dans les forests où tremblant il se cache,
Jusqu’à tant que la main des barbares pilleurs
Ait porté sa furie et ses meurtres ailleurs :
L’autre avec une voix qui tristement effraye,
Et tout sanglant encor de quelque neuve playe,
Laissant enfans et femme à leur fiere mercy,
Se vient icy sauver demy-mort et transy,
Pour trouver au retour sa fille violee,
Ou ses biens tous ravis, ou sa maison bruslee.
Maudite ambition, cause de ces douleurs,
Que ta triste semence est feconde en malheurs !

Rien n’est sacré ny sainct à ces ames barbares,
Les temples bien souvent sentent leurs mains avares ;
Monstrans qu’ils craignent peu de voller les mortels,
Puis qu’ils vollent Dieu mesme en pillant ses autels.
Le malheureux qui tombe en leur main implacable,
Autant qu’il a de bien, autant il est coulpable.
Il a contre leur chef son poignard aguisé,
Si du mal d’estre riche il se trouve accusé :

Ses malheureux moyens luy tenans lieu d’offence,
Et sa seule rançon estant son innocence.
D’esperer attendrir ces cœurs de diamant,
Ou l’acier de rigueur dont ils se vont armant,
En vain et la priere et la plainte l’essaye :
Leur fierté qui sçait bien que sa proye est sa paye,
Est sourde à tous propos de grace et d’amitié,
Et leurs ames n’ont point d’oreilles de pitié.
Les maux qu’ils font souffrir aux miserables terres
Où les va conduisant la fureur de ces guerres :
Les larmes du pauvre homme eschapé de leurs mains :
Les vieillards tous meurtris de leurs coups inhumains :
La cendre des maisons par leur rage embrasees :
Les bourgades d’autour d’habitans épuisees :
Les cris, l’horreur, l’effroy, qui marchent devant eux
Par tout où s’en répand le torrent impiteux,
Nous monstrent tous les jours combien nostre fortune
Marche en felicité loin devant la commune,
D’avoir un protecteur grand en toute vertu,
Qui parmy tant de maux dont ce regne est battu,
Estend si bien sur nous la grandeur de ses aelles,
Qu’il n’en parvient icy que les seules nouvelles :
Et qu’on ne scauroit plus à nostre heur desirer
D’autre bien que le bien de longuement durer.
Mais à qui des mortels sommes nous redevables
De tant d’heur qui nous suit en ces temps miserables ?
Ô prince genereux, race de ce grand roy
Qui fut des sarrazins la terreur et l’effroy,
Prince dont la vertu soy-mesme se surpasse,
À vous seul apres Dieu nous devons ceste grace :
Le seul respect qu’on porte au nom que vous portez
Rend loin de nostre chef ces malheurs écartez :
Et le soin que de nous vostre esprit daigne prendre,
Fait qu’icy le repos du ciel daigne descendre :
Que ce lieu sert d’asyle aux pauvres affligez
Fuyans de toutes parts de leurs bourgs saccagez :
Qu’icy le laboureur, exempt de toute injure,
Exerce avec les champs son innocente usure :

Qu’en heureuse franchise, et sans crainte de rien,
Chacun y vit paisible et maistre de son bien :
Bref, que sous vostre nom qui defend ceste terre,
Nous possedons la paix au milieu de la guerre.
Aussi nul jour n’épand sa clarté sur nos yeux,
Sans nous voir requerir que la bonté des cieux
Vous conserve longs temps à la saincte esperance,
Non de nous seulement mais de toute la France :
Qu’un renom perdurable et sans cesse vivant,
Aille dans le soleil vostre nom escrivant :
Que les siecles futurs admirans vostre gloire,
Avecques reverence en baisent la memoire :
Que cent lauriers vainqueurs, verds en toute saison,
Ceignent de toutes parts vostre illustre maison :
Que le sceptre françois jamais ne s’en retire,
Mais qu’il joigne à ses fleurs la pomme de l’empire :
Que Dieu vous assistant d’un heur presque fatal
Soit de vos ennemis l’ennemy capital :
Que son bras estendu sous vostre joug les donte :
Que la memoire en meure, ou vive pour sa honte :
Que le plus grand malheur qui vous puisse arriver,
Ce soit de ne pouvoir en vivant esprouver
De malheur qui suffise à rendre tesmoignage
Combien plus qu’aucun mal est grand vostre courage :
Bref, que si jamais prince a vescu comblé d’heur,
De pouvoir, de repos, de gloire et de grandeur,
Soit és siecles passez ou soit au cours du nostre,
Son bon-heur n’ait esté qu’une image du vostre.
Ainsi disent les vœux, ainsi dit l’oraison
Que pour vous, prince illustre, et pour vostre maison,
Nous envoyons au ciel et de cœur et de bouche,
Soit que le jour se leve ou soit qu’il se recouche :
Ces costaux, ces vallons, ces plaines et ces bois
Font la mesme requeste en leur muette voix.

DISCOURS

 ROY ALLANT PICARDIE

Les malheurs que le ciel a versé en son ire,
Sur les belgiques champs soubmis à vostre empire,
Depuis que le destin vous les fist esloigner,
Pour aller autre part d’autres palmes gaigner,
Et les heureux succez dont les flots de la Saone
Vous ont veu sur leurs bords replanter vostre thrône,
Grand roy, nous ont monstré par des faits plus qu’humains,
Que tout l’heur de la France est enclos en vos mains :
Que Dieu ne luy depart une seule victoire,
De qui vostre valeur ne s’acquiere la gloire :
Que sans vous les conseils plus sagement donnez
Produisent des effects du tout infortunez :
Et qu’aux lieux où reluit vostre auguste presence
L’heur rend l’audace mesme un effect de prudence.
Maint endroit que le sang et les pleurs ont baigné
Assez par cy devant nous l’avoit tesmoigné ;
Mais ces derniers succez où la chance des armes
À nos champs de triomphe a meslé quelques larmes,
Nous l’ont plus que jamais gravé dedans le cœur,
D’un traict dont nul oubly ne se rendra vainqueur.
Quelle ame n’admira l’heur de vostre fortune,
Quand Arques et les champs qu’il oppose à Neptune,
Vous veirent d’un si brave et si vaillant effort,
Rompre tous les filets tendus pour vostre mort,
Vous sauvant d’un orage et d’un peril extrême
Au travers du peril et de l’orage mesme ?

Ce traict-là de vaillance estonna nos esprits.
Et depuis les destins à vos mains ont appris
En tant d’heureux sujets d’eternelles histoires,
Le glorieux mestier qui gaigne les victoires,
Qu’on peut dire, en voyant vostre ennemy deffaict,
Qu’en vous, combatre et vaincre est presque un mesme effet.
Aussi, tant de valeur reluit en vos armees,
Quand de vostre presence elles sont animees,
Et si peu de desseins ont l’heur d’y prosperer,
Lors que d’autres soucis vous en font separer,
Qu’aussi tost que l’effort de l’espagnole audace
Destruit quelque province ou force quelque place,
Nos vœux et nos desirs ne regardent que vous,
Comme si vous, sans plus, nous teniez lieu de tous :
Bien que le cœur tremblant nous batte en la poitrine,
Deslors tant seulement que nostre ame imagine
Le moindre des perils où presqu’à tous momens
Vous jette le desir de finir nos tourmens,
Voir cet estat paisible, et ces ondes plus calmes,
Et les lis refleurir à l’ombre de vos palmes.
Ah ! Qu’une froide peur n’aguiere s’espandit
Dans le cœur des françois, quand leur ame entendit
Qu’en la derniere charge où l’orgueil de l’Espagne
De son sang et du nostre abreuva la campagne,
Vostre seule valeur vous ayant emporté
Dans le lieu du combat le plus ensanglanté
Par les effects meurtriers du fer et de la flame,
Le malheur avoit veu mainte tremblante lame
Assaillir vostre sein non à l’heure vestu
Que des armes d’un cœur armé de sa vertu :
L’air tout flamber d’esclairs sous le feu des pistoles
Dont la foudre esclatoit dans les mains espagnoles :
Et vous en ceste flamme aux coups vous exposant
Ne voir point le peril ou l’aller mesprisant,

Comme si le trespas estant lors vostre envie,
Vous eussiez eu querelle à vostre propre vie.
Ah dieu ! (ce dismes nous troublez d’un tel discours)
Ce prince en trop osant desolera nos jours :
Sa valeur nous perdra : de ce mesme courage
D’où vint nostre salut viendra nostre naufrage.
Que pense-il en son cœur ? Ne se souvient-il point
Que le bien de l’Europe à sa vie est conjoint ?
Il est roy, non soldat : chef, non main de l’armee :
Il sieroit mal aux rois d’avoir l’ame affamee
D’une gloire vulgaire, et du mesme laurier
Qui peut ceindre le front d’un simple avanturier.
Quel droit ou quelle loy permet à sa vaillance
D’exposer aux dangers le salut de la France ?
Ignore-il que souvent la cruauté du sort
Fait qu’en cherchant la gloire on rencontre la mort ?
Sa chair en l’eau de Styx n’a pas esté trempee
Pour estre inviolable au trenchant de l’espee,
Et de son vif esprit la bouïllante vigueur
N’a pas le corps d’Achille aussi bien que le cœur.
Ainsi parlasmes nous pleins d’espoir et de crainte,
Accusant et loüant par une mesme plainte
La genereuse erreur qui vous fist trop oser,
Et nostre unique attente à la mort exposer,
Sans vous ressouvenir combien nos destinees
Sont d’un estroit lien à la vostre enchainees :
Quels gouffres de malheurs nous auroient engloutis,
Et quel monstre nouveau de contraires partis
Déchirant cet estat feroit de ses provinces
Une lerne de maux sous une hydre de princes,
Si quelque plomb fatal, guidé par le malheur,
Avoit d’un coup mortel payé vostre valeur.
Et bien que nous douloir de ce brave courage
Qui pour nous garantir d’un indigne servage,

Aux plus mortels perils s’expose incessamment,
Ce soit ingratitude, ou peu de sentiment :
Si semble-il que l’horreur des maux inévitables
Qui rendroient par sa mort nos siecles lamentables,
Excuse nostre plainte, et luy fait pardonner
Ce que la raison mesme y pourroit condamner.
Hé, qui n’eust excusé les habitans de Troye,
Si voyans leur Minerve abandonner en proye
À l’audace des grecs son portrait bien-aimé,
Contre sa mal-vueillance ils eussent blasphemé,
Sçachans bien que perdant ceste fatale image,
La gloire d’Ilion alloit faire naufrage :
Et la femme gregeoise ondoyant jusqu’aux cieux,
Devorer leurs maisons et les temples des dieux ?
Certes nous ne pouvons, en si tristes allarmes,
Nous imposer silence et contraindre nos larmes.
Nous meritons pardon blasphemant contre vous,
De vous abandonner si librement aux coups,
Pource que vostre vie en ces flots agitee
Nous est ce qu’un tison estoit au fils d’Althaee :
Nous meritons pardon implorant tous les jours
Au milieu des perils l’heur de vostre secours,
Pource qu’en combattant ce monstre parricide,
Vostre seule vaillance en doit estre l’Alcide :
Et merite pardon la publique douleur
Qui d’une main tremblante armant vostre valeur,
À deux contraires vœux peut nostre ame contraindre,
Nous faisant desirer ce qu’elle nous fait craindre.
Car qui vaincroit pour nous ne vous point hazardant ?
Et qui nous sauveroit, vous aussi vous perdant,
Puis qu’en vostre vertu consiste, outre la gloire,
Et le mal de la perte, et l’heur de la victoire ?
Entre ces vieux romains qui veirent la rondeur
De l’univers entier adorer leur grandeur,

Et de qui la vertu surmontant la fortune,
Ne trouva rien d’égal sous le rond de la lune,
Florirent deux guerriers sagement valeureux,
Et d’honneur et de gloire ardamment amoureux,
Dont l’un qui ne veit onc sa prudence trompee
Fut nommé leur bouclier, et l’autre leur espee.
Sire, ces beaux surnoms entre-eux deux departis,
Vous sont deuz des françois par vous seul garantis :
Vous estes l’un et l’autre à cet illustre empire :
Vous faites qu’il triomphe ayant fait qu’il respire :
Vous estes son espee au milieu des combats,
Quand vous jettez vainqueur ses ennemis à bas :
Vous estes son bouclier, lors que pour sa defense
Employant les effects de la seule prudence,
Vous voyez leur fureur arrivee à tel poinct,
Qu’il faut que pour les vaincre on ne combatte point.
Tandis que ceste espee aux conquestes apprise,
Tandis que ce bouclier, qui genereux mesprise
Les atteintes de Mars, nous armera les mains,
La victoire qui porte és combats inhumains
D’un pennage inconstant ses aisles emplumees,
N’estendra point son vol plus loin que nos armees :
Nous vaincrons ennemis, et fortune et destin :
Et foulant sous nos pieds le traistre et le mutin,
Nous verrons tous les jours nos camps s’emplir de proye,
Et devant nos palais flamber des feux de joye.
Heureux si ceste espee, heureux si ce bouclier
Avoit la dureté de cet antique acier,
Que jadis quelque nymphe endurcissoit par charmes,
Pour estre impenetrable aux atteintes des armes :
Nous n’aurions point le sang dans les veines glacé,
Quand des perils mortels le voyant menacé,
Nous sçaurions que sur luy la cruelle insolence
Des hazards de la guerre auroit tant de licence :

Ains dirions comme Aenee alors qu’il veit en l’air
De son fatal escu le lustre estinceller,
Ô combien de douleurs et de morts asseurees
Sont à nos ennemis desormais preparees !
Qu’ils seront rudement punis de leurs forfaits !
Qu’on en verra tomber de regiments deffaits !
Et que les rouges flots des rivieres profondes
En rouleront de corps et d’armes sous leurs ondes !
Qu’ils viennent maintenant, et de sang alterez
Violent les sermens si sainctement jurez :
Ils verront que le ciel estant nostre defense,
Nous sçavons mieux punir qu’exprimer leur offense.
Ainsi parlerions-nous mesprisans tout danger,
Maintenant que l’orgueil du barbare estranger,
R’allumant le flambeau d’une guerre mortelle,
À de nouveaux combats par force vous rappelle.
Mais vous n’estes basty ny de fer ny d’acier,
Et le laict que huma dans le sein nourricier
Voctre plus tendre enfance apres qu’elle fut nee,
Ne se convertit point en la chair d’un caenee,
Pour estre invulnerable, et resister aux coups
De tant de coutelas mis au poing contre vous.
Helas ! L’effort d’un traistre, et vos autres blessures
Ne nous en ont donné que des preuves trop seures :
L’image ne s’en peut de nostre ame effacer,
Et nos cœurs ne sçauroient sans horreur y penser !
C’est pourquoy tous tremblans de voir vostre courage
Vous porter derechef dans les flots d’un orage
Où tonnent cent canons arrangez flanc à flanc,
Où greslent mille morts, où la pluye est de sang,
Nous recourons aux vœux, et l’oeil baigné de larmes,
Prions le tout-puissant qu’au plus fort des allarmes

Sa faveur vous defende, et sauve en vous sauvant,
Cet estat dont l’espoir en vous seul est vivant.
Entens ceste requeste, ô monarque suprême
Des peuples, des seigneurs, des rois, et des dieux mesme :
Couvre ce vaillant roy de tes bras tout puissans
Contre tant de perils sans fin le menaçans :
N’endure qu’aucun fer s’abreuve en ses entrailles :
Estens dessus son chef, au milieu des batailles,
Cest invisible escu d’immortel diamant
Destiné pour couvrir ceux qui te bien-aimant
Et bien-aimez de toy sont armez de ta garde :
Et pour nostre bon-heur plus d’un siecle retarde
L’heure qui ravissant sa presence à nos yeux,
Le doit, loin de la terre, emporter dans les cieux.
Et vous roy sans pareil, qui d’un cœur magnanime
Vous offrez tous les jours ainsi qu’une victime
En sacrifice à Mars, parmy tant d’ennemis,
Pour ceux qu’un juste regne à vos loix a soûmis :
Si l’amour de nostre heur ardamment vous embraze,
Si vous n’ignorez point d’estre l’unique baze
Sur qui fatalement nostre espoir est fondé,
Par l’heur d’un privilege à nul autre accordé,
Pour Dieu, prince invaincu, concevez quelque envie
D’embrasser desormais le soin de vostre vie,
Comme la seule mort des desseins insensez
Qui ne sçauroient fleurir si vous ne perissez.
Ne vueillez plus jamais l’exposer à l’outrage
D’un barbare soldat, ny souffrir que sa rage
Face encore trembler sous la fiere mercy
D’un mousquet sans pitié ce grand empire icy,
Monstrant aux yeux du ciel qu’il soit en sa puissance
De briser pour jamais le sceptre de la France.
C’est assez tenté Dieu parmy tant de perils :
Les traces de vos coups à grand peine gueris,
Et saignans tous les jours dedans nostre pensee
Assez en vous blessant ont nostre ame blessee.
Quel honneur si fameux, quels lauriers si prisez
Cherchez-vous ès hazards où vous vous exposez,

Dont le gain se peust dire égal à nostre perte,
Si pour rendre la France à tout jamais deserte
La mort trenchoit vos jours par vengeance de voir
Vostre heureuse vertu mespriser son pouvoir ?
Ô grand roy, ce desir de gloire perdurable
Qui de vostre pensee est l’hoste inseparable,
Et par qui si souvent nostre teint a blesmy,
Est vostre plus mortel et plus fier ennemy :
Ne prestez pas l’oreille au conseil qu’il vous donne,
Il veut en vous perdant perdre ceste couronne,
Et pour un peu d’honneur destruire en un moment
De tout ce grand estat le royal bastiment,
Comme dedans Argos il ruina l’empire
Que bastissoit la main du vaillant roy d’Epire.
La valeur du soldat recognoist d’autres loix
Que ne fait la puissance et majesté des rois :
Le plus fameux laurier qui ceigne un diadesme
Se doit à la conduite : et la victoire mesme
Acquise avec le fil du trenchant coutelas
Se voit naistre plustost, comme une autre Pallas,
Du chef en commandant, sans peril et sans peine,
Que du bras dont l’effort ensanglante la plaine.
Bien nous fut-il besoin peu de mois sont passez,
Qu’en redressant l’honneur des beaux lis terrassez,
À la sage conduite il vous pleust de conjoindre
La valeur de l’espee, et fait égal au moindre
Des vulgaires soldats, exposer à la mort
Ceste auguste grandeur d’où prend tout nostre sort.
Mais puis que des françois l’invincible genie
Par vous a surmonté la rebelle manie,
Que les lis ont repris leur premiere beauté,
Et que nostre oeil revoit l’antique majesté
Du royaume et des loix dedans son thrône assise,
Il ne faut plus donner au malheur tant de prise

Dessus vostre vertu : c’est assez maintenant
Si par art et conseil vos troupes ordonnant
Vous rendez au peril leur vaillance allumee,
Et servez comme d’ame au corps de vostre armee :
De la mesme façon qu’Archimede animoit
Ses machines de guerre, au temps qu’il en armoit
Contre le camp romain les murs de Syracuse,
Luy seul estant la vie en leurs membres infuse,
Et lançant par leurs bras contre les assaillans
Tant de traits et de dards le peuple esmerveillans,
Qu’il sembloit d’une force et vertu plus qu’humaine
Combattre luy tout seul la puissance romaine.
Ainsi sans plus courir où l’audace du fer
Pourroit de vostre vie à son gré triompher,
Devez-vous desormais par la seule prudence
Faire à vos ennemis sentir vostre presence :
Vous contentant de voir l’esprit de vos desseins
En mille lieux divers mouvoir cent mille mains,
Faire dessous vos loix trencher cent mille espees,
Rendre des ennemis les forces dissipees :
Et bref, de tant d’effets la cause estant en luy,
Vaincre par sa conduite, et par les mains d’autruy.
Sire, combatre ainsi, c’est combatre en monarque,
Pour laisser de ses faits une eternelle marque :
Non aller à clos yeux dans le sang se plonger
Où regne peu de gloire, et beaucoup de danger.
Il n’advient pas tousjours que l’ame avantureuse
Couronne ses desseins d’une fin bien-heureuse :
Et quand il adviendroit, peu durable est l’honneur
Qui doit toute sa gloire aux effets du bon-heur.
Donc par ceste vaillance aux travaux endurcie
Qui vous fait desirer d’estre nostre decie,
Vous jettant aux perils pour nous en preserver,
Et taschant de vous perdre afin de nous sauver :
Par l’ennuy dont nos maux rendent vostre ame attainte,
Par le triste sujet de nostre sage crainte,
Conservez vostre vie en qui seule est compris
Tout ce qu’on voit d’espoir consoler nos esprits.

Ne la hazardez plus au peril volontaire :
Obligez de ce bien la France vostre mere
Qui plorant vous en prie, et qu’on voit és combas
Craindre plus un malheur qui vous renverse à bas,
Que desire le gain de cent fieres batailles,
Sçachant bien vostre mort estre ses funerailles.
Delivrez son esprit de ce mortel effroy :
Octroyez au soucy qu’elle a d’un si bon roy,
Que plus vostre valeur aux coups ne se hazarde.
Mais se garde soy-mesme ainsi qu’elle nous garde.
Souffrez qu’elle vous jure, en touchant vos autels,
Que vous estes celuy d’entre tous les mortels
Qui l’obligerez plus vous conservant pour elle,
Que n’ont fait d’autres rois mourant pour sa querelle :
Et cedez au desir de vos humbles vassaux
Qui pensent, vous voyant courir à tant d’assaux,
Voir és plus grands perils dont la guerre est suivie
Leurs femmes, leurs enfans, leur fortune, et leur vie.
Mais las ! à quel esprit sont ces vœux addressez ?
Ou quel dieu me promet qu’ils seront exaucez ?
Helas ! J’espans en vain la voix de mes prieres.
Ce courage amoureux des bourrasques guerrieres
Nous a trop tesmoigné par des faits non pareils
Que la valeur est sourde aux timides conseils :
Et son ame invaincue a trop monstré de croire
Que qui cherit sa vie il mesprise sa gloire.
Que faut-il donc en fin promettre à nos esprits
D’un cœur qui tellement a la mort à mespris,
Que le feu de sa joye esclaire en son visage
Quand il trouve un peril égal à son courage ?
Sinon que le malheur tant de fois mesprisé
Se sera peu vanter de l’avoir maistrisé,
Changeant nos cris de joye en complaintes mortelles,
Et nostre courte paix en guerres eternelles.
J’y pense avec horreur, et le dy souspirant,
Mais quant à moy chetif, je m’y vois preparant :

Et ne puis sans fremir peindre dans ma pensée
Le peril dont la France est en vous menacee
Par le fier ennemy que les armes au poing
Vostre vaillant courroux s’en va chercher si loing.
Je sçay bien quelle rage en son ame boüillonne
De voir la main d’enhaut benir vostre couronne,
Et malgré ses efforts et son trop esperer
Le sceptre des françois en vos mains s’asseurer.
Je scay que nostre crainte est sa seule esperance :
Et je crains justement qu’à l’impie arrogance
De ses desirs trompez tout espoir defaillant,
Une plus grande peur ne le rende vaillant.
Desja sent-on un bruit par les villes s’espandre
Qu’à ce coup son armee osera vous attendre,
Voyant le cœur des siens superbement enflé,
Du vent qu’en leur faveur la fortune a soufflé :
Ce que Dieu permettant, je crain pour vostre teste,
L’allant voir exposee aux coups de la tempeste, camps
D’une extresme fureur l’un l’autre se chocquans.
Mais seroit-il bien vray que l’ignoble courage
Du loup qui n’est hardy ny vaillant qu’en sa rage
Parmy les animaux desarmez et paoureux,
Peust soustenir l’assaut d’un lyon genereux ?
Non non, je me deçoy : la peur qui me commande,
Me peint de ce peril la figure trop grande :
Non, sire, le cruel ne vous attendra pas :
Il sçait trop qu’en vos mains demeure son trespas :
Il recognoist trop bien ces armes redoutees
Qu’il a dedans ses reins cent fois ensanglantees :
Il fuira, le cruel, si tost que dedans l’air,
Il verra seulement vos enseignes branler,
Et par sa fuitte encor, d’un faux tiltre couverte
Taschera d’amoindrir vostre gloire et sa perte.
Ou bien s’il vous attend, ces champs-là tous jonchez
De ses fiers regiments en pieces détranchez
Fourniront aux corbeaux de mets espouventables

Rendus par sa deffaitte à jamais memorables.
J’oy dés ceste heure mesme, ou bien je pense oüir,
Et Somme, et Sainct Quentin bruyans s’en esjoüir,
Aises de voir vanger sur l’audace ennemie,
Du jour de Sainct Laurens la perte et l’infamie :
Et pense voir Dourlens, que ce tygre estranger
Dans le sang des francois nagueres fist nager,
Essuyer de son cœur les miserables larmes,
Quoy qu’il gemisse encor sous l’orgueil de ses armes.
Allez, sire, allez donc, Dieu luy-mesme est pour vous :
La faveur de son bras vous couvrira des coups :
Allez l’unique autheur de nostre delivrance,
La terreur de l’Espagne, et l’espoir de la France,
Le conquereur de Gaule entre mille hazars,
Et, sinon le premier, le second des Cesars :
Allez, voyez, vainquez : dardez sur leur armee
La flamme vengeresse en vostre ame allumee :
Soyez de ces cruels le fatal punisseur,
Et pour d’autres vaincus gardez vostre douceur.
Allez favorisé des publiques auspices,
Assisté de l’effect des plus saincts sacrifices,
Secondé de vostre heur et suivy de nos vœux,
Porter l’ire du ciel et l’espandre sur eux,
Qu’on ne vous conte point les appareils de guerre
Qui font sous leur orgueil trembler toute la terre,
Sinon pour vous monstrer combien l’heur du destin
Appreste à vos soldats un glorieux butin :
Car vous les deferez d’une fin memorable
Si vous ne cessez d’estre à vous-mesme semblable,
Vous de qui les lauriers couvrent de toutes parts
Le tragique eschaffaut des sanglans jeux de Mars.

DISCOURS CONF.

 FONTAINE-BLEAU

Si jamais mon esprit conceut quelque esperance
De voir les deux partis qui divisent la France
Reconjoints en un seul, et comme ils n’ont qu’un Roy,
N’avoir qu’une loy mesme, et qu’une mesme foy :
Certes c’est maintenant qu’une attente asseuree
S’en engendre en mon ame, et l’y rend preparee,
Puis qu’avec tant de zele et de constante ardeur
(ô roy de qui la terre admire la grandeur)
Je vous voy travailler sans relasche et sans feinte,
Pour le progrez d’une œuvre et si juste et si sainte.
Car je ne puis douter que ces heureuses mains,
Que ce cœur invincible aux accidents humains,
Qui lors que le soucy des sceptres de la terre
Les alloit agitant par les flots de la guerre,
Ont eu Dieu si propice, et qui victorieux
Ont atteint par sa grace un port si glorieux,
N’esprouvent sa faveur cent fois plus manifeste,
Maintenant que pour luy, pour une œuvre celeste,
Pour l’heur de son espouse, et l’honneur des autels,
Vous rongez vostre esprit de soucis immortels,
Et paroissez brusler d’une eternelle envie
D’offrir ce qui vous reste et de sang et de vie.
Trois rois vos devanciers desireux de trouver
Un chemin qui les fist à ce bien arriver,
L’ont cherché comme vous, mais les fruits de leurs peines
N’ont repeu leurs desirs que d’esperances vaines :
Pource qu’ils l’ont cherché par les sanglants combats,
Par les monceaux poudreux des murs jettez à bas,
Par l’effort des tourments, par la rage des flames,
Par ce qui fait trembler les plus constantes ames :

Et la preuve a monstré qu’il falloit comme vous
Apporter à ces maux des remedes plus doux,
Et purger la fureur qui tant d’esprits affole,
Par l’hellebore pur de la saincte parole,
Et non par la terreur de la flamme et du fer,
Qui seuls la combatans n’en sçauroient triompher.
Car en ces passions, sorcieres des pensees,
Les ames et de zele et d’erreur insensees,
Au lieu de s’ébranler par le mortel effroy
Des tourments preparez pour combattre leur foy,
S’obstinent à l’encontre, et bravant les supplices
Font gloire qu’on les offre en sanglants sacrifices
À la haine du peuple estonné de leurs chans
Poussez d’entre la flamme et les glaives trenchans.
Tellement qu’és douleurs imitans la constance
Dont nos premiers martyrs leur faisoient resistance,
Il advient qu’un cœur foible à leurs maux compatit,
Et qu’en fin ce remede en mal se convertit,
Leur obstinee ardeur des peuples admiree
Semblant une vertu de Dieu mesme inspiree.
Dequoy nous ont servy tant de feux allumez
Quand ces germes de maux par l’Europe semez
Firent premierement formiller sur la terre
Les erreurs, la discorde, et le schisme et la guerre ?
Dequoy nous ont servy les lauriers ja poudreux
Des champs de Mont-Contour, de Jarnac, et de Dreux,
Et ceste vengeresse et cruelle journee
Où la fureur du peuple en courroux deschainee,
Par erreur de penser destruire ainsi l’erreur,
Remplit Paris de sang, de carnage et d’horreur ?
De la cendre des corps devorez par les flames
Ceste erreur s’est monstree en mille foibles ames
Plus vive et plus feconde : et par un mauvais sort,
Plus ces nouveaux croyans affamez de la mort

En souffrant ont rendu la poussiere sanglante,
Plus ils ont arrousé ceste fatale plante,
Et fait evidemment regermer et fleurir
Ce que l’espoir humain pensoit faire mourir.
C’est pourquoy desormais sous de meilleurs auspices
Que ceux ou de la guerre ou des autres supplices,
Il faut chercher en Dieu les moyens d’arracher
Sa feconde racine, ou la faire seicher :
Et ces moyens-là, sire, il faut que la memoire
Vous defere à jamais la loüange et la gloire
De les avoir trouvez, si vos sages desseins
Succedent aussi bien qu’ils sont justes et saincts.
Car comme avoir assis le vice et l’ignorance
Dans les thrônes sacrez des eglises de France,
A fait que ces malheurs lors encore naissans,
Depuis se sont rendus si grands et fleurissans :
Tout de mesme, eslever à ces grades suprémes
Un eminent sçavoir et des vertus extrémes,
Exciter par bien-faicts les champions de Christ
À combatre pour luy de bouche et par escrit,
R’appeller au chemin les ames esgarees,
S’esjoüir de les voir du piege retirees,
Asseurer des faveurs de sa royale main
Ceux que la seule peur d’une honteuse faim
Retient en l’autre part liez par les salaires
Dont le soucy public nourrit leurs ministeres,
Brief, sçachant qu’augmenter l’empire de la foy,
C’est l’un des saincts devoirs d’un grand et juste Roy,
Procurer sa victoire, et combattant pour elle
Monstrer qu’avec ardeur on defend sa querelle,
Ce sont les vrais sentiers conduisans au bon-heur
De revoir triompher l’espouse du seigneur,
Agar se déchasser, quelque espoir qui la paisse,
Et Sarra demeurer seule dame et maistresse.
Or, sire, qui ne sçait que des chemins si doux
Sont pour la plus grand’part desja suivis de vous ?
À qui ne parut point l’ardeur de ceste flame
Qu’un zele tout celeste allumoit en vostre ame.

Quand ce docte prelat, en qui luit le pouvoir
Qu’a l’extréme eloquence et l’extreme sçavoir,
Combatoit devant vous des armes de l’eglise
Pour la foy dont la garde en vos mains s’est commise ?
Vous sembliez du desir combatre avecques luy :
Chaque mot vous combloit ou de joye ou d’ennuy :
L’honneur qu’il s’acqueroit paroissoit vostre gloire :
Et tout autant de fois qu’il gaignoit la victoire,
Soudain le feu de joye en luisoit dans vos yeux
Estincelans alors comme estoilles des cieux.
Aussi (sire) avez vous, par la seule conduite
De ce petit combat, mis plusieurs camps en fuite :
Gaigné plusieurs lauriers non sanglamment vainqueurs
Et conquis tout d’un coup cent millions de cœurs,
Qui maintenant pour vous bruslent d’amour extréme,
Et qui pour vostre vie iroient à la mort mesme.
Ô que ce grand pontife à qui par dessus tous,
Dieu commet le troupeau qu’il garantit des loups,
En recevra de joye, et qu’apres tant de craintes
Dont il ressent pour nous les secrettes attaintes,
Il concevra d’espoir de voir à l’advenir
Les malheurs de la France heureusement finir !
Il m’est advis desja que j’entens sa pensee
Vous dire d’une voix par le cœur prononcee,
Grand roy, face le ciel que les traits du malheur
Se trouvent tous sans pointe assaillans ta valeur,
Puis que rendant mon ame en ses vœux si contente,
Tu ne me frustres point de la fidelle attente
Que je conceu de toy, quand malgré les efforts
Des divers ennemis qui t’impugnoient alors,
Quand malgré le conseil, quand malgré la menace,
Des uns pleins d’artifice et des autres d’audace,
Au milieu des frayeurs qu’on me donnoit de toy,
Sans autre gage humain que celuy de ta foy,

De qui la renommee est par tout florissante,
J’estendy dessus toy ma dextre benissante,
Et conseillé de Dieu durant mon oraison
T’ouvry les huis sacrez de sa saincte maison.
Si lors j’eusse plus creu l’espagnole eloquence,
Et les rusez conseils de l’humaine prudence
Que ceux du tout-puissant, je t’eusse encor fermé
Sa saincte bergerie et son parc bien-aymé,
Laissant la France en proye à l’audace enragee
Des maux dont elle estoit sans pitié saccagee :
Car pour me destourner d’y recevoir tes pas
Que ne supposoit-on, que ne disoit-on pas,
Dépeignant sous les traits d’un malheureux augure,
De ton regne advenir l’effroyable figure ?
Lors que regnant en paix tu te verrois soubmis
Tous ceux que leur malheur te rendoit ennemis,
Tu devois (disoit-on) suivre les artifices
De ce prince apostat qui sacra les premices
De son regne au vray Dieu, puis en se dévoilant
Et d’une main impie aux dêmons immolant,
Fist naistre pour l’eglise un estat lamentable,
Et fut par sa douceur d’autant plus redoutable,
Que les autres sanglants et cruels potentats
Engendroient des martyrs, et luy des apostats.
Tu devois pratiquer ses ruses et ses charmes,
Puis desployant en fin de plus cruelles armes
Devenir ce sanglier, juste effroy du veneur,
Qu’on doit voir saccager la vigne du seigneur.
Mais (ô vif parangon des plus nobles courages)
Tes faits ont dementy ces funestes presages :
Que si par le present il se peut definir
Quels seront icy bas tes gestes à venir,
La gloire d’estouffer les monstres de l’eglise,
Entre tous les humains t’est et deuë et promise
Ne pouvant les beaux faicts par ta main terminez
D’un laurier plus illustre estre icy couronnez.
Persevere

 grand prince, et du courage mesme
Qui t’a si vaillamment sauvé ton diadême,
Defens celuy de Christ, secondant des effets
Les vœux que pour ta France incessamment je fais
Au poinct le plus sacré du plus sainct des mysteres,
Baignant mes tristes yeux de cent larmes ameres.
Si tout bruslant de zele envers la pure foy
Ton ame a soin de Christ, il aura soin de toy.
La vaillance des rois n’est que vent et fumee,
S’ils n’ont la pieté dedans l’ame imprimee :
Toutes deux font les grands regner en divers lieux,
Mais l’une c’est en terre, et l’autre dans les cieux.
Ainsi pense-je ouïr (prince illustre en clemence)
Ce grand pasteur Clement vous dire en son silence :
Puis remply de l’esprit venant du sainct des saincts,
Benir et vostre sceptre et vos justes desseins.
Le ciel de qui la grace aux bons rois est propice
D’un soucy paternel ses souhaits accomplisse :
Octroyant à nos jours, apres tant de malheurs
Qui ne nous ont appris qu’à souffrir des douleurs,
Le bien qui dés le jour qu’on vous veit sans feintise
Vous prosterner aux pieds du grand chef de l’eglise,
Obscurement predit, ardamment desiré,
Fut plus craint des mauvais, que des bons esperé.

SUR TRESPAS RONSARD

Quand l’esprit de Ronsard de son corps dévoilé,
Comme venu du ciel, au ciel fut revolé,
La France qui pensoit que jamais ses annees
Ne verroient par la mort leurs courses terminees,
Croyant que pour sa gloire ainsi l’avoient promis
Et Jupiter luy-mesme et les destins amis,
Lors qu’autour du berceau qui receut son enfance

Les trois fatales sœurs chanterent sa naissance,
Et bruslant du laurier prédirent d’un accord
Que l’enfant nouveau né surmonteroit la mort :
Voyant ceste promesse aux vents s’en estre allee,
Et la foy des destins sans raison violee,
Constante elle ne peut ce malheur supporter,
Ains alla toute en pleurs s’en plaindre à Jupiter,
Qui lors environné d’une pompe divine
Banquetoit chez Tethis au fonds de la marine
Dans le sein des grands flots qui d’un pas ondoyant
Vont aupres de Tollon les Gaules costoyant :
Sejour que de tout temps l’antique dieu Neree
Cherit sur tous les lieux de la plaine azuree.
Là, sous les flots marins un roch est élevé,
Où, comme une grand’sale, un bel antre est cavé,
Qu’en observant les loix d’un superbe edifice
Il semble que nature ait fait par artifice :
Tant sa main imitant son propre imitateur
Y monstre et la richesse et l’esprit de l’autheur.
Nymphes de l’ocean, deesses nereïdes,
Qui gouvernez l’estat des royaumes humides,
Ne vous offensez point si je vois en parlant
De vos palais marins les thresors decelant,
Et si j’expose au jour ce que le sein de l’onde
Cache dans son abysme aux yeux de tout le monde.
Un jour le grand pasteur des monstres de la mer,
Qui se peut quand il veut soy-mesme transformer,
Pendant que son troupeau ronfloit dessus la rive,
Ravissoit mon oreille à ses mots attentive,
Racontant les beautez de ce roch merveilleux,
Et les riches tresors dont il est orgueilleux.
Car ce grand corps (dit-il) n’est qu’une opale entiere,
De qui l’ouvrage encor a vaincu la matiere,
Tant d’animaux divers, ny vivans, ny taillez,
Y semblent ou vivans ou par art émaillez,

Ramper sur les parois richement variees,
De coquilles de nacre à l’ambre mariees.
Mille et mille coraux de la roche naissants,
Et de leurs rouges bras l’un l’autre s’enlançants
Cheminent par la voûte, et lambrissants la salle
D’un superbe planché qui se courbe en ovale,
Imitent en leurs jeux les treilles des jardins,
Et leur pendent des bras des perles pour raisins.
Le luisant sable d’or qui dans pactole ondoye
D’un éclat eternel sous les pieds y flamboye :
Tout y conjoint la grace avec la majesté,
Soit ou beau de richesse, ou riche de beauté :
La mer ne celant rien d’excellent ny de rare
Dequoy ce sainct palais richement ne se pare,
Et l’œuvre monstrant bien qu’un si beau bastiment,
Fut fait par les dieux seuls pour les dieux seulement.
Aussi les flots salez dont ceste roche est ceinte,
Comme arrestez d’un frein de respect et de creinte
N’osent entrer dedans, ny le lieu visiter,
Quoy que le sueil ouvert les en semble inviter :
Ains comme se sentans indignes de l’entree,
Leur onde estant prophane et la grotte sacree,
Ils s’en retirent loin, l’enfermant tout-autour
De grands murs crystalins que transperce le jour.
Là, du plus precieux de tout l’humide empire,
Sur des tables de jaspe, à treteaux de porphyre,
En pompeux appareil et seul digne des dieux,
Le festin est dressé, quand le prince des cieux
Vient aux mers de deça visiter chez Neree
Thetis de qui l’amour rend son ame ulceree.
Or l’avoit ce jour-là, dans l’antre paternel,
La deesse honoré d’un souper solemnel,
Et ja les demy-dieux alloient lever la table,
Quand portant en son ame un dueil insupportable,

Voicy la France entrer qui triste, se jettant
Aux pieds de sa grandeur luy dit en sanglottant :
Pere, Ronsard est mort : où sont tant de promesses,
Qu’appellant à tesmoins les dieux et les deesses,
Tu me jurois un jour par les eaux de là bas,
Qu’il vivroit une vie exempte du trespas ?
Certes quand le malheur qui me portoit envie,
Rendit mon grand françois captif devant Pavie :
Et que les espagnols de mon mal triomphans,
Tremperent l’insubrie au sang de mes enfans :
Alors que de douleur profondement attainte,
Prosternee à tes pieds je te faisois ma plainte,
Nymphe, ce me dis-tu, console tes douleurs :
Ton roy sera bien tost vainqueur de ses malheurs :
Mais il faut que le cours des fieres destinees
Aille par ceste voye aux fins determinees
En l’eternel conseil de qui les sainctes loix
Disposent à leur gré des sceptres et des rois.
Cependant pour monstrer qu’icy bas je n’envoye
Nulle pure douleur ny nulle pure joye,
Sçaches que ce mesme an qui maintenant escrit
D’un encre si sanglant son nom en ton esprit,
Ce mesme an qui te semble à bon droit déplorable,
Te sera quelque jour doucement memorable.
D’autant que dans le sein du terroir vandomois,
Avant que par le ciel se soient tournez sept mois,
Un enfant te naistra dont la plume divine
Egallera ta gloire à la gloire latine,
Et par qui les lauriers naissans au double mont,
Autant que ceux de Mars t’ombrageront le front,
Je ne soufflay jamais du vent de mon haleine
Tant de divinité dedans une ame humaine,
Que j’en inspireray dedans la sienne alors
Qu’elle sera conjointe aux membres de son corps :
Afin que surmontant l’ignorance et l’envie
Il s’acquiere en la terre une immortelle vie :
Et que les seules fins de ce grand univers

Bornent avec son nom la gloire de ses vers :
Et pource appaise toy, consolant par l’attente
De ce bien avenir l’infortune presente.
Ainsi flattant mon dueil et m’essuyant les yeux,
Tu me disois alors, grand monarque des cieux,
Remarquant de Ronsard la future naissance :
Et moy qui me repeu d’une vaine esperance,
J’accoisay mes souspirs, en pensant qu’un tel heur
Me devoit bien couster quelque amere douleur :
Et qu’encor le destin m’estoit-il favorable,
Si pour tant de mes fils couchez morts sur le sable,
Un au moins me naissoit de qui l’estre divin
N’arriveroit jamais à la derniere fin.
Mais, à ce que je voy, ceste douce promesse
Qui ne tendoit alors qu’à tromper ma tristesse,
A trompé du depuis mon esperance aussi :
Car ce divin ouvrier, ma gloire et mon soucy,
Privé des doux rayons de l’humaine lumiere,
Aussi bien comme un autre est allé dans la biere,
Et n’a pas moins payé pour passer Acheron,
Que feroit estant mort un simple vigneron.
Cependant j’esperois (et sans la mort cruelle,
Je croy que cet espoir m’auroit esté fidelle)
Qu’il iroit couronnant d’une si rare fin
L’ouvrage où Francion boit des ondes du Rhin,
Que celuy qui d’Achille a sacré la memoire,
Le suivroit d’aussi loin en immortelle gloire,
Qu’il le precede en âge, et qu’il a surmonté
Tout ce que jusqu’icy les françois ont chanté.
Là je me promettois de voir sa docte plume
Vanger de ce vieillard qui tout ronge et consume,

Le renom des grands rois qui m’ont fait triompher
De cent peuples divers par la gloire du fer,
Forçant les plus fameux en guerriere vaillance,
D’adorer les lis d’or et l’escu de la France.
Là j’esperois de voir la suitte de ses chants,
Courant d’un pas leger par la trace des ans,
Venir jusqu’à ce siecle, et par toute la terre
Publier les beaux faits, tant de paix que de guerre,
De mes princes derniers, et sur tous de celuy
Qui dans sa juste main tient mon sceptre aujourd’huy :
Roy de qui la prudence aux conseils occupee,
A banny de mon sein le regne de l’espee.
Mais à ce que je voy, j’ay vainement nourry
Ceste attente en mon ame en faveur de Henry :
La mort m’a pour jamais ceste gloire ravie :
Ronsard n’est plus vivant : mon espoir et sa vie
Ont fait tous deux naufrage encontre un mesme écueil,
Et tous deux sont allez dans un mesme cercueil.
Ah pere, je sçay bien que nostre obeïssance
Ne doit point murmurer contre ton ordonnance,
Et que des plus grands maux qui nous facent douloir,
C’est rendre la raison qu’alleguer ton vouloir :
Aussi, si retractant ton antique promesse,
Tu me pousses toy-mesme en l’ennuy qui m’oppresse,
Mon ame refrenant ses plus justes regrets,
Humbles baisse la teste, et cede à tes decrets,
Sans reprocher au dieu de qui l’œuvre nous sommes,
Qu’il a le cœur muable aussi bien que les hommes :
Mais si la fermeté de ton premier dessein
Reste encor immuable au profond de ton sein,
Qui donne ceste audace au pouvoir de la Parque
D’enfreindre ainsi les loix du celeste monarque ?
Qu’elle jette donc tout sous les pieds de la mort :
Que les demy-dieux mesme en ressentent l’effort :
Et que, si sa fureur son courage y convie,
Elle me vienne aussi despouïller de la vie,
Encor que ta faveur m’accordant des autels,
Me daigne faire assoir au rang des immortels :
Faveur

 qui maintenant m’est en peine tournee,
Puis que de tant d’ennuis à toute heure gesnee,
Mon immortalité ne me sert seulement
Que d’immortaliser ma peine et mon tourment.
Ainsi se complaignoit ceste royne dolente,
Aux pieds de Jupiter toute en pleurs distilante :
Quand luy qui patient ses plaintes entendit,
Reprenant la parole ainsi luy respondit.
Les propos qu’autrefois consolant ta tristesse,
Je te teins de Ronsard, magnanime princesse,
Ont trompé ton espoir, faute (à ce que je voy)
En toy d’intelligence, et non en eux de foy :
Ma parole en erreur t’ayant precipitee
Pour estre, non mal dite, ains mal interpretee.
Bien te promis-je alors qu’il vivroit icy bas
Une immortelle vie et franche du trespas :
Mais ceste vie, ô nymphe, il la falloit entendre
De celle-là qui fait qu’on survit à sa cendre,
De celle-là qui rend un renom ennobly,
Et dont la seule mort c’est l’eternel oubly,
Car quand à l’autre vie à la Parque sujette,
Le soleil voit-il bien quelqu’un qui se promette
De ne la finir point, puis que c’est seulement
Pour prendre quelque fin qu’on prend commencement ?
Jette l’oeil du penser dessus tout ce qu’enserre
Entre ses larges bras le grand corps de la terre :
Tu verras que la faux de la Parque et du temps
Y va tout moissonnant comme herbe du printemps :
Tu verras trebûcher les temples magnifiques,
Les grands palais des rois, les grandes republiques :
Et souvent ne rester d’une auguste cité
Sinon un petit bruit d’avoir jadis esté.
Et si non seulement le temps fera resoudre
Les temples, les chasteaux et les villes en pouldre :
Mais encor ce grand tout, ce grand tout que tu vois
Qui ne sçait ou tomber, tombera quelquefois.

Va, plains toy maintenant que par le mesme orage
Qui doit tout submerger, quelqu’homme ait fait naufrage,
Et t’afflige de voir arriver à quelqu’un
L’accident que tu vois à tous estre commun.
Je sçay bien que ta perte estant desmesuree,
Elle ne se peut voir suffisamment pleuree,
Et qu’il n’est pas facile en un si grand malheur
D’imposer promptement silence à sa douleur :
Mais encor dois-tu ton angoisse refreindre,
Quand tu viens à penser qu’en ce qui te fait pleindre,
Le destin t’a donné les dieux pour compagnons,
Et qu’aussi bien que toy du sort nous nous plaignons.
Regarde à moy qui suis le monarque celeste,
Encor ay-je senty que peut l’heure funeste :
Encor m’a fait gemir la rigueur de son trait,
Et bien souvent outré de dueil et de regret,
Pour mes propres enfans meurtris par les allarmes,
La paternelle amour m’eust fait jetter des larmes,
Si la grandeur du sceptre enclos dedans mes mains,
Me permettoit les pleurs aussi bien qu’aux humains.
Et pource, ô belle nymphe, allege ta tristesse :
Permets que la raison ton courage redresse :
Souffre un mal necessaire, et pense qu’on ne peut
Braver mieux le destin qu’en voulant ce qu’il veut.
On fait tort à Ronsard, tant s’en faut qu’on l’honore,
Si l’on le plore mort tout ainsi que l’on plore
Ceux qui vont tous entiers dedans le monument,
Et ne laissent rien d’eux que des os seulement :
Il n’est pas mort ainsi, sa vive renommee
Survivante à sa mort rend sa gloire animee,

Et s’il ne vit du corps, il vit de ceste part
Qui parmy l’univers l’a fait estre un Ronsard.
Et puis, si les honneurs payez à ceux qui meurent,
Adoucissent l’ennuy des amis qui demeurent :
Ton ame a bien dequoy consoler ses douleurs,
Car si jamais trespas fut honoré de pleurs,
De pleurs meslez de chants, et de chants vrayment dignes
Tant de cygnes françois que du pere des cygnes,
Son tombeau s’en verra tellement honoré,
Qu’un dieu mort ne sçauroit estre autrement ploré !
Un temple est à Paris, dans l’enclos où commande
L’Oreste de Ronsard, son fidelle Galande :
Là se doivent trouver en vestemens de dueil,
Pour aller d’eau sacree arrousant son cercueil,
Et payer ce qu’on doit pour le dernier office,
Les plus rares esprits dont cet âge fleurisse,
À l’entour du cercueil couronnez de cyprés
Jettans au lieu de fleurs des pleurs et des regrets.
Sur le poinct de la troupe humectant ses paupieres,
Dira dessus ses os les paroles dernieres,
Je veux que mon Mercure, à l’heure vray larron
Des cœurs et des esprits, se change en Du Perron,
En ton grand Du Perron, la gloire de son âge :
Afin qu’en empruntant la taille et le visage,
Et ne paroissant Dieu sinon en son parler,
Il laisse un fleuve d’or de ses lévres couler,
Et versant dans les cœurs les doux flots de sa langue,
Prononce de Ronsard la funebre harangue :
Consacre sa memoire, et comme aux immortels
Luy face en mille esprits eriger mille autels.

L’assistance ravie et pleine de merveille,
Ressentant bien qu’un dieu charmera son oreille,
Dira plus que jamais Ronsard plein de bon-heur,
De voir un tel heraut publier son honneur,
Et confessera lors, presque atteinte d’envie,
Que son trespas l’honore autant comme sa vie.
Au reste, belle royne, asseure ton penser,
Que si jamais un nom s’est veu Styx repasser,
Ou sorty du tombeau d’avec la froide cendre
Sur tout le large front de la terre s’estendre,
Et des efforts du temps rester victorieux,
Ce sera de Ronsard le surnom glorieux :
Et n’en sera jamais sur la terre habitable
Ny de moins envié, ny de plus enviable.
Un jour doit arriver promis par les destins,
(et ce jour n’est pas loin) que des peuples latins,
Que des champs espagnols, que de ceux d’Allemagne,
Et mesme de ceux-là que la Tamise baigne,
Bref, de toute l’Europe, et des lieux incogneus
Où ses escrits seront en vollant parvenus,
On viendra saluër le sepulchre où repose
Son ombre venerable et sa despoüille enclose,
Pour estre seulement de ceste aise pourveu,
De s’en pouvoir vanter, et dire, je l’ay veu :
Tant son illustre nom apres la vie esteinte
Luira d’une lumiere et glorieuse et sainte.
Ainsi dit Jupiter, chatoüillant de tels mots
L’esprit de ceste royne : elle accoisant les flots
De la mer de douleur en son ame coulee,
Se leva de ses pieds à demy consolee :
Rentra dedans soy-mesme, et remit sur son chef
Les fleurs qu’elle en osta déplorant son méchef.
Ô nompareil esprit qui rens toutes les muses
Avec toy maintenant dans la tombe recluses,
Et de qui nous pouvons justement prononcer,
Sans que les plus sçavans s’en puissent offenser,

Qu’au jour où ton trespas frauda nostre esperance,
À ce jour-là mourut la mort de l’ignorance :
Lumiere de cet âge eclipsee à nos yeux,
Mais luisante à nos cœurs d’un lustre pris des dieux :
Si quelque sentiment reste encor à ta cendre,
Tant qu’à travers le marbre elle nous puisse entendre,
Entends, grand Apollon du parnasse françois,
Ces vers qu’en ton honneur je chante à haute voix :
Et ne t’offense point si je romps d’avanture
Le repos que tu prens dessous la sepulture,
Venant dire à tes os inhumez en ce lieu,
Et le dernier bon-jour, et le dernier adieu :
Mais prens en gré mon zele, et reçoy favorable
De ces tristes presents l’offerte pitoyable,
De ces tristes presents qui sont comme les fruits
Que ta vive semence en mon ame a produits.
Car jour et nuict te lire enchanté de ta grace,
Non esteindre ma soif és ruisseaux de Parnasse,
M’a faict estre poëte, au moins si m’imposer
Un nom si glorieux ce n’est point trop oser.
Je n’avois pas seize ans quand la premiere flame
Dont ta muse m’éprit, s’alluma dans mon ame :
Car deslors un desir d’éviter le trespas
M’excita de te suivre et marcher en tes pas :
Me rendit d’une humeur pensive et solitaire,
Et fist qu’en dédaignant les soucis du vulgaire,
Mon âge qui fleury ne faisoit qu’arriver
Aux mois de son printemps, desja tint de l’hyver.
Depuis venant à voir les beaux vers de Desportes
Que l’amour et la muse ornent en tant de sortes,
Ce desir s’augmenta, mon ame presumant
D’aller facilement sa douceur exprimant :
Fol qui n’advisay pas que sa divine grace
Qui va cachant son art d’un art qui tout surpasse,
N’a rien si difficile à se voir exprimer,
Que la facilité qui le fait estimer.

Lors à toy revenant, et croyant que la peine
De t’oser imiter ne seroit pas si vaine,
Je te prins pour patron, mais je peu moins encor
Avec mes vers de cuivre égaler les tiens d’or :
Si bien que pour jamais ma simple outrecuidance
En gardant son desir, perdit son esperance.
Alors vos escrits seuls me chargerent les mains :
Seuls je vous estimay l’ornement des humains :
À toute heure, en tous lieux, je senty vostre image
Devant mes yeux errante exciter mon courage :
Je reveray vos noms, reveray vos hostels
Comme les temples saincts voüez aux immortels,
Voyant la palme grecque en vos mains reverdie :
Bref je vous adoray (s’il faut qu’insi je die)
Tant de vostre eloquence enchanté je devins,
Comme des dieux humains ou des hommes divins.
Il est vray que l’éclair de la vive lumiere
Qu’espandoit vostre gloire en ma foible paupiere,
M’ébloüissant la veuë au lieu de m’éclairer,
M’eust fait de vostre suite à la fin retirer,
Rebuté pour jamais des rives de Permesse :
Si de mon jeune espoir confirmant la promesse,
Vous n’eussiez mon courage à poursuivre incité,
Me redonnant le cœur que vous m’aviez osté.
Toy principalement, belle et genereuse ame
Dont le juste regret tout le cœur nous entame,
Qui voyant mon destin me voüer aux neuf sœurs,
Me promis quelque fruit de mes premieres fleurs :
M’excitas de monter apres toy sur Parnasse,
Et m’en donnas l’exemple aussi bien que l’audace :
Me disant que Clion m’apperceut d’un bon oeil,
Lors que mon premier jour veit les rais du soleil :

Qu’il me falloit oser : que pour longuement vivre,
Il falloit longuement mourir dessus le livre :
Et que j’aurois du nom, si sans estre estonné
Je l’allois poursuivant d’un labeur obstiné.
Vueillent les cieux amis, ô l’honneur de nostre âge,
Rendre l’evenement conforme à ton presage :
Et ne permettent point que j’aye acquis en vain
L’heur d’avoir veu ta face, et touché dans ta main.
Cependant prens en gré, si rien de nous t’agree,
Ces pleurs qu’au lieu de fleurs, ou qu’au lieu d’eau sacree,
Avec toute la France atteins d’un juste dueil,
Nous versons sur ta tombe et de l’ame et de l’oeil.
Pleurs que ton cher Binet en souspirant ramasse,
Puis les meslant aux siens en de l’or les enchasse,
Et dolent les consacre à l’immortalité,
Pour estre un jour tesmoins de nostre pieté :
Et pour faire paroistre à ceux du dernier âge,
Que nous avons au moins cogneu nostre dommage :
Et que nous l’avons plaint autant que nous pouvions,
Ne pouvant pas le plaindre autant que nous devions.

DISCOURS FUNEBRE MORT DE LYSIS

Les ombres de la nuict qui suivit la journee
Où le vaillant Lysis finit sa destinee,
Couvroient

 encor la terre, et se voyoient en l’air
Les celestes flambeaux encor étinceler,
Bien que ja le retour de la prochaine aurore
Poussast les premiers rais dont le ciel se colore,
Et qu’en un char vollant à soudains mouvemens,
Promptement attelé par la main des momens,
S’avançast desja l’heure où la troupe des songes
Trompe moins les mortels des frivoles mensonges :
Quand l’un d’eux envoyé des antres du sommeil
Se vestit d’une forme et d’un geste pareil
À celuy de Lysis, puis sanglant, triste et pasle,
Ayant le chef percé d’une meurtriere balle,
Et détranché des coups de l’acier ennemy,
Gemissant s’approcha de Daphnis endormy :
De Daphnis grand heros, demy-dieu de la terre,
Qui tremblant de le voir és perils de la guerre,
Offroit pour luy sans cesse aux yeux des immortels
Mainte et mainte victime en cent divers autels :
Et luy dit, d’une voix dont les accens funebres
De lamentables sons remplissoient les tenebres :
Daphnis, mon grand Daphnis qui les larmes aux yeux
Daignes pour mon salut importuner les cieux,
Helas tu pers en vain tes pleurs et tes prieres :
Je ne suis plus vivant trois atteintes meurtrieres
M’ont jetté mort par terre en un triste combat,
Qui servit hier à Mars d’épouventable esbat,
Et de qui la fureur couvrant toute la plaine
Des sanglantes moissons de la guerre inhumaine,
A laissé peu de ceux qui pleins d’un brave cœur
Ont tasché d’arracher le laurier au vainqueur.
Maint cavalier illustre et de nom et de race,
En est resté pour preuve estendu sur la place,
Encor que la valeur du chef des ennemis
Presque contre son gré ce carnage est permis.

Mais il n’a jamais peu d’une si forte bride
Retenir la fureur de l’espee homicide,
Qu’un souvenir vangeur, reveillé par un cry,
N’ait rendu le soldat cruellement aigry
Contre ce que l’effort de deux charges funestes
Avoit encor laissé de lamentables restes,
Et monstré ce que peut és mains d’un furieux
L’insolente rigueur du fer victorieux.
J’ay senty des premiers les effects de sa rage,
Par mille et mille voix animee au carnage :
Maints ont suivy mon sort, presque ne daignant pas
Apres leur chef esteint s’affranchir du trespas.
Mesme les tendres ans de mon plus jeune frere
Ne l’ont peu garantir, ains ce cry sanguinaire
L’a fait choir où son bras sur maint corps entassé,
Monstroit de sa vertu les premiers coups d’essay,
La mort entre-meslant ses cruels sacrifices,
Des fruits dont sa valeur te sacroit les premices.
Bien pouvoit le pauvret, et bien pouvois-je aussi,
Voyant nostre destin si prest d’estre accourcy,
L’allonger en fuyant ou demandant la vie,
S’il nous eust pris de vivre une si lasche envie :
Mais abhorrans celuy qui sauvé du malheur
Doit sa vie à sa fuite et non à sa valeur,
Et sçachans qu’un courage à qui l’honneur commande,
Se sent oster la vie alors qu’il la demande,
Nous avons mieux aimé finir nos tristes jours
Qu’avec si peu de gloire en allonger le cours.
Maintenant devestus de nos robes mortelles,
Nous allons augmenter de deux ames nouvelles
Le nombre des esprits qui parmy les combats
S’immolans pour leur roy sont descendus là bas.
Doncques adieu Daphnis ma richesse et ma gloire,

Et le plus cher object qui vive en ma memoire.
Je jure la terreur de l’empire des morts,
Et Styx de qui je vois outrepasser les bords,
Que ny voir en sa fleur ma jeunesse fauchee,
Ny de nostre maison l’esperance arrachee,
Ny penser que ma mort va tuer de douleur
Ma moitié miserable entendant ce malheur :
Ny prevoir les souspirs et les larmes ameres,
Que sur moy répandront et pere, et mere, et freres :
Ny mille autres ennuis ma mort accompagnans,
Ne percent point mon cœur d’éguillons si poignans,
Comme est celuy de voir qu’une mortelle absence
Me ravit pour jamais l’honneur de ta presence :
Regret continuel qui l’esprit me remord,
Et qui me fait encor mourir apres ma mort.
C’est pourquoy je requiers pour ma gloire derniere,
Qu’on t’apporte mon corps enfermé dans sa biere,
Afin que de tes mains recevant quelques fleurs,
Et si ce n’est point trop, de tes yeux quelques pleurs,
Il en ressente l’aise en son cœur insensible,
Et qu’il en dorme apres d’un somme plus paisible.
Quant à moy qui vivant entre les bien-heureux
Ne seray plus alors d’aucun bien desireux,
Si m’en esjoüiray-je, et me plaira d’entendre
Ta bouche en souspirant dire à ma froide cendre,
Que tu peux bien jetter quelques larmes pour moy,
Qui mon sang et ma vie ay répandus pour toy.
Ainsi luy dit le songe, et sur ceste parole
Le sommeil en sursaut loin de ses yeux s’envole,
Luy laissant les esprits d’horreur envelopez,
Et la jouë et les yeux de larmes tous trempez.
Il est vray qu’entr’ouvrant sur ces plaintes dernieres,
Avec un grand souspir, sa bouche et ses paupieres,
Et ses esprits adonc leur erreur démentans,
Il essuya les pleurs de son front degoutans,
Lors qu’il fit seulement cognoistre à sa pensee
Que de ceste advanture à son ame annoncee,

Les fantosmes d’un songe estoient les messagers,
Qui sont le plus souvent trompeurs et mensongers.
Mais si ne peut son cœur plein d’un funebre augure,
Tellement de ceste ombre abolir la figure,
Qu’aussi tost que Phoebus éclaira les mortels,
Il n’allast de ses vœux recharger les autels :
Et ne dist maintesfois, humectant ses prunelles,
Ô Lysis, que j’attens de dolentes nouvelles
De ton jeune courage, et combien les hazars
Environnans la gloire et les palmes de Mars,
Me font craindre qu’en fin quelque amere victoire
Ne me rende ce songe une piteuse histoire !
Avec ces tristes mots prononcez en plorant,
Il s’alloit à son dueil luy-mesme preparant,
Encor que quelque espoir vivant en sa pensee,
Charmast un peu le mal dont elle estoit blessee :
Mais pouvant plus sur luy la crainte du malheur,
Que l’attente du bien qui flatoit sa douleur,
Et se trouvant moins ferme à porter ce naufrage,
Qu’à le prevoir de loin il n’avoit esté sage,
Tantost vaincu de dueil il souffroit que l’ennuy
Jettast son cœur par terre et marchast dessus luy :
Tantost renouvellant ses vœux et ses prieres,
Dolent il regardoit les celestes lumieres :
Tantost il r’appelloit le serain de ses yeux :
Tantost avecques pleurs il accusoit les cieux :
Et fut ainsi deux jours, meslant les vœux aux plaintes,
Et pour un peu d’espoir ressentant mille craintes :
Jusqu’à tant qu’un courrier du combat eschapé,
De sang, et de sueur, et de larmes trampé,
Triste, la couleur pasle, et la veuë égaree,
Luy vint rendre sa crainte une perte asseuree :
Et par un brief discours, mais lamentable, et tel
Que chacun de ses mots estoit un coup mortel,
Soubmist presque à ses yeux le tragique spectacle
Du malheur dont le songe avoit esté l’oracle.
Qui pourroit exprimer d’assez vives couleurs
Les violents effets des extrémes douleurs

Qui vindrent tout d’un coup assaillir son courage,
Foudroyant sa vertu par ce mortel orage ?
Il en fut terrassé comme on voit sur les monts
Qui de vertes forests se couronnent les fronts,
L’éclatante fureur d’un grand coup de tonnerre
Quelquefois renverser un gros chesne par terre,
Et laisser au passant qui le voit trébuché,
Juger de quel effort ce trait fut delasché.
Soudainement ses yeux perdirent leur lumiere :
Son esprit desarmé de sa force premiere
Abandonnant les sens qu’il souloit animer,
Dedans le fort du cœur s’alla tout renfermer,
Comme un soldat quittant la bréche defenduë,
Quand il la voit forcee et la ville perduë.
Une morne pasleur sur ses lévres courut :
La parole aussi tost en sa bouche mourut,
Et tellement le dueil monstra sa violence
Qu’il sembloit que la mort en causast le silence.
Tant seulement le cœur lamentoit quelquefois,
Et lamentant parloit ce langage sans voix
Que la douleur enseigne en ses tristes écholes,
Et de qui les souspirs sont les seules paroles.
En fin quand ses esprits en leurs sens retournez
Se furent longuement au dueil abandonnez,
Et qu’apres mille cris son ame desolee
Se fut et de sanglots et de larmes soulee,
Il revint à soy-mesme, encor qu’outré de dueil :
Puis d’un soin de monarque, entr’ouvrant ce grand oeil
Qui d’infinis mortels regit les advantures,
Et voyant à travers des tenebres obscures
De tristesse et d’ennuy dont il estoit voilé,
Tant de dolents effects d’un esprit desolé
Convenir mal au sceptre à qui les destinees
Consacrerent ses mains dés leurs tendres annees,
Il voulut mettre un frein au cours de ses regrets,
Devorer ses souspirs, et de cris plus secrets
Lamenter ce desastre, encor que les attaintes
Qui luy perçoient le cœur luy permissent les plaintes :

Mais vaincu du tourment qui gesnoit ses esprits,
Il ne peut tant forcer ses lamentables cris,
Qu’en monstrant ce que peut une douleur extréme
Il n’accusast les cieux, n’accusast Lysis mesme,
Et qu’encor de douleur en l’ame évanouy,
Plorant il ne luy dist comme s’il l’eust ouy :
Lysis, mon cher Lysis, la moitié de ma vie,
Et l’heur qui la rendoit de tout heur assouvie,
L’impitoyable Parque a donc fermé tes yeux
Pour ne voir jamais plus la lumiere des cieux,
Et n’ont peu les lauriers empescher que la foudre
De Mars et de la mort n’ait mis ton corps en poudre ?
Ô beau jour de printemps dont le cours du destin
Pres-qu’ensemble a conjoinct le soir et le matin,
Que la cruelle mort esteignant ta lumiere
Au poinct le plus luysant de ton heure premiere,
Precipite ma vie en de profondes nuits
Tenebreuses de dueil, de tristesse, et d’ennuis !
Ah Lysis, mon Lysis ! Et comme est-il possible
Qu’estant de nos destins la trame indivisible,
Moy vivant tu sois mort mon espoir decevant,
Et que toy rendu mort je sois resté vivant ?
Helas ! J’eusse juré par ces divines flames
Qui nous avoient fait faire échange de nos ames,
Que toy n’estant toy-mesme et ne vivant qu’en moy,
Ny moy n’estant moy-mesme et ne vivant qu’en toy,
Il m’eust fallu meurtrir pour esteindre ta vie,
Et que ton seul trespas eust la mienne ravie :
Chetif qui regardois, balançant nostre sort,
Ce que peut l’amitié, non ce que peut la mort,
Qui foulant sous ses pieds les plus fiers diadesmes,
Et d’un sceptre de fer maistrisant les rois mesmes,
Contre les vrais amis se vange sans pitié
De n’avoir nul pouvoir sur la vraye amitié.
Mort cruelle à nos cœurs que ta main desassemble,
Ciel ou cruel, ou sourd, ou tous les deux ensemble,
Qui jamais n’as daigné te laisser émouvoir
Aux vœux que ces perils me faisoient concevoir :

Que vous avez destruit une amitié fidelle
Rompant une union digne d’estre eternelle !
Et toy-mesme Lysis, las ! Que tu t’es rendu
Coulpable du desastre où ton cœur t’a perdu,
Mesprisant les conseils qu’un funeste presage
Me fit un jour verser en ton jeune courage,
Quand le voyant espris de la fureur de Mars
J’en retenois l’ardeur de courir aux hazards,
Et voulois qu’aussi bien logeast en ta memoire
Le soin de ton salut que celuy de ta gloire,
Depeur de voir en fin quelque plomb hazardeux
N’en ayant frappé qu’un en faire mourir deux.
Las ! Si tu m’eusses creu, ces sources miserables
Qui versent de mon chef des ruisseaux perdurables
Seroient encor des yeux ouverts pour t’admirer,
Et non des surgeons d’eau coulans pour te plorer :
Tu vivrois ô Lysis, et de ma vie amere
Tu me rendrois la course encor et douce et chere :
Mais ton mauvais genie envieux sur mon heur,
Et ceste ardente soif de loüange et d’honneur
Que le feu du courage en nos ames éveille,
Au son de mes conseils boucha lors ton oreille.
Qu’accuseray-je donc, ou le destin ou toy
De la cruelle fin qui te ravit à moy,
Puis que tu l’as cherchee, et qu’au mortel orage
Où ta seule valeur t’a fait faire naufrage,
Un aussi grand desir sembloit t’éguillonner
De recevoir la mort, comme de la donner ?
Helas il me souvient qu’alors que ces allarmes
Te separoient de moy les yeux baignez de larmes,
Et que les miens aussi ne faisoient que plouvoir
Comme s’ils n’avoient deu jamais plus te revoir :
Entre infinis serments de memoire eternelle
Qu’exige une amitié constante et mutuelle
Tu me dis, tout bruslant de la flamme d’un cœur
Qui voudroit voir son roy sur cent peuples vainqueur,
Que tu m’allois donner une preuve asseuree
De l’immortelle foy que tu m’avois juree,

Et par un certain gage au monde témoigner
Que rien ne la pourroit de ton ame éloigner.
Hé dieux estoit-ce là ceste preuve et ce gage
Qui m’en devoit donner un si seur témoignage ?
Ô Lysis falloit-il t’élancer au trespas
Pour m’asseurer d’un heur dont je ne doutois pas ?
Ta preuve (entier amy) ta preuve est trop cruelle :
Il me couste trop cher de te voir si fidelle :
Par ce gage de foy tu cesses d’estre mien,
Et me rends par mon mal asseuré de mon bien.
Car ce m’est bien de voir qu’une amitié non feinte
Me payoit de la mienne et si vraye et si sainte :
Mais le gage inhumain non demandé ny deu
Qui me le prouve ainsi par ton sang épandu,
Dessous trop de douleurs rend mon ame abattuë :
L’asseurance m’en plaist, mais la preuve m’en tuë :
Et fait que malheureux je me vois tourmentant
De me voir tant aimé de ce que j’aimoy tant.
Bien sçay-je que la fin que tu t’es procuree
Rend ta mort glorieuse et ta vie honoree,
Mais les loix d’amitié t’avoient-elles permis
De chercher de la gloire au dueil de tes amis,
T’efforçant d’acquerir par la rage des armes,
Un laurier de vertu dégoutant de nos larmes ?
Las ! Tu n’ignorois point quand ta jeune valeur
Te fist donner en proye au publique malheur,
Que ma vie en la tienne alloit courre fortune
Puis que de nos destins la trame estoit commune :
Et cependant on dit qu’aussi tost que tu vis
Les lauriers esperez t’avoir esté ravis,
Tu demandas la mort d’une plus chaude envie
Que les moins courageux ne demandent la vie :
Et qu’au lieu de daigner ton salut requerir,
Changeant l’amour de vaincre en celuy de mourir,
Tu t’exposas toy-mesme à la fiere tempeste
Du coup qui sans pitié t’a foudroyé la teste.

Ah Lysis ! Quel penser vivoit lors en ton cœur ?
Cruel, desplaisoit-il à ta jeune rigueur
Qu’estant desja de morts la campagne couverte
Ton salut pour le moins consolast nostre perte ?
Haïssois-tu ta vie, ou nous haïssois-tu
Qui de l’erreur d’autruy punissois ta vertu ?
Las ! Ce n’est pas l’advis qu’en moderant la flame
Qui faisoit boüillonner ces desirs en ton ame,
Je versois en ton cœur au partir de ce lieu,
Quand me baisant la main pour le dernier adieu,
Tu me veis deceler en mon pasle visage
La peur dont ce depart me glaçoit le courage.
Mon cher Hephestion, va (te dy-je) et revien :
Romps le chef ennemy, mais conserve le tien :
Fay qu’en cela ta guerre à l’escrime ressemble,
Donnant, s’il t’est possible, et parant tout ensemble,
Et tant que tu pourras joignant d’un bel accord
Le soucy de la vie au mespris de la mort.
Tu t’en vas où la gloire au peril se marie :
Où plus qu’en aucun lieu la fortune varie :
Où souvent à grands pas la victoire suivant,
On rencontre la mort qui se met au devant.
Ne croy point trop l’ardeur dont se sent allumee
Une ame genereuse à vaincre accoustumee,
Quand au fort du combat erre devant ses yeux
L’image d’un renom qui doit voller aux cieux :
Je sçay de quel pouvoir les cœurs elle domine,
Et comme elle éguillonne une jeune poitrine :
Je n’avoy pas vingt ans alors qu’à Moncontour
Elle pensa mener ma vie au dernier jour.
Et partant, toy qui sçais que d’une mesme trame
Le destin a tissu ton ame avec mon ame,

Si ce n’est pour ton bien et pour l’amour de toy,
À tout le moins, Lysis, vy pour l’amour de moy :
De moy de qui la vie, apres la tienne esteinte,
Ne seroit jamais plus qu’une eternelle plainte.
Ainsi te dy-je alors, mais ces propos perdus
Furent emmy les vents sans effect espandus.
Cependant j’esperois qu’une heureuse victoire
Te renvoyroit bien tost grand de nom et de gloire :
J’ouvroy desja mes bras à ce futur accueil,
Et voila maintenant qu’on m’apporte un cercueil
Au lieu des doux lauriers qu’on m’en faisoit attendre,
Et pour toy ma chere ame un peu de froide cendre.
Ô douloureux retour ! ô malheureux depart !
Ô penser qui mon cœur perces de part en part !
Ô Lysis, et faut-il qu’une seule journee
Ait si piteusement changé ta destinee,
Que tant de riches dons de nature et des cieux
Recueillis comme fleurs par la dextre des dieux
Dans les sacrez jardins des beautez et des graces,
Pour te faire admirer, non à des ames basses,
Mais aux plus élevez et plus nobles esprits,
Ne soient plus maintenant qu’une poudre sans prix
Que l’eternelle nuict dans la tombe reserre,
Et ton nom si fameux le nom d’un peu de terre ?
Ô cruel changement ! Toy seul peux faire voir
Que la rigueur du sort égale son pouvoir.
Ah qu’il me seroit doux en ce dueil miserable,
Que pour plorer mon mal autant qu’il est plorable,
Une infinité d’yeux au sommeil indontez
Me fussent maintenant dedans le chef entez,
Par où ma triste vie en larmes écoulee
Veist ma peine et ma perte en plaintes égalee,
Et le sang que Lysis a respandu pour moy
Paye d’autant de dueil qu’en merite sa foy !
On dit qu’il croist des fruits sur la rive d’un fleuve
Qui sous un nouveau ciel baigne une terre neuve,

Dont qui gouste une fois ne voit jamais tarir
Les ruisseaux de ses pleurs qu’au seul point de mourir.
Helas, pleust-il aux dieux que ces fruits porte-larmes
M’eussent remply le front des effects de leurs charmes,
Afin qu’en lamentant je peusse jours et nuits
Fournir jusqu’au tombeau de pleurs à mes ennuis,
Et comme un cœur dolent d’où la joye est ravie,
Sacrifier au dueil les restes de ma vie.
Mais helas ! Veu le poinct où m’ont reduit les cieux,
Pour plorer mon tourment c’est trop peu que les yeux :
Il faut que le cœur mesme attaint de ces alarmes
Se fonde tout en sang aussi bien qu’eux en larmes :
Encor, eussé-je au front autant d’yeux larmoyans
Comme les cieux la nuit en ont de flamboyans,
Et mon cœur versast-il par autant de fontaines
Son propre sang conjoint à celuy de mes veines,
Mes larmes ne sçauroient égaller ma douleur
Ny ma douleur non plus égaller mon malheur.
Ah ! Pourquoy n’a permis cet absolu monarque
Qui seul donne des loix aux fuseaux de la Parque,
Que le mesme combat qui tes jours a finis
Sous un peril commun nous ait ensemble unis !
Tu ne serois point mort, ô ma chere esperance,
Ou le serois au moins avec quelque vengeance.
Car quand un diamant eust armé tout-autour
Celuy qui t’a privé de la clarté du jour,
S’il eust outrepercé la douleur qui m’anime,
Et fait que ton meurtrier eust esté ta victime.
Puis revenant à toy de qui peut estre alors
L’ame n’eust point encor abandonné le corps,
J’eusse au moins de mes doigts ta paupiere fermee
Quand la mort l’eust du tout de flammes desarmee :
À tes derniers souspirs mes souspirs confondant,
Dans ton sang épandu mes larmes épandant :

Et peut estre ce coup de douleur nompareille
Qui ne m’a point tué me blessant par l’oreille,
M’eust alors fait mourir me blessant par les yeux,
Et nous fussions ensemble envolez dans les cieux.
Mais la cruelle Parque à mes vœux rigoureuse
Voyant qu’un trop grand bien rendroit mon ame heureuse
S’il m’advenoit de vivre et mourir avec toy,
Pour me tuer deux fois t’a fait perir sans moy :
Ou bien, le grand moteur qui de loix eternelles
Regit le cours fatal des affaires mortelles,
Ayant icy fiché la borne de tes ans,
A voulu que les miens leurs fussent survivans,
Afin qu’apres ta mort il restast sur la terre
Qui peust en ta faveur à l’oubly faire guerre :
Qui de dignes regrets peust ta fin déplorer,
Et d’un digne tombeau tes cendres honorer.
Loy que si les destins m’ont ordonné de suivre,
J’en ay moins en horreur l’ennuy de te survivre,
Me plaisant à penser, pour mon seul reconfort,
Que tant plus je vivray tant moins tu seras mort,
Puis qu’apres le moment par qui l’ame est ravie
La memoire des morts leur sert d’une autre vie.
Qu’à jamais soit maudit le jour plein de douleur
Que ton trespas a teint en si noire couleur :
Soleil, pere des ans, grande lampe celeste,
Rens ce jour-là semblable à celuy de Thyeste :
Que jamais ta splendeur ne l’éclaire à son rang :
Qu’il y pleuve tousjours, mais qu’il pleuve du sang,
Comme à la plus sanglante et cruelle journee
Qui par le rond des cieux se soit oncques tournee.
Et toy, qui que tu sois, homme impie et cruel,
Qui pour m’emplir le cœur d’un dueil perpetuel
Avec le coup meurtrier des foudres de Megere
As osé violer une teste si chere :
Sçaches que si le plomb contre elle décoché,
Avec ta cognoissance a commis ce peché,
Nul paisible sommeil n’enchantera mes peines,
Que ton sang malheureux épuisé de tes veines,

Et tes membres en proye aux corbeaux exposez
Ne rendent au tombeau ses manes appaisez :
Et cache où tu voudras ta sacrilege teste,
Rien ne te sauvera des coups de la tempeste
Dont le courroux du ciel armé pour le vanger
Te viendra par ma dextre en fureur saccager,
Si pressé d’un regret ou desespoir extrême
Tu ne te vas cacher au sein de la mort mesme.
Levant la main au ciel ainsi je le promets
Aux cendres de Lysis esteintes pour jamais,
Et vous prens à tesmoins du serment que j’en jure
Ô vous race presente, et vous race future.
Ainsi parla Daphnis faisant luire en son œil
Mille éclairs de courroux au milieu de son dueil :
Puis se rendit aux pleurs, baillant en cent manieres
Son cœur à devorer aux douleurs ses meurtrieres :
Quand son cher Megathyme, autheur des plus beaux faits
Qu’il eust osez en guerre ou fait reluire en paix,
Ne pouvant endurer de voir tant de tristesse
Affoler un esprit fameux pour sa sagesse,
Print en fin la parole, et de ces graves mots
Vint calmer sa tourmente et moderer ses flots.
Et quoy ? Cher nourrisson de Mars et de memoire,
En fin ceste douleur aura-t’elle la gloire
D’avoir jetté par terre et saccagé le fort
Dont ta sage constance a tant bravé le sort ?
Quoy ? Ce cœur invincible aux plus vaillantes armes
Sera-t’il maintenant estouffé par des larmes,
Et tant de gloire acquise à te ; royales fleurs
Fera-t’elle naufrage en des ruisseaux de pleurs ?
Ô genereux Daphnis souviens-toy de toy-mesme,
De tes fameux lauriers, de ton saint diadême,
Et ne tourmente point les ombres de Lysis
Par l’extrême douleur qui tes sens a saisis.
Bien seroit un rocher, bien seroit une souche
Celuy qui defendroit les plaintes à ta bouche
Maintenant qu’il n’est ame entendant son trespas
Qui n’estime un peché de ne le plaindre pas :

Trop sensible est le coup qui ta poitrine entame,
Et trop de sentiment vid dedans ta belle ame :
Tu l’aymois trop, Daphnis, lors qu’il estoit vivant,
Et l’amour et la foy dont il t’alloit servant
Brusloit en son esprit d’une flamme trop sainte
Pour le voir maintenant, sans larmes et sans plainte,
Par un meurtre inhumain au cercueil estendu
Nager dedans son sang pour toy seul espandu.
Car si plus que sa vie estimer ton service,
Si ses plus beaux desirs t’offrir en sacrifice,
Ne respirer que toy, ta gloire et ton repos,
N’avoir autre penser, n’avoir autre propos :
Suffit aux habitans de ceste ronde masse
Pour acquerir tant d’heur qu’ils puissent de ta grace
Meriter en vivant quelque effect d’amitié,
Meriter en la mort quelque trait de pitié,
Rien jamais de ton cœur et de tes yeux augustes
Ne tira des regrets ny des larmes plus justes.
Mais si ne faut-il pas que ton cœur abbatu
Laisse au faix de ce mal accabler ta vertu,
Ny que servilement ta constance enchainee
Soit par ceste douleur en triomphe menee.
Bien est ta perte grande en un si grand malheur,
Mais plus grand est encor le nom de ta valeur
Dont il faut que la gloire abolisse et consume
De ces cuisans soucis la dolente amertume,
Et que tous les torrens de douleur et d’ennuy
Que maint orage humain apporte quand et luy,
Fussent-ils assez grands pour noyer de leur onde
Les plus fermes esprits qui regentent le monde,
Coulez en ta belle ame et dans ce brave cœur
De qui rien de mortel ne deust estre vainqueur,
Soudain soient devorez, sans que tout leur orage
Puisse troubler la paix d’un si noble courage.
Non autrement qu’on voit le Danube allemand,
Ou le Nil dont le cours se va tant renommant,
Ces deux fleuves fameux qui sortans de leurs couches
Vomissent jour et nuit par sept diverses bouches

L’orgueil de leurs grands flots dans le sein escumeux
Où mille se vont perdre et s’abysmer comme eux.
On diroit en oyant leur superbe menace
Fremir contre les bords qui brident leur audace,
Que tant de vistes flots se courans descharger
Vont noyer la mer mesme et le goust en changer :
Cependant, aussi tost que leurs eaux sont coulees
Dedans les vastes champs des grand’s vagues salees,
Les gouffres de Thetis les vont engloutissant
Dans l’abysme infiny de leur sein mugissant,
Sans en rien alterer leur saveur naturelle,
Et sans croistre leurs flots d’une goutte nouvelle.
Daphnis, il faut qu’on voye, il faut qu’on voye ainsi
Ces vagues de douleur, ces ondes de soucy
Qui par le sort cruel dessus toy sont versees
Se perdre dans la mer de tes nobles pensees,
Se perdre en la grandeur qui fait dessous ta loy
Flechir tant de mortels qui n’esperent qu’en toy.
La bonté de ton ame aux saints desirs ouverte
Ne veut pas que tu sois insensible à ta perte :
Non, n’en fais pas du tout mourir le sentiment,
Mais fay qu’elle te gesne avec moins de tourment,
Et respondant d’effect au los qui te renomme
Sens-la comme un amy, porte la comme un homme,
Comme un grand, comme un roy, qui grand en tous ses faits
N’a l’esprit destiné qu’à porter de grands faix.
Quel seroit nostre sort si poursuivant ta plainte
L’excez de cet ennuy rendoit ta vie esteinte ?
Quels astres dans les cieux prompts à nous secourir
Nous pourroient bien alors empescher de perir ?
Ô Daphnis nostre vie en la tienne respire :
Pense à nous, pense à toy, pense à tout cet empire,
Et pour l’amour de ceux dont ton ame a pitié,
Fay quelque violence aux loix de l’amitié.

Les dieux qui de grandeur avec toy symbolisent
Ne pleurent point la mort de ceux qu’ils favorisent :
Mais leur donnent au ciel des thrônes immortels :
Leur font dessus la terre élever des autels :
Couronnent leur vertu, couronnent leur memoire
Des perdurables fleurs d’une immortelle gloire :
Et de tels ornemens sans fin les honorer,
Cela s’appelle en eux les plaindre et les plorer.
Toy Daphnis appaisant ces douloureux alarmes
Plore ainsi ton Lysis sans souspirs et sans larmes :
Non pas luy bastissant des temples comme aux dieux :
Non pas te promettant de luy donner les cieux :
Mais rendant sa valeur à jamais memorable
Par tout ce qui peut rendre un renom perdurable.
Tels effects d’amitié sa gloire eternisans,
Si rien d’humain luy plaist, luy seront plus plaisans
Que tout autant de pleurs qu’en fist oncques espandre
Sur son Hephestion le monarque Alexandre.
Aussi ces larmes-là ne sont que vaines eaux,
Et ces pleurs retirans les morts de leurs tombeaux
Se changent mieux que ceux de qui le Pau se vante,
En l’ambre d’une gloire incessamment vivante.
Ainsi dit Megathyme, et les poignantes fleurs
De ces libres discours, malgré tant de douleurs
Servirent à Daphnis, sinon de Panacee
Guarissant tout d’un coup le mal de sa pensee,
Pour le moins de Nepenthe, en supprimant le cours
Des pleurs qu’il eust versez le reste de ses jours,
Et derechef aux mains luy remirent les armes,
Pour respandre à Lysis autre humeur que des larmes.


SUR LA MORT MERE FEU ROY HENRY 3

Que n’est ma voix semblable à celle d’un tonnerre
Qui parlant fait trembler tout le rond de la terre,
Ou bien à ceste trompe effroyable aux mortels
Dont le son penetrant és funebres hostels
De ceux que le trespas logera dans la cendre,
Se doit faire en sursaut aux morts mesmes entendre,
Quand nostre Dieu seant pour juger l’univers
Ranimera la pouldre et les restes des vers !
Je courrois maintenant dessus quelque montagne
Qui verroit d’un costé l’Italie et l’Espagne,
Et de l’autre les champs alemans et françois,
Et plus loin l’Angleterre et le sceptre escoçois :
Puis d’une voix d’airain qui frapperoit les pôles,
Aux peuples estonnez je crierois ces paroles.
Peuples, ceste princesse à qui depuis trente ans
Mille flots de malheur la France tourmentans
Ont servy de tesmoins en l’honneur qu’on luy donne
D’avoir forcé l’orage et sauvé la couronne :
Cet astre florentin par tout resplendissant,
Qu’un grand astre royal unit à son croissant,
Et dont les feux conjoints par les feux d’hymenee,
À trois de nos soleils la naissance ont donnee :
Cet illustre ornement du sang de Medicis,
Qui rendoit de son los les plus clairs obscurcis :
Ceste royne immortelle, autant que la memoire
Peut rendre un nom vivant par l’ame de la gloire,
Femme du plus grand roy, mere des plus grands rois,
Dont le genoüil flechisse à l’honneur de la croix,
Ô peuples, elle est morte, et semble qu’avec elle
Soit morte en mesme lict la paix universelle,

Qui calmant ceste Europe enchainoit de ses fers
La rage de la guerre au profond des enfers.
Maintenant ce grand monstre, effroyable aux cieux mesmes,
Suivy de cent fureurs, des meurtres, des blasphemes,
Du sac, et du pillage à ses ailes marchans,
Commence à cheminer parmy nos tristes champs.
Cent bouches de canon vomissans une foudre,
Qui reduit les chasteaux et les villes en poudre,
Rendent sa teste horrible, et font de toutes parts
Trebuscher devant luy les plus fermes remparts.
Il porte fierement ses ailes herissees
De picques au long-bois et de lances dressees :
Et trainant son grand corps rudement escaillé
De fer qu’en mille endroits le sang a tout soüillé,
Cache dessous ses flancs les provinces entieres :
Démembre les humains de ses griffes meurtrieres :
Perd tout, saccage tout, despeuple les citez,
Et transforme en deserts les champs plus habitez.
Desja par tous les lieux où l’emporte sa rage,
Le ciel ne voit plus rien que meurtre, que ravage,
Que laboureurs destruits gemissans et pleurans
Par horreur de leurs maux à la mort recourans,
Que maisons et chasteaux saccagez par les flames,
Qu’horribles forcemens de filles et de fames,
Et bien tost le suivront (si la sage valeur
Et l’heur de nostre roy ne vainc nostre malheur)
Les grands torrens de sang ondoyans par les plaines,
La famine et la peste aux verges inhumaines,
Dont la fureur des cieux justement courroucez,
Chastiera les fureurs des françois insensez.
Vous donc qui recevez du profit de nos pertes,
Vous qui voudriez bien voir nos provinces desertes,
Vous qui depuis le cours de vingt ou de trente ans
Avec nos propres mains nostre gloire abattans,

Fournissez d’aliment aux flammes de la guerre,
Par qui tout est destruit en ceste pauvre terre,
Si de vos fiers esprits soulans l’inimitié
Nos maux n’ont point changé vostre envie en pitié,
Faites des feux de joye, et rendez tesmoignage
Par vos chants redoublez du dueil qui nous outrage.
Car si jamais la France esprise des fureurs
Qui ravissent le sceptre aux plus grands empereurs,
Baignant dedans son sang sa dextre impitoyable
À vos yeux a fourny de spectacle agreable,
Ce sera desormais que vos cruels desirs
Auront pour passetemps ces tragiques plaisirs.
Desormais vous verrez cent nouveaux petits princes
Démembrer en cantons nos rebelles provinces :
Le peuple violant son devoir et sa foy,
Armer ses bras mutins contre son propre roy,
Voire en oser aux pieds fouler le diadême,
Et luy, l’en chastiant, se destruire soy-mesme :
Nos plus riches citez rester sans habitans :
Nos champs reduits en friche, et comme lamentans
En vestemens de dueil ces terres saccagees,
Maudire incessamment nos fureurs enragees :
Bref (si contre ces maux Dieu n’avance sa main)
La caverne d’enfer ne couver en son sein
Espece de malheur dont elle arme son ire,
Pour renverser l’orgueil d’un grand et riche empire,
Que le fatal arrest du celeste courroux
Ne luy face respandre et vomir entre nous.
Et quel homme icy bas est si veuf de prudence,
Qu’il n’apperçoive point la maudite semence
Dont tant d’horribles maux doivent estre produits,
En avancer par tout les miserables fruits ?
Desja depuis long temps l’audace mercenaire
Des clairons de la guerre embouchez de Megere,
Rappellant des enfers l’ire de nos destins,
Aux armes a semond la fureur des mutins.
Et voila de nouveau, les plus sanglans outrages
Qui puissent des mortels ulcerer les courages,

Receus de part et d’autre en des coups mutuels,
Viennent de ranimer aux meurtres plus cruels
Que la haine conseille à l’esprit qu’elle attise,
L’un et l’autre party qui la France divise,
Rompant tous les liens dont le saint souvenir
Les eust peu quelque jour en un corps reünir.
Ce fameux duc de Guise à qui toute la France
Sembloit devoir prester la mesme obeïssance,
Qu’elle rendoit jadis sous l’empire des loix
Aux maires plus vantez du palais de nos rois,
Il n’est plus, c’en est fait : six mortelles attaintes
Le despoüillant de vie, et son prince de craintes,
L’ont fait choir sur la pouldre où son corps detranché
De la chambre royale a rougy le planché.
Son frere à qui le pourpre environnoit la teste,
Foudroyé des esclats de la mesme tempeste
En a suivy la trace, et tallonné ses pas
Dans le sanglant chemin qui conduit au trespas.
Le peuple forcenant de douleur et de rage,
Pour ces princes esteins, poursuit, volle, saccage
Tous ceux qui pour servir de vengeance à leur mort
Ne veulent point prester la main à son effort,
Ny fausser pour cela le vœu d’obeïssance,
Qui nous lie à nos rois presque dés la naissance.
Paris en ces fureurs rallumant le flambeau
Qui des grandes citez met la gloire au tombeau,
Voire en fin les reduit en campagnes de cendre,
S’est tellement laissee à ses flammes esprendre,
Que sans aucun respect de la grandeur des rois,
Venerable et sacree és plus barbares loix,
Elle a trainé par terre au plus vil de la fange
Les images du sien, et d’une rage estrange
Déchiré, poignardé, par le feu consumé
Tout ce qu’elle a peu voir de ses traits animé.
Le frere des deux morts, à qui parmy les larmes
La crainte et la douleur ont fait prendre les armes,

Tient la campagne ouverte : et comme aux pieds des monts
Où parmy des coustaux détranchez en vallons,
Plus le flot d’un torrent s’esloigne de sa source,
Plus il enfle son onde et fait bruire sa course,
S’enrichissant tousjours de quelques flots nouveaux
Que luy traine en passant le ravage des eaux :
Ainsi plus il s’avance en batant la campagne,
Plus s’accroist tous les jours le hot qui l’accompagne,
D’hommes que le desir d’un public changement,
Ou leur propre courroux luy donne incessamment.
Ce courroux, ce desir, luy font ouvrir les portes
Des bourgs et des chasteaux, et des villes plus fortes :
Peu combattent pour nous : nos yeux en fin ouverts
Découvrent tous les jours des ulceres couverts.
Nous n’oyons plus parler que de foy violee :
Tantost quelque cité s’est du tout rebellee :
Tantost quelqu’une bransle, et le sort conjuré
Nous rend tousjours ce doute un naufrage asseuré.
Bref, le courroux du ciel desormais nous appreste
La plus impitoyable et sanglante tempeste,
Qui menaça jamais le chef des grands estats,
Ou fist trembler d’effroy les plus fiers potentats.
Et ce qui nous ravit l’apparence et l’attente
De tout humain secours durant ceste tourmente,
C’est la mort qui n’aguiere a terminé le cours
Des ans de ceste royne, oracle de nos jours,
En qui seule vivoit l’art d’enchanter l’orage
Par les charmes divins qu’un esprit doux et sage
Porte dans sa parole és publiques traittez
Où l’on veut, en flattant les esprits irritez,
Monstrer une prudence és grands faits exercee,
Et de deux ennemis estre le caducee.
Vous donc qui dépeignez nos malheurs en vos fronts,
Vous qui compatissez aux maux que nous souffrons,

Pitoyables esprits, dont l’heur soit perdurable
Puis que vous deplorez nostre estat miserable,
Accusans avec nous la cruauté du sort,
Aydez nous à gemir et plaindre ceste mort :
Car pour plorer les maux qui d’elle auront naissance,
Le soleil ne voit pas assez d’yeux en la France.
Et vous peuples françois qui passez en malheur
Tous les peuples du monde aussi bien qu’en valeur,
Perdant par ceste mort la plus ferme colomne
Sur qui se reposast le faix de la couronne,
Jettez mille souspirs et publics et secrets,
Et faites le dueil mesme et les mesmes regrets
Que la douleur enseigne en semblable misere,
Aux enfans demeurez orphelins de leur mere.
Car je puis bien ainsi justement surnommer
Celle qui se laissoit en vivant consumer,
Au soin de rendre un jour la France soulagee
Du fardeau des malheurs dont nous l’avons chargee :
Qui d’un cœur pitoyable et vrayment maternel,
Nourrissant en son ame un desir eternel,
D’y voir florir l’olive et roüiller le heaume,
Fut mere et de nos rois et de nostre royaume :
S’exposoit aux perils pour n’en voir rien perir :
Se privoit de repos pour nous en acquerir :
Et, sage, nous estoit ce qu’est un bon pilote
À la nef qui sans ancre en la tempeste flote :
Ou ce qu’est au malade asprement tourmenté,
La main qui peut et veut luy rendre sa santé.
Jamais le ciel ne veit un plus noble courage :
Ny dans le plus parfait d’aucun mortel ouvrage
Dieu n’illustra jamais avec tant de splendeur
De royales vertus la royale grandeur.
Aussi fust-ce une estoille en clarté renommee
Qui pour guider trois rois fut ça bas allumee :
Mais de qui le bel astre a cessé d’esclairer,
Au temps que le besoin nous faisoit desirer
Que sa vie excedant sa borne naturelle,
Fust non seulement longue, ains du tout immortelle.

Pleine d’un grand esprit dont jamais le penser
Vers de petits soucis ne daigna s’abaisser,
Pleine d’une grande ame à qui n’eust peu suffire
Pour l’occuper du tout le soin d’un seul empire,
Elle a si sagement guidé par ces destroits
La nef et de la France, et de nos jeunes rois,
Qu’il faut clorre les yeux aux tableaux de l’histoire,
Ou voir luire par tout les rayons de sa gloire.
Mais en quel ocean et sans rive et sans fonds
S’embarquent mes discours, en racontant les dons
Que le ciel espandit d’une main liberale
Dans le sein genereux d’une ame si royale ?
Mesme à vous que la preuve en a rendus tesmoins,
Veu que la renommee en volle aux quatre coins
De ce grand univers, avec les mesmes aisles
Dont un los immortel volle és bouches mortelles ?
Qu’elle n’ait mille fois de ses seules vertus
Combattu les malheurs qui nous ont abatus :
Qu’elle n’ait preservé de ruine asseuree
La grandeur de ce sceptre à sa fin conjuree,
Lors que son roy mineur d’ans et d’authorité,
En voyoit l’usufruict par le fer disputé :
Qu’elle n’ait quatre fois calmé par sa prudence
Des vents de nos fureurs l’enragee insolence :
Que nous ne luy devions entre tous les mortels
Le bien de voir encor és temples des autels :
Nul de ceux qu’ont portez des siecles si tragiques,
Ne vit tant insensible aux tempestes publiques,
Qui n’en sente le bruit par la terre voler :
Et n’est point de françois qu’on ne puisse appeller
Stupide s’il l’ignore, ingrat s’il ne l’advoüe,
Puis que l’estranger mesme et le sçait et l’en loüe.
Or est ceste princesse, autrefois nostre bien,
Maintenant en la tombe un corps qui ne sent rien :
Et ne l’a peu sauver de la mort temporelle
Ce qui la sauvera de la mort eternelle,
Sa foy, sa pieté, son zele nonpareil,
Et son renom qui voit l’un et l’autre soleil.

Ains le sort l’a ravie à nostre vaine attente,
Comme on voit quelquefois au fort de la tourmente
Un tourbillon venteux, la terreur de la mer,
Emporter de la poupe, et dans l’onde abysmer
Le patron d’une nef qui combatant l’orage,
Du corps et de l’esprit luttoit contre la rage
De la vague abayante, à ses coups s’opposoit,
Et par soin et par art sa fureur maistrisoit.
La nef alors sans bride erre apres où l’emporte
L’arrogance et des vents et de l’onde plus forte,
Tant qu’en fin quelque roch caché dessous les eaux
La brise, et par la mer en espand les morceaux,
Effrayant le berger qui de la cyme verte
Des costaux d’alentour voit et plaint ceste perte.
Messager du malheur qui nous fait vivre en pleurs,
Et qui du lis royal en arrouse les fleurs,
Je crierois ces propos d’une voix lamentable,
Aux peuples dont l’Europe est fiere et redoutable :
Et si ces tristes cris parmy l’air espandus
Pouvoient faire payer les regrets qui sont deus
À la mort d’une grande et royale princesse,
Que la majesté mesme éleut pour son hostesse,
Je ferois que la France en pleurs se resolvant
Iroit jusques au ciel ses plaintes élevant,
Et que le juste dueil de toute la province
Conjoindroit ses souspirs aux souspirs de son prince,
Qui portant l’ame atteinte et le cœur traversé
Du regard dont un fils est justement blessé,
Voyant la mort cacher dedans sa nuict profonde
Celle qui luy fit voir la lumiere du monde,
Conjoint à lamenter les jours avec les nuicts,
Et se donne soy-mesme en proye à ses ennuis.
Quelquefois son courage au mal fait resistance :
Mais la douleur rebelle aux loix de sa constance,
Est semblable à ces mers craintes des matelots,
Dont tant plus un destroit reserre les grands flots,

Plus leur contrainte émeut de tempeste és rivages,
Et rend ces costes-là fameuses de naufrages.
Dieu ! Quel trait de douleur par la mort élancé
Rendit de part en part son cœur outrepercé,
Quand il en veit le corps froid, insensible et palle,
S’endormir pour jamais sur sa couche royale,
Et monstrer par la nuict qui luy bandoit les yeux,
Qu’elle ne vivoit plus qu’ainsi qu’on vit és cieux.
Son esprit invincible à tant d’autres tristesses
Qui de sa fermeté battoient les forteresses,
Rendit alors la place à l’ennuy son vainqueur,
Et la douleur alors triompha de son cœur.
Si bien que le soleil acheva trois carrieres
Devant que sa constance essuyast ses paupieres,
Ou qu’elle obtint du dueil dedans son ame enclos
Qu’il peust former un mot non coupé de sanglots,
Son courage forcé par une angoisse extresme
Cedant à la douleur l’empire de soy-mesme.
Ah ! (disoit en plorant la voix de ses souspirs)
Remede et reconfort de tous mes déplaisirs,
À qui je doy mon sceptre, à qui je doy ma vie,
Quel destin ennemy t’a du monde ravie,
Au temps que la tempeste et l’orage croissant
Qui va de tous costez la France menaçant,
Rendoit plus que jamais contre mes adversaires
Ta vie et tes conseils à l’estat necessaires ?
Helas ! Divin esprit, la fuite de tes jours
Trop tost pour nostre bien a terminé son cours.
Car encor que ta vie, au monde assez illustre,
Ait passé de deux ans son quatorziesme lustre,
Et qu’à conter tes ans par tes faicts genereux
Nul n’ait attaint ton âge és siecles plus heureux :
Si n’est-ce guere vivre au desir de nos ames,
Presageant la fureur de ces civiles flames :
Et voit-on bien aux maux qui nous donnent la loy,
Que c’est trop peu pour nous, si c’est assez pour toy.

Car à qui plus pourray-je avec tant d’asseurance
Bailler à soustenir le grand sceptre de France,
Lors que sa pesanteur me venant rendre las
Me permettra d’user de l’exemple d’Atlas ?
À qui fieray-je plus ces secrettes pensees
Que tant de grands soucis m’ont au cœur amassees,
Et qui pour leur conduite auroient besoin des yeux
Que ton clair jugement avoit receus des cieux ?
Qui me donnera plus ces conseils salutaires,
Dont le fil a conduit le pas de tant d’affaires
Parmy le labyrinthe et les cachez destours
Où la guerre intestine a consumé tes jours ?
Toy seule en conseillant ou consolant mon ame
Quand l’ennuy qui le cœur des plus grands rois entame
Me livrant quelque assaut m’accabloit de tourment,
Me le faisois ou vaincre, ou souffrir constamment :
Au lieu que ton trespas arrache de ma vie
Tout l’heur dont mon repos estoit digne d’envie,
Me laissant icy bas au milieu des ennuis
Sans flambeau qui m’esclaire en si profondes nuits.
Mes plus doux chants de joye en si rudes attaintes
Sont changez par ta mort en funebres complaintes :
Les verdoyans lauriers que tant d’heureux succés
M’ont plantez sur le front en sont devenus secs :
Je voy de jour en jour mon empire décroistre :
L’astre de mon bon-heur ne se fait plus paroistre :
Mon sceptre autrefois d’or est maintenant de fer,
Et desplait à la main qui l’a fait triompher.
Hé ! Qui me pourroit plaire en ceste angoisse extréme
Où ta mort m’a rendu déplaisant à moy-mesme ?
Helas ! Elle a de moy tout plaisir estrangé,
Et puis dire à bon droit qu’elle seule a changé
Ma couronne de fleurs en couronne d’espines,
Et fait seicher mes lys jusques à leurs racines.
Ah ! Que n’est-il permis aux malheureux humains
De rompre ou de trancher avec leurs propres mains
Les liens odieux dont leurs ames gesnees
Sont contre leur vouloir à leurs corps enchainees :

Tu n’aurois, ô belle ame, en allant au trespas,
Devancé que d’un peu la suitte de mes pas :
Et si l’aspre douleur pouvoit oster la vie,
Le jour qui lamentable a la tienne ravie,
Et qui tout mon bon-heur en ta mort a destruit,
Eust veu d’un mesme coup perir l’arbre et le fruit.
Car je vy malgré moy, voyant la vie ostee
À celle qui la mienne en naissant m’a prestee :
À celle en qui le ciel pour ma gloire a fait voir
Tout ce qu’un cœur de mere est capable d’avoir
D’amour, de passion, de soin, d’aise et de crainte
Pour le plus cher enfant dont on l’ait veuë enceinte :
À celle qui bruslant d’une eternelle ardeur
D’eslever jusqu’au ciel mon nom et ma grandeur,
Me mit entre les mains, à peine hors d’enfance,
Dessous mon frere roy la royale puissance :
À celle qui pour moy cent travaux a soufferts :
Qui foible a ses vieux ans à cent perils offerts
Pour sauver mon estat menacé de naufrage :
À celle que jamais en nul poinct de son âge,
Le soin de mon repos ne laissa reposer :
Et que mesme la mort (qui peut seule appaiser
Tous les flots des soucis tourmentans nostre vie)
Ne prive point au ciel d’une si saincte envie.
Pour lesquelles faveurs surpassans doublement
Tout espoir de revanche et de ressentiment,
Ô bel ange du ciel, je ne te sçaurois rendre
Avec ces tristes pleurs que j’espans sur ta cendre,
Qu’un regret de ta mort de qui le pesant faix
Seul égale en grandeur le poids de tes bienfaicts.
Jurant par ce respect qui sainct et perdurable
Me rendra ta memoire à jamais venerable,
Que les pleurs dont mes yeux sont maintenant lavez,
Se trouveront en moy tousjours autant privez
D’espoir de reconfort, qu’est privé de remede
Le mal d’où le ruisseau maintenant en procede :

Et que quand leur humeur à mes yeux defaudra,
Mon cœur, où le surgeon à jamais en sourdra,
Ne verra pas pourtant leur riviere seichee,
Ny moins grosse de dueil pour estre plus cachee :
Comme on dit que maint fleuve en lumiere sorty
Est apres un long cours par la terre englouty,
Qui pour le reserrer en ses veines profondes
N’en va pas tarissant les eternelles ondes.

COMPLAINTE MORT FEU ROY

En fin la cruauté, l’insolence et la rage
Dont nos peuples mutins ont armé leur courage,
En est là parvenuë où le barbare cœur
D’un scythe qui se plaist en la seule rigueur,
Et qui n’a dedans l’ame aucune loy gravee,
Auroit horreur de voir sa fureur arrivee.
En fin l’impieté des rebelles desseins
Prophanant les respects plus sacrez et plus saints
Qui se doivent aux fronts ornez d’un diadesme,
S’est en meschans effects surpassee elle-mesme,
Et se peut bien charger la teste de lauriers,
Si sa main exercee en tant d’actes meurtriers,
Vouloit par quelque audace à nulle autre seconde
Vaincre en meschanceté tous les crimes du monde.
Ô bon pere ancien, de quel temps vivois-tu,
Qui de nos devanciers benissant la vertu,
Tesmoignes qu’en tes ans nul monstre ny vipere
D’humaine impieté n’eut la France pour mere ?
Helas ! Si du destin l’impitoyable cours
Eust fait couler ta vie en ces malheureux jours,

Nos prodiges d’erreur, nos traistres felonnies,
Nos rebelles discords, et nos fieres manies
Forceroient maintenant ta plume à confesser
Que la France pourroit cent Hercules lasser,
Et que le ciel ne voit monstre de vice au monde
Dont elle ne soit mere ou nourrice feconde.
Non, nul crime ne regne au milieu des mortels,
Violant le respect que l’on doit aux autels,
Le droit sacré des gens, et la nature mesme,
Qui ne nous ait pollus de quelque offense extresme :
Des vices plus brutaux nous emportons le prix,
Et ce que la fureur de nos cruels esprits
N’a point eu de remords ny d’horreur d’entreprendre,
Nul esprit sans horreur ne le sçauroit entendre.
Helas ! Et pouvions-nous aux siecles avenir
Laisser un plus funeste et sanglant souvenir
De l’esprit insensé qui cruel nous anime,
Que d’oser mettre à mort nostre roy legitime ?
Celuy que nous avions en un temps desolé
Par des vœux si bruslans à l’empire appelé ?
Qui parvenant au sceptre, avoit à son entree
Veu de tant de mortels sa gloire idolatree :
Et que si sainctement Dieu mesme avoit sacré,
Que la rage des mains qui nous l’ont massacré,
Quelques meschans desirs dont la terre soit plaine,
Sembloit estre au dessus de toute audace humaine.
Ah dieu ! Lors que je pense à cet acte maudit,
Et regarde la main que l’enfer enhardit
Au detestable effect de ceste impie audace,
Mon sang gelé d’horreur dans mes veines se glace :
Et bien que le pouvoir de ma juste douleur
Presse ma triste voix de plaindre ce malheur,
L’estonnement conjoint à l’ennuy qui me touche
Interdit la parole aux souspirs de ma bouche.

Car quel meurtre de prince à cestui-cy pareil
Veirent onc icy bas les grands yeux du soleil ?
Helas ! Ce meschant acte (à qui bien le contemple)
Comme il est sans excuse, et aussi sans exemple.
Un puissant roy de France extraict de tant de rois,
Qui des civiles mers passant tous les destrois
Avoit d’un cœur égal aux plus braves courages
Sans naufrage enduré tant de sanglans orages :
Un roy que cent canons vers sa teste pointez,
Que tant de coutelats martelans ses costez,
Et taschans de plonger leur pointe en ses entrailles
N’avoient point offencé mesme au fort des batailles :
Le malheureux cousteau d’un traistre son sujet
De qui rien ne sembloit plus vil ny plus abjet,
L’a despoüillé de vie en sa chambre royale,
Presque devant les yeux de sa garde loyale,
De sa noblesse armee, et de la jeune ardeur
De vingt mille soldats marchans sous sa grandeur.
Ô prodige effroyable ! ô signe manifeste
De la rage mortelle, et de l’ire celeste !
Ah ! Bourreau desloyal, sentis-tu point trembler
Tes sacrileges mains, et ton sang se troubler
En tirant le cousteau dont le fer detestable
S’apprestoit au hazard d’un coup si lamentable ?
Ton front à tout le moins pallit-il point d’effroy
Te sentant de ta main meurtrir ton propre roy,
De qui la seule image en ta memoire empreinte
Devoit remplir ton cœur de respect et de crainte ?
Qu’esperoit ta fureur ? Que t’en promettois-tu ?
Quoy ? Le throsne des loix par la guerre abatu
S’alloit-il relever par ceste mort cruelle,
Et faire naistre en France une paix eternelle ?
Quoy ? L’amour de la foy dont ton habit menteur
Te monstroit par dehors d’estre ardant zelateur,
Trouvoit-elle en celuy que ta brute ignorance
Voüoit pour successeur au sceptre de la France,

Plus de desir de voir son empire fleurir
Qu’en celuy que ton bras alloit faire mourir,
Prince qui constamment l’avoit tousjours suivie,
Et cent fois pour sa gloire abandonné sa vie ?
Ah tigre sans pitié, si cet esprit brutal
Que la tienne enfermoit en un cœur de metal,
Eust de quelques raisons animé sa pensee
Au sacrilege effort de ta dextre insensee,
L’image de la France, et celle de la foy
Qu’exposoit au peril la mort d’un si grand roy,
Hideusement couverte et de sang et de flame
Eust alors repassé devant l’oeil de ton ame :
Et faisant recognoistre à tes sens inhumains
Que le fer parricide armant tes fieres mains
Les poussoit dans le feu d’une eternelle guerre,
L’horreur de tant de maux eust fait tomber à terre
Ce malheureux acier en enfer aiguisé
Qui du sang de ton prince alloit estre arrousé.
Mais, cruel, pour oser un coup si detestable,
Nul discours de raison ny d’ame raisonnable
N’entra dans ton esprit, qui te fist embrasser
Sous l’image d’un bien un si meschant penser.
Te sentant bourrelé de l’invisible geine
Qui fait avoir la vie et les vivans en heine,
Quand de quelque forfait les angoisseux remords
Donnent au cœur coulpable un million de morts :
N’esperant pas trouver en la mer de clemence
Assez d’eau de pitié pour laver ton offence :
La clarté du soleil à regret regardant :
Et voulant insensé tout perdre en te perdant,
Tu conceus en ton cœur ce dessein execrable,
Rendant l’audace humaine au ciel mesme effroyable.
Ou bien, si conduisant d’un pas desesperé
Ta malheureuse vie au trespas asseuré,
La meurtriere fureur troublant ta fantasie
Forma quelques discours dedans sa frenaisie
Mourons (dis-tu cruel) et fuyons au tombeau
L’odieuse clarté du celeste flambeau :

Mais voulons-nous mourir d’une mort incogneuë ?
Non, non, que tout esprit habitant sous la nuë,
Que le ciel, que l’enfer en cruauté vaincu
Sçachent par nostre fin que nous avons vescu :
Surmontons Erostrate imitans son exemple :
Il ne perdit qu’Ephese, il ne brusla qu’un temple,
Nous, renversons la France : et quel plus beau cercueil
Se sçauroit élever l’ambitieux orgueil
D’un cœur qui rien que gloire et grandeur ne respire
Que d’enterrer sa cendre és cendres d’un empire ?
Sus sus, erigeons-nous un fameux monument
Es ruineux monceaux d’un si grand bastiment.
Tant soit avantureux ce que nostre ame embrasse,
Il est en son pouvoir, s’il est en son audace.
Allons, et de ce fer gravons dans les esprits,
Que quiconque a sa vie en horreur et mespris,
Quelque petit qu’il soit, il se peut dire maistre
De celle du plus grand que le ciel ait veu naistre.
Ainsi dis-tu, meurtrier, si le cruel dessein
Qu’un desir de mourir t’engendra dans le sein,
Avec quelques discours s’encouragea soy-mesme
À tremper dans le sang un si sainct diadesme.
Mais seroit-il bien vray que l’insensible acier
D’un cœur où s’enfermoit un esprit si grossier,
Peust former des propos ressentans un courage
Plein d’une ambitieuse et magnanime rage,
Que le tremblant effroy d’un asseuré trespas
En son meschant dessein n’espouventeroit pas,
Pourveu qu’un jour son nom remplist toute une histoire,
Et que sa propre mort fist vivre sa memoire ?
Non, il n’est pas croyable : un plus lasche discours
T’a fait estre la honte et l’horreur de nos jours :
Mais s’il te fut versé dans l’ame par l’oreille,
Ou si le mesme esprit qui les vices conseille
L’ayant fait naistre en toy, ton cœur ja disposé
Fut depuis à poursuivre ardemment embrasé :
Le ciel, le juste ciel, protecteur des couronnes,
Le sçait pour le malheur de ces ames felonnes,

Qu’on croit avoir forgé sur la tienne de fer
Ce traistre assassinat des marteaux de l’enfer :
Et de qui les conseils armans celle des princes
Du glaive ambitieux qui destruit les provinces
Ainsi qu’une furie attachee à leur flanc,
Font ce siecle de fer estre un siecle de sang.
Ah ! Combien je prevoy que nostre renommee
Sen verra desormais justement diffamee !
Helas ! Si par l’arrest des destins rigoureux
Ce meurtre estoit fatal à nos ans malheureux,
Que ne s’est-il commis par les mains d’un tartare,
Ou d’un que l’ocean de nos terres separe ?
Faut-il que d’un françois la traistre cruauté
En ait barbarement cet âge ensanglanté ?
Soüillant d’un tel diffame és provinces estranges
Nostre nom devestu de ses vieilles loüanges,
Qu’au lieu qu’il souloit estre un surnom glorieux,
Il soit pris maintenant pour titre injurieux :
Et qu’appeller françois un qui doit sa naissance
À d’autres regions qu’à celles de la France,
Ce soit le surnommer un traistre, un fausse-foy,
Un mutin, un rebelle, un meurtrier de son roy ?
Ha ! Je veux desormais, d’un honneste mensonge,
Me vanter d’estre né sur les mers où se plonge
Le grand char du soleil las d’avoir trop couru,
Loin des champs de la France, és rives du Peru :
Ou de ceste autre terre encor plus esloignee
À qui la loy de Christ fut naguiere enseignee.
Car je me hay moy-mesme, et hay mon jour natal,
De me sentir extraict d’un peuple si brutal,
Qui dressant des autels et des temples au vice,
Immole son roy-mesme (horrible sacrifice)
Aux cruelles fureurs qu’il evoque d’enfer,
Puis comme d’un bel œuvre en ose triompher :

Au lieu que le remords de sa cruelle audace
Deust espandre à jamais du pourpre sur sa face.
Mais mon ame s’abuse, un françois n’a point fait
Entreprendre à sa main un si traistre forfait :
Quelque dire d’enfer en homme déguisee,
Pour voir la guerre en France à jamais embrasee,
Et nous rendre odieux mesme aux peuples amis,
Sous le nom d’un françois ce massacre a commis.
Massacre que l’ardeur de nos flammes civiles
À grand’peine expiera par le feu de cent villes,
Et dont le sang versé la poussiere baignant
Boüillonnera sans cesse, à dieu se complaignant,
Tel que boüilloit celuy de ce grand Zacharie
Que de l’ingrat Joas l’idolatre furie
Jadis fist expirer dessous maint coup mortel
Entre les saincts parvis du temple et de l’autel.
Cependant la douleur, le regret, le diffame
En blesse incessamment le plus vif de nostre ame,
Et nous fait en plorant justement detester
Le siecle où nous voyons tels monstres s’enfanter.
Ô dieu, que le destin m’eust esté favorable,
Puis que j’avois à naistre en ce val miserable,
S’il m’eust fait enroller au nombre des vivans
Ou plus tost ou plus tard de six vingtaines d’ans,
Pour ne point attoucher un siecle si barbare
Où le vice est l’habit de qui l’ame se pare,
Et triste ne voir point ce qu’avec tant de dueil
Sainct Cloud, depuis trois mois, a veu devant son œil.
Las ! Outre infinis maux dont ma dolente vie
Estoit de tous costez sans tréve poursuivie,
Falloit-il, pour combler mes malheurs de tous points,
Qu’un si piteux spectacle eust mes yeux pour tesmoins ?
Car je l’ay veu, chetif, et souvent la memoire
En repeint en mon cœur la lamentable histoire :
M’estant tousjours advis qu’au milieu de nos pleurs
Je voy ce pauvre prince estouffé de douleurs,

D’une voix que la mort rendoit foible et cassee,
Et d’un piteux regard dont l’ame estoit percee,
Tantost jetté sur terre, et tantost vers les cieux,
Implorer le secours des hommes et des dieux :
La tristesse et l’horreur en nos visages peintes :
Son palais retentir de sanglots et de pleintes :
Les uns se condamner d’extrême aveuglement :
Les autres dire injure à leur vain jugement
D’avoir si bien preveu ce qui nous faisoit plaindre,
Pour y pourveoir si mal quand il le falloit craindre.
Car en fin, que servoient à nos cœurs enchantez
Tant de sages conseils receus de tous costez,
De nous garder de ceux qui souvent sous la feinte
D’un humble et sainct habit ont une ame peu sainte,
Comme si l’un d’entr’eux se fust osé vanter
De pouvoir en vertu Scaevole surmonter,
Si lors que l’infidelle envoyé de Megere
Pour soüiller d’un tel coup sa dextre sanguinaire,
Estoit entre nos mains preparant ce mechef,
Nous luy servions nous-mesme à le conduire à chef ?
Nous-mesmes l’admettions en la chambre royale ?
Et comme tous troublez d’une yvresse fatale
Presque luy descouvrions le miserable flanc
De qui son traistre acier alloit boire le sang,
Aydans à ce malheur ceux qu’une saincte envie
Eust fait, pour l’empescher, offrir leur propre vie ?
Ou suprêmes destins, arbitres de nos jours,
Que souvent vos decrets prennent d’estranges cours !
Et qu’il naist d’accidents en ces lieux lamentables
Qui vainement preveus semblent inevitables !
Helas, il me souvient que quand son pasle corps
Fut mis à reposer en la couche des morts
J’entray dedans la chambre où le plomb qui l’enserre
Gisoit sans nulle pompe estendu contre terre,
Pendant que l’artizan à cet œuvre empesché,
De maint ais resonnant l’un à l’autre attaché
Formoit la triste chambre où la fatale marque
Des fourriers de la mort logeoit ce grand monarque.

Et lors ramentevant que celuy dont les os
Dormoient entre les vers dedans ce plomb enclos,
Naguere estoit au monde et mon prince et mon maistre,
Celuy d’où tout mon heur se promettoit de naistre,
Et de qui le trespas me venoit de ravir
L’espoir de tout le bien qu’à le suivre et servir
J’avoy peu meriter d’un cœur si debonnaire :
Je vey perdre à mes sens leur usage ordinaire,
D’un tel coup de douleur dedans l’ame frappé
Par le triste penser qui m’avoit occupé,
Que presque evanoüy je tombay sur la place,
En paleur une pierre, en froideur de la glace,
Et tel qu’aux yeux humains se feroit admirer
Un marbre qu’on oirroit gemir et souspirer.
Dieu ! Qu’il roula de pleurs sur mon visage blesme
Quand apres ce transport je revins à moy-mesme,
Et quand par les ruisseaux que mon oeil espandit
Ce glaçon de tristesse en larmes se fondit !
Long temps je ressemblay ceste nymphe affligee
Qui fut par trop pleurer en fontaine changee :
Puis commençant l’humeur de manquer à mon oeil,
Tourné vers l’artizan ouvrier de ce cercueil :
Ô toy (luy dy-je alors d’une voix triste et basse)
Qui de la main celeste as receu ceste grace
D’enfermer au cercueil les os d’un si grand roy,
Pour Dieu ne vueille point envier à ma foy
L’honneur de t’assister en ce piteux office
Que luy rend maintenant ton fidelle service.
Permets moy de tenir le sapin que tu couds,
Que j’en touche les ais, que j’en touche les clouds :
Que ma tremblante main un à un te les donne,
Et que de ce devoir en pleurant je couronne
Les services passez qu’à luy seul j’ay rendus,
Et qu’helas par sa mort pour jamais j’ay perdus.
Je l’ay servy treize ans, dont mon attente morte,
Apres tant d’esperance, autre fruit ne rapporte

Que ces cuisans souspirs, que cet honneur amer
De pouvoir maintenant au cercueil l’enfermer :
Et si, j’estimeray la fatale inclemence
Ne m’avoir point du tout laissé sans recompense
M’accordant ceste grace, ains beniray mon sort
De l’avoir peu servir encor apres sa mort.
Ainsi dy-je, et ces mots firent en mes paupieres
Renaistre derechef deux larmeuses rivieres.
Et lors, d’un regard trouble oeilladant le plancher
Qui parut à mes yeux de son sang se tascher,
Ah (dy-je) illustre sang, les ames infidelles
D’un peuple forcené tousjours se riront-elles
De t’avoir sur la terre impunément versé
Par le traistre couteau d’un meurtrier insensé ?
Quoy ? Ny l’honneur acquis aux thrônes des monarques,
Ny le respect qu’on doit à ces divines marques
Dont le front des grands rois vivement se gravant
Est un tableau de Dieu respirant et vivant,
N’ayans peu démouvoir leur sacrilege rage
D’oser un si barbare et si sanglant ouvrage,
Tout ce qui peut les cœurs justement émouvoir,
L’honneur, la pieté, la raison, le devoir,
Feront-ils point qu’au moins une ombre de vengeance
Donne à nostre douleur quelque vaine allegeance ?
Ô cieux ! Si d’un bon oeil regardant nos autels
Vous escoutez la plainte et les vœux des mortels,
Ne vueillez point laisser l’outrageuse manie
D’un si cruel forfait en ce monde impunie.
Cieux ennemis des cœurs pleins de desloyauté :
Vangez ce noble sang, vangez la royauté.
La majesté du sceptre est en luy terracee :
L’image du seigneur sous les pieds renversee :
Tout tant que l’univers recognoist d’empereurs,
Des peuples insolents regissants les fureurs,
Tous, tous sont outragez en ce cruel outrage
Qui fait faire à sa vie un si triste naufrage :
Et n’en vit pas un d’eux si craint ne si puissant,
Qui luy mesme de crainte en son lict palissant

Ne doive apprehender qu’au milieu de sa garde
Le moindre de son peuple un jour ne le poignarde,
Si ses faits, si ses dits injustement pesez
Ne sont tous par la vie à son gré disposez.
Et vous rois dont la gloire en nul temps ne se passe,
Qui de ce grand empire avez fondé la masse,
C’est vous de qui ce meurtre offense la grandeur,
Sur tous ceux qui du monde habitent la rondeur :
Car ce sang espandu sans respect sur la terre,
Non par un coup de lance és perils de la guerre,
Mais par le vil acier d’un couteau malheureux,
C’est vostre propre sang, c’est ce sang genereux
Qui prenant source en vous, et depuis tant d’annees,
D’un cours vainqueur du temps, vainqueur des destinees
Coulé jusques à nous par deux ruisseaux divers
A donné tant de rois à ce grand univers.
Princes dont la vertu fut au monde un miracle,
N’estes-vous point émeuz d’un si triste spectacle ?
Ou bien si nostre sort vous estant à mespris
Ces maux ne troublent point la paix de vos esprits,
Bruslez vous point au moins d’une saincte colere
Voyant devant vos yeux la fierté populaire
Fouler aux pieds le sceptre, à qui l’heur de vos mains
Avoit assujetty l’orgueil de tant d’humains,
Et que vostre vertu rendit si redoutable
Aux rois plus redoutez de ce rond habitable ?
Ô princes valeureux, si sans vous offenser
Vous laissez devant vous ces outrages passer,
Vos esprits ont esteint leurs genereuses flames,
Ou le soin de la France est bany de vos ames.
Mais un si juste soin n’en peut estre bany :
Non, vous ne lairrez point ce forfait impuny,
Ains vous en ferez choir la severe vengeance
Sur les rebelles chefs dont l’impie arrogance
Ayant barbarement cet estat desolé,
Par un tel sacrilege en fin a violé

Ce que le protecteur des justes diadêmes
Rend venerable et saint au cœur des bestes mesmes.
Et toy, valeureux roy, la terreur des mutins,
La gloire de nos ans, et l’heur de nos destins :
Prince à qui le grand roy que ce plomb environne
En mourant resigna son sceptre et sa couronne :
Lors que ton bras armé de fer et de valeur
Aura conduit tes pas triomphans du malheur
Dans ces rebelles murs où sans peur de tes armes
Par mille feux de joye on se rit de nos larmes :
Autant que te sont chers, autant qu’ont de pouvoir
Dessus toy ton honneur, ton salut, ton devoir,
Puny ce parricide, et dessus les coulpables
Lance de ta rigueur les traits plus redoutables,
Tant que mesmes les morts deuz à ce chastiment
En fremissent de crainte au fond du monument.
Chasse alors de ton cœur ceste illustre clemence
Que l’on dit y reluire avec tant d’eminence :
Estre icy trop clement ce seroit cruauté :
Pense qu’aux rois trop bons nuist souvent leur bonté :
Que souvent le pardon les injures convie :
Que punir ce forfait c’est asseurer ta vie.
Souvien toy des propos que tu tins en pleurant
À ce genereux prince, alors que luy jurant
D’user à le vanger le fil de ton espee
Tu luy baisois la main de tes larmes trempee.
Qu’à l’heure tout sanglant il s’offre devant toy
Te demandant vengeance, et conjurant ta foy
De joindre en un mesme acte autant sainct que severe,
À l’equité d’un roy, la pieté d’un frere.
Si vainqueur tu le fais les siecles à venir
S’en verront pour ta gloire à jamais souvenir,
Comme d’une vertu que cet âge barbare
Rend en un successeur autant belle que rare.
Ta gloire t’y convie et les vœux infinis
D’un million de cœurs dessous ton sceptre unis,
Qui pour te voir l’esprit touché de ceste envie,
D’un zele plus ardant te consacrent leur vie.

Mais, helas ! J’ay grand’peur que ce juste desir
Dont maintenant tu sens la flamme te saisir,
Ne soit lors malgré toy retenu de produire
Les effects du penser que l’on voit y reluire :
Tant je prevoy de maux s’opposer à tes vœux,
Et pour esteindre en fin tous ces rebelles feux,
Te contraindre à noyer dedans l’eau d’oubliance
Ceste injure, et la tienne, et celle de la France.
Ainsi dy-je accusant mon propre jugement :
Comme un qui sçachant bien qu’il se plaint justement,
Ne sçait en la douleur dont il se sent attaindre,
De qui c’est que sa voix justement se peut plaindre.

COMPLAINTE

Ce n’est point pour moy que tu sors,
Grand soleil, du milieu de l’onde :
Car tu ne luis point pour les morts,
Et je suis du tout mort au monde :
Vif aux ennuis tant seulement,
Et mort à tout contentement.
Aussi fuy-je à voir ton flambeau,
Depuis qu’un exil volontaire
M’enterra comme en un tombeau
Dans ce lieu triste et solitaire,
Où les vers de cent mille ennuis
Me rongent les jours et les nuits.
Or sens-je combien les plaisirs
Sont amers à la souvenance,
Lors qu’en conservant les desirs
Nous en perdons la jouïssance,
Et de combien n’avoir point eu
Est plus doux que d’avoir perdu.

Mes plaisirs s’en sont envolez,
Cedans au malheur qui m’outrage :
Mes beaux jours se sont écoulez
Comme l’eau qu’enfante un orage :
Et s’escoulans ne m’ont laissé
Rien que le regret du passé.
Ah ! Regret qui fais lamenter
Ma vie au cercueil enfermee,
Cesse de plus me tourmenter
Puis que ma vie est consumee :
Ne trouble point de tes remords
La triste paix des pauvres morts !
Assez lors que j’estois vivant
J’ay senty tes dures attaintes :
Assez tes rigueurs éprouvant
J’ay frappé le ciel de mes plaintes :
Pourquoy perpetuant mon dueil
Me poursuis-tu dans le cercueil ?
Pourquoy viens-tu ramentevoir
À ma miserable memoire
Le temps où mon cœur s’est fait voir
Comblé d’heur, de joye, et de gloire,
Maintenant qu’il l’est de tourmens,
D’ennuis, et de gemissemens ?
Vois-tu pas bien qu’en ces malheurs
Qui foulent aux pieds ma constance,
Je sens d’autant plus de douleurs
Que mon ame a de souvenance,
Et n’estant plus, suis tourmenté
Du souvenir d’avoir esté ?
Helas les destins courroucez
Ayans ruïné mes attentes,
Tous mes contentemens passez
Me sont des angoisses presentes :
Et m’est maintenant douloureux
D’avoir veu mes jours bien-heureux.
Ô

 ma seule gloire et mon bien
Qui n’es plus qu’un petit de poudre,
Et sans qui je ne suis plus rien
Qu’un tronc abattu par la foudre,
De quel point de felicité
Ton trespas m’a precipité !
Helas ! Au lieu que toy vivant
Nul ennuy ne me faisoit plaindre,
Un tel heur alors me suivant
Que j’esperois tout sans rien craindre,
Maintenant reduit à plorer
Je crains tout sans rien esperer.
Mais que peut craindre desormais
Quelques maux dont la vie abonde,
Un cœur miserable à jamais
Qui n’a plus rien à perdre au monde,
Et qui vivant desesperé
Vit à tout malheur preparé.
Non non, ton trespas m’a rendu
D’espoir et de crainte delivre :
En te perdant j’ay tout perdu :
Je ne crain plus rien que de vivre :
Vivre encor est le seul malheur
Qui peut accroistre ma douleur.
Car gemissant dessous le faix
Dont m’accable une peine extrême,
Et survivant comme je fais
À tout mon heur voire à moy-mesme,
Vivre m’est comme un chastiment
D’avoir vescu trop longuement.

SUR

 LA MORT DE CALERYME

Six jours s’estoient passez depuis l’heure funeste
Qui cachant pour jamais le grand flambeau celeste
Aux yeux de Caleryme, enrichit de tombeau
De tout ce que la France eut jamais de plus beau :
Qu’encor ny nuict ny jour la douleur d’Anaxandre
Lamentant ceste mort ne cessoit de respandre
Des pleurs et des sanglots, sans s’en pouvoir souler,
Ny ceder aux raisons qui l’osoient consoler,
Quand au fort du sommeil qui seul avec ses charmes
Enchantoit ses douleurs et le cours de ses larmes,
En songe elle parut devant ses tristes yeux,
Telle que paroistroit un bel ange des cieux
Qui descendu naguere en ces plaines mortelles,
Prendroit un corps visible et cacheroit ses ailes :
Encor que de ses yeux les paisibles éclairs
Ne se monstrassent plus si flambans ne si clairs,
Et que dessus son front et par tout son visage
N’esclatast plus alors avec tant d’avantage
Ce teint qui ravissoit de sa vive fraischeur
À la nege des monts le prix de la blancheur.
Car le mortel ennuy dont elle estoit pressée
D’esloigner pour jamais le bien de sa pensee,
Joint au juste regret de voir finir ses ans
Alors qu’ils luy couloient si doux et si plaisans,
Ternissoit les rayons de sa grace premiere,
Desanimoit ses yeux de leur vive lumiere,
Et cruel violoit de son secret effort
Ce qu’avoit respecté l’oeil mesme de la mort.
Si tost donc qu’Anaxandre apperceut sa figure
Sombrement éclairer parmy la nuict obscure,

Et veit ainsi languir les flammes de son oeil :
Ô mon cœur (luy dit-il) reviens-tu du cercueil,
Fantosme desirable à mon ame affligee,
Pour voir en quels ennuis ta mort l’a submergee ?
Ou jouïssante encor de la clarté des cieux
Viens-tu pour estancher les larmes de mes yeux,
Toy-mesme leur prouvant par ta douce presence
Qu’encor en ce beau corps l’ame fait residence,
Et que les bruits courans qui dolens messagers
Ont publié ta mort, sont faux et mensongers ?
Mon ame (respondit animant sa parole
La foible et triste voix de ceste aimable idole)
Un faux bruit de ma mort n’a point deceu ton cœur :
J’ay senty du trespas la meurtriere rigueur :
Mon corps n’est plus que terre : et ces yeux dont la flame
Sembloit donner la vie et le jour à ton ame,
D’une eternelle nuict en la tombe couvers
Ne sont plus maintenant que le repas des vers.
Accident qui tesmoigne aux hostes de ce monde
Combien faux est l’espoir de l’ame qui s’y fonde,
Puis que rien n’est durable en ce traistre sejour :
Que la gloire y fleurit et s’y passe en un jour :
Que la pompe et l’orgueil des beautez de la terre
Qui luit comme de l’or, se rompt comme du verre :
Et que la mort triomphe, en te privant de moy,
De ce qu’amour faisoit triompher d’un grand roy.
Mais bien que je sois mort en l’avril de mon âge,
Lors qu’un grand heur present, et l’asseuré presage
D’un plus grand à venir favorisant mes jours,
Me faisoit desirer d’en prolonger le cours :
Si n’ay-je rien laissé de tant d’heur et de gloire,
Qui blesse de regret ma dolente memoire,
Et cause les souspirs au tombeau me suivans,
Que toy, mon seul espoir, et les gages vivans

Qui te restans de moy sont pour marque asseuree
De la parfaicte amour dont tu m’as honoree.
Vous seuls je vous lamente au milieu du repos
Qui fait dormir en paix mes insensibles os,
Non faveurs, ny grandeurs, ny gloire, ny richesse
Dont le bien de ta grace ait comblé ma jeunesse.
Mais en me desolant d’estre absente de toy,
Je beny d’autre part la saincte et juste loy
Du suprême destin qui regit cet empire,
Et qui veut qu’en repos desormais il respire,
De n’avoir point souffert que l’extréme tourment
Qui pour ma seule mort t’afflige incessamment,
T’ait contraint de me suivre, ains de promettre au monde
Que le cours d’une vie illustrement feconde
En tout l’heur qui sçauroit un prince accompagner,
Te fera longuement sur la France regner,
Victorieux, paisible, admiré par la terre
Pour les arts de la paix et pour ceux de la guerre :
Penser que ma douleur a pour seul reconfort,
Et qui fait qu’en errant és ombres de la mort
Je ne craindrois rien plus que d’estre accompagnee
De ceux dont j’ay regret de me voir esloignee.
Vy donc heureux au monde, et moy veufve du jour
Je m’en vois cependant habiter le sejour
Où reposent en paix francs de soins et de peines
Les esprits devestus de leurs robbes humaines :
Contente d’avoir peu, devant qu’y sejourner
Pour jamais plus apres libre n’en retourner,
Voir encore ta face, et te dire moy-mesme
Le triste adieu dernier, que d’une lévre blesme
En mourant je priay les tesmoins de ma mort
De te dire en mon nom, puis que l’injuste sort
Qui m’avoit sans sujet ta presence ravie,
Privoit de ce bon-heur les termes de ma vie.
Que si mes humbles vœux en larmes prononcez
Peuvent se voir encor de ton ame exaucez :
Par nos feux qui brusloient d’une flame si pure,
Et par ta propre foy, je te prie et conjure

De ne plus engager la saincte liberté
Que ma mort t’a renduë, à nulle autre beauté,
Qu’à celle que les dieux t’ont desja destinee
Pour attacher ton cœur des chaisnes d’Hymenee.
Accorde moy ce bien pour comble de mes vœux
Que je sois la derniere, apres tant d’autres nœuds,
Qui t’aye estreint des laqs dont la beauté nous presse
Au volontaire joug d’une simple maistresse.
Et quand d’autres beautez s’offriront devant toy
Pour tenter ta constance et débaucher ta foy,
Lors que tu sentiras ton cœur prest à se rendre,
Dy soudain à part toy, repensant à ma cendre :
Les yeux de Caleryme en la tombe enfermez,
Qui ne sont plus que terre, et que j’ay tant aymez,
Defendent sans parler ceste erreur à mon ame :
Leur cendre encor aymee esteindra ceste flame.
Parlant ainsi sans feinte, et d’un chaste mespris
Rompant tous les liens qui croiront t’avoir pris,
Tu rendras ta constance illustre et memorable,
Et feras que mon ame (autrement miserable
Pour se voir à jamais absente de tes yeux)
Egalera sa gloire à la gloire des dieux,
Quand quelque bon genie accourant devers elle
Luy viendra raconter l’heur de ceste nouvelle.
Car je ne puis souffrir, sans mourir derechef,
Qu’une autre me succede à posseder la clef
Des genereux pensers qu’amour loge en ton ame,
Fors celle que les dieux te destinent pour femme.
À ces mots Anaxandre éclatant en souspirs :
Ô mon cher desespoir, ô fin de mes desirs,
Penses-tu (luy dit-il) que jamais ma pensee
D’autres nœuds que des tiens se retrouve enlacee ?
Penses-tu que cet oeil qui fut mon possesseur
En son fatal empire ait onc un successeur ?
Non, non, ma triste vie en tes laqs detenuë
N’est point par ton trespas si libre devenuë,
Que jamais elle puisse ailleurs se renchainer,
Puis qu’il faut estre à soy pour se pouvoir donner.
Je

 suis et seray tien jusqu’aux fins de mon âge,
Sois-tu cendre et poussiere : et seulement l’image
De ton oeil, bien qu’esteint et vaincu du trespas,
Pourra plus dessus moy, que les riants appas
De toutes les beautez qui se plairont à tendre
Des filets à mon ame afin de la surprendre.
Je n’estois plus sensible à nul bien ny tourment
Qu’on reçoive d’aimer, que pour toy seulement :
Et ton oeil a bruslé dans le vif de sa flame
Tout ce que j’avois plus de bruslable en mon ame.
Les myrtes sont pour moy transformez en cyprez :
Amour n’a plus de laqs, de flammes ny de traits
Qui puissent rien sur moy, son trophee est par terre :
La mort, et non l’amour seule fera la guerre
Desormais à mon cœur, et mes ans malheureux
Me verront seulement de la tombe amoureux,
La tombe maintenant estant l’unique hostesse
Du feu qui me brusloit et bruslera sans cesse.
Helas ! Quelle beauté pourroit tant me charmer
Qu’apres toy ma chere ame il me pleust de l’aimer ?
Où trouverois-je plus ces vivantes merveilles,
Qui parfaites en toy n’avoient point de pareilles ?
Ce teint, ce poil, cet oeil et ces autres beautez
Sorcieres de mes sens par mes yeux enchantez,
Qu’il ne falloit que voir pour excuser ma vie
D’estre aux loix de l’amour si long temps asservie !
Tu m’estois comme un port où mon esprit lassé
Des flots dont cet estat s’est veu bouleversé,
Prenoit quelque relasche, et d’où plein de courage
Il retournoit encor s’opposer à l’orage :
Tu sçavois mes desirs, tu sçavois mes desseins :
Mon cœur ne respiroit qu’entre tes seules mains,

Et n’eust sçeu le destin rendre mon ame hostesse
Ny de tant de plaisir, ny de tant de tristesse,
Qu’encor je ne sentisse et ma joye augmenter
Et ma peine décroistre à te le raconter.
Je tais infinis dons cachez et manifestes,
Que t’avoient départis les puissances celestes,
Et diray seulement que jamais icy bas
Nulle beauté qui tinst un monarque en ses lacs,
N’usa plus doucement de l’extréme puissance
Que l’amour luy donnoit sur son obeissance :
Que ces mains qui pouvoient maint orage émouvoir,
En rien qu’en obligeant n’ont monstré leur pouvoir :
Que tu n’avois appris de nos vains artifices
Qu’à les avoir en hayne au pair des plus grands vices :
Et qu’en fin ton esprit n’estoit rien que bonté,
Tout ainsi que ton corps n’estoit rien que beauté.
Toy seule à mon amour ayant coupé les ailes,
Tu le tenois lié de chaisnes eternelles :
Et ta seule beauté mes desirs arrestant
M’avoit fait devenir et fidelle et constant.
Car nulle autre que toy ne plaisoit à ma veuë,
Tant fust-elle et d’appasts et de graces pourveuë :
Ou ses beautez pour moy n’avoient point de vigueur,
Et contentant mes yeux, ne tentoient point mon cœur.
Toy seule avois pour moy ces charmes et ces prises
Qui font courir fortune aux plus libres franchises,
Et l’empire d’amour, tant soit-il un grand roy,
Ne me sembloit ny grand, ny puissant que par toy.
Aussi t’avois-je éleüe entre les plus aimables
Pour estreindre mon cœur de liens perdurables,
Trouvant heureusement en toy seule amassé
Tout ce qu’en maints sujets les dieux ont dispersé.
Las ! Faut-il que la mort resolve en pourriture
Un si rare thresor dedans la sepulture ?
Quelle hayne des cieux, apres tant de faveur
Qui m’a fait de la France appeller le sauveur,
Me poursuit maintenant, et sur ma triste vie
Darde ainsi tous ses traits de courroux et d’envie ?

Faisant d’entre mes bras par la mort arracher
Tout ce que mon esprit eust jamais de plus cher,
Et qui tant contentoit et ma vie et ma veüe,
Qu’en estant l’une et l’autre à jamais despourveüe,
Le voir m’est superflu, car je ne voy plus rien,
Et le vivre odieux, privé de tout mon bien.
Clair astre des françois, roy juste et magnanime,
(luy respondit alors l’ombre de Caleryme)
Nulle hayne des cieux poursuivant ta valeur
Ne m’a ravie à toy pour t’emplir de douleur :
Le ciel aime ta gloire, et sans cesse conspire
Avec tes saincts pensers pour l’heur de ton empire :
Mais le bien de l’estat conservé par tes mains
Veut que cedant aux vœux d’un million d’humains,
Tu r’engages tes ans dans les nœuds d’Hymenee :
Et je n’estois point celle à qui la destinee
Avoit promis l’honneur d’estre conjointe à toy
Par les sacrez liens de la nopciere loy :
Bien que la France ait creu, veu ton amour extréme,
Que pour me faire part du royal diadéme,
Ton esprit embrasé d’une si longue ardeur
Eleveroit ma vie à ce poinct de grandeur.
D’autres chaines d’amour, d’autres flames t’attendent,
Et ja d’entre les dieux, invisibles, descendent
Au cœur d’une princesse à qui l’heur des françois
Reserve ceste gloire en ses fatales loix.
Princesse qui ne cede à nulle ame qui vive
En rien dont la douceur les plus libres captive :
Qui rend de ses beautez l’amour mesme amoureux :
Qui nourrissant son cœur de soins tous genereux,
Joint aux graces du corps les richesses de l’ame,
Et les vertus d’un homme aux beautez d’une dame.
Je ne la nomme point, si ce n’est la nommer
Qu’avec ce peu de mots ses graces exprimer :
Car estant icy bas ses vertus sans pareilles,
Et desja ses beautez ayant de leurs merveilles

Parmy toute la terre espandu leur renom,
L’ornement d’Italie est son juste surnom.
C’est de ces chaines-là dont les astres ordonnent
Que les nœuds de Junon de nouveau t’emprisonnent,
Pour voir naistre de toy de grands et puissans rois
Au sceptre et de la France et des monts navarrois,
Voire à toute l’Europe, et presqu’à tout l’empire
Qui sous le joug turquesque incessamment souspire :
Car celuy qui du monde embrasse le grand tour
Ne promet rien de moindre aux fruits d’un tel amour.
Il s’éleve une sale au palais de la Parque,
Où des dieux et des rois le pere et le monarque
Reserre les destins des grands de l’univers
Profondement gravez en des tableaux divers,
Les uns d’or et d’argent, et les autres de cuivre,
Et les autres de fer, selon que les doit suivre
Un sort obscur ou noble, et qu’ils sont destinez
De vivre en leurs desseins bien ou mal fortunez.
Là, dans un tableau d’or où la main de memoire
D’un burin eternel a gravé ton histoire,
Je leu n’a pas long temps, alors que le trespas
En ce palais fatal guida mes tristes pas,
Que le doux fleuve d’Arne, et les champs qu’il
Arrouse
Te devoient quelque jour envoyer pour espouse
Une belle princesse en qui l’heur des destins
Assembloit les vertus des grands ducs florentins :
Et que les fruits naissans de deux si rares plantes
Estans l’unique mort des discordes sanglantes
Qui déchirent la France, y feroient refleurir
Tous les biens que la guerre a contraints d’y mourir :
Puis recevans du ciel, apres quelque tempeste,
L’Europe en heritage, et l’Asie en conqueste.
Occuperoient un jour de leur seule grandeur
Tout ce que de ce monde occupe la rondeur,
Et feroient que la terre à leurs loix obligee
Se verroit à la fin entre eux seuls partagee.
Là, je leu qu’il estoit de long temps arresté,
Que pour n’empescher point un heur tant souhaitté

D’arriver à la France, il falloit que ma vie
Me fust loin de tes yeux avant l’âge ravie :
Ne pouvant advenir que ton ardente amour,
Moy vivante et voyant la lumiere du jour,
Te permist d’attacher les desirs de ton ame
D’un lien nuptial aux laqs d’une autre dame.
Et bien qu’en relisant ce dur arrest des cieux
Quelques goutes de pleurs sourdissent en mes yeux,
Si me reconfortay-je, au lieu d’en faire plainte,
Voyant qu’au moins ma vie avoit l’heur d’estre
Esteinte
Pour l’espoir d’un tel bien, et qu’ainsi qu’autrefois
Un grand prince appaisant la deesse des bois,
Sacrifia sa fille aux vœux d’une vengeance,
La Parque m’immoloit aux destins de la France.
Donc, ô rare ornement des grands rois d’icy bas,
Ne va point plus long temps souspirant mon trespas :
Mais pense, en consolant les ennuis qui te rongent,
Que ce dueil excessif où les hommes se plongent,
Pour leurs amis esteints de tout bien se privans,
Ne sert de rien aux morts, et peut nuire aux vivans :
Pouvant bien ta douleur plus long temps poursuivie
T’avancer le trespas, non me rendre la vie.
Car la mobile roüe où se tourne le sort
Des humains non encor abatus par la mort,
Depuis que leur despoüille en la tombe est couchee,
Est de cent cloux d’acier pour jamais attachee,
Et la superbe main du destin rigoureux
Ne peut rien desormais ny contre eux ny pour eux.
Bien m’est-il doux de voir que pour ma vie esteinte
Quelque trait de douleur rende ton ame atteinte :
Car m’oublier si tost me voyant au tombeau,
Ce seroit tesmoigner que l’amoureux flambeau
Qui sembloit ardre en toy, n’estoit rien que feintise,
Ou qu’en un cœur leger sa flamme estoit esprise,
Dont l’un m’affligeroit plus que ma propre mort,
Et tous deux paroistroient te condamner à tort.

Mais en cedant aux loix de ta douleur extréme,
Souvien-toy de la France, et de ton diadéme,
Certain qu’en cet auguste et glorieux sommet
Ton sceptre te defend ce qu’amour te permet.
Assez as-tu pleuré mes membres froids et palles :
Converty le surplus de ces larmes royales
Que respand sur ma mort ton cœur plein de pitié,
En d’autres monumens de constante amitié :
Soit preservant mon nom d’un oubly perdurable,
Soit donnant à mes os un sepulchre honorable
Où l’on voye à jamais en gloire reposer
Les cendres qui t’ont peu quelquefois embraser.
Je ne te laisse point une insensible image
De l’air qui donnoit vie aux traits de mon visage :
Mais trois vivans portraits par le ciel animez,
Où les tiens et les miens tendrement exprimez
Font desja remarquer en ceux de leur enfance
Que d’un roy genereux ils ont pris leur naissance.
Le ciel vueille inspirer ceste heureuse beauté
Que tu dois en ton thrône asseoir à ton costé,
De les voir d’un bon oeil, de leur estre propice,
Et d’un cœur favorable accepter leur service :
Ne les dédaignant point pour estre nez de moy,
Mais plustost les aymant pour estre issus de toy,
De qui tenir le bien et la gloire de naistre
C’est assez de grandeur à qui que ce puisse estre.
Et toy-mesme, ô grand roy, vueille les eslever
À tout l’heur où le ciel leur permet d’arriver :
Aime-les, defends-les, et d’une amour de pere
Quelquefois les baisant souviens-toy de leur mere
Qui desormais, helas ! Hostesse d’un cercueil
N’a plus d’yeux pour les voir si ce n’est par ton
Œil :

Ne peut plus les baiser si ce n’est par ta bouche :
Seul et dernier regret dont l’attainte me touche,
Apres l’extréme ennuy qui me fait lamenter
Sentant la fiere mort pour jamais m’absenter
De toy, que sans espoir de plus revoir ta face
Pour la derniere fois avec larmes j’embrasse.
Adieu mon doux regret, le clair astre du jour
S’approchant me contraint de quitter ce sejour.
Ainsi parla l’idole, et puis comme un nuage,
Se perdit dedans l’air au milieu de l’ombrage.

TRESPAS SŒUR UNIQUE DU ROY

Donc, ô grande princesse, apres la vaine attente
D’un heur qui devoit rendre et la France contente,
Et de ton cher espoux les souhaits accomplis,
Et tous les champs lorrains d’allegresse remplis :
Au lieu d’avoir conceu l’espoir de l’Austrasie,
Et dissipé l’ennuy dont elle estoit saisie
Pour le mal qui sur toy redoubloit son effort,
Tu n’as finalement rien conceu que ta mort ?
Donc le ciel rendu sourd à la voix de nos plaintes,
N’a point eu de nos cris les oreilles attaintes ?
Ny tant de justes vœux conceus pour ta santé
N’ont sceu par nos souspirs fléchir la cruauté
Du destin qui vouloit qu’à sa mortelle envie
La rigueur du trespas sacrifiast ta vie ?
Las ! Si n’estoit-ce pas un funeste cercueil,
Ny des regrets sans fin, ny des habits de dueil,

Mais un heureux berceau, mais des chants d’allegresse,
À quoy nous preparoit l’espoir de la grossesse
Dont ta blesme langueur trompoit nostre desir,
Nous faisant embrasser avec joye et plaisir
Ce qui devoit en fin apres maintes allarmes,
Se terminer pour nous en un sujet de larmes.
Ainsi quelque nouvelle annonçant le retour
Des vaisseaux que le port attend de jour en jour,
Le marchant qui pipé du ris de la fortune
Les commist à la foy des vents et de Neptune,
Pour aller devestir tout un bord estranger
Des thresors dont on voit les Indes se charger,
Balance en son esprit sa richesse future,
Discourt sur le voyage, en suppute l’usure,
Prepare ses celiers, ouvre ses magazins,
Et rend desja son heur pesant à ses voisins :
Quand on luy vient conter que non loin du rivage,
Par la fureur des vents la flotte a fait naufrage :
Qu’on en voit sur la mer ondoyer les morceaux :
Et qu’en fin les thresors qui chargeoient ses vaisseaux
Espars de tous costez par la plaine azuree
Ne font plus qu’enrichir les palais de Neree.
Ah que l’esprit humain discourt ignoramment
Quand son propre desir conduit son jugement !
On croyoit que ton mal, utile à ta province,
Animoit dans tes flancs quelque genereux prince
Que l’heur et la grandeur suivroient d’un mesme pas,
Et le cruel plustost avançoit ton trespas,
Et fraudant nostre espoir donnoit tout au contraire
Non la vie à l’enfant, mais la mort à la mere.
Que ne dismes-nous point rendans graces aux dieux,
Quand un si doux abus vint essuyer nos yeux ?
Et voyans maintenant ceste menteuse fainte
Changee en tels sujets de douleur et de plainte,
Que ne disons-nous point tançans la cruauté
Du sort qui rend tes ans finis en leur esté ?
Nous nous plaignons du ciel presque avec des blasphemes :
Accusons le destin : nous accusons nous mesmes :

Et sans fin maudissons l’erreur de ce penser
Qui faisoit loin de toy les remedes chasser,
Et tant choyer en vain la vie encor à naistre,
Qu’on s’est rendu meurtrier par la crainte de l’estre.
Mais ces tristes effects de cuisante douleur,
Ne nous servent de rien contre nostre malheur :
Car ny te lamenter ne te rend point la vie,
Ny n’allege l’ennuy dont ta mort est suivie :
Et les pleurs que nos yeux versent incessamment
Tombent autant en vain qu’ils tombent justement.
Cependant, ny sentir qu’ils nous sont inutiles
Ne fait point nos regrets en estre moins fertiles,
Ny penser que les cieux l’ont ainsi disposé
Ne rend point pour cela nostre mal appaisé :
Car en estant la cause et si juste et si grande,
La raison parle en vain et le dueil luy commande.
Ô combien les vertus qui te faisoient aimer
Nous rendent maintenant leur souvenir amer,
Et que ces dons du ciel qui te servoient de charmes
Font sourdre en nostre cœur de souspirs et de larmes !
La royale bonté de ton cœur genereux
Nous remplit maintenant de regrets douloureux :
Ta courtoisie aigrit l’ennuy qui nous consume,
Et ta propre douceur nous repaist d’amertume :
Pensans en quel degré de faveur et de prix
Vivoient aupres de toy les excellents esprits,
Et ceux que la vertu combloit des vives graces
Qui les vont élevant d’entre les ames basses.
Les muses tous les jours pleurent s’en souvenant :
Et d’âche et de cyprés leur teste couronnant,
Monstrent par leurs souspirs combien tu leur fus chere,
Ou soit comme leur sœur, ou soit comme leur mere.
Car tu fus l’un et l’autre autant que leurs beaux arts
Le pouvoient esprouver en ce regne de Mars :
Et tantost ta faveur donnoit vie à leur gloire,
Presque les allaitant comme une autre memoire :

Tantost toy-mesme assise entre les lauriers verds,
Et de ton propre stile y gravant de beaux vers,
Tu te faisois paroistre une nouvelle muse
Où l’ame d’Apollon se monstroit tout’infuse.
Que s’il te plaisoit lors animer de ton chant
Le luth que sçavamment ta main alloit touchant,
Les esprits attirez sur le bord de l’oreille
Estoient sans jugement s’ils restoient sans merveille :
Et si lors Calliope eust envié ta voix,
Apollon tout de mesme eust envié tes doigts.
Je tais mille autres dons d’esprit et de courage
Qu’il pleust encor au ciel t’octroyer en partage,
Depeur d’exprimer mal leurs celestes couleurs
En un tableau tout peint de la main des douleurs :
Et diray seulement, le gravant sur ta cendre,
Que ce que ta grandeur te souloit faire rendre
De respect et plus digne et plus justement deu,
Tes vertus meritoient qu’on te le vist rendu.
Or sont pour tout jamais sur la terre eclipsees
Ces lumieres d’honneur, astres de nos pensees,
Sans espoir de les voir apres quelque saison
Esclairer de nouveau nostre humain horison.
L’impitoyable mort, la mort inexorable
A couvert leurs rayons d’une ombre perdurable :
Et l’eternel silence en fin a cacheté
Ces levres qui rendoient nostre esprit enchanté :
Ne nous restant plus rien de leurs graces estaintes
Sinon le souvenir, les regrets et les plaintes :
Piteux restes de toy, mais gardez cherement,
Et de qui si la garde apporte du tourment
Aux cœurs que tu liois d’une humble servitude,
La perte s’en verroit pleine d’ingratitude.
Face donc le destin ce que peut sa rigueur,
Tousjours ton souvenir vivra dans nostre cœur :
Car quelque amer ennuy qu’il cause à la pensee,
La fidelle memoire en sera moins blessee

Des douleurs dont un cœur peut estre tourmenté,
Que l’oubly n’en seroit marqué d’impieté.
Cependant, genereuse et royalle princesse,
Reçoy pour vrays tesmoins du dueil qui nous oppresse
Te voyant enfermee en la nuict du cercueil,
Ces pleurs coulans du cœur par les sources de l’oeil,
Et ces dolents souspirs que nostre ame affligee
Paye au juste devoir dont elle est obligee,
Non moins à la vertu qui fleurissoit en toy,
Qu’au tiltre glorieux de sœur d’un si grand roy
Qu’est celuy que le sang et l’heur de la naissance
T’ont octroyé pour frere, et pour pere à la France.
Si le bandeau mortel qui te couvre les yeux
Te laissoit remarquer ce qu’on fait sous les cieux,
Tu verrois ce monarque affligé de ta perte,
Ayant tousjours la bouche aux complaintes ouverte,
Et son auguste espouse, et les grands avec luy,
En vestemens de dueil se voiler tous d’ennuy :
Non par devoir sans plus ou comme par coustume,
Mais le cœur destrempé d’une vraye amertume,
Et telle que la gouste en ses plus tristes soings
Un qui se plaint soy-mesme, et pleure sans témoings.
Tu verrois d’autre part ce bon duc ton beau pere
Que la Lorraine adore, et la France revere,
Deplorant jour et nuict ta mort et son malheur,
Se monstrer non beau pere, ains pere en sa douleur.
Mais tu verrois sur tous celuy dont Hymenee
Tenoit en tes liens la vie emprisonnee,
Percé dedans le cœur du trait le plus poignant
Qui face point saigner une ame en l’attaignant,
Descouvrir par les pleurs qui baignent sa complainte
Combien sent de torments une amour chaste et sainte,
Quand de la palle mort les lamentables coups
Viennent trencher ses nœuds lors qu’ils semblent plus doux.
Tu verrois son ardeur estre encor toute flame,
Et faire prononcer des discours à son ame
Qui forceroient la Parque à te rendre le jour,
Si la mort entendoit le langage d’amour.

Et lors le piteux son de ses plaintes ameres
Qui mesle à ses regrets ceux des princes ses freres,
T’ayant fait souspirer sa constante amitié,
Tu verrois quant et quant avec quelque pitié
Plaindre autour de ton corps tes dames desolees,
De longs habits de dueil funebrement voilees :
Et contre le cercueil où reposent tes os
Faire un triste concert de cris et de sanglots.
Finalement tes yeux destournants leurs prunelles
Sur nous tes serviteurs plus constamment fidelles,
Tu nous verrois payer en pleurs ensanglantez
Ce que nous confessons devoir à tes bontez,
Et monstrer par l’ennuy qui nos cœurs tyrannise,
Combien sont esloignez de fard et de faintise
Les services qu’on rend sans espoir d’aucun bien,
Et lors que de les rendre il ne sert plus de rien.
Mais le voile eternel de la nuit qui t’enserre
Endormant tout le soing des choses de la terre,
En interdit la veuë aux yeux qu’il a bandez,
Et nous ne pleurons point pour estre regardez :
Ains pour en satisfaire à la juste contrainte
De l’extrême douleur dont nostre ame est attainte,
Voyant ravy du monde au milieu de son cours
Un vif astre d’honneur éclairant à nos jours,
Et convertye en cendre une parfaicte image
De franchise, de foy, de douceur, de courage :
Que la mesme bonté sembloit presque animer :
Que voir c’estoit cognoistre, et cognoissant aymer :
Et que le ciel rendit en vertu sans seconde,
Faisant de deux phenix un doux prodige au monde.
C’est pourquoy gemissants nous plaignons a-par-nous
Non nostre seule perte, ains la perte de tous :
Et plaignons d’autant plus ce mal-heureux naufrage,
Qu’en un si lamentable et sensible dommage,
Tous ayans part au mal, et nous le pleurants seuls,
Nous pleurons maintenant et pour nous et pour eux.
Advienne quelque jour que nos pleurs nous acquittent
De ce que tes bontez et ta grace en meritent :
Advienne

 que le ciel nous empesche de voir,
Ces gemissants regrets, ces larmes de devoir,
Enfants d’une douleur mortellement amere,
N’estre pas estimez dignes fils de leur mere :
Et que la France mesme à qui ta dure mort
Conforme l’Austrasie en dueil et déconfort,
Quelque voile d’ennuy dont elle soit couverte,
Ne trouve point sa plainte inegale à sa perte.
Car chacun la cognoist et la va gemissant,
Mais nul ne la gemit comme la cognoissant,
Fors celuy qui pressé d’un ennuy perdurable
Croit la deplorer moins qu’elle n’est deplorable.


EPITAPHE CHRISTOPHLE DE THOU

Apres avoir long-temps heureusement porté
Dans un corps vif et sain une ame vive et saine :
Le premier en estat d’une cour souveraine,
Et le second à nul en prudence et bonté :
En fin, venu le jour à ses ans limité,
Icy le grand De Thou fit reposer sa peine,
Pour la celeste vie abandonnant l’humaine,
Et trouvant pour le temps l’heureuse eternité.
Incoupable en sa vie, en sa mort admirable
Il s’est tousjours fait voir à soy-mesme semblable,
Tant que mesme en l’orage il sembloit estre au port.
Ô seigneur tout-puissant, octroye à mon envie
Ou pour mourir heureux une aussi sainte vie,
Ou pour revivre au ciel une aussi belle mort.


ELEGIE TRESPAS M. DE NOAILLES

Passant, ce peu de terre enferme en ses entrailles
Le froid et palle corps du vaillant De Noailles
À qui rien en vertu ne fut oncques pareil,
Tout ainsi qu’en clarté rien ne l’est au soleil :
Soit qu’on admire en luy les graces naturelles
Qui servent d’ornements aux beautez corporelles,
Soit celles dont la gloire embellit les esprits,
Et de qui le labeur est le maistre et le prix.
Il estoit beau, courtois, eloquent, agreable,
Sage en ses actions, en ses dits veritable,
Magnanime, discret, plein d’extrême valeur,
En son bon-heur modeste, et constant au malheur :
Bref, afin qu’en courant ses merites je passe,
Il estoit si parfait qu’il rendoit de sa grace
(comme du rare honneur de ce temps vicieux)
Toute femme amoureuse et tout homme envieux.
Apollon le premier enseigna son enfance,
Ornant de ses beaux arts sa future vaillance :
Puis Mars en print la charge, et parmy ses hazards
L’instruisit au mestier des plus braves Cesars.
Combien il profita sous l’un et l’autre maistre,
Parlant et combattant il le faisoit parestre,
Ses eloquens discours monstrans qu’il n’avoit pas
Moins de sçavoir au front que de valeur au bras.
Ce qu’il eust bien fait voir és dernieres allarmes
Où la France a versé tant de sang et de larmes,

Estant donné pour chef à cent chevaux legers
Resolus de le suivre au plus fort des dangers :
Mais comme la fureur de ces flammes civiles
S’allumoit par nos champs, s’allumoit en nos villes :
Et comme, plein d’ardeur, il dressoit ses apprests
Pour gaigner une palme entre tant de cyprés :
Le feu d’une querelle allumé d’un outrage
Alla de ses voisins embraser le courage,
Qu’en essayant d’esteindre, un plomb qui s’élança
Vomy par un mousquet le front luy transperça.
D’un trespas si cruel la douleur fut extrême :
Apollon le plaignit, Mars le plaignit luy-mesme,
Outre infinis esprits atteints d’un juste dueil
De voir la vertu mesme aller dans le cercueil.
Et toy-mesme, ô belle ame, il est aussi croyable
Qu’en pleurant tu sortis d’un logis tant aymable,
Non pour le seul regret de si tost dire adieu,
Mais pour ne t’en voir pas sortir en autre lieu.
Tu voulois que ce fust au choc de deux armees,
Des flammes de Bellonne ardemment allumees,
Où cent corps ennemis par ta main abbatus
Se verroient et de vie et d’armes dévestus :
Non pas en une guerre, helas, si peu guerriere :
Sans faire à tout le moins que l’audace meurtriere
Achetast ceste mort une goutte de sang,
Au lieu qu’elle devoit en couster un estang.
Mais, ô cœur genereux, mets fin à ta complainte
Si tu pleures ta vie en si jeune âge esteinte :
Car ta vie est parfaite, encore que d’effect
Le cours de tes beaux ans n’ait pas esté parfaict.
Bien as-tu peu vescu si l’âge se mesure
Au seul nombre des ans prescrit par la nature,
Et non à ce qui fait qu’aux astres s’eslevant
On se rend à soy-mesme à jamais survivant :
Mais la seule vertu donne vie à la vie :
Et l’homme fayneant qui sans l’avoir suivie
Voit par le cours des ans tout son poil argenté,

N’a pas long temps vescu, mais longuement esté.
Ainsi vit quelque chesne à qui l’honneur de l’âge
Acquiert la primauté des arbres d’un bocage :
Mais malheureux celuy qui privé d’un beau nom
Vivant laisse ignorer s’il est vivant ou non.
Puis ta belle memoire encor vive sur terre
À ta cruelle mort fait sans cesse la guerre,
Et ja triomphe d’elle au cœur de la beauté
Qui dans les fers d’amour pressa ta liberté.
C’est celle qui rendant ta memoire ainsi vive,
Garde qu’à l’eau d’oubly jamais elle n’arrive :
Et fait que ton renom affranchy du tombeau
Volle plus que jamais au monde entier et beau.
Elle auroit volontiers à ta cendre bruslee
Fait son propre estomach servir de mausolee,
Mais la loy du cercueil s’opposant à son vœu,
À faute de ta cendre elle boira ton feu.
Je dy ce feu divin d’amour sainte et parfaite
Qui vivant te brusloit d’une flame secrette :
La raison commandant qu’un feu dont la vigueur
S’engendra de son oeil, se conserve en son cœur.
Las ! Si tost que ta mort luy touche la pensee,
Elle plaint et lamente, et de dueil oppressee
Maudit autant la Parque en ses funebres cris,
De ne la prendre pas, comme de t’avoir pris.
Elle reproche au ciel un coup si deplorable :
Et souvent ne sçachant en son cœur miserable
Que c’est qui comme cause en doit estre accusé,
Elle en accuse tout comme l’ayant causé.
Mais conter les propos que sa plainte souspire,
Il n’appartient à nul de tout ce grand empire
Que la sphere de l’air ceint d’un si large tour,
S’il n’est plus qu’eloquent en la langue d’amour.
Ainsi plorent les dieux, si l’on peut sans blasphême
Prononcer que l’amour fait pleurer les dieux mesme :
Ses eternels souspirs son dueil vont tesmoignant,
Et servent de parole à son cœur se plaignant :

Mais moy qui de nature, et par un long usage,
Des souspirs amoureux entens bien le langage,
J’apprens d’eux qu’un amant, en ce siecle si faint,
Vivant fut bien aymé qui mort est ainsi plaint.

DE MADAME LUGOL

Icy repose en paix la despoüille mortelle
D’une ame que le ciel forma sur le modelle
Du plus parfait esprit et plus riche en vertu
Que le corps d’une dame ait jamais revestu :
Ame qui ne sembloit habiter sur la terre
Que pour mener au vice une eternelle guerre,
Et monstrer aux esprits errants en ces bas lieux
Comme il faut vivre au monde afin de vivre aux cieux,
Tant l’honneur qui luisoit és charmes de sa grace
L’esloignant des defauts d’une ame vile et basse,
Allumoit en son cœur de genereux desirs,
Et luy faisant haïr les vicieux plaisirs,
Ornoit par sa beauté conjointe à sa sagesse,
Des fruits de sa vertu la fleur de sa jeunesse :
Fruits que l’injuste sort n’a point laissé meurir,
Fleur qu’en son beau printemps la Parque a fait mourir,
Depeur que sa vertu croissant quand et sa vie
N’acquist l’estre immortel dont la gloire est suivie
Au corps qu’elle animoit, et n’affranchist ses ans
Du tribut que la mort prend sur tous les vivans.
Aussi vit-on qu’en crainte, et d’une main tremblante
Elle arracha de terre une si belle plante,
Et monstra qu’esteignant ce rayon de beauté
Elle avoit en horreur sa propre cruauté.
Bien qu’elle ne confesse avoir esté cruelle
À nul sinon à ceux qu’elle a separez d’elle,
Non à ce bel esprit qui d’un vol plus dispos
Est entré par la mort au celeste repos,

Où maintenant il vit, si de son corps delivre
Jamais belle ame et sainte y merita de vivre.
Or toy qui plains sa mort, ne sois point estonné
D’avoir veu ce beau jour à midy terminé :
Ainsi le veut la loy prescrite à la nature :
Tousjours le plus beau temps est celuy qui moins dure :
Mais les fleurs de vertu regnent plus d’un printemps,
Et ceux qui vivent bien vivent assez long temps.

TRESPAS M. DE MOUCHY LE JEUNE

Un courage trop grand, une trop grande injure,
Un genereux desdain bravant trop le malheur,
Fist que Mouchy Le Jeune en sa premiere fleur
Enferma ses beaux ans dans ceste sepulture.
Passant, ne t’enquiers point quelle en fut l’avanture,
Ne renouvelle point nostre antique douleur :
C’est assez de sçavoir que sa propre valeur,
Et non son adversaire en priva la nature.
Ils cheurent tous deux morts sur la terre estenduz,
Mais l’autre et de souspirs et de pleurs espanduz
Impetra de Pluton qu’il revist la lumiere :
Où luy trop courageux qui sçavoit mieux garder
Sa vie en combattant que de la demander,
Ayma mieux rester mort que vivre par priere.


DE M. DE CLERMONT D’ANTRAGUES

Celuy de qui le corps repose en ceste place
Ne fut pas seulement d’antique et noble race,
Mais eut l’ame enrichie et l’esprit ennobly
Des plus rares vertus qui surmontent l’oubly,
Si la foy, la bonté, la valeur, la sagesse,
Sont l’ennoblissement de la mesme noblesse.
Car celuy qui soustient l’univers en sa main
Ne renferma jamais dedans un corps humain
Un esprit plus accort, plus exempt d’artifice,
Ny plus ferme et constant en la haine du vice.
Et quant à sa valleur, maints perilleux endroits
En ont fourny de preuve aux yeux de deux grands rois,
À qui d’un cœur fidelle il consacra sa vie,
Et pour qui sa vertu du malheur poursuivie,
Vengeant l’un, suyvant l’autre, et tallonnant ses pas,
Dessus les champs d’Yvry rencontra le trespas,
Au regret de son prince et de toute la France
Qui reverant sa foy conjointe à sa vaillance,
L’honora pour sa gloire et nostre reconfort,
De charges en sa vie, et de pleurs en sa mort.
Or n’est-il plus que cendre, et sa belle memoire
Seule dessus la Parque a gaigné la victoire,
Le faisoit derechef au monde revenir
Pour y vivre sans cesse en nostre souvenir,
Tout ainsi qu’à jamais il revit dedans l’ame
De celle que les cieux luy donnerent pour femme,
Qui cherissant la tombe où reposent ses os
Comme un lieu qui retient son propre cœur enclos,
L’enrichit de ce marbre, et dans sa sepulture
Pres de luy se prepare une maison future :
N’ayant autre plaisir fors celuy d’esperer
Que la mort quelque jour l’y fera demeurer,
Et que la mesme ardeur qui les souloit esprendre,
Ayant conjoint les feux, en conjoindra la cendre.

DE MME

 ET MLLE DE BOURBON

Icy gisent les cœurs de deux grandes princesses
(maintenant deux esprits de leurs corps devestus)
Qui de la bonté mesme ont esté les hostesses
Et qui n’ont rien prisé que les seules vertus.
Toutes deux ont jouy d’une illustre fortune,
Sans voir nul Hymenee accompagner son cours,
La loy des vœux sacrez le defendant à l’une,
Et le trespas à l’autre en l’avril de ses jours.
L’une apres ceste vie esperant la seconde
A tellement vers Dieu levé l’ame et les yeux,
Qu’au monde elle a vescu comme estant morte au monde,
Afin que de la terre elle achetast les cieux.
L’autre à qui maint desastre a long temps fait la guerre
Par effect a monstré que son cœur mesprisoit
Le soin de voir son corps plaire aux yeux de la terre,
Puis qu’à son chaste esprit la terre déplaisoit.
De l’auguste maison qui commande à la France
L’une et l’autre nasquit entre les voluptez :
Mais que sert aux mortels la royale naissance
Contre ce qui destruit et rois et royautez ?
Devotieux passant

 qui vois combien peu durent
Les dons que l’univers tient pour souverain bien :
Qui vois ce qu’elles sont, qui sçais ce qu’elles furent,
Apprens de leur trespas à te resoudre au tien.
Apprens de leur grandeur, à qui la loy mortelle
S’est permis de monstrer la puissance du sort,
Qu’icy bas rien ne peut sur la mort temporelle
Ce que peut la vertu sur l’eternelle mort.
Apprens, lisant ces vers, que nostre ame se trompe
En l’amour des grandeurs dont le desir la poind :
N’estant rien devant Dieu le monde ny sa pompe,
Non plus qu’au prix du ciel la terre n’est qu’un point.
Bien monstra de le croire estant encor en vie
Le saint couple des cœurs gisans en ce cercueil :
Tant on vit leur grandeur d’humilité suivie,
Et leur ame impoluë aux venins de l’orgueil.
Revere ceste humblesse, et si tu peux l’imite,
D’un constant souvenir à par toy repensant
Que la porte du ciel est estroite et petite,
Et qu’on n’y peut entrer sinon en se baissant.

DE M. DE L’ARCHANT

Si ce sont les vertus des hommes remarquables
Qui rendent à jamais leurs tombes venerables,
Et non pas le porphyre ou les marbres gravez
Qu’on voit superbement sur leur cendre eslevez :

Le corps que ce tombeau dans son giron enserre,
Tout converty qu’il est en insensible terre,
Ornant ce que l’on croit luy servir d’ornement,
Doit faire à l’advenir luire son monument
Du lustre des vertus qui vivoient en son ame
Pendant que de ses jours il prolongeoit la trame :
Le ciel l’ayant voulu richement decorer
De tout ce que jadis on souloit reverer
Comme effects de constance et grandeur de courage
En ces nobles heros cogneus du premier âge :
Soit qu’on ayme un esprit qui plein de liberté,
Fuyant d’estre flatteur, fuyant d’estre flatté,
Suit la verité seule, appris à la defendre,
Et se plaist à la dire, et se plaist à l’entendre :
Soit qu’on esleve au ciel les actes genereux
D’un cœur vrayment françois, et vrayment valeureux,
Qui d’honneurs immortels rendant sa vie ornee,
Au sanglant lict d’honneur en fin l’a terminee :
Soit qu’en ce siecle ingrat, et barbar, et sans foy,
L’on estime un sujet qui fidelle à son roy
Vueille à clos yeux pour luy courir toute fortune,
Et dont en divers sors l’ame est tousjours toute une,
Sans qu’aucuns accidents la puissent démouvoir
De l’immortel soucy qu’elle a de son devoir.
Car si jamais esprit abhorra la feintise,
Fist en tous ses propos reluire sa franchise,
Resista constamment aux assauts du malheur,
Eut le courage armé de force et de valeur,
Fut fidelle à son prince, et d’un cœur magnanime
Hait l’ingratitude, et la tint pour un crime,
Les astres ont voulu que c’ait esté celuy
De qui le corps sommeille en ce funebre estuy.
Tesmoins les accidents dont le cours de son âge,
Passé tantost en calme et tantost en orage,
A veu la destinee exercer sa vertu,
Sans voir d’aucun malheur son courage abbatu :

Tesmoins les champs de Dreux où sa jeune vaillance
Offrit ses premiers fruits sur l’autel de la France :
Tesmoins ceux de Hongrie où le brave germain
Rougit du sang des turcs sa valeureuse main :
Puis ceux de Sainct Denys : puis ceux que la Charante
Pres de Jarnac arrouse : et la plaine sanglante
Où se sied Moncontour : et les rouges sillons
Que le combat d’Yvry sema de bataillons :
Outre infinis assaux dont nos rages civiles
Ont saccagé l’orgueil des plus superbes villes,
Et qui dedans la tombe à la fin l’ont mené :
Le malheur ayant fait qu’au siege infortuné
Qui pressoit de Roüen la muraille rebelle,
L’effort d’une sortie, et la meurtriere gresle
Des balles qu’eslançoient les mousquets ennemis,
Luy foudroya le pied, d’un coup qui s’est permis
Sur son estre mortel, ce qu’un trait homicide
Se permist sur celuy du vaillant Aeacide,
Le ciel les égallant, par un mesme malheur,
En espece de mort aussi bien qu’en valeur.
Or quiconque sois-tu que vers sa sepulture
A conduit le dessein ou la seule avanture,
Et qui dedans le marbre éclairant à l’entour
Vois luire les effects de la constante amour
Que sa chere moitié ranimant sa memoire
Porte encor à ses os, à son nom, à sa gloire :
Avec quelques regrets lamente son trespas :
Ou bien, s’il t’est donné de conduire tes pas
Dans la trace d’honneur qu’il a tousjours suivie,
Ne pleure point sa mort, mais imite sa vie.


POUR ESCRIRE TOMBEAU M. DE GIVRY

Guerrier qui te rendant si fameux par la terre
Es de tous admiré, mais de bien peu suivy :
Sage Achille françois qui vivant m’as servy
De conduite et d’exemple aux hazards de la guerre :
Je prevoy qu’enfermant au sein de ceste pierre
Ton cœur qui me resta quand la mort t’eust ravy,
Les vaillans y viendront honorer à l’envy
Et sa muette cendre et le lieu qui l’enserre.
C’est pourquoy quelque joye adoucit mes regrets,
Et fait que mainte fleur rit parmy les cyprez
Qui de mon juste dueil te rendent tesmoignagne.
Puisse-je, ô grand guerrier, ta vertu m’inspirant,
Tesmoigner par effect que tu m’as en mourant,
Aussi bien que ton cœur resigné ton courage.

SUR CŒURS TROIS GENTILS-HOMMES

Passant, ce peu de marbre avarement enserre
Les cœurs ensevelis de trois proches parens,
Tous trois morts en trois ans en trois actes de guerre,

Tous trois pareils en sort, et tous trois differens :
Car l’un perdit la vie au fort d’une bataille,
Noyé dedans son sang coulant de toutes parts :
L’autre au front d’une ville assaillant sa muraille :
L’autre en defendant une et gardant ses rempars.
Ils bruslerent tous trois d’une commune flame
Dont la sainte vertu fut l’unique flambeau :
Leurs trois corps en vivant n’eurent qu’une mesme ame :
Leurs trois cœurs estans morts n’ont qu’un mesme tombeau.

SUR MORT FILLE MME DE LA BARRE

Les rayons de vertu trop clairs et trop luisans
Qu’on te voyoit espandre en de si tendres ans,
Devoient estre à nos cœurs une preuve asseuree
Qu’une bien fraisle vie et de courte duree
Te tiendroit (ô belle ame) attachee icy bas
Aux nœuds qui sont tranchez par la faux du trespas.
Le froid gele les fleurs qui trop tost s’enhardissent
D’annoncer la saison où les prez s’en tapissent,
Et nul fruit trop tost meur ne se voit arriver
Jusqu’au retour des mois successeurs de l’hyver.
Car la fiere rigueur du sort inexorable
Qui ne veut rien d’heureux au monde estre durable,
Semble avoir ordonné que pour un chastiment
D’estre trop tost parfaict on ne soit qu’un moment.
Qui jamais veit éclorre en l’avril de l’enfance
Tant de fleurs de bonté, de douceur, de constance,

D’humilité, d’honneur, d’esprit, de pieté,
De libre modestie, et de sage gayeté,
Comme tes douces mœurs avant l’âge polies
Mesme en tes petits jeux s’en monstroient embellies ?
Amour qui te voyoit ton âge surpasser,
Et beauté sur beauté tous les jours amasser,
Desja se preparoit à de nouveaux trophees,
Qu’en rendant de desir mille ames eschaufees
Tu luy ferois dresser des plus superbes cœurs
Surmontez par les traits de tes douces rigueurs.
C’est pourquoy maintenant il souspire et lamente
De voir comme la mort a frustré son attente :
Et le travaille tant le despit et l’ennuy
Qui d’un coup si cruel se sont éclos en luy,
Qu’il la feroit mourir pour estre vangé d’elle,
Si le ciel permettoit que la mort fust mortelle.
Mais que nous serviroit qu’amour s’en fust vangé,
Si pour cela ton corps en la tombe logé
N’en peut pas ressortir pour revoir la lumiere,
Une eternelle nuict luy couvrant la paupiere ?
La mort sent elle-mesme un poignant repentir
D’avoir osé si tost tes beaux jours amortir :
Mais voyant luire en toy plus d’effects de sagesse
Qu’en plusieurs dont le poil se blanchit de vieillesse,
Et tes aimables mœurs n’avoir rien d’enfantin,
Elle a pris pour le soir de tes jours le matin :
Et se trompant a creu que ton jeune visage
Dissimulant tes ans luy mentoit en ton âge :
Tant que de ceste main qui tout desole et perd
Elle a cueilly pour meur un fruit encore verd.
Mais si quelque douleur hors d’icy t’a suivie,
D’avoir perdu si tost les plaisirs de la vie,
Ou si d’avoir quitté ces miserables lieux
Quelque regret attaint ceux qui vivent és cieux,
Reçoy pour reconfort de l’ennuy qui te presse,
Que la plus genereuse et plus sage princesse
Que veirent onc du ciel les grands yeux du soleil,
Unique sœur d’un roy qui n’a point son pareil,

Et qui vit elle-mesme icy bas sans égale,
Accusant la rigueur de ton heure fatale,
Te souspire et regrette, et par l’extréme soin
Qu’elle a de t’élever ce tombeau pour tesmoin
Du sanglant desplaisir dont ta mort l’a blessee
Monstre combien ton nom est vif en sa pensee :
Honneur qui vaut le bien d’avoir passé le cours
Des vieux ans de Nestor en richesse de jours.

SUR CŒUR MME DUCH. DE MONBAZON

Les plus rares vertus dont on prise l’exemple
Logeoient dedans ce cœur en un corps jeune et beau :
Mais ainsi que vivant il leur servoit de temple,
Maintenant qu’il est mort il leur sert de tombeau.
Car alors qu’il mourut aussi moururent elles,
Et dans luy pour jamais s’enterrerent en dueil :
Ne pouvant vivre ailleurs és poictrines mortelles,
Et ne se voulant pas choisir d’autre cercueil.
Non, je faux : les vertus d’une ame si parfaite
N’ont point senty le coup que donne le trespas,
Ains vivent d’une vie à la mort non sujette,
Et la font elle-mesme encor vivre icy bas.

Pour le moins leur memoire incessamment vivante
La maintient immortelle au cœur de son espoux,
À qui bien que la perte en soit dure et cuisante,
Le nom ne laisse pas d’en estre cher et doux.
Aussi portant en l’ame une juste tristesse
De voir que ceste tombe enferme tout son bien,
Donne-til ces souspirs au regret qui le blesse,
Et grave sur ce cœur les paroles du sien.
Paroles qui font voir que rien ne le contente,
Sinon le souvenir de leurs aimables feux,
Et que dedans ce vase où trompant son attente
La mort n’a mis qu’un cœur, l’amour en loge deux.

EPITAPHE MME DE VILLERON

Celle qui dort icy fut richement paree
De toutes les vertus qu’on impetre des cieux,
Aussi son ame au ciel s’est-elle retiree
Quand la mort s’est permis de luy clorre les yeux.
Nul amour que divin ne l’a jamais ravie :
Bien vivre et bien mourir fut son plus grand soucy ;
Et peut-on justement tesmoigner de sa vie,
Que pour mourir heureuse il falloit vivre ainsi.
Nous pleurerions sa mort de mille et mille plaintes,
S’il nous estoit permis de plorer son bon-heur :
Mais elle estant au ciel entre les ames saintes,
Nos pleurs luy feroient tort en luy faisant honneur.

SUR

 MORT MME DE PASSERAT

S’il s’est fait un triste naufrage
D’un des ornemens de nostre âge,
Quand Passerat nous a laissez,
Et s’il faut que tout le souspire,
Il n’est nul besoin de le dire,
Ses escrits le disent assez.

SUR CŒUR M. DES CHAPELLES

Icy, dans le sejour des ombres eternelles,
Gist le cœur seulement du vaillant Des Chapelles
Dont en fin le trespas est demeuré vainqueur :
Non, je faux, sa despoüille en ceste tombe enclose,
Puis que son cœur y dort, toute entiere y repose,
Car tandis qu’il vivoit il n’estoit rien que cœur.

TIMANDRE

L’

effect des changemens que la fuite des jours
Apporte d’heure en heure aux plus fermes amours
Parmy ceux dont la vie est sans cesse agitee,
Faisant vivre Timandre absent de Calithee,
La belle et fiere nymphe à qui sa liberté
Se sousmist dés le jour qu’il en vit sa beauté :
L’impatient desir qui tourmente les ames
Des fideles amants esloignez de leurs dames,
Apres six mois passez se lassa d’endurer
Qu’un malheur l’en eust peu si long temps separer,
Et luy fist naistre au cœur une bruslante envie
De revoir la lumiere esclairante à sa vie :
Bien qu’alors tout espoir se trouvant mort en luy,
Ses yeux ne peussent plus la voir qu’avec ennuy,
Puis qu’elle avoit esteint l’amoureuse estincelle
Du feu qu’auparavant leur ardeur mutuelle
Faisoit vivre en son ame, et renfermé son cœur
Dans les premiers glaçons de sa jeune rigueur,
Car apres l’avoir euë à ses vœux favorable,
Et s’en estre promis une amour perdurable,
De quel oeil eust-il peu la voir lors mespriser
Le feu qui la souloit elle-mesme embraser ?
Tant de rares beautez, autrefois ses delices,
N’eussent plus à son ame esté que des supplices :
Elle n’eust de ses yeux nul regard eslancé
Qui d’un coup de douleur ne l’eust outrepercé :
Ny ces doux entretiens pleins d’appas et de charmes
N’eussent rien en son cœur engendré que des larmes,

Quand tout bruslant encor du desir de ce bien,
Il se fust souvenu qu’il avoit esté sien :
Et qu’au malheur present sa dolente memoire
De sa faveur passee eust comparé la gloire.
C’est pourquoy bien qu’il fust jour et nuict tormenté
D’un extréme desir de revoir sa beauté,
La crainte des douleurs et des morts asseurees
Que ses esprits jugeoient leur estre preparees,
Moderoit son envie, et le secret duel
Qu’exerçoit en son cœur le choc continuel
De ces deux passions, luy donnoit mille attaintes
Qui luy faisoient souvent former de telles plaintes.
Malheureux que je suis, je vy seul des humains
Qui pour un juste vœu joignant au ciel les mains,
Seray du desespoir la miserable proye
Soit qu’il me le refuse, ou soit qu’il me l’octroye.
Car ce qu’amour me fait ardamment souhaiter,
Je sens au mesme instant mon cœur le redouter,
Et trouve en la douleur d’où ma plainte procede,
Egalement cruels le mal et le remede.
Ne voir point la beauté que je vois nuict et jour,
Me tuë en y pensant de desir et d’amour :
Et peut-estre la voir, et sentir la rudesse
Du trait de ses dédains me tuera de tristesse.
Las ! Si tant seulement la distance des lieux,
Et la rigueur du sort m’esloignoit de ses yeux,
Sans qu’aidant au malheur qui m’en cache la flame,
Un volontaire oubly m’esloignast de son ame,
Je serois consolé par le bien d’esperer
Que tousjours mon ennuy ne pourroit pas durer,
Et qu’en fin des saisons la suite continuë
Ou m’osteroit la vie ou me rendroit sa veuë.
Mais puis que le malheur contre moy conspirant
Va par un seul départ deux fois m’en separant,
Et qu’au mal de l’absence un autre mal s’assemble
Qui me prive et de l’oeil et du cœur tout ensemble,
Quel bien peut consoler ce triste éloignement,
Puis que mesme la voir me seroit un tourment ?

Ah rigoureux amour, que ma triste pensee
De contraires douleurs est par toy traversee !
Ainsi souspiroit-il quand brulant du desir
De voir celle qui fut sa peine et son plaisir,
Il se la proposoit cruelle et dédaigneuse,
Ne faire plus de cas de sa peine amoureuse,
Et craignoit qu’en voyant son malheur de plus pres,
L’object du bien perdu n’en accreust les regrets.
C’est pourquoy tout ainsi qu’une égale vaillance
Tient souvent de deux camps la victoire en balance,
Quelque temps, sans sçavoir qui resteroit vainqueur,
L’un et l’autre penser combattit en son cœur :
Jusqu’à tant que l’amour fist gaigner l’avantage
Au desir de revoir cest aimable visage,
Et ces rares beautez qui charmans mille esprits,
De tout autre plaisir leur causoient le mespris.
Car aussi bien, dit-il, puis qu’autant me tourmente
Ma cruelle deesse absente que presente,
J’aime mieux, s’il m’en faut recevoir le trespas
Mourir en la voyant qu’en ne la voyant pas.
Avec ceste parole en fureur prononcee,
Il rompit tous delais, condamnant sa pensee
D’avoir peu seulement consulter si son oeil
Iroit revoir ou non les rais d’un tel soleil.
Mais comme pour voler vers cet astre des belles,
Sa jeune impatience ouvroit desja les ailes,
Il pleut à son malheur qu’il en fust retenu
Par un prompt accident à la France advenu,
Qui de tous les liens dont se peut voir estrainte
Une ame ressentant la genereuse crainte
D’offencer son honneur, l’arresta malgré luy
Sur le lieu qu’il fuyoit pour finir son ennuy.
Dequoy souffrant en l’ame une douleur extréme,
Et laschant en courroux maint amoureux blaspheme
Contre la cruauté des destins ennemis
Luy ravissans ainsi l’heur qu’il s’estoit promis :
Pourquoy t’affliges-tu ? Luy dit son cher Aemile
Voyant sa passion en souspirs trop fertile :

Si voir ton ennemie est l’unique dessein
De qui l’ardeur boüillonne au milieu de ton sein,
Avant que le soleil en la mer se replonge,
Ton ame en repaistra le desir qui la ronge :
Sans qu’il te soit besoin que tu quittes ces lieux
Où te vient d’attacher la volonté des cieux,
Et sans qu’il faille aussi que pour finir ta peine
Quelque dieu favorable en ce lieu te l’ameine.
Non guere loin d’icy, dans le creux d’un rocher
Qu’il semble que les bois s’efforcent de cacher,
Il demeure une fee en charmes si sçavante,
Qu’Alcine, et Felicie, et les mages qu’on vante
Pour princes de cet art, ne semblent point avoir
En merveilleux effects surmonté son sçavoir.
J’ay veu souventefois quand aux rais de la lune,
Pieds nuds, eschevelee, et d’une verge brune
Les regions du ciel sur la terre marquant,
Tous les demons d’Erebe elle alloit invoquant,
Les ormes et les pins descendre des montagnes :
Les bleds se transporter des voisines campagnes
Sur la rive deserte, et leurs chefs demy-blonds
Ondoyer sous le vent au milieu des sablons :
Le ciel dans l’ocean secoüer ses estoilles :
Les vaisseaux sur la mer singlans à pleines voiles,
S’arrester à sa voix comme au fond attachez
Avec les croches dents de cent ancres cachez :
Bref, le secret pouvoir de sa seule parole
Aux flots estre un Neptune, aux vents un autre Aeole :
Et sur les elemens tel empire exercer,
Qu’encor tout effrayé je tremble d’y penser.
Or entre les outils sacrez aux ministeres
Dont la nymphe accomplit ses prophanes mysteres,
Un miroir pend en l’air à trois chainons dorez,
Où depuis quelques mots bassement murmurez,
On apperçoit mouvoir les obscures images
De ceux qu’on cherche à voir sous leurs mesmes visages,
Et s’ils ne dorment point au silence des morts,
En la mesme action qui les occupe alors.

Quand au combat naval où les flots de Lepante
Veirent du sang des turcs leur onde rougissante,
Mon frere plein d’un cœur à Mars tout addonné,
Fut prins en combattant, et captif emmené
Par ce fameux corsaire à qui nostre victoire
D’un valeureux guerrier ne ravit point la gloire :
Ne pouvant en l’ennuy dont j’estois maistrisé
Sçavoir comme le sort en avoit disposé,
Ne si son palle corps privé de sepulture
Servoit point aux daufins de cruelle pasture,
Ne si la pesanteur de cent fers inhumains
Chargeoit point jour et nuict ses miserables mains,
J’eu recours, je l’advoüe, à ce muet oracle,
Et le vy là dedans (pitoyable spectacle)
Blessé, maigre, deffait, attaché jours et nuits
Aux ceps, à la cadene, et demy mort d’ennuis :
Tel que je le trouvay sur les flots de Marise
Où soudain je couru racheter sa franchise.
Or si te promettant de pouvoir appaiser
Ton mal par ce remede il te plaist d’en user,
Il est en ta puissance, et l’espace d’une heure
Nous peut rendre au sejour où la nymphe demeure.
Aemile se taisoit, quand un souspir ardant
Fut poussé de Timandre ainsi luy respondant :
Cher amy, ton conseil repeint en ma pensee
La fainte qui trompa l’esperance insensee
Du superbe Ixion, alors qu’il embrassa
Pour Junon une nuë et les vents engrossa :
Non que je le refuse au desir qui me presse
De revoir maintenant ma mortelle deesse,
Car il n’est point d’object sous la voûte des cieux
Qui la representant ne contentast mes yeux :

Mais helas ! Qu’il est dur, qu’il est dur à mon ame
De recevoir ce change, et pour la vive flame
D’un soleil animé que j’allois rechercher,
Dessus un ombre vain mon regard attacher.
Toutefois puis qu’amour abusant mon attente,
Veut que mon triste cœur de ce bien se contente,
J’aime mieux pour chasser la douleur qui me suit,
Une sombre clarté qu’une eternelle nuit.
C’est pourquoy je te prie, allons, et donnons treve,
Sinon paix à mon cœur encor que fausse et breve :
Et puis que par malheur, ce que nostre ame veut
Nous ne le pouvons pas, vueillons ce qu’elle peut.
Ayant ainsi parlé, vers l’antre ils s’acheminent,
Emportez des desirs qui les jeunes dominent :
Et là, trouvans la nymphe occupee à tracer
Un chiffre qui devoit deux ames enlacer,
Timandre en peu de mots la flattant luy raconte
Les violents effects du mal qui le surmonte,
Et par les trois cens noms des ombres reverez
Qui sont d’un bruit magique és charmes proferez,
La requiert de tromper avec sa douce fainte
La poignante douleur dont il a l’ame attainte,
Pour ne voir point de l’oeil celle qu’avec torment
De l’esprit et du cœur il voit incessamment.
Que sert plus de discours ou moins semble suffire ?
Elle octroye à son mal le secours qu’il desire :
S’approche du miroir, et sur luy prononçant
Les mots de qui l’empire est là le plus puissant,
En fin apres maints tours, et maints estranges gestes,
Commandans aux demons infernaux et celestes
D’assister au pouvoir de ce verre enchanté,
Elle fait que Timandre apperçoit la beauté
Qu’il aime tant à voir, animer sa surface,
Et le feu de ses yeux briller en ceste glace.
Quelle fut la merveille, et quel fut le plaisir
Dont un si doux object vint son ame saisir,

Le seul fidele amant le peut dire à soy-mesme,
Car l’un et l’autre d’eux en son cœur fut extréme :
Sur tout quand il advint qu’en regardant de pres
De ce fantosme aimable et la forme et les traits,
Il en vit le regard s’occuper à relire
Un papier que l’amour luy fist un jour escrire
À sa belle deesse afin de luy conter
Quel ennuy le souloit loin d’elle tormenter.
Car la douce gayeté que ceste saincte image
Faisoit en le lisant rire sur son visage,
Luy sembloit ainsi dire, (ou bien s’il s’abusoit
Ce favorable abus le trompant luy plaisoit)
Puis qu’avec un penser plaisant à la memoire
Qui cherit le trophee il aime la victoire,
Ces gages amoureux tesmoins de ton desir,
Gardez avecques soin, veus avecques plaisir,
Monstrent ta calithee aimer la souvenance
De ta fidelle amour, servitude et constance,
Et son cœur genereux où l’honneur fait sejour,
Ne hair point l’amant dont elle aime l’amour.
Mais pourquoy son desir se retient de produire
Les rayons de ce feu qui souloit y reluire,
Ce sont secrets d’amour que sa bouche et le temps
Quelque jour apprendront à tes esprits contents :
Cependant persevere en l’ardeur de ta flame,
Et tien pour asseuré, que l’amour d’une dame
N’est jamais si brulant que quand il est contraint
Par quelque injuste loy de se monstrer esteint.
Ainsi sembloit parler en son muet langage
Le sousris amoureux de ceste belle image,
Qui tenant les esprits de Timandre charmez,
En repeut quelque temps les regards affamez :
Puis soudain disparut, comme on voit qu’une idole
Venuë avec le songe avec luy s’en revole.

Ah ! Qu’avec grand regret il se sentit ravir
Un object dont son oeil ne pouvoit s’assouvir,
Et qu’il luy dist souvent d’une bouche plaintive :
Demeure, ô belle fainte, où fuis-tu si hastive ?
Et pourquoy te plaist-il de si tost me priver
D’un bien qui me faisoit tant de joye esprouver ?
Helas ! Puis que du corps mon malheur me separe,
Ne vueilles point de l’ombre à mes yeux estre avare :
Et si tu prends plaisir de lire les escrits
Qui tesmoignent l’ardeur dont tu me rends épris,
Ly dessus mon visage où mes maux volontaires
Sont vivement escrits en piteux caracteres
D’un encre fait des pleurs que j’espans nuict et jour,
Et pour preuve de foy signez des mains d’amour.
Tels ou semblables mots luy redisoit Timandre,
Mais les voyant en l’air sans effect se respandre,
Et la nymphe elle-mesme avoir peur d’irriter
Le courroux du fantosme en voulant l’arrester,
Il imposa silence aux plaintes commencees,
Et laissa prononcer le reste à ses pensees.
Or panchoit ja Phoebus vers les bornes du jour,
Le rechassant par force aux lieux de son sejour,
Où desja tout comblé d’une amoureuse joye
Il reportoit ses pas, quand en la mesme voye
Il rencontra Philon, la gloire des vieillards,
Et l’antique soucy de Minerve et de Mars,
Qui comme l’un de ceux qu’en ces jeunes mysteres
Son amoureux penser avoit pour secretaires,
Ayant sceu de sa bouche et la cause et l’effect
Du chemin dérobé que ses pas avoient faict,
Ô Timandre, dit-il, je pardonne à l’envie
De revoir la beauté qui sert d’astre à ta vie,
La douce illusion dont tes yeux abusez
Ont n’agueres rendu leurs desirs appaisez :
Car je sçay combien cuit à l’ame bien éprise
L’absence et le desir de l’oeil qui la maistrise :
Mais s’il te plaist sçavoir le veritable cours
De l’estre où maintenant elle coule ses jours,

Ne recognois-tu point l’erreur où tu te plonges
T’en allant enquerir au pere des mensonges ?
Les demons sont trompeurs, le vray leur sert d’appas,
Car ils veulent tromper quand ils ne trompent pas :
Rien n’estant si plaisant à leur traistre nature
Que de faire icy bas regner quelque imposture,
Vestir un faux visage, et paistre le desir
D’une fausse esperance ou d’un faux desplaisir.
J’en conserve pour preuve au sein de ma memoire
Le dolent souvenir d’une sanglante histoire
Dont mon oeil fut tesmoin, et de qui le penser
Ne me peut sans douleur en l’ame repasser.
Et quelle, dist Timandre, attaint de ceste envie
Que la faim de sçavoir ne vit onc assouvie.
Pendant, respondit-il, qu’un soin infortuné
Me tenoit en Scandie ainsi comme enchainé,
Je cogneu là Gernande, homme que sa vaillance
Avoit fait esprouver aux armes de la France,
Mais qui deferant trop aux prestiges menteurs
De ces chiffres, liens, et miroirs enchanteurs,
Monstroit que son esprit, ailleurs constant et sage,
Suivoit en fermeté de bien loin son courage.
Ce cavalier nourry de ses plus jeunes ans
Aupres des rois de Dace entre leurs courtisans,
Non aux vains passetemps d’une noblesse oisive,
Mais aux plus dures loix que l’honneur nous prescrive,
Eut pour espouse Aimonde, une jeune beauté
De qui si la constante et chaste loyauté
N’eust point veu sa vertu d’imprudence suivie,
Une mort plus heureuse eust terminé sa vie :
Mais son cœur mesprisant la gloire d’assembler
Au soin d’estre innocent celuy de le sembler,
L’histoire du malheur qui causa son naufrage
La fist trouver en fin plustost chaste que sage.
Contre ceste beauté s’armoit secretement
Des poignans eguillons d’un fier ressentiment

La jalouse fureur d’une dame gottique
Plus qu’autre de son temps sçavante en l’art magique,
Et pour ses vains effects, impostures des yeux,
Venerable à Gernande au pair des demy-dieux :
Ses monstres abuseurs luy semblants des miracles,
Et ses termes sorciers des celestes oracles :
Encor qu’elle ne sceust par charmes enchanter
Le mal dont son esprit se sentoit tormenter
Par l’ingratte rigueur de son cruel Adee,
Le seul de tant d’amants qui l’avoient possedee,
Qu’avec plus de faveurs, de ruses, et de vœux,
Elle se travailloit d’arrester en ses nœuds :
Lors qu’Amour estant prest de la rendre contente,
La jeune et belle Aimonde en frustra son attente,
Le tira de son piege, et luy fist mespriser
Le fard dont les attraits le souloient abuser.
Il n’est point icy bas de malheur ny d’outrage
Qu’un esprit amoureux sente avec plus de rage,
Que de voir par bravade un autre luy ravir
Le bien à qui son cœur faict gloire de servir.
Il ne paist que de sang sa plus douce esperance :
Voudroit bien enterrer sa vie en sa vengeance,
Et tout plein de fureur deplore en son ennuy.
Plus que son propre mal, le triomphe d’autruy.
Ce fut aussi de là que prist son origine
La fiere inimitié dont ceste neuve Alcine
Animoit la fureur de son cœur sans mercy
Contre la belle Aimonde et contre Adee aussi.
Car l’un autant que l’autre irritant sa pensee,
Ainsi qu’également de tous deux offencee,
Elle s’estoit juré de les perdre tous deux :
Et fust-ce avec un coup sanglamment hazardeux,
Ou fust-ce avec un traistre et secret artifice,
Payer ceste vengeance, ainsi qu’en sacrifice,
Aux fureurs de son ame, et par elle appaiser
Les cendres de l’amour qui souloit l’embraser.

Bien qu’avec un silence en tels maux non vulgaire,
Elle dissimulast ce desir sanguinaire,
Attendant que le temps qui tient tout en ses mains,
En offrist un sujet à ses vœux inhumains :
Et le temps qui deffait ou parfait toute trame,
En presenta bien tost ce moyen à son ame.
Adee estoit aymable, et l’accorte bonté
Dont il accompagnoit sa virile beauté,
Non sans quelques vertus en Scandie assez rares,
Le rendoient agreable aux ames plus barbares.
Mais entre les esprits que sa grace attiroit,
Celuy qui plus que tous en l’aymant l’admiroit,
C’estoit celuy d’Aimonde à toute heure charmee
Ou de sa belle voix pour les airs estimee,
Ou de son doux parler, aigu, vif, et plaisant,
Qui non empoisonné d’aucun trait médisant,
Mais plein et d’une adresse et d’une grace extrême,
Auroit peu faire rire un Heraclite mesme.
Aussi, comme embellie et de semblables mœurs,
Et de mesmes vertus, et de mesmes humeurs,
Et sans luy se trouvant d’ennuis accompagnee,
Ains ne pensant rien voir s’en voyant esloignee,
L’avoit-elle tousjours conjoint à ses costez :
Soit qu’elle tint ses pas au logis arrestez :
Soit que le promenoir, le bal, la comedie,
Ou l’heure que l’eglise aux prieres dedie,
Ou tel autre sujet qu’enfante chacun jour,
L’invitast à quitter l’ombre de son sejour.
Car luy qui comme espris d’une ardeur mutuelle
Ne goustoit point non plus de volupté sans elle,
Ne laissoit écouler nul sujet de la voir
Que l’heur de la fortune eust mis en son pouvoir :
Mais recherchoit par tout le bien de sa presence
Avec le mesme effect d’ardante impatience
Qu’un amant bien épris recherche le bel oeil
Sans qui son cœur luy semble un quadran sans soleil.
Et si, quoy que tous deux égallement aymables
Fussent et de beautez et de graces semblables,

L’amour n’allumoit point en leurs libres esprits
Les desirs violents dont ils estoient épris :
Mais la seule amitié qu’avec ses pures flames
La semblance des mœurs engendre és belles ames,
Quand encor la vertu serrant leur liaison,
Ce qui plaist par nature est aymé par raison.
Cependant ils vivoient en ces chastes delices
Sans aucun sentiment des amoureux supplices,
Avec tant de franchise et tant de privauté,
Qu’encor qu’un saint lien d’estroicte parenté
De qui le ferme neud conjoignit leurs naissances,
Les semblast garantir du trait des medisances,
Quiconque eust ignoré quel estoit leur penser,
Avec juste couleur eust peu s’en offencer.
Aussi s’en offençoit l’ignorance publique,
Y pensant voir reluire une flame impudique.
Et mesme le mary, bien que le chaste soing
Du cœur de son espouse eust le sien pour témoing,
Ne peut tant maistrizer ceste odieuse crainte,
Qu’il n’en sentist par fois quelque secrette attainte :
Mais fuyant et le mal et le nom de jaloux,
Mal qui blessant le cœur d’imaginaires coups,
Se cache avec douleur, se descouvre avec honte,
Et dont mieux se guerit qui moins en fait de conte,
Il masquoit d’un mespris ce qui l’en offençoit,
Monstrant d’y moins penser quand plus il y pensoit :
Et souvent en ces maux nyoit toute creance
Aux soupçons qui sembloient leur donner accroissance.
Jusqu’à tant qu’à la fin ne pouvant plus celer
Ce qu’en vain sa raison pensoit dissimuler,
Et devant sa playe une ulcere profonde,
Il en versa la plainte aux oreilles d’Aimonde :
Mais avec un discours qui plus la disposoit
À s’esloigner du mal qu’il ne l’en accusoit :
Et qui presque joignant sa fin à son exorde
Monstroit bien qu’il touchoit ceste odieuse corde
Avec

 la mesme peur dont se voit empescher
L’homme qui sent son mal et qui n’oze y toucher.
Car l’ayant exhortee à conserver la gloire
Que ses vertus sembloient promettre à sa memoire,
Et fuir les sujets qui paroissent fournir
De matiere aux esprits cherchans de la ternir,
Il luy fist quand et quand obscurement entendre,
Avec quelle couleur on la pouvoit reprendre
Du trop de privauté que sans s’en indigner
Entre elle et son Adee il enduroit regner :
Bien qu’il en sceust plusieurs voyans sa patience,
En admirer plustost que louër le silence :
La priant pour la fin non de plus ne le voir,
Mais de regler sa veuë aux loix de son devoir :
Aymer sa renommee, et par estre imprudente,
Ne perdre point le bien de paroistre innocente.
Ces mots ainsi remplis d’une douce rigueur,
Si quelque bon demon eust conseillé son cœur,
La pouvoient advertir que d’estranges orages
S’enfantent bien souvent de semblables nuages :
Et qu’en de tels propos un mary se forçant,
Celuy qui tant en dit, en va bien plus pensant.
Mais elle qui croyoit n’estre à rien redevable
Par les loix de l’honneur fors qu’à vivre incoupable,
Non à s’estre cruelle, et priver son desir
De ce qui sans offence aporte du plaisir,
Par crainte d’exciter les injustes murmures
D’un peuple qui ne parle et ne croit qu’impostures :
Elle dy-je sans coulpe et qui sentoit en soy
Nulle sienne action n’avoir rompu sa foy,
Monstra lors par effect qu’en se voyant reprendre
Souvent l’integrité ne se daigne deffendre.
Mais ne respondant rien, et prouvant sa douleur
Par mille changements de geste et de couleur

Pareils à ceux d’une ame à qui l’amour commande,
Elle en donna racine aux soupçons de Gernande,
Qui ne rapporta point ces changements de teint,
Au dépit dont un cœur est justement attaint,
Quand il voit sans raison sa vertu soupçonnee,
Mais à l’effroy d’une ame en soy-mesme estonnee
De voir à l’impourveu quelqu’un luy reprocher
Le mal qu’elle pensoit un pretexte y cacher.
Ainsi l’aveugle esprit qui les fautes conseille
Les fist tous deux broncher en une erreur pareille :
Elle n’essayant pas d’oster à son espoux
Les sujets qu’il avoit de se rendre jaloux,
Ains recherchant tousjours la presence d’Adee
Avec la mesme ardeur qui l’avoit possedee :
Et luy qui des soupçons s’estoit tant esloigné,
Les suivant trop alors quand ils l’eurent gaigné.
Or ne sçavoit-il pas que la jalouse Ogiere
(Ogiere estoit le nom de la nymphe sorciere)
Eust veu jamais Adee à ses loix asservy,
Ny que de ses liens Aimonde l’eust ravy :
Car lors que leurs amours estoient plus enflamees,
Bellonne l’arrestoit au milieu des armees :
Et quand la douce paix l’eust renvoyé chez soy,
Desja l’avoit Aimonde affranchy de sa loy,
Sans qu’il eust par sa bouche acquis la cognoissance
De son enchainement ny de sa delivrance.
Croissants donc tous les jours les soupçons en son cœur,
Et le mal se rendant à la fin son vainqueur :
Il faignit un matin d’aller prendre à la chasse
Le plaisir qu’un beau temps faisoit rire en sa face,
Pour ne point retourner qu’on ne vist le soleil
Laisser courre à son tour la reine du sommeil.
Mais il n’eut pas long temps sur la plaine voisine
Exercé le mestier de la chaste Dictyne,
Qu’il se ravit aux siens, leur donne un rendé-vous,
Et seul avec un seul luy tenant lieu de tous,

S’en va chez son Ogiere à l’heure retiree
Au sein d’une maison du peuple separee,
Ou seule il la trouva qui loin de la clarté,
Pensive contemploit un miroir enchanté
Pareil en ses effects à celuy dont la feinte
Vient de causer la joye en ton visage emprainte.
Car il ne rendoit point les absens moins presens,
Et ses angles directs estoient tenus exempts
Du defaut que l’on dit confondre les figures
Par où l’oeil d’un enfant voit les choses futures.
Aussi sembloit Gernande y prester plus de foy
Qu’aux mysteres plus saints qu’adore nostre loy,
S’estimant avoir veu des preuves nompareilles
Du vray que promettoient ses trompeuses merveilles.
Tant c’est presque un deffaut diversement égal,
Que de ne croire rien, et que de croire mal :
L’un mesprisant la voix des discours veritables,
Et l’autre reverant les songes et les fables.
Quand donc seul avec elle il luy peut sans témoins
Librement devoiler ses miserables soings,
Ogiere, luy dist-il, je porte l’ame attainte
D’un mal que j’ose à peine eventer par la plainte,
Pour ce qu’encor mon cœur à ce vain reconfort
De ne sçavoir pas bien si je me plains à tort.
C’est pourquoy toy qui lis d’un regard de Lincee
Ce qui mesme est écrit dans la seule pensee,
Toy seule peux aprendre à ce cœur tormenté
Si son mal n’est qu’un songe, ou si c’est verité
Pour m’en mettre, à legal du coup ou du dictame,
La vengeance en la main, ou le repos en l’ame.
Tu sçais, comme je croy, (car qui l’ignore icy)
Quelle est la privauté qui sans aucun soucy
Du renom que la vie acquiert parmy le monde,
Persevere entre Adee et ma compagne Aimonde :
Tout presque s’en offence, et j’en porte en mon cœur
Un depit qui sans cesse acquiert vie et vigueur :
Bien que la chasteté cogneuë en mon espouse
M’ait long temps deffendu d’avoir l’ame jalouse,
Et que je

 sache assez combien les nœuds estroits
Dont le sang les conjoint leur ont acquis de droits :
Mais qui sçait si leur ame ose point d’avantage
Que ce que leur permet la loy du parentage ?
Le sang leur est peut estre un lien foible et vain
Qui leur sert de pretexte et non d’un juste frein :
Et la proximité de si pres les aproche,
Que la pieté mesme y tient lieu de reproche.
C’est pourquoy si par l’art ou tu vas excellant,
Et par quelque secret les secrets decelant
Tu me peux faire voir quelle enfin est ma playe,
Et si du tout la cause en estoit ou fausse ou vraye,
Je te prie ayde moy, ne vueilles plus laisser
En ces doutes mortels mon esprit balancer.
Je sçay que maintenant, durant l’heure qu’il semble
Que la chasse m’arreste, ils se trouvent ensemble :
Car pour avoir monstré que mon oeil s’offençoit
De voir que ceste honte en nul temps ne cessoit,
L’effect dont j’ay rendu ma complainte suivie,
C’est d’avoir par la crainte augmenté leur envie,
Et gaigné seulement ce miserable point
Sur l’éhontée ardeur du desir qui les point,
Qu’à ceste heure on epie avec moins d’impudence,
Et quelque plus grand soing, les jours de mon absence.
J’ay cogneu le pouvoir de ce verre enchanté
Qui n’aguere tenoit ton regard arresté :
Je sçay que j’y puis voir, si ses vertus ne cessent,
De quels contentemens à ceste heure ils se paissent :
Pour Dieu satis-fay moy de ce juste desir.
Et soit que j’en recueille ou douleur ou plaisir,
Fay moy voir si leur vie exerce une franchise
D’amants ou de parents, chastiable ou permise.
Ainsi par la Gernande, et tandy qu’il parloit
Le jaloux cœur d’Ogiere en soy-mesme voloit

D’aise de voir le ciel presenter à sa rage
Un moyen preparé pour venger son outrage :
Mais le tenant couvert sous un geste rusé
Que pour se faindre triste elle avoit composé,
Gernande, (respondit l’impie enchanteresse)
Je desplore à par moy la douleur qui te presse :
La conçoy mieux encor que tu ne la dépeins,
Et plains mesme avec toy ceux de qui tu te plains,
Pour l’heur et le repos qu’à tous trois je desire,
Et les maux qu’à tous trois ce mal semble predire.
Car le moindre malheur qui s’en puisse enfanter,
C’est de voir toute paix loing de toy s’absenter,
Tels estans ces soupçons qu’à grand peine ils s’arrachent
De l’ame où par malheur une fois ils s’attachent :
Dont il advient qu’en fin pour comble du torment,
Quand la cause en est juste, et vray le fondement,
Un grand cœur ne pouvant en faire peu de compte,
S’en venger c’est malheur, et l’endurer c’est honte.
C’est pourquoy si ton ame eust tant sceu mépriser
Ces frivoles soupçons, ou tant les maistriser
Lors qu’encor leur pouvoir estoit en son enfance,
Que bien tost leur trespas eust suivy leur naissance,
Sans leur donner toy-mesme accroissance et vigueur,
Une sage pensee eust logé dans ton cœur :
Car de les estouffer maintenant qu’ils épandent
Leur venin en ton ame et vaiqueurs luy commandent,
Ce seroit le conseil d’un esprit trop parfaict,
Et d’un plus sage advis que d’un facile effect.
Ce pendant, tu devrois y forcer ton courage,
Te monstrant en cecy moins sensible que sage :
Car quel bien ou repos te sçauroit aporter
Le hazardeux moyen que ton oeil veut tenter ?
Ma glace est bien au lieu d’un infalible oracle,
Et je prevoy qu’aussi nul odieux spectacle,
Ne s’yroit en sa face exposant à tes yeux :
Mais encor, si par sort la volonté des cieux

Confirmant tes soupçons permettoit le contraire,
Quel tourment se peut voir rendre la vie amere
Qui ne devint ton hoste, et forçant ta raison
Ne te fist employer le fer où le poison ?
Laisse, laisse, impudent à rechercher d’aprendre
Ce qu’il te déplairoit tant seulement d’entendre.
Mieux vaut un mal douteux qu’un torment asseuré,
Ce mal-là ne cuist point quand il est ignoré.
Avec de tels propos d’une ame apprise à faindre
Allumants en effect ce qu’ils sembloient esteindre,
Ogiere en apparence essayoit de pousser
Le desir de Gernande à quelque autre penser :
Mais s’augmentant en luy ce feu d’impatience,
Si tost qu’elle eut changé sa parole en silence,
Il redoubla ses vœux, requist et pressa tant,
Qu’elle qui pleine d’art cedoit en resistant,
Ô Gernande, dist-elle, à la fin tu me forces,
Et de ta fureur propre enflames les amorces :
Le destin ne veut pas qu’on l’importune ainsi
Souvent trop rechercher fait trop trouver aussi.
Ce dit, elle se leve, et tournee en arriere,
Vers le coing où pendoit la magique verriere,
Pour prononcer dessus les grands et puissans mots
Que ce mestier impie enseigne à ses devots :
Apres qu’elle eut trois fois du pied frappé la terre :
Par trois fois en bâillant haleine sur le verre :
Sur les bords du miroir figure quelque traits,
Bref, de tout ce mystere accomply les secrets :
Ô demons (ce dist-elle en ses plus bas murmures)
Qui dedans ce cristal exprimez les figures
De ceux dont il vous plaist vous rendre imitateurs,
Tantost en gestes vrays, et tantost en menteurs,
Vangez-moy je vous prie, emplissez la pensee
De ce Gernande icy d’une rage incensee
Qui luy porte la main au poignard impiteux,
Exposant à son oeil l’acte le plus honteux

Dont le cœur d’un mary, mesme une ame jalouse,
Puisse estre son honneur blessé par son épouse.
Qu’il soit faux c’est tout un : mon esprit outragé
Cherche non d’estre instruit, mais de se voir vengé :
Vengez moy donc, demons : derechef t’en conjure
Vostre humeur d’elle-mesme assez prompte à l’injure.
Ayant dit ces propos en foible et basse voix,
Elle apella Gernande, et l’ayant fait trois fois
Esteindre et r’aviver la lumiere d’un cierge,
Y brusler du genest arrouzé d’huille vierge,
Et s’enclorre au milieu d’un cercle de metal,
Elle le laissa seul contempler ce cristal,
Où la premiere veuë en tremblant elancee
Ne monstra rien à l’oeil qui blessast la pensee,
Ny faisant voir qu’Aimonde un livre fueilletant,
Et devant elle Adee ainsi comme chantant.
Pour le second regard (car ces vaines images
Ne laissoient pas long temps contempler leurs visages,
Ains les traits s’en monstroient en peu d’heure obscurcis
Il les revit tous deux pres l’un de l’autre assis
Presser un mesme lit, et rendre par leurs gestes
Leurs jeunes privautez un peu trop manifestes,
Mesme aux yeux d’un mary, mesme aux yeux d’un jaloux
Qui d’un seul passe-droit les imagine tous.
Que vous diray-je plus ? Apres maintes rencontres
Des regards de Gernande avec les fausses montres
De ces ombres sans corps tantost apparoissants,
Et tantost du miroir leur image effaçants,
À la fin il les vit pareils à l’androgine
S’exercer és combats de Mars et de Cyprine.
Quel trait lors de douleur vint son cœur entamer
Nul, s’il ne la senty, ne le peut exprimer.
Tout le sang aussi tost luy fremit dans les veines :
Son poil se herissa : cent griffes inhumaines

De honte, de fureur, de haine, et de depit
Déchirerent ses flancs : et l’outrage rompit
Tous les plus saints liens dont l’amitié passee
Avoit jusques alors retenu sa pensee.
Aussi faisant paroistre és paleurs de son teint
Duquel coup dedans l’ame il se sentoit attaint,
Et d’un oeil egaré regardant la sorciere,
Avec un grand soupir, adieu, dist-il, Ogiere,
C’est assez, j’ay trop veu : qu’eussent voulu les cieux
Me faire naistre au monde insensible ou sans yeux.
Ayant ainsi parlé, plein du mal qui le domte,
Il remonte à cheval ne pensant qu’à sa honte,
Rentre dedans la ville, et seul par un destour
Se porte à la maison qu’il avoit pour sejour,
Où (comme sa fureur du malheur fut guidee)
Le premier qu’il trouva ce fut le pauvre Adee,
Qui seul avec Aimonde ayant pris quelque temps
Les innocents plaisirs dont ils vivoient contens,
S’en retournoit chez soy sans penser à l’envie
Que le destin portoit aux aises de sa vie.
Le voir : mettre l’espee aussi tost en la main :
D’un puissant coup d’estoc luy transpercer le sein :
Et dans son propre sang rendre sa vie esteinte,
Ce ne fut qu’un moment, tant dure fut l’attainte.
Un grand cry se leva : luy poursuivant ses pas
Pour joindre crime à crime et trespas à trespas,
S’avança vers Aimonde, et de la mesme rage
Qui venoit de plonger sa fureur au carnage,
Avec la mesme espee encor chaude de sang
Luy perça d’outre en outre et l’un et l’autre flanc :
Dont jettant de hauts cris, ah ! Dit-elle, Gernande,
Que fais-tu malheureux ? Quel esprit te commande ?
Las ! En me meurtrissant d’un si barbare effort,
Apprens moy pour le moins la cause de ma mort.
Ah ! Méchant cœur, dit-il, et digne d’estre en cendre,
Nul icy mieux que toy ne te le peut apprendre :
En te donnant la mort t’en suis juste donneur :
J’oste à bon droit la vie à qui m’oste l’honneur.

Il vouloit redoubler, mais la trouppe arrivee
Retint sa main sanglante au coup desja levee,
Et l’arracha de là tellement forcené,
Que si quelque fort bras ne l’eust point destourné,
Il alloit aux deux morts adjouster la troisiesme,
Et ja meurtrier d’autruy l’estre encor de soy-mesme.
Dessein qui sans relasche occupant ses esprits,
Faisoit qu’il n’oyoit point, ou mettoit à mespris
Les conseils que la trouppe autour de luy reduitte
Luy donnoit de chercher son salut en la fuitte.
Cependant le tumulte et le bruit gemissant
Dont le sein du logis alloit retentissant,
Tira le magistrat sur le sueil de la porte,
Comme il passoit devant ceint d’une grande escorte,
Qui voyant à l’entree un corps mort estendu
Baigner tout le pavé de son sang espandu,
S’enquerant de sa mort, et cognoissant Adee,
Et sçachant de quel bras elle estoit procedee,
Porté de son devoir penetra plus avant :
Jusqu’à tant qu’à grands pas son chemin poursuivant,
Il trouva sur un lit la miserable Aimonde
En deux sources de sang piteusement feconde,
Par ses flancs entamez verser l’ame à grands flots,
Entre les cris des siens s’estouffants de sanglots,
Et son meurtrier Gernande au milieu d’autres larmes
Prest à s’oster la vie avec ses propres armes,
Chacun lors condamnant, mais sans aucun effect,
Et ce qu’il vouloit faire, et ce qu’il avoit fait.
Le respect qui suivoit une si noble teste
Calma dés qu’il entra, ceste triste tempeste :
Il se fait un silence, on desarme la main
Du meurtrier insensé de son fer inhumain :
Luy doucement severe apres mainte demande
À quoy seul respondoit l’infortuné Gernande,

Ayant en fin appris et la cause et l’autheur
Du meurtre dont luy-mesme il estoit spectateur,
Ô Gernande, dit-il, puis que ta bouche atteste
Ne les avoir point pris en forfait manifeste,
Quelque apparent suject que ta douleur ayt eu
De devoyer ainsi les pas de ta vertu,
Nous ne pouvons encor qu’aigrement te reprendre :
C’est dedans les liens qu’il te faut t’en defendre :
Je t’y mets en arrest, quoy que triste de voir
Qu’à ce point de rigueur m’ait forcé mon devoir.
Au son de ces propos six archers s’avancerent
Qui d’un cerne d’épieux tout autour l’embrasserent.
Luy ne resistant point, ains monstrant qu’à grand pas
Il iroit volontiers où logeoit son trespas.
Mais comme il s’y portoit, las de plus vivre au monde,
Il luy vint à l’instant un message d’Aimonde
Qui terminant sa vie et ja preste à mourir,
Quelque soing qu’on eust pris la cuidant secourir,
L’adjuroit par l’ardeur de ses flames premieres
Qu’au moins elle luy dist les parolles dernieres.
Contraint du magistrat, et chacun l’y poussant,
Dolent il y retourne : elle adonc ramassant
Le reste de sa vie au milieu de sa langue,
Luy fait à basse voix ceste triste harangue.
Je vois mourir, Gernande, il n’est plus temps d’user
De l’art dont en vivant on se sçait déguiser :
J’ay failly, je l’advoüe, et par mon imprudence
J’ay conduit tes soupçons jusqu’à la violence
Dont ta sanglante espee a percé sans pitié
Les flancs qui t’ont fait pere, et meurtry ta moitié :
Car lors que j’apperceu les privautez passees
Et d’Adee et de moy travailler tes pensees,
Quelques chastes respects que nous vist observer
L’estroit lien du sang, je m’en devois priver.
C’est là la seule erreur que mon cœur miserable
Peut et doit confesser l’avoir rendu coulpable :
Car du surplus, j’atteste et la terre, et les cieux,
Et le dernier moment qui va clorre mes yeux,

Que sans jamais soüiller ta couche nuptiale,
Je t’ay gardé la foy d’une épouse loyale :
Ainsi me soit propice ou severe la loy
Du divin tribunal prest à juger de moy.
Nos entretiens meslez d’un plaisir legitime,
Encor que sans prudence, ont tous esté sans crime :
Un jour tu le sçauras, et cognoistras qu’à tort,
Poussé d’un faux soupçon, tu m’as donné la mort.
Mais je te la pardonne, et de mesme clemence
Prie au ciel que les loix t’en remettent l’offence,
N’exigeant rien de toy sinon qu’un juste dueil
Bien tost t’ameine en pleurs sur mon triste cercueil,
Y confesser qu’à tort tu m’as l’ame ravie,
Et me rendes l’honneur m’ayant osté la vie.
À ces mots tournant l’oeil sur un sien enfançon,
Et bien que ja son corps ne fust plus qu’un glaçon,
Les ressorts plus vivants de l’amour maternelle
Se mouvans en son cœur : ah ! Pauvre enfant, dit-elle,
Ah, mon juste regret : c’est toy, chetif, c’est toy
Que ce malheureux coup attaint autant que moy,
Bien que les tendres ans de ta debile enfance
Ne te permettent pas d’en avoir cognoissance.
Si de quelque autre main j’avoy receu la mort,
Je te dirois, mon fils, quand un âge plus fort
Voudra que ta valeur ses outrages ressente,
Cherche à vanger le sang de ta mere innocente :
Rends un jour de tant d’heur mon esprit consolé,
Que de voir mon meurtrier sur ma tombe immolé :
Mais en cet accident, c’est outrager ton pere
Que de vouloir venger l’outrage de ta mere :
Tu t’en vois retenir par le mesme devoir
Dont les justes raisons t’y devroient émouvoir,
Et n’y peux (quelque temps que ton ame en épie)
Monstrer ta pieté qu’en te monstrant impie.
C’est pourquoy, quand le ciel te fera souvenir
Du malheureux trespas dont tu me vois finir,
Ramentoy quant et quant l’autheur de ta naissance :
Et puis que du destin l’eternelle ordonnance

Rend ta vie et ma fin l’œuvre d’un mesme ouvrier,
En regrettant la mort, honore le meurtrier.
Adieu, la mort s’assied en ma froide prunelle :
Adieu Gernande, adieu d’une absence eternelle :
Encor qu’avant le jour mon âge consumant
Je meure par ta main, si mourray-je en t’aimant.
Ô celeste clemence : elle vouloit poursuivre,
Mais ce qui de tout soin icy bas nous delivre,
Cachant à ses regards la lumiere des cieux,
Luy ferma pour jamais et la bouche et les yeux.
Cependant le doux son de ces tristes paroles
Rendant des assistans les paupieres plus moles,
Et les moüillant de pleurs, acquist tant de pouvoir,
Que Gernande à la fin s’en laissant émouvoir,
Luy qui presque d’horreur semblable à quelque souche,
Tandis qu’elle parla s’estoit fermé la bouche :
Estonné de luy voir maintenir constamment
Sa chaste integrité jusqu’au dernier moment,
Et s’esteignant l’accez de la fievre insensee
Dont peut-estre un demon agitoit sa pensee,
Et ce qu’il estimoit fermement averé
Commençant à se rendre en luy mal asseuré :
Ah dieu, dit-il, Ogiere, ah magiques figures,
M’auriez-vous bien en fin abreuvé d’impostures ?
Ces mots, tesmoins d’un cœur qu’un remords a surpris,
Frappans du magistrat l’oreille et les esprits,
Luy firent demander vers quel but decochees
Tendoient secrettement ces paroles cachees :
Et luy, comme saisi de ce vain repentir
Qu’estre sages trop tard nous contraint de sentir,
Recourt avec les pas de sa triste memoire,
D’Ogiere et du miroir la malheureuse histoire :
Luy conte quels objects opposez à ses yeux
L’avoient à l’heure outré de cent jaloux épieux :
Et de quelle douleur, comme un trait débandee,
L’avoit depuis attaint la rencontre d’Adee,
Lors que rentrant chez soy, frappé du coup mortel
D’un tort ou veritable, ou senty comme tel,
Il

 le vit en sortir superbe encor du gage
Ravy sur son honneur par un recent outrage.
Quels furent les propos que presqu’avec horreur
Le vieillard respondit condamnant son erreur,
D’avoir sur le rapport de tesmoins si perfides
Commis deux si sanglants et cruels homicides,
Ma langue le taira, pour dire qu’à l’instant
Aux fraudes des demons ces malheurs imputant,
Il commanda qu’Ogiere avec soin enchainee,
Dans les liens publics fut sur l’heure amenee,
Compagne de Gernande à qui fut pour maison
Donnee au mesme temps une estroitte prison.
Ce decret s’execute, on prend l’enchanteresse :
On l’ameine captive, et l’aide tromperesse
Du prince des demons qu’en vain elle invoqua,
Trompant son esperance au besoin luy manqua :
Bien qu’elle s’en promist qu’une nuë insensible,
Si tost qu’il luy plairoit, la rendroit invisible :
Ou des pegases d’air pour sa fuite attelant,
L’enleveroit au ciel dans un coche volant.
La justice divine assistant à l’humaine,
Rendit lors sa magie et son attente vaine :
Et celle qui voyoit dans un verre animé
Le geste des absens sans mensonge exprimé,
N’y vit point son malheur, ny la course hastive
De ceux qui s’avançoient pour la rendre captive,
Devant que prevoyant ce mal l’envelopper,
Elle peust par la fuite aux liens échapper,
Et si, fichant la veüe au poly de sa glace,
Dés le temps qu’emporté de fureur et d’audace,
Hors de devant ses yeux Gernande estoit sorty,
Son regard peu souvent s’en estoit diverty :
Mais l’heure estoit venuë où l’erreur de sa vie
D’une pareille fin devoit estre suivie.
Aussi cognoissant bien que les malheureux jours
En estoient arrivez aux bornes de leur cours,
Dés qu’elle oüit tonner contre son imposture
L’impitoyable mot de gesne et de torture,

Elle advoüa la fraude, et la conta d’alors
Que ses jaloux torments luy donnans mille morts,
Pour le regret d’Adee affranchy de sa chaine,
Elle avoit converty sa vive amour en haine,
Et juré de venger sur Aimonde et sur luy
L’outrage dont son cœur recevoit tant d’ennuy.
Dessein à quoy Gernande avoit par sa priere
Presté la main luy-mesme et fourny de matiere,
Luy se donnant en proye aux demons enchanteurs,
(un esprit si credule à de tels imposteurs)
Et la fortune adonc mettant en la puissance
D’une amante outragee, et qui crioit vengeance,
La vie, et l’honneur mesme ainsi comme captif,
De sa propre rivale, et de son fugitif.
Ces discours entendus, les plus severes ames
Condamnerent sa vie au supplice des flames :
Mais celles où logeoit un peu plus de douceur,
Et celles dont l’amour s’estoit veu possesseur,
Sçachant à quels excez ceste fiebvre nous meine,
Destinoient à sa faute une plus douce peine :
Peut-estre par respect d’un reste de beauté
Qui n’estant point encor par l’âge surmonté,
Vivoit en son visage, en sa taille en son geste,
Et la faisoit trouver sorciere manifeste
Plustost des jeunes cœurs charmez de son regard,
Que des credules yeux abusez par son art,
Et plus digne du feu que l’amour fait éprendre,
Que du feu punisseur qui met les corps en cendre :
Encor que les couleurs dont le sexe se peint
Monstrassent d’avoir part à l’éclat de son teint.
Mais ce parlant combat de jugemens contraires
Fist chocquer peu de temps les doux et les severes :
Car sur l’aube suivante, ou soit que la douleur
N’eust pas peu la laisser survivre à son malheur :
Ou soit que les demons, pour leur dernier service,
L’eussent ainsi soustraite aux rigueurs du supplice,
Elle se trouva morte au sein de la prison,
Sans marque de cordeau, de fer, ny de poison :

Et croit-on que son ame avoit esté ravie
De ceux qu’elle advoüoit l’avoir long temps servie,
Pour les foudres, les vents, la tempeste et le bruit
Qu’on avoit entendus, par l’obscur de la nuict,
Eclatter dedans l’air à l’heure imaginee
De sa maudite vie icy bas terminee.
Quant au triste Gernande, et la publique voix,
Et le senat contraint par la rigueur des loix
Qui tiennent là l’oreille aux faveurs estoupee,
Condamnerent sa teste au trenchant de l’espee,
Non sans regret de voir un cœur si valeureux
Mourir des lasches coups d’un fer si malheureux.
Aussi fut differé l’arrest de son supplice
Avec tout ce qu’on peut d’équitable artifice :
Mais ceste pitié-là n’alla rien avançant :
Car un parent d’Aimonde, homme illustre et puissant,
Qui possedoit l’oreille et la grace du prince,
Et qui presque estoit craint des grands de la province,
Voulant que ceste offence eust son juste guerdon.
Luy fit tousjours fermer les portes du pardon :
Pardon que de luy mesme, outré de repentance,
Il alloit dédaignant d’une extreme constance,
Et d’un cœur irrité contre sa propre erreur,
Monstroit d’avoir la grace et la vie en horreur,
Depuis qu’il eut appris de la bouche d’Ogiere
Combien sa main estoit injustement meurtriere.
Ah ! Que ne dist-il point accusant ce forfait,
Quand par le repentir rendu palle et deffait,
Il vint sur l’eschauffaut, miserable victime,
Avec son propre sang laver son double crime !
Ô, dit-il, chere Aimonde, autrefois ma moitié,
Je ne te requiers pas que tu prennes pitié
De ton propre meurtrier, se joindrois l’impudence
D’une injuste requeste à ma barbare offence :
Mon bras encor soüillé des marques de la mort
Que je sens, malheureux, t’avoir donnee à tort,
Repugne à ceste grace,

 et ne veut que j’espere
Rien de toy qu’impiteux et sanglamment severe.
Mais sçaches que si plaindre et hair son peché,
Se voir de repentance amerement touché,
Porter les yeux couverts de larmes eternelles,
Se mettre au premier rang des ames criminelles,
Pour laver son erreur desirer de mourir,
Voisine l’innocence, ou la peut acquerir,
J’ay purgé mon forfait, et mon cœur miserable
Est autant innocent que ma main est coulpable.
Cependant je n’attens ny requiers rien de toy
Sinon que ton regard se jette dessus moy,
Pour me voir immoler, frappé de repentance,
Sur ce funeste autel de publique vengeance
Et remarque du ciel avec quel déplaisir
Non d’aller à la mort, car c’est mon seul desir
Mais de t’avoir osté si meschamment la vie,
Je vien pour voir la mienne icy m’estre ravie,
Et presenter ma teste au trenchant inhumain
Du fer qui doit punir l’offence de ma main.
Las ! Nous ne pensions pas quand un sainct hymenee
Joignit de nos destins la trame infortunee,
Qu’un si triste naufrage en abregeant le cours,
Et brisant nostre vie au milieu de nos jours,
Nous fist tous deux perir d’une fin malheureuse,
Toy d’une violente, et moy d’une honteuse,
Toy par ma main cruelle, et moy par le trenchant
D’un bourreau detestable au poteau m’attachant :
Ta jeunesse et bien nee et chastement nourrie,
Et ma main dés l’enfance és perils aguerrie,
Sembloient devoir un jour cueillir de plus doux fruicts
Des saints enseignemens où nous estions instruits :
Mais ainsi l’a voulu ce monarque supréme
Contre qui murmurer ce seroit un blaspheme.

Aussi ne viens-je pas l’accusant m’excuser :
L’horreur de mon forfaict ne se peut déguiser :
Et ce m’est assez d’heur si sa juste clemence
Permet à mon trespas d’en expier l’offence.
Je m’en vois l’endurer d’un cœur ferme et constant,
Ne m’y plaignant de rien, et rien n’y regrettant,
Fors de voir que ma mort d’aucun fruict n’est suivie,
Et qu’épandre mon sang ne te rend point la vie.
Cependant, reçoy-la d’entre les clairs esprits,
Sinon avec pitié, pour le moins sans mespris,
Sous le funebre nom ou d’amende ou d’offrande
Que paye à ton trespas l’infortuné Gernande,
Autrefois ton espoux, maintenant rien sinon
Un meurtrier que son crime a privé de ce nom.
Fais-en de mesme Adee, ame que la manie
De ma cruelle main hors du monde a bannie,
Et qu’une mesme offence a mis en mesme rang :
Partagez entre vous ce miserable sang
Que je vous vois espandre ainsi qu’en sacrifice,
Tant que vostre courroux s’esteigne en mon supplice.
Ayant dit ces propos, il tourna vers les cieux
Le cœur et la parole, et les mains et les yeux,
Puis presenta sa teste à la mortelle atteinte
Du coup qui pour jamais rendit sa vie esteinte.
Et voila de quels fruicts se trouverent autheurs
Les mensonges muets des miroirs enchanteurs.
Philon ne parloit plus, quand l’amoureux Timandre,
Certes, dit-il, Philon, tu nous as fait épandre
Des larmes de pitié sur le triste discours
D’une si rare histoire advenuë en nos jours :
Mais outre la pitié dont je me sens attaindre,
Ce mal particulier la croyant me fait plaindre,
Qu’elle me rend douteux le bien inesperé
De qui desja mon cœur vivoit comme asseuré.

Mais soit-il faux ou non : il me plaist de le croire,
Quelque obstacle nouveau qu’y mette ceste histoire.
Un bien, encor que faux, paist l’ame de plaisir,
Tant que pour veritable il est creu du desir.
Ainsi dist et fist-il, nourrissant sa pensee
De l’espoir que l’image à ses yeux addressee
Venoit de faire naistre en son cœur amoureux,
De vivre encor au rang des amants bien-heureux.
Il est vray que tousjours la miserable crainte
D’esprouver que ce bien ne fut rien qu’une fainte,
Travaillant son esprit luy faisoit desirer
Qu’un gage plus certain l’en voulut asseurer :
Mais la beauté qu’Amour luy rendoit un miracle
Seule pouvoit changer ce doute en un oracle.
Attendant donc qu’un jour son exil accourcy
Permist que par sa bouche il s’en veit éclaircy,
Pour servir cependant d’entretien à sa vie,
Il estima suffire à ceste ardante envie
De sçavoir que la belle, au declin d’un tel jour,
Eust releu quelque escrit tesmoin de son amour :
Afin qu’alors la preuve en estant manifeste,
Il peust en son esprit concevoir tout le reste :
Et par là s’asseurer qu’à son oeil abusé
Les demons invoquez n’avoient point imposé.
C’est pourquoy ce desir n’ayant eu nulle cesse
Qu’il n’en eust par escrit consulté sa deesse,
Elle sans luy nier ny confesser aussi
Que la verité fust ny ne fust pas ainsi,
Par sa response accorte emplit son esperance
D’un doute où reluisoit l’evidente asseurance
De la grace attenduë, et parmy cent appasts
Advoüa sa demande en n’y respondant pas.
Bien reprist-elle en luy cet estrange remede
Où l’ennuy qui les cœurs en absence possede
Avoit fait recourir ses miserables yeux,
Comme un remede impie et condamné des cieux.

Mais jugeant qu’un conseil en un jeune courage
Est tant plus amoureux que moins il paroist sage :
Et prenant cestui-cy pour un gage asseuré
De ce que peut en l’ame un feu demesuré,
Elle en estima tant sa jeune impatience,
Que sans plus luy cacher de la fainte apparence
D’un volontaire oubly le feu de qui l’ardeur
Consumoit chastement son aimable verdeur,
Elle luy devoila les secrets de son ame,
Et dés l’heure permist qu’une visible flame
Embrasast derechef leurs amoureux esprits
Desormais l’un de l’autre ouvertement épris.

TRAD. DEUXIESME

 LIVRE AENEIDE

Quand chacun attentif d’oreille et de pensee
Tint sa langue immobile et sa bouche pressee,
Alors Aenee assïs sur un lict élevé
Rompit de ce discours le silence observé.
Belle reine, il te plaist qu’une odieuse histoire
Renouvelle en mon cœur sa dolente memoire,
Me faisant raconter comme apres cent combats
Les grecs jetterent Troye et son empire à bas,
Et ce que mon regard veit de plus lamentable
En ce piteux spectacle autant qu’espouvantable
Où le feu saccagea l’enclos de son rempart,
Et dont moy-mesme encor je fus une grand’part.
Qui pourroit s’abstenir de répandre des larmes,
Contant de tels effects de la rage des armes,
Fust-il un myrmidon ou dolope inhumain,
Ou des soldats qu’Ulysse avoit lors sous sa main ?

Desja l’humide nuict du ciel se precipite,
Et maint astre tombant au sommeil nous invite :
Mais puis qu’estans nos maux la fable de nos jours,
Tu sens un tel desir d’en apprendre le cours,
Et d’ouïr reciter la derniere avanture
Qui fait le lieu de Troye estre sa sepulture,
Je vay te les compter, quoy que m’en souvenant,
Mon ame avec horreur s’en aille destournant.
Rompus du faix de Mars supporté tant d’annees,
Chassez et par le ciel, et par les destinees,
Et despouïllez d’espoir, aussi bien comme las,
Les conducteurs des grecs font par l’art de Pallas
Construire de sapins sçavamment joincts ensemble
Un cheval qui de taille aux monts presque ressemble :
Et feignans le payer pour vœu de leur retour,
En font voler le bruit par les champs d’alentour.
Mais dans ceste forest en cheval transformee
Ils logent en embusche une petite armee
D’hommes tirez au sort d’entre les plus vaillans
De tant de regimens nos remparts assaillans,
Et de soldats armez remplissent en cachettes
De son grand ventre creux les cavernes secrettes.
Non loin des champs de Troye a rendus si fameux,
Tenede oppose aux flots son rivage écumeux,
Isle riche et feconde au temps que la Phrygie
Par les loix de Priam en paix estoit regie :
Maintenant ce n’est plus que la face d’un port
Mal fidele aux vaisseaux qui surgissent au bord.
Là se cacherent-ils sur la rive deserte,
Dans un sein dont leur flotte estoit ceint et couverte :
Au lieu que nos esprits abusez d’un tel art,
Estimoient ceste ruse estre un entier depart,
Et croyoient, imprudens, le vol de leurs carenes
Les porter sur les flots aux havres de Mycenes.
Alors tout Ilion se descharge du dueil,
Qui fournit si long-temps des larmes à son oeil :
Les portes de la ville aussi tost sont ouvertes :
On se plaist d’aller voir et les places desertes

Des champs où l’ennemy souloit estre campé,
Et le rivage ondeux non plus lors occupé.
Là logeoit le Dolope, icy le grand Pelide :
Là campoient les vaisseaux en leur quartier humide :
Et là les escadrons se souloient affronter,
Et de coups mutuels la terre ensanglanter.
Une partie admire, et regarde sans cesse
Le funeste present de l’attique deesse,
Ce grand monstre de bois plein de traits et d’epieux :
Et Thymoete à grand’peine en destournant ses yeux,
Conseille le premier à la tourbe ignorante
Que dans le chasteau mesme en trophee on le plante :
Soit qu’il prestast la main aux desseins ennemis,
Ou soit que nos destins l’eussent ainsi permis.
Mais Capys, et tous ceux qui dedans leur courage
Receloient un penser plus utile et plus sage,
Commandoient au contraire, ou qu’on fist abysmer
Un present si suspect au profond de la mer,
Ou qu’on donnast en proye aux plus ardantes flames
Cet artifice grec menassant nos pergames :
Ou qu’on ouvrist ses flancs, et qu’en leur antre ouvert
On vist ce qu’ainsi creux ils tenoient de couvert.
Sur ces divers conseils, les advis populaires
Se fendans en deux parts l’une à l’autre contraires,
Voila que du chasteau courant descend a bas,
Au front d’une grand’troupe accompagnant ses pas,
L’ardant Laocoon, qui d’une voix aigrie
Tançant le peuple esmeu, de loin ainsi s’escrie :
Malheureux citoyens contre vous conjurez,
Quelle fureur seduit vos esprits égarez ?
Estimez-vous les grecs avoir rompu leur siege ?
Pensez-vous que leurs dons manquent de quelque piege ?
Cognoissez-vous ainsi les infideles tours
Qu’Ulisse à vostre dam pratique tous les jours ?
Ou dans ce ventre creux des troupes embuschees,
Pour quelque grand dessein, se retiennent cachees :
Ou ce corps de machine ainsi haut se dressant
Regarde nos ramparts et les va menaçant,

Construict pour découvrir jusques dedans nos portes,
Et de là commander aux places les plus fortes :
Ou quelque dol caché sans doute s’y conjoint.
Ô Teucres, je vous pry ne vous y fiez point :
Je redoute les grecs, et cognoissant leur feinte,
Lors qu’ils nous donnent mesme, encor en ay-je crainte.
Cela dit, aussi tost joignant la force à l’art,
D’une adresse robuste il eslance un grand dard
Contre les larges flancs de ce cheval horrible,
Et le lambris vouté de son ventre insensible.
Le dard tremblant s’y fiche : et du grand coup receu
Par le sonnant sapin dont son flanc est tissu,
Ses coulpables costez au dedans retentissent,
Et de son vaste sein les cavernes gemissent.
Que si lors nostre esprit n’eust point esté poussé
Par un mauvais destin contre nous courroussé,
Cest homme encourageoit les ames plus craintives
À rompre avec le fer les cachettes argives,
Et maintenant, ô Troye, encor florirois-tu,
Et nous ne verrions point ton empire abattu.
Mais cependant, voicy qu’au travers de la plaine,
Avec de bruyants cris à Priam on ameine
Un jeune homme incogneu, qui, triste, avoit les mains
Avec de forts liens estreintes sur les reins :
Mais qui de son bon gré, plein d’une audace extréme,
À ceux qui l’avoient pris s’estoit offert soy-mesme,
Pour tramer ceste fraude, et les traistres moyens
D’ouvrir en fin aux grecs les pergames troyens :
Impudent, resolu, non capable de crainte,
Soit qu’il fallust par art manier ceste feinte,
Soit que d’un cœur d’acier à tout sort preparé
Il se fallust offrir au trespas asseuré.
Soudain de toutes parts une espaisse couronne
De jeunesse accouruë en foule l’environne,
Prend plaisir de le voir si dolent d’estre pris,
Et comme à qui mieux mieux s’en jouë avec mespris.
Or escoute des grecs l’artifice funeste,
Et par un crime seul juge de tout le reste.

Si tost que ce trompeur devant nous arresté
Monstrant la face triste, et l’oeil espouvanté,
Voire peignant la peur sur ses lévres blesmies,
Sans armes se vit ceint de bandes ennemies,
Las ! Dit-il, quelle terre, ou quel sein de Thetis
Peut recevoir mes pas errants et fugitifs ?
Ou que me reste-il plus qui me donne esperance,
N’ayant en ma patrie aucun lieu d’asseurance,
Et voyant les troyens justement rigoureux
Prests de teindre leurs mains en mon sang malheureux ?
De tels gemissemens il émeut nos courages :
Nous faisans lors cesser toutes sortes d’outrages,
Et ne sçachans où tend cet exorde trompeur,
Nous mesmes l’excitons à nous dire sans peur,
Qui, de quel peuple il est, que veut dire sa plainte,
Et quelle est en ses fers son attente ou sa crainte.
Luy despouïllant adonc la frayeur qui l’a pris,
Avec un tel discours enchante nos espris :
Certes, roy genereux, je vais, sans rien te feindre,
Le tout, ainsi qu’il est, entierement depeindre :
Et pour le premier poinct, j’advoüeray devant toy
Que vrayment je suis grec : car la cruelle loy
Du sort qui rend sinon accablé de misere,
Ne rendra point pourtant sa langue mensongere.
Si jamais en parlant des princes de nos jours,
Parvint à ton oreille, entre d’autres discours,
Le nom de Palamede, et le bruit dont sa gloire
Tous les jours sur l’oubly gaigne encor la victoire,
Prince grand en vertu, que sans nulle raison,
Faussement accusé d’un tour de trahison,
Les grecs ont par arrest envoyé sous la terre,
Pource qu’il s’opposoit aux conseils de la guerre :
Et qu’en vain, maintenant qu’il est dans le cercueil,
Ils plorent à toute heure et de l’ame et de l’oeil :
Sous ce valeureux prince, et qu’un mesme lignage
M’avoit lié des nœuds d’un estroit parentage,
Mon pere m’envoya dés mes plus tendres ans,
En guerre apprendre icy le mestier des vaillants.

Aussi, tandis que l’heur qui suivoit sa sagesse
A fait florir son regne en puissance et richesse,
J’ay veu mes jeunes ans ornez de quelque honneur
Se sentir pres de luy des effects de son heur.
Mais depuis que la ruse, et la cruelle envie
De ce pipeur Ulysse ont mis fin à sa vie,
(ma langue en ce propos ne dit rien d’ignoré)
Decheu de tout espoir, miserable, éploré,
J’ay fait couler ma vie en larmes et tenebres,
Et n’ay repeu mon cœur que de plaintes funebres,
Souspirant jour et nuict le lamentable sort
De mon prince deffait par une injuste mort :
Ny ne m’en suis peu taire, affolé de ma perte,
Ains si jamais la voye en pouvoit estre ouverte,
Si jamais en Argos je retournois vainqueur,
Je promis aux ennuis qui devorent mon cœur
D’en faire la vengeance, et ma langue irritee
Rendit une aspre haine encontre elle excitee.
Aussi tous mes malheurs ont de là commencé,
Car le cruel Ulysse oncques puis n’a cessé
D’effroyer mon esprit par des crimes frivoles,
Semant emmy le camp mille obscures paroles,
Mille bruits ambigus, et cherchant tous les jours
À son coulpable cœur des armes pour secours :
Sans donner nul repos à ce traistre artifice,
Jusqu’à tant qu’à la fin, par Calchas son complice.
Mais pourquoy mon esprit r’aporte-il de si loing
Ces odieux discours sans qu’il en soit besoin ?
S’il faut que tous les grecs vous soient en mesme estime,
Si me dire l’un d’eux c’est un assez grand crime,
Repaissez de mon sang vostre esprit irrité :
Vous ferez ce qu’Ulisse a long temps souhaitté,
Et ce que, pour souler leur courroux homicide,
Acheteroient bien cher et l’un et l’autre Atride.
Ces mots ainsi tissus font qu’un ardent desir
D’en apprendre la cause alors nous va saisir,

Ne scachants rien encor de ses meschantes trames,
Ny de l’art abuseur qui regne és grecques ames :
Luy donc poursuit ainsi, pipant les escoutans
D’un parler et d’un cœur feintement tremblotans.
Souvent le camp Argive assis en cette terre,
Ennuyé des travaux d’une si longue guerre,
S’est voulu retirer, quittant finablement
Les remparts d’Ilion assiegez vainement.
Et voulussent les dieux qu’ainsi l’eust-il peu faire ?
Mais souvent la tempeste, ou le vent trop contraire
Menassant nos vaisseaux d’un naufrage asseuré,
Nous a ravy le poinct du retour desiré.
Mesme lors que le ciel desja peu favorable
Veit ce cheval basty de grand’s poultres d’erable,
Maint sonnant tourbillon ne cessa jour et nuit
D’emplir l’air et la mer de tempeste et de bruit.
Dont craignans quelque dieu nous estre pour obstacle,
Nous avons Eurypyle envoyé vers l’oracle :
Luy soudain de retour malgré l’ire des flots,
Nous en a rapporté ces durs et tristes mots :
Le sang d’une pucelle offerte en sacrifice
Vous rendit en venant le vent doux et propice,
Et par le sang d’un grec derechef espandu,
Il vous faut impetrer le retour attendu.
Ceste horrible response ayant esté semee
Dans l’oreille des chefs, et des grands de l’armee,
Soudain les plus hardis, frappez d’estonnement,
Ont senty le glaçon d’un secret tremblement
Se couler dans leurs os, et courir par les veines :
Incertains qui c’estoit, de tant d’ames humaines,
Que demandoit encor la voix des immortels,
Pour baigner de son sang le pied de leurs autels.
Là dessus, l’ithaquois qui ma perte consulte,
Tire au milieu du camp avec un grand tumulte
Le prophete Calchas, le pressant de nommer
Celuy que le trepied requiert sans l’exprimer :
Et desja, descouvrants son cruel artifice,
Plusieurs voyoient sur moy tomber ce sacrifice.

Calchas se taist dix jours, et caché ne veut pas
Que sa response envoye un pauvre homme au trespas.
Mais contraint à la fin par les cris dont sans cesse
Le cruel ithaquois l’importune et le presse,
Par complot faict entr’eux sa langue dénoüant,
Il me va pour hostie à l’autel dévoüant :
Tout le monde y consent, et le coup de tempeste
Dont chacun avoit peur de voir frapper sa teste,
Il le voit volontiers tomber dessus le chef
D’un autre que le sort destine à ce méchef.
Et ja la cruelle heure en estant arrivee,
La terre s’alloit voir de mon sang abreuvee :
Ja les rubans sacrez ma teste environnoient,
Et ja les saincts gasteaux pour moy s’assaisonnoient :
Quand rompant mes liens, une fuitte innocente
M’a soustrait, je l’avoüe, à la mort evidente,
Me cachant par la nuit dans les jongs et roseaux
D’un marests plein de fange et de bourbeuses eaux,
Jusqu’à tant que leur flotte au retour preparee
Donnast la voile aux vents dessus l’onde azuree,
Cependant pour jamais tout espoir m’est osté
De pouvoir plus revoir ma douce liberté,
Mon antique patrie, et mon bien-aymé pere,
Et mes chers enfançons dans les bras de leur mere,
Sur qui peut-estre helas ! Ils vangeront à tort
L’offense de ma fuitte, expiant par la mort
De ceste pauvre trouppe et foible et miserable,
La faute qui me rend innocemment coulpable.
C’est pourquoy je t’adjure, et par les justes dieux
De qui nul œuvre humain ne peut tromper les yeux,
Et par tout ce qui reste en l’humaine pensee
De foy vrayment parfaicte, et non jamais faussee,
Pren pitié de mes maux, pren pitié de ce cœur
Traicté par la fortune avec tant de rigueur.
Ceste plainte si triste, et de larmes suivie
Emeut nostre courage à luy donner la vie :
Et Priam le premier fait delivrer ses mains
Des liens dont les nerfs sont durement estreints :

L’honore d’une amie et courtoise parole,
Et de ces doux propos luy-mesme le console :
Qui que tu sois, pren cœur, et mettant pour jamais
La gent grecque en oubly, sois nostre desormais.
Mais respons sans mensonge et me dy je te prie,
Ceste effigie enorme où l’humaine industrie
Represente un cheval de si grande hauteur,
Quel dessein l’a basty ? Quel homme en est l’autheur ?
À quel bien peut servir ce grand faix de la terre ?
Est-ce quelque mystere ou machine de guerre ?
Ainsi luy dist Priam : et cet esprit rusé,
Sçavant en l’art des grecs, aux fraudes disposé,
Levant les mains au ciel libres de leur estreinte :
Feux eternels, (dit-il) lumiere pure et sainte,
Qui luis inviolable au serment des mortels :
Et vous que j’ay fuis, detestables autels,
Homicides cousteaux, rubans mis sur ma teste
Comme sur une hostie à tomber toute preste,
Je vous prens à tesmoins que je puis sans peché
Descouvrir le secret plus saint et plus caché
Du mystere des grecs, haïr la gent cruelle,
Et si quelque dessein en leurs cœurs se recele,
L’espandre emmy les vents, comme franc de la loy
Dont jadis ma patrie avoit esteint ma foy.
Tant seulement, ô Troye, observe ta promesse :
Et vueilles, toy sauvee, estre ma sauveresse,
Si par mes vrays discours je procure ton bien,
Et fais que ton salut soit le payement du mien.
Tout l’espoir que les grecs logeoient en leur pensee
D’une guerre si longue à leur dam commencee,
Eut tousjours pour appuy la faveur du secours
Dont la grande Minerve en secondoit le cours.
Mais depuis que l’impie et superbe Tydide,
Et le traistre ithaquois, ce cruel homicide,
Oserent, déguisez, ravir outre son gré,
Hors de l’antique temple à son nom consacré,
Sa fatale effigie, avec ces mains cruelles
Qui venoient d’en meurtrir les gardes plus fidelles,

Et toucher de leurs doigts de sang encor tachez
Les rubans virginaux à son front attachez :
Depuis ceste heure-là, leur attente premiere
Commença renversee à couler en arriere :
Leurs forces à se rompre, et le cœur indigné
De la deesse mesme à s’en rendre esloigné.
Ce qu’on n’a point cogneu par la lumiere obscure
D’un ambigu prodige ou d’un douteux augure :
Mais son image à peine entre nous se planta,
Qu’une luisante flamme en ses yeux éclatta,
Qu’il courut par son corps une sueur sallee,
Et qu’elle mesme en fin, de nul autre ébranlee,
Secoüant en ses mains sa lance et son pavois
(spectacle merveilleux) tressauta par trois fois.
Lors Calchas vient chanter que sur l’ondeuse plaine
Il faut prendre le vol d’une fuitte soudaine,
Et que le mur troyen ne peut estre abbatu
Par nul guerrier effort de la grecque vertu :
Premier que recourant à de nouveaux presages,
On ait dedans Argos remporté les images
Des dieux que nos vaisseaux chargerent avec eux,
Et rendu leur faveur plus propice à nos vœux.
C’est pourquoy, desancrez des troyennes arenes,
Ils courent maintenant la route de Mycenes,
Afin que de nouveau s’estant armez les mains
Et de l’ayde celeste et des secours humains,
D’un impreveu retour ils vous viennent surprendre.
Ainsi Calchas l’ordonne, ainsi faut-il l’attendre.
Cependant, pour l’erreur commise en ravissant
Le sainct palladion, et Minerve offençant,
Advertis par les dieux, ils ont en recompense
Construit ce grand cheval, l’amende de l’offence,
Que Calchas leur a faict ainsi haut eriger,
Afin que l’on ne puisse en vos murs le loger,
Et qu’on n’en mette encor et le peuple et l’enceinte
Dessous l’antique abry de sa tutelle sainte :
Les oracles secrets leur ayants revelé,
Que si de vostre main vous aviez violé

Ce present de Minerve, une infortune extrême
(que Dieu vueille plustost destourner sur luy-mesme)
Iroit de fonds en comble à la fin renversant
L’empire d’Ilion tant soit-il fleurissant.
Au lieu que si par art l’ayant rendu mobile,
Vous les trainiez vous-mesme au sein de vostre ville,
Un jour l’Asie armee iroit de toutes parts
Assieger à son tour les argives remparts :
Et que ce ferme arrest des sainctes destinees
Estoit inevitable aux futures annees.
Pipez d’un tel discours, bien que feint et menteur,
Nous croyons ceste fraude, en caressons l’autheur :
Et sont vaincus par l’art, et forcez par les larmes
Du parjure sinon, ceux que les fieres armes
De Tydide, et d’Achille, et deux fois cinq estez,
Et dix fois cent vaisseaux n’avoient point surmontez.
Mais sur cet accident, l’object espouvantable
D’un bien plus grand prodige et bien plus redoutable
S’offrit à nostre veuë, et troubla nos esprits
Par l’effroy non préveu dont ils furent surpris.
Le prompt Laocoon, qu’à l’heure la fortune
Avoit esleu par sort pour prestre de Neptune,
Trempoit l’autel du dieu, non loin du flot salé
Du sang d’un grand taureau sur la rive immolé :
Quand voila deux serpens (seulement la memoire
M’en fait trembler d’horreur, racontant ceste histoire)
Démarent de Tenede, et sur l’eau déployants
Les tours desmesurez de leurs dos ondoyants,
Fendent la mer tranquille, en passent l’onde à nage,
Et d’une égalle ardeur tendent vers le rivage.
Leur superbe estomach s’esleve sur les flots :
Cent bizarres couleurs en peinturent le dos :
Ils font rougir de sang les pointes de leurs crestes :
Et dressent haut en l’air leurs effroyables testes :
Le reste ondoye apres sur la face des eaux,
Courbant en de grands ronds les horribles cerceaux
Dont leur dos écaillé voûte sa fiere échine,
Et fait en écumant bruire l’onde marine.
Ja

 tenoient-ils les champs sous leurs ventres baveux,
Leurs yeux ensanglantez ardoient de mille feux :
Les langues qu’ils dardoient, de venin distilantes
Léchoient le sale bord de leurs gueulles siflantes.
Nous, les voyants venir, fuyons tous éperdus :
Eux sur Laocoon ayants les yeux tenduz,
N’en veulent qu’à luy seul, c’est luy seul qu’ils menassent,
Et de premier abord, se ployant ils embrassent
Avec les nœuds serrez de leurs fermes laçons,
Les tendres petits corps de ses deux enfançons :
Déchirent par morceaux leurs membres miserables :
Et puis, comme y portant des armes secourables
Avec haste et douleur il fut couru vers eux,
Ils l’estreignent luy-mesme és prisons de leurs nœuds.
Et desja les grands tours de leurs chaines spiralles
Avoient fait sur les reins deux ceintures égalles,
Et leur dos jaulne-verd d’écailles herissé
Tenoit desja son cou par deux fois embrassé,
Qu’encor dessus son chef l’un et l’autre domine
Et le va surmontant de teste et de poitrine.
Luy, maintenant essaye avec ses fortes mains
D’arracher de leurs nœuds ses miserables reins,
Estant desja sa teste, et ses bandes plus sainctes
Couvertes de venin et de sang toutes teintes :
Maintenant il envoye aux oreilles des dieux
Mille effroyables cris volants jusques aux cieux,
Et mugit de douleur, comme faict par la plaine
Le taureau qui frappé d’une hache incertaine,
Sanglant et furieux s’enfuit loing de l’autel,
Ayant par un détour trompé le coup mortel.
Mais en fin les dragons se sauvent par la fuitte
Dans la demeure saincte à Minerve construitte :
Et là, dessous ses pieds fierement démarchez,
Et sous son grand pavois ils se tiennent cachez.
Lors une peur nouvelle effrayant les pensees
Se coule avec horreur dans nos veines glacees :
Tous disent qu’un supplice à bon droit merité
Du fier Laocoon poursuit l’impieté,

De qui, sans nul respect, la sacrilege atteinte
Avoit blessé les flancs de la figure sainte :
Criants qu’il faut sur l’heure en son siege poser
Ce fatal simulachre, et Minerve appaiser.
Adonc, comme en fureur, nous ouvrons nos murailles
Et de nostre cité descouvrons les entrailles :
Tous s’occupent à l’œuvre : on sou-met promptement
Aux bazes de ses pieds le glissant mouvement
De maint rouleau poly, puis on le tire à force
De gros chables de chanvre et d’estouppe retorse.
La fatale machine enjambe nos rempars,
Grosse d’hommes armez, sanglant germe de Mars.
Force jeunes garçons, et vierges couronnees,
Où rit la tendre fleur des plus belles annees,
Devant et tout autour chantent des hymnes saints,
Glorieux d’en toucher les cordes de leurs mains :
Elle glissant tousjours sur le rouleau mobile,
En fin en menaçant coule au sein de la ville.
Ô ma chere patrie, ô demeure des dieux,
Ô remparts dont la gloire atteignant jusqu’aux cieux
S’est par tant de combats à jamais illustree !
Quatre fois ce grand corps s’arresta sur l’entree :
Quatre fois, comme prest à trahir son dessein,
Il fist bruire au heurter les armes de son sein.
Mais lors nous aveuglant la fureur de nos ames,
Et bruslants de le voir logé dans nos pergames,
Nous n’y prismes point garde, ains d’un bras obstiné
Tirasmes au chasteau ce monstre infortuné.
Mesme, en nous predisant nos tristes adventures,
Cassandre ouvrit adonc aux fortunes futures
La bouche à qui l’arrest d’une divine loy
N’a point permis que Troye ait onc adjousté foy.
En fin nous malheureux, nous à qui la lumiere
D’un si funeste jour luisoit pour la derniere,
Avec joye

 embrassants les causes de nos pleurs,
Nous voilons les autels de rameaux et de fleurs.
Cependant le ciel tourne, et la nuit étoillee
Avec son manteau noir sort de l’onde sallee :
Et dedans son grand ombre épandu sur les yeux,
Enveloppe et la terre, et les plaines des cieux,
Et les ruses des grecs : un silence tranquille
Succede aux prochains bruits murmurants par la ville :
Le sommeil tient par tout les troyens embrassez,
Donnant un doux repos à leurs membres lassez.
Et ja sous la faveur de la splendeur amie
Qu’en silence épandoit l’amante de Latmie,
Les ennemis voguants dessus les flots chenus,
Retournoient de Tenede aux rivages cogneus :
Quand la royalle nef, seul phanal de l’armee,
Eleve pour signal une flamme allumee :
Et le traistre sinon, guaranty de la mort
Par l’ennemy conseil de nostre mauvais sort,
Ouvre secrettement l’invisible jointure
Des aiz qui receloient les grecs en leur closture.
Le grand ventre de bois, dont ils estoient couverts,
Les rend soudain à l’air par ses flancs entr’ouverts :
Et joyeux pour le sang qu’ils s’en alloient épandre,
Sortent de leur embusche et Sthenele, et Tisandre,
Et le cruel Ulysse, et Thoas apres luy,
Coulez par un cordeau hors de ce grand étuy :
Le superbe Athamas, le fier Neoptoleme,
Et celuy qui forgea ce sanglant stratageme,
L’ingenieur Epee enseigné de Pallas,
Le sçavant Machaon, et l’ardant Menelas.
Lors, les armes au poing, la ville ils envahissent
Que le somme et le vin par tout ensevelissent :
Mettent à mort le guet assis sur les remparts :
Saisissent une porte, et puis de toutes parts
Reçoivent par sa gueule en haste deffermee,
Les autres legions du corps de leur armee.
Or estoit-ce sur l’heure où l’on sent le sommeil
Commencer à coller les paupieres de l’oeil,

Et comme un don celeste enchanteur de nos peines,
Avec plus de douceur ramper dedans les veines :
Quand me tenant lié ce doux charme des dieux,
Hector se vint en songe opposer à mes yeux,
Triste, espandant des siens une double riviere,
Et soüillé tout autour de sang et de poussiere,
Comme si de nouveau deux coursiers attelez
Eussent trainé son corps sur nos champs desolez,
Tel que le veit un jour la muraille de Troye,
Estants ses pieds enflez percez d’une courroye.
Helas ! Bien different de ce qu’estoit jadis
Ce valeureux Hector l’effroy des plus hardis,
Alors qu’il retournoit de la fiere meslee,
Revestu du harnois du grand fils de Pelee :
Ou que tenant les grecs en leurs nefs enfermez,
Vainqueur il y lançoit mille feux allumez.
Sa barbe herissee estoit pleine de crasse :
Ses cheveux non peignez luy tomboient sur la face
Tous congelez de sang, et paroissoient alors
Sur sa teste poudreuse et sur son palle corps
Mille coups dont sa chair avoit esté meurtrie,
Combattant pour les murs de sa chere patrie.
Un si piteux object m’excitant à plorer,
Ma langue me sembla ces mots luy proferer :
Ô le fidelle espoir, et la vive lumiere
Des teucres garantis par ta dextre guerriere,
Quel sujet t’a de nous si long temps absenté ?
De quel lieu reviens-tu tant de mois souhaité ?
Helas ! Apres combien de tristes funerailles
De tes plus chers parents terrassez és batailles,
Apres combien d’ennuis et de maux endurez,
Nous revoyons le jour de tes yeux desirez !
Mais ô dieux ! Quel malheur, ou quel indigne outrage
A troublé le serein de l’air de ton visage ?
Et pourquoy voy-je ainsi tes membres détranchez,
D’impitoyables coups et de sang tous tachez ?
Luy ne respondant rien à ces vaines parolles,
Comme les estimant des demandes frivolles,

Mais tirant un souspir du centre de son cœur,
Las ! Fuy-t’en, me dit-il, tranche toute longueur,
Fuy-t’en, fils de deesse, et quittant nos pergames,
Ravy-toy promptement à ces cruelles flames.
L’ennemy tient nos murs : les superbes sommets
Du fameux Ilion vont tomber pour jamais.
La patrie a receu ce qu’on luy devoit rendre.
Si les rempars troyens eussent peu se defendre
Par le tranchant du fer, et par un bras humain,
Les cieux les eussent veus defendus par ma main.
Troye icy te commet ses plus sainctes reliques,
Ses mysteres sacrez, et ses dieux domestiques :
Pren-les pour compagnons de tes destins futurs,
Et va sous leur faveur chercher de nouveaux murs,
Qu’en fin tu bastiras et grands et de duree,
Ayant long-temps erré dessus l’onde azuree.
Ainsi me parle l’ombre apparuë à mes yeux,
Mettant entre mes mains et les rubans des dieux,
Et la puissante Veste, et la flamme eternelle
Que de son sanctuaire elle emporte avec elle.
Cependant, en l’enclos qu’enferment nos remparts,
Les plaintes et les cris hurlent de toutes parts :
Et bien que la maison par Anchise habitee
Ceinte d’arbres divers soit du peuple écartee :
Tousjours de plus en plus ce bruit s’éclaircissant,
Et l’horreur du harnois va l’ame saisissant.
Je secoüe en sursaut le sommeil qui me dompte,
Et du plus haut du toict, qu’en courant je surmonte,
Je tends l’oreille au bruit, au bruit à qui l’ardeur
De tant de feux mesloit son horrible splendeur.

Comme quand il advient que la flamme devore
Les blondissants tresors dont la plaine se dore :
Ou qu’un torrent enflé de neige qui se fond,
Precipitant son cours de la cime d’un mont,
Essourde les costaux du bruit qui l’accompagne :
Saccage tous les bleds riants par la campagne :
Et perdant les labeurs des fertiles guerets,
Entraine sur ses flots les antiques forests.
Le pasteur est saisi de crainte et de merveille
Recevant d’un haut roc ce bruit en son oreille.
Lors l’embusche des grecs et le but incognu
De leurs traistres desseins me paroissent à nu.
Ja l’ire de Vulcan commence à tout éprendre :
L’hostel de Deiphobe est ja reduit en cendre :
Ucalegon voisin commence à s’enflammer.
L’éclat d’un si grand feu jaunit toute la mer
Qui dort pres de Sigee en ses ondes muettes.
Un cry d’hommes se mesle au bruit de cent trompettes.
Impatient je m’arme, et si nulle raison
Ne m’excite à m’armer en si triste saison :
Mais je brusle d’ardeur d’aller par cet orage
Me perdre en ma patrie et suivre son naufrage.
Poussé de ce desir à grands pas je descens :
L’ire avec la fureur precipitent mes sens :
Et mon cœur va penser qu’ayant en main les armes,
Il est beau de mourir au milieu des allarmes.
Là dessus en effroy Panthe s’offre à mon oeil :
Panthe garde du fort, et prestre du soleil,
Qui sauvé de la flamme et des grecques atteintes,
Portant nos dieux vaincus et leurs reliques saintes,
Et trainant par la main son petit fils pleurant,
Insensé de frayeur tend au port en courant.
Et bien, Panthe, en quel point en est nostre fortune ?
Nous reste-il plus de fort, ny d’esperance aucune ?
À peine en luy parlant ma bouche eut ainsi dit,
Que sa voix gemissante ainsi me respondit.
Le dernier jour prefix aux murs de Dardanie
Est en fin arrivé, leur duree est finie :
Il

 n’est plus d’Ilion, les troyens ont esté,
Le ciel en a l’empire en Argos transporté.
Les grecs regnent vainqueurs en la ville enflammee,
Le grand monstre de bois verse à bas une armee
De guerriers sans pitié qui naissent de son flanc :
Sinon met tout en feu, non moins qu’eux tout en sang.
Mille troupes d’ailleurs de fer toutes couvertes
S’y coulent à grands flots par les portes ouvertes,
En tel nombre qu’encor n’en arma jamais tant
Mycenes contre nous cent peuples excitant.
L’étincelant acier bousche l’estroit des ruës :
Par tout on voit flamber l’esclair des lames nuës,
D’un fil aigu, luisant, prest à donner la mort :
Et rien ne les combat, sinon l’aveugle effort
Du guet seul opposant sa foible resistence
Au débort d’un torrent si plein de violence.
Frappé de ces propos et de l’ire des dieux,
Presque tout hors de moy je m’emporte à clos yeux
Par le milieu du fer, du sang et de la flame,
Où me semond d’aller la fureur de mon ame :
Et par tout où j’entends tristement m’appeler
Le bruit de tant de cris qui s’eslevent en l’air.
Resolus de courir une mesme fortune
Se viennent joindre à moy par les rais de la lune,
Et d’une espesse trouppe encernent mon costé
Riphee avec Iphite au courage indompté,
Hypanis, et Dymas rencontrez par la voye,
Et Choroebe arrivé ces jours-là dedans Troye :
Choroebe jeune prince, et d’un cœur valeureux,
Qui des yeux de Cassandre ardemment amoureux,
Comme un gendre que Mars, non moins qu’Amour inspire,
Venoit pour secourir Priam et son empire :
Heureux, s’il eust ouy mieux que nous insensez
Les mots par sa maistresse en fureur prononcez.

Enceint de ces guerriers, et voyant leur courage
Les porter au combat, il leur tiens ce langage :
Valeureux compagnons, mais valeureux en vain,
Puis qu’un ardant desir boüillonne en vostre sein
De me suivre où je vois par ces fieres allarmes
Tenter le dernier poinct de la chance des armes :
Voyez en quel estat nostre sort est reduit :
Les dieux qui cet empire ont eux-mesmes construit,
Delaissans leurs autels quittans leurs sanctuaires,
Se sont tous retirez en ceux des adversaires.
De quel reste d’espoir maintenant animez
Contre tant d’ennemis nous sommes-nous armez ?
En vain nostre valeur aux perils exposee
Tasche de secourir une ville embrasee :
Mourons, et d’un effort vaillamment furieux,
Lançons-nous au travers des dards victorieux.
N’esperer nul salut c’est un salut luy-mesme
Aux grands cœurs oppressez d’une infortune extresme.
Ayant ainsi parlé de fureur tout épris,
J’en augmentay l’ardeur de ces jeunes esprits.
Et lors, comme des loups que l’importune rage
Du ventre et de la faim tire hors du bocage,
Par l’obscur espaisseur des broüillars amassez,
Et que leurs louveteaux dans le giste laissez
Attendent halletans à gorges dessechees,
Nous allons au travers des fléches décochees,
Et du fer et des feux dont tout est devoré,
Nous mesmes nous lancer au trespas asseuré :
La nuict semant par tout son ombre noire et creuse,
Volle à l’entour de nous d’une aile tenebreuse.
Qui pourroit exprimer les horribles malheurs
D’une nuict si cruelle et feconde en douleurs ?
Ou le sac en descrire, et les morts inhumaines ?
Ou par ses tristes pleurs en égaller les peines ?
Un estat qui superbe avoit tant dominé,
Tombe à l’heure par terre à jamais ruiné :

Infinis hommes morts, infinis que l’on tuë,
Tous sanglants, tous bruslez, gisent emmy la ruë :
Et jonchent de leurs corps en fureur massacrez,
Les portaux des maisons et des temples sacrez.
Bien que les teucres seuls estendus par la voye
Ne versent pas leur sang sur le pavé de Troye :
Quelquefois la vertu refleurit en leurs cœurs :
Quelquefois les vaincus font tomber les vainqueurs.
Par tout regne la plainte : et parmy le carnage
La mort monstre par tout son effroyable image.
L’ennemy que le sort nous offre le premier,
C’est le grec Androgee orné d’un haut cimier,
Et fierement suivy d’une nombreuse escorte,
Qui nous tenant pour grecs, nous parle en ceste sorte :
Hastez-vous, compagnons : hé quelle lascheté
A tenu vostre pas si long temps arresté ?
Les autres ravissans emportent les pergames,
Emportent Ilion par le milieu des flames :
Et vous, au lieu de vaincre et butiner comme eux,
À peine vous partez du rivage escumeux.
Cela dit, aussi tost (pource que sa semonce
Reçoit une ambigue et mal seure response)
Voyant bien que son pied l’a porté par erreur
Entre ses ennemis, il reste plein d’horreur :
L’image du peril toute audace luy volle,
Et luy fait retirer les pas et la parole.
Comme quand par les bois quelqu’un presse en marchant
Un serpent non preveu sous l’herbe se cachant :
Il fuit palle de crainte aussi tost qu’il l’advise,
Les yeux rouges du feu que sa colere attise,
Se dresser contremont, horriblement siffler,
Et son cou de gris-bleu superbement enfler.
Ainsi la froide peur qui conseille la fuite
Retiroit Androgee au milieu de sa suite :
Quand nous jettans sur luy, nous luy donnons la mort :
Et puis chargeons sa bande avec un tel effort,
Que de tous les costez l’ayant enveloppee,
Nous la faisons tomber sous les coups de l’épee,

Ignorante des lieux, et surprise de peur.
Le sort est favorable à ce premier labeur !
Dequoy tressautant d’aise et boüillant de courage,
Choroebe en ce succez nous tient un tel langage :
Ô compagnons, dit-il, suivons en combattant
Le chemin de salut que nous va presentant
L’effort dont nostre bras a rougy ceste place,
Et la faveur du ciel secondant nostre audace.
Eschangeons nos boucliers avec ceux des vaincus :
Et vestons pour un temps les armets, les escus,
Et les marques des grecs : qu’importe si l’on use
Contre son ennemy de vaillance ou de ruse ?
Eux-mesmes fourniront des armes à nos mains.
Ce dict, il vest l’armet qui du chef jusqu’aux reins
Ombrageoit d’un long crin ondoyant en pennache,
La teste d’Androgee, empoigne sa rudache,
Et s’estant tout couvert du harnois emprunté,
Se ceint la grecque espee à l’entour du costé.
Autant en fait Riphee : autant Dymas luy-mesme,
Et toute la jeunesse aimant ce stratageme :
Chacun allaigrement se revestant le corps
De la fraische despoüille arrachee à ces morts.
Nous allons aussi tost, d’un hazardeux meslange,
Imprudents nous conjoindre à la grecque phalange :
Et par l’obscure nuict attaquant maints combats,
Nous faisons trébuscher force ennemis à bas.
Les uns d’eux emportez d’une fuite craintive,
Recherchent leurs vaisseaux et le sein de la rive ;
Les autres maistrisez d’une honteuse peur,
Remontent dans les flancs du colosse trompeur :
Et pour se recacher, derechef se retirent
Dans le ventre cogneu d’où naguere ils sortirent.

Mais helas ! On ne doit en nul bien s’asseurer
Que la faveur des dieux ne fait point prosperer.
Voila que l’on trainoit dehors des sanctuaires
Du temple de Minerve, et d’entre ses mysteres,
Cassandre eschevelee, et tendant vers les cieux,
D’un regard plein de flamme, en vain ses tristes yeux.
Ses tristes yeux sans plus, car des cordes pressees
Tenoient ses tendres mains durement enlacees.
Choroebe la voyant si rudement traiter,
Insensé de courroux ne le peut supporter :
Mais desirant la mort, s’élance emmy la presse
Des soldats outrageants ceste jeune princesse :
Nous suivons tous l’ardeur du courroux amoureux,
Et les armes au poing nous nous ruons sur eux.
Icy, de prime abord il nous pleut sur la teste,
Des hauts sommets du temple, une fiere tempeste
De traits des nostres mesme, et leurs aveugles coups
Font naistre ignoramment un grand meurtre entre nous,
Par l’erreur qui s’engendre en leurs ames trompees
Des boucliers ennemis et des grecques espees.
D’ailleurs, voicy les grecs qui courroucez de voir
La princesse rescousse eschapper leur pouvoir,
Viennent de toutes parts fondre sur nous ensemble :
Ajax de qui l’ardeur à la foudre ressemble,
Et les deux fils d’Atree, et mille autres guerriers,
Et l’entiere escadron des dolopes meurtriers.
Comme quand sur le dos des ondoyantes plaines
L’orage fait jouster les contraires haleines
Des vents dont la fureur se creve en tourbillons,
Zephyre boursoufflant leurs humides sillons,
Et celuy de la gent que le midy colore,
Et celuy qui se plaist aux chevaux de l’aurore :
Les forests font grand bruit : et Neree irritant
D’un trident escumeux tout l’empire flottant,
Agite jusqu’aux bas des mers les plus profondes
Le tempesteux orgueil de ses mobiles ondes.

Ceux aussi que par l’ombre et l’horreur de la nuit,
Es destours où le feu moins clairement reluit,
Nostre embusche a surpris, et d’une aspre poursuite
Chassez par tous les coins de la cité destruite,
Viennent lors à paroistre, et remarquer les dards
Qu’ils ont veu dans leur sang rougir en mille parts :
Et des pavois menteurs la tromperesse image,
Et le son estranger des accens du langage.
En fin donc nous trouvans par le nombre accablez,
Choroebe le premier, sous maints coups redoublez,
Tombe comme une hostie à Minerve immolee,
Au pied de son autel, du bras de Penelee.
Riphee y tombe aussi, l’homme le plus entier,
Et mieux guidant ses pas dans le juste sentier,
Que le soleil vist point en toute la Phrygie :
Mais ainsi pleust aux dieux dont la Parque est regie !
Hypanis, et Dymas, par un malheureux sort,
De nos compagnons mesme y reçoivent la mort :
Et ne te sauva point d’une mortelle attainte,
Panthe, ta pieté si constante et si sainte :
Mais soüillas en ton sang versé par ce méchef,
La mitre d’Apollon qui couronnoit ton chef.
Vous, cendres d’Ilion, et vous derniere flame
De ce qui me touchoit plus tendrement à l’ame,
Je vous atteste icy qu’en vous voyant perir,
Je n’évitay hazard que je puisse encourir,
Ny trait lancé des grecs en ces tristes allarmes :
Et que si le destin eust permis à leurs armes
De m’y faire tomber sous leurs coups inhumains,
Je l’avois merité par l’effort de mes mains.
Nous sommes arrachez de ce sanglant carnage
Pelie, Iphite et moy : dont Iphite sent l’âge
Appesantir ses pas, et Pelie est contraint
De retarder le sien, d’un coup d’Ulysse attaint.
Cent cris qui pleins d’effroy vont aux flammes celestes,
Nous appellent du bruit de leurs plaintes funestes,
Au palais de Priam, où la fureur de Mars
Fait plouvoir tant de morts, fait voller tant de dards,

Qu’ailleurs, au prix de là, cessent tous traits de guerre,
Et nul par la cité n’ensanglante la terre :
Veu l’ardeur du combat, veu le boüillant effort
Dont la rage des grecs lutte contre le fort,
Armant de cent boucliers la guerriere tortuë,
Pres du sueil de la porte assiegee et battuë.
Mainte eschelle dressee en acroche les murs,
Par où grimpants à force entre les flancs obscurs
Et dessous les posteaux que les teucres deffendent,
Avec la gauche main qu’en avant ils estendent,
Ils opposent aux traits leurs pavois surhaussez,
Et s’attachent de l’autre aux creneaux embrassez.
Les troyens de leur part arrachent les sablieres,
Les combles des maisons, les tours toutes entieres :
Avec ces armes-là vengeans plustost leur mort,
Que deffendans leur vie encontre un tel effort :
Tant qu’on voit à la fin leurs mains desesperees
Rouler les bois sacrez, et les poutres dorees
Qui, comme monuments restans de nos ayeux,
Ornoient le sainct orgueil des plus augustes lieux.
Les autres deffendans les basses advenuës
Avec un escadron tout flambant d’armes nuës,
Ressemblent à des murs entierement ferrez,
Tant leurs rangs se suivans sont unis et serrez.
Là, nous reprenons tous une fureur égalle,
Ardans de secourir la demeure royalle,
Aider à ces guerriers, et leur renfler le cœur,
D’un boüillonnant esprit d’audace et de vigueur.
Il s’ouvroit dans les murs plus fuyans en arriere
Une porte secrette et venuë de lumiere,
Qui servoit de passage aux superbes cloisons
Dont Priam distinguoit ses augustes maisons,
Par où, devant qu’encor Troye eust esté destruite,
Bien souvent Andromache et non veüe, et sans suite,
Alloit voir son beau-pere, ou seule avec un seul,
Portoit Astyanax vers le roy son ayeul.
Coulé dedans par là, je monte au plus haut feste,
D’où les pauvres troyens espandoient sur la teste

Des cruels assiegeans force fléches en vain,
Et qui sans nul effect leur voloient de la main.
Là s’élevoit en l’air le mal-joinct edifice
D’une hautaine tour bastie en precipice,
D’où bien souvent nostre oeil, courant de toutes parts,
Voyoit Troye à l’entour, et ses larges ramparts :
Voyoit les pavillons de tout le camp Argive,
Et plus loin leurs vaisseaux flottans pres de la rive.
Avec le fer en main assaillans ceste tour,
Et par où les planchers déjoints tout à l’entour
Monstroient leur liaison du comble détachee,
L’ayans finablement de son siege arrachee,
Nous la poussons en bas : elle adonc qui se suit,
Traine apres sa ruïne un grand et sonnant bruit,
Et de sa cheute esparse en tombant ensanglante
Force rangs ennemis que son faix accravante :
Mais d’autres succedans, on voit tousjours en l’air
Les cailloux et les dards poursuivre de voller.
Là, Pyrrhe tressautant d’une insolente joye
Brave devant la porte, et tout armé flamboye
D’un brillant feu d’airain dont semble estre embrasé
Son harnois reluisant aux flammes opposé :
Tel qu’on voit au printemps lever son cou superbe,
Apres s’estre saoulé de quelque mauvaise herbe,
Le serpent que l’hyver sous la terre courroit
Tout enflé de gelee et tout transi de froid.
Maintenant dévestu des peaux de sa vieillesse,
Et fraischement luisant d’une neuve jeunesse,
Il plie en cercles ronds son dos souple et glissant,
Dresse haut au soleil, d’un geste menaçant,
Sa teste grise-verte, et sa veuë allumee,
Elançant les trois dards dont sa langue est armee.
Là, Periphe au grand corps secoüant un brandon,
Là son porte-bouclier, l’ardant Automedon,
Et comme un ruineux et tempesteux ravage,
Tout le jeune escadron de Scyre au verd rivage,

Abordez quant et luy lancent de toutes parts
Des feux au haut du toict, vollans entre les dards.
Luy mesme des premiers empoignant une hache
Rompt le seuil de la porte, et fierement arrache
Les poteaux de leurs gonds, redoublant tant de fois
Les coups du fer aigu, qu’ayant creusé le bois,
Tranché la poutre mesme, et dissous leur jointure,
Il fait beer entr’eux une large ouverture.
Lors le cœur du palais se découvre au dehors :
Les salles au grand front en paroissent alors :
Et le pompeux orgueil des chambres magnifiques,
Retraites de Priam et des rois plus antiques :
Lors on voit à l’entree, arrangez flanc à flanc
Ceux qui pour sa deffense ont dévoüé leur sang.
Mais aux parts du logis le plus loin reculees,
Maints lamentables cris, maintes voix desolees
Se confondent ensemble, et les oit on urler
De piteux cris de femme épandus dedans l’air.
Le son en porte au ciel les plaintes gemissantes !
Les dames en plorant errent toutes tremblantes
Par ces grands corps d’hostel ja du feu menassez,
Et donnent des baisers aux poteaux embrassez.
Pyrrhe presse et fait voir qu’en luy se renouvelle
La violente ardeur de l’ame paternelle.
Ny gardes ny cloisons n’y peuvent resister.
Le bellier au front dur, à force de hurter
Jette la porte à terre, et d’un effort extrême
Fait en fin hors des gonds tomber le poteau mesme.
La force ouvre le pas : les grecs à l’heure entrez,
Massacrent en fureur les premiers rencontrez :
Inondent tous les lieux du debord de leurs armes,
Et font couler par tout ou le sang ou les larmes.
Avec moins de fureur se ruë emmy les champs,
Enflé de maints torrents des hauts monts trebuchants,
Un fleuve dont les flots renversans leurs chaussees,
Furieux du surcroist des ondes amassees,

Et noyans tous les prez d’un deluge écumeux,
Cassines et troupeaux entrainent avec eux.
Je vy Neoptoleme, et tous les deux Atrides
Baigner là dans le sang leurs dextres homicides :
J’y vey la Reyne Hecube, et cent dames autour :
J’y vey Priam en fin clorre son dernier jour :
Et devant les autels de ses dieux domestiques
Soüiller du propre sang de ses veines antiques,
Et du sang de ses fils avec luy massacrez,
Les saincts feux que luy-mesme il avoit consacrez.
Ce grand et doux espoir dont cinquante hymenees
Faisoient en ses nepveux refleurir ses annees,
À l’heure va par terre, et vont par terre encor
Ces pilliers qui vestus de riches lames d’or
S’eslevoient orgueilleux de despoüilles pendantes,
Les grecs les saccageans ou les flammes ardantes.
Mais peut estre attens-tu que ce triste discours
Te conte quelle mort donna fin à ses jours.
Voyant la cité prise aller tomber en cendre,
Ses portaux abbattus cesser de le deffendre,
Et l’ennemy regner és lieux plus reverez
Que son palais eust point en son sein retirez :
Il charge, bien qu’en vain, ses espaules tremblantes
Du fardeau desapris de ses armes pesantes :
Ceint un glaive inutile, et va dans le plus fort
Des ennemis vainqueurs se ruer à la mort.
Au milieu du palais et sous le nud des astres,
Un grand et large autel gisoit sur ses pilastres,
Et tout contre un laurier qui chargé de trop d’ans
Courboit dessus l’autel ses bras longs et pendans,
Servant d’un parasol venerablement sombre
Aux penates sacrez qu’il couvroit de son ombre.
Icy, la triste Hecube en pleurs et hors de soy,
Et ses filles encor s’assemblant en effroy,
Environnoient

 l’autel, et se serroient entre-elles
Comme font en fuyant les promptes colombelles,
Quand un nuage épais noircit le front des cieux,
Et plorant embrassoient les images des dieux.
Si tost donc qu’elle vid, au milieu de ses larmes,
Ce genereux vieillard couvert de jeunes armes,
Quelle fureur (dit-elle) en ton cœur forcenant
T’excite, ô pauvre prince, à t’armer maintenant ?
Où t’emporte à clos yeux l’ardeur de ton courage ?
Helas, nous n’avons plus en ce mortel orage
Besoin de tes secours, non pas quand mon Hector
Au milieu des vivans respireroit encor.
Vien icy despouïller ton insensee envie :
Ou ce commun autel nous tiendra tous en vie,
Ou nous courrons ensemble en un mesme trespas.
Ce dit, elle tira les lents et triste pas
Du vieillard aupres d’elle, et fist là prendre place
Dedans le sacré siege à ses membres de glace.
Mais voila que Polite, un des fils mieux aymez
D’entre tant que ce prince au monde avoit semez,
Echapé de la main du fier Neoptoleme
Fuit au travers des dards et des ennemis mesme,
Tout blessé, tout sanglant par les détours
Des portiques voutez, des salles et des cours.
Pyrrhe ardant de fureur le poursuit et le presse :
Luy tient la mort aux reins, l’en menace sans cesse :
Et ja presque voisin, de la main il l’atteint,
Et son trenchant acier en ses veines reteint :
Tant que quand le chetif parvient devant la face
De ses tristes parens, il tombe sur la place
Tout transpercé de coups, et par terre estendu
Va respandant sa vie en son sang espandu.
Icy le pauvre pere, encor mesme qu’il voye
Qu’à la mort asseuree il va servir de proye,

Ne se peut contenir, ains hastant son malheur
Il lasche ainsi la bride à sa juste douleur :
Homicide inhumain, si les mortels outrages
Touchent de quelque soin les celestes courages,
Vueillent un jour les dieux rendre à ta cruauté
Le loyer que dessert ta brutale fierté,
Pour ce barbare tour d’ame impie et meschante,
Dont tu n’as point d’horreur de voir ta main sanglante,
Qui sans aucun respect des autels ny des dieux
As meurtry mon enfant devant mes propres yeux,
Et de la mort du fils si laschement cruelle
As soüillé sans pitié la face paternelle.
Cet Achille fameux, que d’un tiltre menteur
Ta naissance se vante avoir eu pour autheur,
Ne se monstra pas tel, mesme en sa violence,
Vers moy son adversaire, ains eut en reverence
La vieillesse et la foy d’un roy le suppliant :
Rendit finablement, son courroux oubliant,
Le corps de mon Hector aux droits de sepulture,
Et me remit à Troye exempt de toute injure.
Ainsi dit le vieillard, puis de sa foible main
Lance un dard qui sans force, ayant attaint en vain
L’airain retentissant, et frustré de l’entree,
Se pend à la couronne à demy penetree,
Qui se recueille en pointe au nombril du pavois :
Surquoy Pyrrhe repart d’une orgueilleuse voix :
Or va donc raconter aux ombres de mon pere
Les traits de cruauté que ton oeil m’a veu faire,
Et ne luy cele point que son fils malheureux
Degenere en vertu de ses faits valeureux :
Meurs dés cette heure icy. Ce disant il le traine,
Arraché hors des bras de la dolente reine,
Tout tremblant de trop d’âge, et sans cesse glissant
Dans le sang de son fils le pavé rougissant,

Contre les autels mesme, où cruel il empestre
Dedans ses cheveux blancs les doigts de la senestre,
Et tenant son poignard flambant en l’autre main,
Jusqu’à l’or de la garde il le luy cache au sein.
Telle fin eut Priam, telle ses destinees,
Et telle mort trencha le cours de ses annees,
Regardant Troye éprise horriblement flamber,
Et jusqu’aux fondemens ses pergames tomber :
Luy jadis si grand prince, et de qui la puissance
Vit l’Asie autrefois luy rendre obeïssance :
Maintenant un grand tronc sur l’arene couché,
Dont le corps est sans nom et le chef arraché.
Ce fut là qu’une horreur tout autour épanduë
Entra premierement en mon ame éperduë :
L’image paternelle y coule avec effroy,
Voyant si sanglamment meurtrir un si grand roy
De qui l’âge tremblant égaloit ses annees :
Creuse, et ma maison au sac abandonnees
Augmentent ceste crainte, et la peur des hazards
Dont mon petit Jule est ceint de toutes parts.
Je regarde à l’entour et mon oeil cherche à l’heure
Quelle troupe restee encore me demeure :
Tous m’ont abandonné, las de tant de combats,
Et d’un saut hazardeux se sont lancez à bas,
Ou transpercez de coups et prests à rendre l’ame
Se sont par desespoir jettez dedans la flame.
Ainsi donc resté seul, et ce soin me pressant,
J’avançois mon retour, quand j’advise en passant
Dans le temple de Veste, Helene retiree
Se cacher pres du sueil des autres separee.
Cent clairs embrassemens me fournissent de jour,
Errant, et sans repos jettant l’oeil tout autour.
Elle qui des troyens ayant destruit l’empire
Tremble que leur douleur ne s’en vange en son ire,

Qui des grecs apprehende un rude chastiment,
Et qui craint son époux laissé si méchamment,
La commune furie, et l’erinne fatale
De Troye et des citez de sa terre natale,
Se tenoit là cachee à l’abry des autels,
Odieuse à l’esprit des dieux et des mortels.
Soudain un ardant feu s’embrase en mon courage
Dont la fureur m’exhorte à venger le naufrage
De ma chere patrie, et punir sans pitié
Les forfaits d’un esprit si plein de mauvaistié.
Quoy ? (disois-je à part-moy) ceste ingrate et meschante
Reverra donc sa Sparte heureuse et triomphante :
Reverra son époux repris en ses filets :
Son pere, ses enfans, ses parens, ses palais,
Pompeusement suivie et de dames de Troye,
Et de serfs phrygiens ainsi que de sa proye ?
Cependant nos remparts se seront veus raser,
Priam renverser mort, Ilion embraser,
Et le sang tant de fois baigner la large plaine
Du sablonneux rivage où Xanthe se promeine ?
Non, il n’en sera rien : car bien qu’en se soüillant
Dans le sang d’une femme, on n’aille recueillant
Nul renom memorable, et que telle victoire
N’apporte quant et soy ny loüange ny gloire,
Siseray-je prisé d’avoir avec mes mains
Arraché ce malheur du milieu des humains,
Chastiant les forfaits d’une si mauvaise ame :
Et seray consolé, soulant l’ardante flame
Des saincts desirs vengeurs en mon cœur allumez,
Et les cendres des miens tristement consumez.
Tels discours en fureur m’agitoient la pensee,
Et desja m’emportoit ceste ardeur insensee :
Quand plus claire et luisante en un nuage d’or
Que mes foibles regards l’eussent point veuë encor,
L’alme Venus ma mere escartant l’ombre obscure,
Me presente emmy l’air sa celeste figure,
Et s’advoüant deesse, apparoist à mes yeux
Telle en gloire et grandeur qu’elle se monstre aux dieux,

M’arreste par la dextre, et dedans mon oreille
Fait couler ce propos de sa bouche vermeille.
Mon fils, quelle douleur allume en tes esprits
Ce violent courroux dont ils sont tous espris ?
À quoy tant de fureur ? La pieté cognuë
Du juste soin des tiens qu’est-elle devenuë ?
Veux-tu point voir plustost où tes pas ont laissé
Ton pere et tout debile et des ans oppressé ?
Voir si parmy ces maux ta fidelle compagne
Te reste encor en vie, avec ton cher Ascaigne ?
Autour de qui sans cesse errent de toutes parts
Et les troupes des grecs, et les fureurs de Mars :
Et que (sans mon soucy s’opposant à la rage
De la flamme et du fer qui tout brusle et saccage)
L’ardeur de tant de feux à l’entour allumez,
Et l’espee ennemie auroit ja consumez ?
Ce n’est point (comme il semble à la pensee humaine)
L’odieuse beauté d’une dame spartaine,
Ny le rapt de Paris tant condamné de tous,
Mais la rigueur des dieux donnants trop au courroux,
Qui destruit cet empire, et qui fait que l’on voye
Trebuscher la puissance et la gloire de Troye.
Regarde : (car ma main va rendre dissipé
D’alentour de ton oeil par l’ombre enveloppé,
L’invisible broüillas de qui l’humide nuë
Epointe les rayons de ta mortelle veuë :
Toy, ne fuy nul conseil que le celeste soing
De ta mere deesse apporte à ton besoing)
Icy pres, où tu vois ces masses trebuschees,
Et ces roches ainsi des roches arrachees
Vomir des flots de pouldre, et bruyant les mesler
Aux grands flots de fumee ondoyans dedans l’air :
Neptune secoüant les terrestres entrailles,
Et de son grand trident esbranlant les murailles,
Dont encor le loyer rend son cœur irrité,
Va jusqu’aux fondements destruisant la cité.
Icy Junon s’assied sur les portes de Scaee
Toute ceinte d’acier, et de haine insensee :

Encourage les grecs, et leur prestant la main,
Les appelle du havre à ce sac inhumain.
Là, Pallas secoüant son horrible Gorgonne
Dans le sein d’une nuë où claire elle rayonne,
Se plante en leur faveur sur la pointe du fort :
Et Jupiter luy-mesme en seconde l’effort,
Leur accroist le courage, et durant ces allarmes
Rend tous les autres dieux bandez contre vos armes.
Mon fils, retire toy, mets fin à tes combats :
Je me tiendray par tout voisine de tes pas,
Et sans aucun peril ma conduite fidelle
Te fera regaigner la maison paternelle.
Achevant ces propos sa lumiere me fuit,
Et se cache en l’épais des ombres de la nuit.
Adonc la veuë affreuse et les formes horribles
Des dieux nos ennemis me devindrent visibles,
Adonc tout Ilion se laissant consumer,
Me sembla pour jamais dans son feu s’abysmer,
Et dés les fondements destruitte et subvertie
Trebucher la cité par Neptune bastie.
Comme quand aux sommets des hauts monts éventez,
La main des laboureurs assaut de tous costez
Un vieil fresne sauvage à grands coups de coignee
Que redouble à l’envy la troupe embesoignee :
Il menace long temps de son chef ombrageux
Chancelant sous les coups du tranchant outrageux,
Qui fait trembler d’horreur ses vertes cheveleures :
Jusqu’à tant qu’à la fin, vaincu de ses blesseures,
Il chancelle et gemit pour la derniere fois,
Et fracasse en tombant infinis petits bois.
Je descens, et conduit du soin de la deesse,
Sans malheur je traverse et les feux et la presse

Des plus fiers ennemis entre mille trespas,
Les flammes et les dards faisants place à mes pas.
Mais quand en cheminant j’euz attaint le portique
Du sejour paternel, nostre demeure antique,
Mon pere qu’avant tout je cherchois d’enlever
Dessus les monts voisins, et le premier sauver,
Refuse constamment de vouloir plus estendre
La course de ses jours, Troye estant mise en cendre :
Et vagabond souffrir en l’hiver de ses ans
Un exil sans retour plein d’ennuis si cuisants.
Vous autres (nous dit-il) de qui la force entiere
Garde encor la vigueur de sa trempe premiere,
Et dont le jeune sang fume encor de chaleur,
Sauvez-vous par la fuitte et trompez le malheur.
Si les dieux immortels eussent eu quelque envie
De me voir prolonger le filet de ma vie,
Ils m’eussent conservé le sejour de ces lieux.
C’est assez, voire trop, qu’avoir veu de mes yeux
Un sac de nostre ville, et l’avoir survescuë
Une heure seulement et captive et vaincuë.
Vous, quand vous aurez dit dessus ce pauvre corps
Le triste adieu dernier qu’on dit aux palles morts,
Retirez-vous de moy tout tremblant et tout blesme.
Je trouverray la mort avec ma dextre mesme.
L’ennemy qui premier despoüiller me viendra,
Prendra pitié de moy : sinon, peu m’en chaudra :
La perte de la tombe est un petit dommage.
Long temps a qu’en langueur je traine icy mon âge
Inutile à moy-mesme, et non aymé des cieux,
Depuis que le grand roy des hommes et des dieux
Fist siffler en courroux comme un trait de tempeste
L’ardant vent de sa foudre à l’entour de ma teste.
Ainsi nous respond-il fiché dans son dessein :
Et nous, moites des pleurs qui nous baignent le sein,
Moy, ma femme, et mon fils imitant nostre plainte,
Et toute la maison du mesme dueil atteinte,
Le prions au contraire, et de ne vouloir point
En se perdant ainsi nous perdre de tout point,

Et par une fureur d’ame desesperee,
Ne se point eslancer à la mort asseuree :
Il nous refuse encor, sans se vouloir laisser
Arracher de sa place, et moins de son penser.
Alors plus que jamais laschant la bonde aux larmes,
Desireux de la mort je recours à mes armes :
Car, helas ! Quel advis soudainement naissant,
Ou quel party s’offroit en un mal si pressant ?
Ô pere, as-tu bien creu que j’eusse le courage
De m’esloigner d’icy, t’y laissant au carnage ?
Est-il cheut de la bouche et du cœur paternel
Un mot si condemnable au silence eternel ?
Si c’est l’arrest des dieux que rien ne vive au monde
Reste d’une cité si grande et si feconde,
Si mesme en ce desir ton cœur veut persister :
Et si, plein de fureur, il te plaist d’adjouster
Ta ruïne et la nostre à la perte de Troye,
La cruauté du sort t’en vient d’ouvrir la voye :
Bien tost arrivera Pyrrhe cet inhumain,
Teint du sang de Priam, qui meurtrit de sa main
Le fils devant le pere, et d’une rage extrême,
Contre l’autel apres meurtrit le pere mesme.
Ô soucy maternel ! Ne m’as-tu dégagé
Des armes et des feux qui m’avoient assiegé,
Qu’afin qu’entrant icy l’insolence adversaire,
Je voye et mon enfant, et ma femme, et mon pere,
Frappans l’air de sanglots et de cris desolez,
Dans le sang l’un de l’autre en fureur immolez ?
Mes armes compagnons, rapportez-moy mes armes :
L’arrest du dernier jour me rappelle aux allarmes.
Rendez moy derechef aux coups des ennemis :
Laissez moy r’enflamer les combats intermis.
Nous aurons pour le moins cette vaine allegeance
De ne mourir point tous aujourd’huy sans vengeance.

Cela dit, je receins mon coutelas trenchant :
Et derechef ma dextre au pavois attachant,
Je me l’entois au bras, et sortois de la porte :
Quand voila mon espouse, en pleurs, et demy-morte,
Qui m’embrassant les pieds m’arreste sur le sueil,
Et me tendant mon fils me dit la larme à l’oeil :
Si tu vas pour te perdre en la perte commune,
Meine nous quand et toy courir mesme fortune :
Si tu mets quelque espoir és armes que tu tiens,
Sauve premierement ta maison et les tiens.
À qui vas-tu laisser au milieu de la flame
Ton petit fils, ton pere, et moy jadis ta femme ?
Jettant ces cris en l’air, elle alloit remplissant
Tout le sein du logis d’un echo gemissant :
Quand un soudain prodige estonnant nos pensees
Transforme en d’autres cris les plaintes commencees.
Car cependant qu’Iule avec ses petis pleurs
Lamentant en nos bras augmente nos douleurs,
Voicy qu’une clarté se redressant en creste
Semble sourdre à l’instant du sommet de sa teste,
Paistre autour de son front ses doux et tiedes feux,
Et sa flamme innocente en lécher les cheveux.
Nous, les croyants brusler, jettons, palles de crainte,
De l’eau d’un surgeon vif sur cette flamme sainte :
Mais lors ravy de joye, Anchise esleve aux cieux
Ensemble avec les mains la parole et les yeux :
Tout-puissant Jupiter, si par quelques prieres
Tu peux estre flechy, tourne à nous tes paupieres :
Regarde-nous sans plus : et si par pieté
Devots à tes autels nous l’avons merité,
Desormais ayde-nous, serene ton visage,
Et vueilles par effect confirmer ce presage.
À peine le vieillard cessoit d’ainsi parler,
Quand avec un grand bruit éclarant dedans l’air
Soudain il tonne à gauche : et le vol d’une estoille
Que la nuict à l’instant détacha de son voile,
Coule du ciel en bas, à sa queuë entrainant
La flamme d’un brandon vivement rayonnant.

Nous la voyons passer, comme un trait débandee,
Par dessus nostre toict en la forest Idee,
Où sa course va fondre, et clairement traçer
Les chemins où nos pas se devoient addresser.
Un long sillon de feu dedans l’air s’en allume,
Dont la souffreuse odeur toute la coste enfume.
Lors mon pere vaincu se dressant vers les cieux,
Adore le sainct astre, invoque à soy les dieux :
Et se tournant vers nous : rien plus ne me retarde :
Je vous suy, nous dit-il. Dieux soyez nostre garde,
Et puis que vos arrests nous l’ont ainsi prefix,
Sauvez ceste maison, sauvez mon petit-fils :
Cet augure est de vous, et vostre main divine
Prepare encor à Troye une neuve origine.
Ô mon fils, je te cede, et ne refuse plus
D’accompagner tes pas, quoy que vieil et perclus.
Il achevoit ces mots, et ja sont entenduës
Bruire plus clairement les flammes épanduës,
Et les vagues de feu rouller à gros boüillons
Jusque tout contre nous leurs flambants tourbillons.
Or sus, mon pere aimé, suivons donc ceste addresse :
Assieds dessus mon cou ta debile vieillesse :
J’y soumettray l’espaule, aise de me charger
D’un faix qui m’estant doux me paroistra leger :
Au moins, quoy qu’il arrive, une mesme fortune,
Soit perte, ou soit salut, nous deviendra commune.
Qu’Iüle m’accompagne, et que Creüse ait soing
De remarquer nos pas les suivant de plus loing.
Vous autres serviteurs, souvenez-vous d’escrire
Dedans vostre penser le mot que je vay dire.
Au sortir des remparts un tertre s’offre aux yeux,
Sur qui les murs deserts, et le comble ja vieux
D’un temple de Ceres, élevent leur fabrique :
Et tout contre se plante un grand cyprés antique,
Plusieurs ans conservé sur les champs nourrissiers
Par le soucy devot de nos vieux devanciers :
Là, soit le rendez-vous : là, dessous l’ombre coye,
Que de divers endroits chacun tourne sa voye.

Toy, mon pere, avant tout, prens en tes pures mains
Les reliques de Troye, et ses penates saints :
Car moy qui fraischement retourné des allarmes
Degoutte encor du sang espandu par les armes,
Je ne puis desormais sans crime les toucher,
Tant qu’un fleuve d’eau vive ait arrousé ma chair.
Ayant ainsi parlé, je fais soudain estendre,
Avec un vestement de laine molle et tendre,
La peau d’un lion roux sçavamment conroyé
Sur mon espaule large, et sur mon cou ployé :
Puis je courbe au fardeau mon échine pressee.
Ascaigne tient sa main en la mienne enlassee,
Et d’un pas non égal suit son pere en allant :
Creüse vient apres, nos traces refoulant.
Nous suivons les chemins ombreux et solitaires :
Et moy, qu’un peu devant les pointes sanguinaires
De tant de traits volants qui m’accabloient de coups,
Et tant d’esquadrons grecs se ruants contre nous,
N’avoient point estonné, maintenant je m’effroye
Au moindre vent qui souffle, au moindre bruit que j’oye,
Estant de palle crainte égallement transi,
Et pour ma compagnie, et pour ma charge aussi.
Or s’estoient ja mes pas faits voisins de la porte,
Et desja je pensois que plus aucune sorte
De chemins perilleux ne restoit à passer :
Quand un grand bruit de pieds me semblant s’avancer,
Vient frapper mon oreille : et mon pere luy-mesme
Regardant entre l’ombre, et la lumiere blesme
Dont la lune rend l’air sombrement éclarcy,
Fuy-t’en mon fils, dit-il, fuy-t’en viste d’icy :
Ils s’approchent de nous : je voy par l’ombre épaisse
L’airain de leurs pavois estinceler sans cesse.
Lors je ne sçay quel dieu, non amy de mon heur,
Me vient oster l’esprit ainsi troublé de peur :
Car tandis qu’en courant je fuy les advenuës
Des chemins plus batus, et des sentes cognuës,

Pour gaigner un destour loing des pas s’écartant,
Je ne sçay si Creüse en chemin s’arrestant
Servit à mes malheurs d’une fatale proye,
Ou si par ces destours s’égarant de la voye,
Trop lasse elle s’assist, mais la rigueur des cieux
Ne rendit oncques puis sa presence à mes yeux :
Et je ne retournay vers elle ainsi laissee
Ny les regards du corps, ny ceux de la pensee,
Qu’avec mon doux fardeau je ne fusse arrivé
Sur le tertre où Ceres eut son temple eslevé :
Là, tous se recueillants à la faveur de l’ombre,
Elle seule se vit manquer à nostre nombre,
Frustrant par ce méchef qui la ravit à nous,
Et son fils miserable, et son chetif espoux.
Qui fut-ce des mortels, ou des immortels mesmes,
Que n’accuserent point mes insensez blasphemes ?
Ou qu’ay-je de plus triste, et plus digne de dueil,
En tout le sac de Troye apperceu de mon oeil ?
Emporté de douleur, plorant, je recommande
Au vigilant soucy de ma fidelle bande
Mon fils, mon pere Anchise, et nos penates saints :
Les cache au fonds d’un val : mes armes je receins :
Retourne sur mes pas, et resouds en mon ame
D’aller par toute Troye au milieu de la flame,
Repasser les hazards, mon salut mespriser,
Et derechef ma teste aux perils exposer.
En ce triste dessein, dolent, je me reporte
Vers la face des murs, et vers l’obscure porte,
Par où bien peu devant mon pied m’avoit conduit :
Et parmy l’épaisseur des ombres de la nuit,
Mon oeil jettant par tout les rais de sa lumiere,
Je recherche ma trace, et la suys en arriere :
L’horreur dont je me sens de tous costez surpris,
Fait le silence mesme effroyer mes esprits.
De là, vers mon palais ma course est retournee,
Incertain si son cœur l’avoit là remenee :
Mais un esquadron grec qui l’avoit assiegé,
S’y ruant en fureur, l’a desja saccagé :

Le feu tout devorant monte jusqu’à la cime,
Poussé de sa furie, et du vent qui l’anime :
On voit haut par dessus les flammes en voller,
Et l’ardante tempeste en forcener dans l’air.
Je m’avance plus outre, et passe à la mesme heure
Au palais où Priam avoit fait sa demeure :
Mais là, dans le portique, et les plus sacrez lieux
Où fut l’asyle sainct de la reine des dieux,
Phoenix et l’itaquois ont l’oeil dessus la proye,
Esleus pour la garder. Là les thresors de Troye
Ravis du plus sacré des temples embrasez,
Là les tables des dieux au pillage exposez,
Les couppes d’or massif, et les robes captives,
S’entassent par monceaux entre les mains argives.
Tout en pleurs et souspirs, un grand peuple esperdu
De femmes et d’enfans, est autour épandu.
Mesme en ceste douleur osant par les tenebres
Jetter des cris en l’air, et des plaintes funebres,
Je remply les chemins de lamentables voix,
Et le nom de Creüse appellay par trois fois.
L’appellant, la cherchant d’un labeur inutile,
Et forcenant sans fin par les toits de la ville,
Sa miserable idole attainte de mon dueil,
Et son ombre parlante apparut à mon oeil,
Sous les traits d’une image emmy l’air exprimee
Surpassant en grandeur sa forme accoustumee.
J’eu peur en la voyant, mon poil se herissa,
Et ma voix en ma bouche à l’instant se pressa :
Mais lors elle me parle, et de ce doux langage
M’arrache la douleur du profond du courage.
Que te sert, cher espoux, ce labeur insensé ?
Rien sans l’adveu des dieux ne s’est icy passé.
Les destins disposans des fortunes humaines
Ne veulent point souffrir que d’icy tu m’emmeines,
Ny ne l’accorde point l’arrest de ce grand roy
De qui le clair Olympe escoute et suit la loy.

Il faut qu’un long exil tes erreurs accompagne :
Il te faut sillonner une vaste campagne
De tempesteuses mers : puis, apres quelques ans,
En fin tu parviendras aux champs gras et plaisants
De la belle Hesperie, et des terres fecondes
Que le Tybre en coulant fend de ses douces ondes.
Là, tout bon-heur t’attend : là, le cours des destins
Te reserve un royaume és rivages latins,
Et le nouveau lien d’un royal hymenee.
Ne vueilles plus en vain plorer ma destinee :
Mon oeil ne verra point les fieres regions
D’où le Dolope armé tira ses legions,
Et pour user ma vie en langueur et tristesse,
Je n’iray point servir les matrones de Grece,
Moy, race des grands roys de Dardane venus ;
Et belle fille encor de la belle Venus :
Car la mere des dieux, nostre grande Cybelle,
Me retient sur ces bords arrestee aupres d’elle.
Or adieu pour jamais : conserve en toy l’amour
De nostre cher enfant jusqu’à ton dernier jour.
Ayant ainsi parlé, ceste ombre se retire,
Sur le poinct que pleurant, et voulant beaucoup dire,
J’ouvrois ma palle bouche afin de luy parler :
Se dérobe à mes yeux, et se dissipe en l’air.
Par trois fois j’essayay d’arrester sa vollee,
Luy donnant de mes bras une estroitte accollee :
Mais par autant de fois, l’idole estreinte en vain
Eschappa de ma prise, et me trompa la main ;
Pareille aux vents legers, et semblable en son estre
À ces songes vollants que le somme fait naistre.
Les moments de la nuict s’estans coulez ainsi,
Je retourne au vallon, vers mon autre souci :
Et là, je m’estonnay, pour la nombreuse suitte
Des nouveaux compagnons donnez à nostre fuitte,
Qu’ensemble j’y trouvay si soudain addressez :
Hommes, femmes, enfans, jeunes gens ramassez,
Piteuse colonie, et peuple miserable,
Recueilly pour souffrir un exil perdurable.

Là de tous les costez ils alloient accourant,
Et leur bien et leur vie aux hazards preparant :
Resolus de me suivre en quelque part du monde
Qu’il me pleust les mener par les plaines de l’onde.
Or desja voyoit-on sur l’onde se lever
L’astre annonçant Phoebus estre prest d’arriver,
Et les troupes des grecs de pillage chargees
Tenant de tous costez les portes assiegees,
Nul espoir de secours ne s’offroit à nos yeux,
De la part des mortels, ny de celle des dieux.
Je pars, environné de la bande compagne,
Et mon pere enlevant tire vers la montagne.

[5]


A LA PIETE

Vertu que rien ne peut dignement exprimer,
Qui toutes les vertus en toy seule as encloses :
Qui nous fais aimer Dieu par dessus toutes choses,
Et pour l’amour de luy toutes choses aimer.
Le jour que ta beauté me venant enflamer
Causa dedans mon cœur maintes metamorphoses,
Je voüay ton image au temple où tu reposes
Aussi vif que ma main le pourroit animer :
Et l’eusse fait deslors, si par faute d’idee
Dont mon ame peust estre en ceste œuvre guidee,
Mon cœur de son dessein n’eust point esté distrait :
Mais maintenant, ô saincte et celeste deesse,
S’il te plaist d’accepter l’effect de ma promesse,
Je la paye et m’acquitte en t’offrant ce portrait.


AU MESME SEIGNEUR CARDINAL

Vous voyant habiter des terres desolees
Où tout est par le feu destruit et saccagé,
De soucis combatu, de perils assiegé,
Passant mesme les nuits de soin entremeslees :
Nous cueillons à regret par ces fresches vallees
Les fruits delicieux dont leur flanc est chargé,
Et de ces beaux jardins où Zephyre est logé,
Nous foulons à regret les plaisantes allees.
Non qu’estant devenus de nous-mesme ennemis
Nous ayons en horreur les delices permis
Dont entre tant de maux le bien nous daigne suivre :
Mais un public ennuy dedans l’ame nous poind,
Voyant que loin d’icy vous ne joüissez point
De l’aise et du repos où vous nous faites vivre.

A LUY-MESME

Tout ce que la fureur de la guerre cruelle
Nous a laissé de biens non touchez du volleur,
Prince plein de bonté, nous le devons à l’heur
D’estre comme à couvert sous l’ombre de vostre aisle.
Sans vous nous sentirions la playe universelle
Remplir nos tristes champs de plainte et de douleur :
À toute heure un effroy pallir nostre couleur,
Et nostre bien servir de rapine eternelle.

Aussi voulans monstrer que tout nous vous devons,
Nous offrons pour ce tout, ce rien que nous pouvons,
Payans d’une humble offrande une debte infinie :
Vous qui sçavez qu’ainsi l’on sert les immortels,
Pensez que c’est encor au pied de leurs autels
Presenter une biche au lieu d’Iphigenie.

A MME SŒUR UNIQUE DU ROY

Vertueuse princesse, ornement de nostre âge,
Qui d’un cœur genereux aux vices indonté
Surpassant tout le monde en accorte bonté,
Vous surpassez vous-mesme en grandeur de courage :
Il n’adviendra jamais que le temps me dégage
Des laqs où vos bien-faits me tiennent arresté,
Ayans par leurs faveurs estreint ma liberté
D’un nœud qui tous les jours se serre davantage.
Le sort vueille en mon nom ceste debte acquitter,
Vous comblant de tout l’heur qui se peut souhaitter,
Sans souffrir qu’aucun mal la duree en abrege.
Voila son seul payment dont Dieu soit le garant,
Afin qu’à tout le moins devers luy recourant,
Pour un mauvais payeur vous ayez un bon plege.

SONET PAR MME SŒUR DU ROY

Cet oeil par trop hardy, cet oeil audacieux
Qui a osé me voir, avoit-il esperance
D’estre exempt de douleur ? N’avoit-il cognoissance
Que le soleil est beau, mais qu’il blesse les yeux ?
Avoit-

il oublié ce que peuvent les dieux
Sur l’orgueil des mortels ? Si de ceste oubliance
Aveuglé il en fait ores la penitence,
Qu’a-il moins merité qu’estre puny par eux ?
Puis donc que vostre mal vient d’estre temeraire,
Il le vous faut souffrir, et patient le taire,
Sans de cris et de pleurs importuner les cieux.
Ils le veulent ainsi : et moy la fille aisnee
De ce grand Jupiter, chef de la destinee,
Je puny par mon oeil les vostres curieux.

RESPONSE SONET PRECEDENT

Comme oser regarder une divine essence
C’est un effect d’orgueil digne d’aveuglement,
En adorer la gloire et l’aimer sainctement
C’est une pieté qui dessert recompense.
Or les dieux qui sans cesse exercent leur clemence
Ne jettent pas les yeux sur l’erreur seulement :
Ains plus prompts au loyer que prompts au chastiment,
Regardent le merite aussi bien que l’offence.
Vous donc, race des dieux, que nous autres mortels
Adorons en voyant, et qui sur vos autels
Sentez brusler nos cœurs d’une devote flame,
Exercez envers nous la clemence des dieux,
Et que le souvenir du merite de l’ame
Vous face pardonner à l’offence des yeux.

A

 M. PHELIPEAUX

Aime la pour Phenix.
Si celle à qui le ciel engage ta franchise
Surpasse autant son sexe en gloire de beauté,
Que le tien en constance est par toy surmonté
Pendant que doucement l’amour te tyrannise,
C’est un second Phenix dont la belle ame apprise
À suivre de l’honneur la divine clarté,
Ne doit sur rien de bas voir son cœur arresté,
Ny brusler d’aucun feu si le ciel ne l’attise.
Toy donc que ta prudence a fait si bien choisir,
Qui d’une chaste flamme embrases ton desir,
Et de qui comme l’heur le merite est extresme,
Phelipeaux, quelque sort qui te donne la loy,
Aime la pour Phenix, avecques tant de foy
Qu’un si parfait amour soit un Phenix luy-mesme.

SUR PORTRAICT DUC DE MONPENSIER

Si l’on rend aussi bien quelque honneur à l’image
D’une saincte vertu que d’un sainct bien-heureux,
Ames qui reverez les esprits genereux,
Honorez ce portrait et luy faites hommage.
La bonté mesme est peinte és

 traits de ce visage
Sous le nom emprunté d’un prince valeureux,
Qui constant, magnanime, et de gloire amoureux,
N’est rien que pieté, foy, prudence, et courage.
Mille graces du ciel honorent sa grandeur :
Il est le sanctuaire où leur gloire et splendeur
Fait luire son pouvoir par maint illustre exemple :
Et n’est point de vertu sous la voûte des cieux,
De qui son bel esprit ne soit le digne temple
Comme le Pantheon l’estoit de tous les dieux.

A MM. GOBELIN ET PHELIPEAUX

J’ay senty du destin l’ennemie arrogance
Décocher contre moy tant de traits douloureux :
Et d’ailleurs, tant d’effects d’un esprit genereux
M’ont peint vostre amitié dedans la souvenance,
Que si je voy sans fruit perir mon esperance
Je n’en accuseray que le sort rigoureux :
Si mon esprit rencontre un succez plus heureux,
Je n’en sçauray nul gré qu’à vostre bien-vueillance.

Non, à d’autres qu’à vous je ne veux point devoir
Le bien que par vos mains j’espere recevoir,
Deust la fortune en estre envers moy plus cruelle.
Le ciel m’y soit propice, et face tellement,
Que j’aye en ceste attente un plus juste argument
De me loüer de vous, que de me plaindre d’elle.

A EUX-MESMES

Esprits dont la vertu maintient la sympathie
Qui d’un ferme lien joinct ensemble vos cœurs,
Tant la sage bonté qui reluit en vos mœurs
Semble estre également entre vous départie :
C’est par vostre faveur que mon ame est sortie
Du pouvoir des ennuis, des soins et des douleurs :
Que mes poignans chardons se sont changez en fleurs,
Et ma longue amertume en douceur convertie.
Maintenant sortiroy-je, avec ma liberté,
Du lien invisible où se trouve arresté
Le soucieux esprit d’un debteur non solvable,
N’estoit que je retombe és liens que je fuy :
Car ce qui maintenant m’acquitte envers autruy,
Me rend en vostre endroit à jamais redevable.

AU ROY

Voir Alexandre assis dans le thrône de Cyre,
Ne fut oncques si doux à la grecque valeur,
Qu’il nous est de vous voir apres tant de douleur
Assis dedans le vostre au cœur de cet empire.

On croyoit (et le ciel nous le sembloit prédire)
Que vous y monteriez, triomphant du malheur,
Par des degrez sanglans, et peints de la couleur
Dont un prince offensé teint les traits de son ire :
Mais Dieu vous a fait prendre un chemin plus heureux,
Monstrant par vostre exemple aux princes genereux,
Qu’un roy de qui sa main soustient le diadême,
Destruit par sa valeur ses plus fiers ennemis :
Et puis quand il les voit à son pouvoir soumis,
Destruit par sa douceur leur inimitié mesme.

A MME LA DUCHESSE

Comme le Montgibel respand en mille lieux
Les flammes qu’il vomit par ses ardantes bréches,
Pource qu’au plus profond de ses entrailles seiches
Est basty le fourneau du forgeron des dieux :
Ainsi pour ce qu’Amour forge dans vos beaux yeux
Les fers estincellans dont il arme ses fléches,
Il en jaillit assez d’amoureuses flamméches
Pour brusler tous les cœurs qui vivent sous les cieux.
Il n’est rien si glacé que leurs flammes n’allument :
Les cœurs mesmes des dieux en leur feu se consument :
Que s’ils veulent tousjours flamme à flamme adjouster,
Ils brusleront en fin le ciel, la terre, et l’onde,
Et mettant tout en feu, ne lairront plus douter
Si c’est par flamme ou non que doit perir le monde.


A L’AME DE PLUTARCHE

Bel esprit qui tout plein d’immortelle lumiere
Te vois dans ce grand œuvre incessamment vivant,
Ayde à ceste belle ame ardamment poursuivant
L’honneur dont le sçavoir rend la vie heritiere.
C’est par toy qu’elle peut devenir la premiere
En la gloire du bien sur tous biens s’eslevant :
On ne l’eust sceu pourvoir d’un maistre plus sçavant,
Ny toy d’une plus belle et plus digne escoliere.
Illustre son esprit de ta vive clarté,
Glorieux en ton cœur d’instruire une beauté
Qui franche des desirs que sa grace fait naistre.
Si le ciel te vouloit dans ton corps renfermer
T’apprendroit sans parole à constamment aymer,
Et deviendroit soudain maistresse de son maistre.

SUR VIGNOBLE SIEUR LA PELONNIE

Petit mont d’Helicon d’où les soigneuses peines
Du maistre à qui le ciel à bon droit t’a donné,
Surmontant la vertu du cheval empenné,
Font naistre tous les ans mille douces fontaines,

Non fecondes en eau coulante emmy les plaines,
Mais en vin qu’on diroit pour les dieux estre né,
Qui par les bras d’un cep de pampre couronné
Se tire en ce doux mois de tes fertiles veines :
Bien es-tu, petit mont, l’Helicon de Bourgueil,
Et ton sein verdoyant s’enfle d’un juste orgueil
De voir que ta fontaine Aganippe surpasse :
Car pour faire des vers qui surmontent l’oubly,
Un seul trait de l’humeur dont tu t’es ennobly
Vaut mieux que toute l’eau des surgeons de Parnasse.

EPIGRAMME A M. BONINEAU

Bonineau, les beaux vers que tu viens de chanter
En faveur de mon nom qu’il te plaist d’exalter,
Ornant un apprenty des loüanges d’un maistre,
À quiconque les void ne laissent point douter
Que tu ne sois d’effect ce qu’ils me feignent estre.

EPIGRAMME A MME LA DUCHESSE

Je devrois reserver aux grands coups de fortune
La peine et le travail de ceste belle main
Que pour de bas sujets tous les jours t’importune,
Forcé de mon malheur qui la prophane en vain :

Mais l’assidu tourment des humaines tempestes
Fait que sous cet abry si souvent je recours,
Usant de vos bontez à mon ayde si prestes,
Comme d’un riche habit reservé pour les festes,
Que l’extrême besoin fait mettre à tous les jours.

SUR PRESENT D’UN VASE DE CRYSTAL

Je vous fay deux presens en ce present icy,
Dont l’un c’est un crystal taillé par artifice,
L’autre un ardant desir de vous rendre service,
À ce crystal semblable et dissemblable aussi.
Semblable d’une part, en ce qu’il est ainsi
Pur, et net, et luisant, et sans tache et sans vice,
Et que vostre vertu, sa mere et sa nourrice,
L’a dans sa vive roche en constance endurcy :
Mais aussi d’autre part en cecy dissemblable,
Qu’il est en amitié non moins ferme et durable,
Que ce vase est fragile au choc des moindres coups :
Car bien que mille éclairs luy brillent sur la face,
Si n’est-ce de nature autre chose que glace,
Au lieu que mon desir est de flamme pour vous.

AU ROY

Apres avoir dressé pour marques de victoire
Maint glorieux trophee au rivage estranger :
Dans le sang espagnol tes chevaux fait nager,
Et des plus grands Cesars obscurcy la memoire :

Il ne restoit plus rien au comble de ta gloire
Grand roy, que de vouloir ton peuple soulager,
Et chargeant sur son dos un fardeau plus leger,
Finir de ses malheurs la lamentable histoire.
C’est pourquoy maintenant que ce soucy t’espoind
Si d’un si sainct labeur tu ne te lasses point,
Tu seras adoré comme un dieu de la France :
Et verras derechef s’accroistre infiniment
Ce qui, comme infiny, semble presentement
Ne pouvoir jamais plus recevoir d’accroissance.

A MLLE D’ANTRAGUES

Flambeaux estincellans, clairs astres d’icy bas,
De qui les doux regards mettent les cœurs en cendre :
Beaux yeux qui contraindriez les plus fiers de se rendre,
Ravissans aux vainqueurs le prix de leurs combats :
Riches filets d’amour semez de mille appasts,
Cheveux où tant d’esprits font gloire de se prendre :
Doux attraits, doux dedains de qui l’on voit dépendre
Ce qui donne aux plus grands la vie et le trespas :
Beau tout où nul defaut n’a peu trouver de place,
Et je serois stupide, et je suis plein d’audace,
De taire vostre gloire, et d’oser la toucher :
Car voyant des beautez si dignes de loüange,
Pour ne les loüer pas il faut estre un rocher,
Et pour les bien loüer il faudroit estre un ange.


A MONSEIGNEUR MARQUIS DE ROSNY

Sonet.
Esprit infatigable aux travaux des affaires,
Qui semblez comme Argus avoir cent yeux ouverts
Espandans tout d’un coup sur mille objects divers
Les vigilans regards de leurs soins salutaires.
Esprit par qui soudain les plus secrets mysteres
De la toison doree ont esté descouverts
Et de qui le renom courant par l’univers
Conte mille vertus utilement severes :
Esprit qu’on ne reprend de rien que de rigueur,
Tel s’offense de vous qui vous prise en son cœur,
Bien qu’à vous accuser son despit le convie :
Car ayant le bien-faire et l’honneur pour object,
Quand vos severitez en donnent quelque envie,
Vostre integrité seule en oste tout suject.

A LUY MESME

Il ne faut point vanter, pour orner vostre gloire,
Les illustres ayeuls dont vous estes issu,
Bien que vostre valeur semble en avoir receu
Ce qui peut à jamais honorer sa memoire.

Assez vous ont acquis dequoy vivre en l’histoire.
Les monts de ce duché superbement bossu,
Où maint sage dessein par vous mesmes tissu
Nous a donné la paix non moins que la victoire.
Assez vostre merite enrichy de tant d’heur
Vous fait outrepasser vos ayeuls en grandeur,
Quelque fameux laurier qui leur ceigne les testes :
Vous estes leur honneur, non eux vostre ornement :
Et faut pour vous loüer raconter seulement
Non ce qu’ils ont esté, mais cela que vous estes.

A M. DE BETHUNE

Allez, belle ame, allez : poursuivez de gravir
Sur le roch où s’acquiert un honneur perdurable,
Et de tendre à ce bien justement desirable
Dont jamais un grand cœur ne se doit assouvir.
Rome plus que l’Escoce est digne de servir
De theatre aux vertus qui vous rendent aymable,
Pour vous ceindre le front d’un laurier memorable
Que nuls siecles futurs ne vous puissent ravir.
Bien qu’il nous soit amer de perdre vostre veuë,
L’honneur dont vostre charge est dignement pourveuë
Nous rend ce desplaisir plein de contentement.
L’amitié fait ailleurs desirer la presence,
Mais au contraire icy, vous aymer ardamment
Nous fait avec ardeur souhaitter vostre absence.


SUR TRAD. DIANE DE MONTEMAJOR

Bacchus nasquit deux fois, et plus que sa premiere
Sa seconde naissance eut de perfection :
Cet œuvre en fut ainsi quand sa traduction,
Pour ne voir plus la nuit, le remit en lumiere.
L’espagnole beauté qui si brave et si fiere
Luy faisoit dédaigner toute autre nation,
S’est peu voir imiter, mais l’imitation
En est inimitable, et laisse tout derriere.
Nul ouvrage françois ne s’y peut comparer :
Il n’est pas peu sçavant, qui sçait bien l’admirer :
Que si quelqu’un se plaint sa forme estre changee,
Qu’il lise, il cognoistra le change en estre tel
Que fut celuy de Glauque, apres l’herbe mangee
Qui, de mortel qu’il fut, le rendit immortel.

A M. DE LOMENIE

Sonet.
Ame libre et sans fard, qui te plais tellement
En tes officieux et courtois exercices,
Qu’il semble qu’y trouvant de l’aise et des delices,
La gloire d’obliger soit ton propre élement :

Bien monstres-tu de croire, aymant incessamment
À lier tant de cœurs du nœud des bons offices,
Qu’aux hommes bien-faicteurs les astres sont propices,
Et que l’on n’est point nay pour soy tant seulement.
Aussi Dieu benissant ton vertueux genie,
Fait bruire en mille lieux le nom de Lomenie
D’un los qui te promet un extrême bon-heur :
Et t’appelle aux degrez où ta vertu t’invite,
Afin que desormais il t’en donne l’honneur,
Comme il t’en a donné dés long temps le merite.

A M. GENTIAN

Quand ton oeil à Poictiers me veit premierement,
Et que le mien aussi receut ta cognoissance :
Un mutuel desir d’eternelle accointance
Au profond de nos cœurs s’esmeut également.
Toy, tu t’y veis poussé d’avoir faict jugement
Que le sçavoir en moy surpassoit l’ignorance,
Et moy t’y fu porté d’avoir prins asseurance
Que cent belles vertus te servoient d’ornement.
Ainsi l’opinion conceuë en nos pensees
Fist naistre l’amitié qui les tient enlacees,
Et qui dedans nos cœurs a si bien penetré :
Cause legere en soy, mais d’effect perdurable,
Encore que la preuve à la fin ait monstré,
De tous ces deux pensers le mien seul veritable.


SUR FIGURES JARDIN FONTAINEBLEAU

Toy qui vis affamé de voir un bel ouvrage,
Assouvy maintenant ta genereuse faim,
Voicy les plus beaux traits dont le cizeau romain,
Ou la fonte gergeoise ait orné le vieil âge.
Là, de Laocoon la douloureuse rage
Fait pleindre le metal par un art plus qu’humain :
Icy gist Cleopatre : ô qu’une docte main
A vivement portrait la mort en son visage.
Là, Diane chemine : icy le Tybre ondeux
Verse des flots de bronze, arrestant aupres d’eux
Le passant transformé de merveille en statuë.
Aussi raviroient-ils l’esprit le plus brutal,
Et qui n’est point émeu d’une si rare veuë,
Il est certes comme eux de marbre ou de metal.

AU ROY

Quand ces beaux promenoirs, nourriciers des pensees
Quand ces surgeons d’eau vive, et ces bois toujours verds,
Ne rappelleroient point au labeur des beaux vers
Les ames qu’Apollon a long temps exercees,
Les faveurs dont on voit les muses caressees
Par le plus digne roy qui vive en l’univers,
Y pourroient renflamer ceux de qui cent hyvers
Rendroyent le corps perclus et les veines glacees.
Ô

 que ne regne encor dessus mon horizon
Ceste verte, animee, et boüillante saison
Qui rend le sang plus chaud, et le corps plus robuste !
Vos faveurs pourroient tant, brave et genereux roy,
Que peut estre le ciel verroit renaistre en moy
Un Ovide Second sous vous un autre Auguste.

A M. PUGET

Puget, bien que tu sois des derniers en mon livre,
Si t’auray-je tousjours des premiers en mon cœur
Te voyant d’un esprit sage et plein de vigueur,
Qui cherit les vertus et se plaist à les suivre.
De te faire en mes vers eternellement vivre,
Si je le promettois je serois un mocqueur :
Les vers ne rendent rien sur la Parque vainqueur :
Finir est un tribut dont nul ne se delivre.
Les plus parfaits écrits periront quelque jour :
Car rien n’estant durable en ce mortel sejour,
L’univers mesme en fin perira par la flame :
Mais si quelque amitié survit à l’univers,
À faute de te rendre immortel en mes vers,
Je rendray ta memoire immortelle en mon ame.

A M. DE BOURGUEIL

Prelat qui jeune d’ans te couronnes des graces
Dont on voit des vieillards orner leurs cheveux gris,
Et de qui l’on peut dire, en lisant tes escrits,
Qu’égal aux plus âgez tes égaux tu surpasses :


  Si ferme en ton dessein iamais tu ne te lasses
De suiure le chemin que tes vertus ont pris,
Vn renom immortel sera ton iuste prix,
Et les voûtes du ciel pour toy seront trop basses.

  Poursuy donc, et d’vn cœur que le deuoir époind,
Fay que ton bel esprit ne nous démente point
Au presage conçeu de tes graces futures :

  Ou s’il nous fait mentir, comme ie le preuoy,
Que ce soit nous prouuant qu’en nos premiers augures
Nous ne nous estions pas assez promis de toy.




PANNARETTE
OV BIEN
FANTASIE SVR LES CEREMONIES
DV BAPTESME
de Monseigneur le Dauphin.



Les ans dont pas à pas vn lustre fait son tour
Auoient en fin au monde amené le beau iour
Où nos iustes desirs conceuoient l’esperance
De voir donner un nom au Dauphin de la France,
Quand l’Eternel Ouurier de la terre et des Cieux
Estendant icy-bas les regards de ses yeux,
(Yeux par qui sa bonté regit ce qu’elle crée)
Et voyant les aprests de la pompe sacree
Qu’en vn si saint mistere obseruent les mortels,
Orner de toutes pars la face des Autels,
Il fist venir à soy d’vn doux clin de sa teste
Neuf messagers volans dont l’ælle est tousiours preste
D’aller aussi soudain que s’eslance vn penser
Publier les Arrets qu’il luy plaist prononcer,
Et d’vn geste sentant son Monarque celeste,
Leur rendit en ces mots son vouloir manifeste :
  Le Dauphin des François est prest de receuoir
Le nom que me destins luy permettent d’auoir :
Non commun à des Rois celebrez sur la terre
Pour des astres en paix, et des foudres en guerre,
Dont l’un que sa vertu rendit si genereux
Iouyt de ma presence entre mes bien-heureux.
Mais outre ce nom là que la France renomme
Pour le iuste respect des vertus d’vn seul homme,
Et de qui l’homme seul se peut dire inventeur,
Ie veux qu’il en porte vn qui m’ait pour son auteur,

Et qui par les effets rende un jour tesmoignage
Qu’il servoit au futur de fidelle presage,
Et dedans un seul mot se voyoit contenir
Le prophete discours de ses faits à venir.
Allez, assemblez moy de toutes les provinces
Les plus rares vertus, et plus dignes des princes,
Qui se puissent loger dans les esprits humains
Destinez pour porter des sceptres en leurs mains.
Dites leur qu’il me plaist qu’elles soient ses marrines,
Et que versant sur luy des eaux toutes divines,
Celle de leur troupeau de qui les sainctes loix
Sont plus dignes de vivre en l’ame des grands rois,
Luy departe son nom, et desormais l’inspire
Comme l’unique espoir de tout un grand empire,
À qui par mes decrets nul terme n’est prefix,
Et dont j’ayme le pere, et veux cherir le fils.
Je voy desja la Thrace, et les ondes Aegees
Avoir peur d’estre un jour sous ses armes rangees,
Et le croissant doré qui se croit sans pareil,
Pallir devant les rais de ce nouveau soleil.
C’est au plus grands vaisseaux, comme aux princes des flottes,
Qu’il faut de plus experts et plus sages pilotes :
J’ay soin des grands estats : et moy qui luy promets
Un sceptre plus puissant qu’aucun ne l’eut jamais :
Moy qui dois tout courber sous son obeissance,
Je veux que ses vertus égallent sa puissance :
Et feray qu’ainsi soit : j’en prends les quatre coings
De la terre et du ciel pour fidelles tesmoings.
Comme il eut dit ces mots, soudain la troupe ailee
Vers les champs d’icy bas estendit sa vollee,
Et partant comme un trait de la main d’un archer,
Celuy qui s’imposa le labeur de chercher
La magnanime Andrie au milieu des idoles
Qui contre-font son port, sa mine, et ses paroles,
La trouva sur le point qu’aux mortels se celant,
Elle alloit enjamber un grand coursier vollant,

En dessein de passer aux nations estranges
Pour moissonner ailleurs de nouvelles loüanges.
L’armet qui luy couvroit le front et les cheveux
Sembloit en se mouvant briller de mille feux :
Une riche forest de plumes azurees
Rendoit un fier ombrage à ses armes dorees :
Et le tranchant acier qui luy pendoit du flanc,
Appris dans les combats à se paistre de sang,
Comme tout affamé de son mets ordinaire,
Monstroit de demeurer l’hoste mal volontaire
Du superbe fourreau qui de perles semé,
Dans une prison d’or le tenoit enfermé.
Sur ce riche fourreau vivoient par la sculpture,
De cet esprit dont l’art anime une peinture,
Les faits que la vaillance a le plus signalez,
Soit durant le long cours des siecles escoulez,
Soit durants les presents, par la main des monarques
De qui tout l’univers porte encores les marques.
Là, dans l’eau du Granique, et sur les rouges bords,
(non lors rives d’un fleuve, ains montagnes de morts)
Alexandre forçoit la victoire elle-mesme
D’asservir tout le monde à son seul diadesme.
Là, le vaillant Cesar foudroyant de sa main
La puissance et du peuple et du senat romain,
Et soumettant leurs loix aux loix de son espee,
Terraçoit soubs ses pieds les lauriers de Pompee,
Qui tout pasle, et saisy d’effroy non attendu,
Quittoit et la Pharsale, et son camp esperdu.
Quoy ? Tu fuis grand Pompee, abandonnant la gloire
Tant de fois recueillie és champs de la victoire,
Et s’enfuyans les tiens le premier tu les suis !
Il est vray qu’à ce coup c’est Cesar que tu fuis :
Voila ta seule excuse, et le bras qui te dompte
T’apporte au moins ce bien qu’il amoindrit ta honte.
Sur le bout de l’espee où l’or n’estoit meslé
D’aucun autre metal ny plein ny cizelé,
Nostre roy tout couvert de poudre ensanglantee,

Chassoit le fer au poing l’Espagne épouvantee,
Et contre un camp my-more irritant sa valeur,
Faisoit perdre aux plus fiers l’haleine et la couleur.
L’or paroissoit fuir detaché de sa place.
Et blesmir sur des fronts nagueres pleins d’audace.
Luy secoüant les flots d’un grand pennache blanc,
Par un brave mespris de respandre le sang
Du vulgaire soldat sur la teste des herbes,
Ne se prenoit qu’aux chefs, qu’aux alfiers, qu’aux superbes,
À qui leur riche habit ou l’orgueil de leur port
Se payoit par ses mains d’une soudaine mort.
Les siens à son exemple aguisants leur courage
Faisoient de tout le reste un glorieux carnage :
Le sang qui par ruisseaux la campagne arrousoit,
En formoit comme un lac qu’un ruby composoit.
Le flanc d’un estuy d’or gravé de telle emprainte
Couvroit l’acier trenchant dont Andrie estoit ceinte
Mille autres furieux et renommez combats
Semoient a traits d’argent, du haut jusques au bas,
La juppe qui tomboit du relief de ses hanches
Sur les cordons dorez de ses sandales blanches.
Telle on peindroit Minerve assaillant les geants,
Ou s’armant contre Mars sur les bords ideans.
Au soudain arriver de ce courrier celeste,
La nymphe composa la fierté de son geste,
Et luy qui briefvement instruisit son penser
De propos que le ciel l’envoyoit anoncer,
L’ayant en fin enquise où tendoit son voyage,
Elle luy respondant bastit un tel langage.
Celeste messager, tandy que ce grand roy,
Qui fait ployer la France aux doux joug de sa loy,
Tailloit de son espee une image à sa gloire,
Pour l’asseoir en triomphe au temple de memoire,

Rien ne tenoit mes pas loin des siens écartez,
Je luy guidois la main ; j’estois à ses costez ;
Ains j’estois en luy mesme, et faisois voir sans cesse
Que son esprit m’avoit pour eternelle hostesse.
Mais puis que maintenant la paix l’a desarmé,
Tenant Mars desormais en son temple enfermé,
Je cedois au desir de ma tranchante épee
Qui ne peut longuement rester non occupee :
Et tandy que son cœur de repos amoureux
Me rend comme inutile à son bras valeureux,
Je m’en allois ailleurs chercher quelque autre terre
Qui servist de theatre aux fureurs de la guerre,
Pour me voir derechef és combats moissonner
Les palmes dont son bras m’y faisoit couronner.
Car d’animer tousjours du feu de ma vaillance
Le courage insensé des jeunes de la France,
Mon cœur n’y consent plus, les voyant si souvent,
Pour des sujets legers nais et nourris de vent,
Avancer de leurs jours les bornes naturelles,
Et s’immoler sans cesse à de folles querelles,
Où presque le vainqueur rougit d’en triompher,
Et pour qui mettre au poing la vaillance du fer,
Outre que la victoire en est digne de larmes,
C’est prophaner l’espee, et la gloire des armes.
Non que je trouve estrange en des cœurs si boüillants,
Que pour le point d’honneur, l’idole des vaillants,
Un cavalier sensible aux pointes des outrages
Avanture sa vie à d’evidents naufrages,
Puis qu’estant sans honneur, on est sans sentiment,
Si l’on ne juge point la vie estre un tourment :
Mais je voudrois qu’on sçeust, non par l’apprentissage
D’un cœur vaillant sans plus, mais d’un vaillant et sage,
En quoy peut consister ce riche point d’honneur
Pour qui perdre la vie est au monde un bon-heur.
Car une telle yvresse emplit les fantasies
De ceux dont ceste erreur tient les ames saisies,
Que tel estimera son honneur offencé
Dendurer quelque mot en joüant prononcé,

Qui n’estimera pas luy pouvoir faire injure
Le soüillant vilement par un lasche parjure ;
Ou sans aucun respect de devoir ny de foy
Trahissant meschamment sa patrie ou son roy,
Ou rendant une place avant que l’on l’assaille,
Ou fuyant des premiers au jour n’une bataille.
Ainsi l’esprit attaint d’une bigotte erreur,
Croit commettre un peché presque digne d’horreur,
Quand par oubly des loix qu’à prescriptes l’exemple
Non lavé d’eau sacree il entre dans un temple :
Et l’insensé qu’il est, nul regret ne le mord
D’avoir precipité l’innocent à la mort
Par un faux tesmoignage, ou par la violence
Que fait aux sainctes loix une injuste sentence :
Ains rit de voir gemir és laqs qu’il a broüillez
La vefve et l’orphelin de tous biens despoüillez.
Ces valeureux romains, vainqueurs de tout le monde,
Ne fondoient point l’honneur où cet âge le fonde,
Ny n’en estimoient point la gloire consister
À faire avec l’espee un mot interpreter,
Pointiller sur un rien, et s’acquitter l’estime
Que cherchent les dueils en leur sanglante escrime.
De preceptes plus saincts dés leur enfance imbuz,
Ils ignoroient l’usage, aussi bien que l’abus
D’un appel, d’un second, d’un cartel homicide
Sinon lors que les loix leur en laschoient la bride,
Pour la gloire publique, encontre la valeur
D’un publique ennemy se prenant à la leur.
Mais quand d’une vertu de loüange affamee
Il falloit des premiers enfoncer une armee,
Ou de grands coups de traits percez de part en part,
Vainqueurs aller mourir sur le haut d’un rempart,
Ou s’abismer tous vifs dedans la gueule ouverte
D’un gouffre qu’ils devoient refermer par leur perte,
Ils le sçavoient bien faire, et sans peur du trespas,
Nul homme en ce chemin ne devançoit leurs pas.
Tesmoin en est encor la magnanime audace
D’un Curce, d’un Decie, et d’un vaillant Horace,

Et d’autres qui vivants à jamais signalez
Se sont pour leur patrie eux-mesmes immolez :
Et de qui les beaux faits, pour l’honneur qu’ils meritent,
Desesperent les cœurs autant qu’ils les incitent.
Aussi mourants ainsi, les hymnes et les fleurs
Honoroient leurs convois, non les cris ny les pleurs :
Car la fleur de leurs noms n’estoit jamais flestrie,
Et pour le moins leur mort servoit à leur patrie :
Au lieu que le trespas qui conduit au cercueil
Ces jeunes forcenez n’est digne que de dueil :
Leur courage les perd sans profit et sans gloire,
Et ne reste rien d’eux qu’une triste memoire
Qui fait qu’en condamnant la fureur qui les poind
On les honore assez de ne les blasmer point.
Voy que de cavaliers fameux par leur vaillance
Ont fait en ces duels avorter l’esperance
Que l’on concevoit d’eux, frustants indignement
Les rois leurs bien-faicteurs du glorieux pay’ment
Qu’on attend d’un guerrier ayant sa renommee
Le jour d’une bataille au milieu d’une armee :
Et donnans aux fureurs des boüillons insensez
Dont leurs jeunes esprits monstrent d’estre poussez
Ce qu’ils devoient offrir d’un plus saint sacrifice,
À leur prince, à la France, à leur terre nourrice !
On composeroit d’eux (si tels qu’ils estoient lors
Ils retournoient icy du royaume des morts)
Non un seul esquadron, mais une armee entiere
Qui seule aux escrivains fourniroit de matiere,
Et qui pleine d’Hectors, d’Achille, de Cesars,
Comme en son élement se plairoit aux hazards :
Ains qui suivant les pas de son valeureux prince,
Rendoit tout l’univers enclos en sa province.
Au lieu qui maintenant ils sont dans le tombeau
Regrettans la clarté du celeste flambeau,
Ou là bas en des lieux eternellement sombres
Se battans sans sujet avec des pauvres umbres.

C’est pourquoy, ce malheur renaissant tous les jours,
Ny rien n’ayant pouvoir d’en supprimer le cours,
Et sentant que ma gloire en est presque ternie,
Quand mon nom s’attribuë à leur fiere manie,
Afin de ne plus voir ces aveugles esprits
Faire tomber ma gloire en un juste mespris,
Et mes graces par eux se convertir en vices,
J’allois chercher ailleurs de plus saincts exercices,
Aymant mieux voir des cœurs si peu maistres de soy
Ne me posseder point, que d’abuser de moy.
Icy se teut Andrie, et de ce doux langage
L’ange en luy respondant luy flatta le courage.
Certes Nymphe ta plainte a beaucoup de raison,
Mais excuse les feux de la jeune saison.
Il est plus mal-aisé que peut-estre il ne semble,
D’estre jeune, et françois, et sage tout-ensemble.
Ce mal vient d’une erreur gravee en leur penser,
Qu’un esprit courageux qui se sent offenser,
Ne doit (s’il tient sa vie aux armes occupee)
Rechercher sa raison en rien qu’en son espee ;
Et qu’un signe, un clin d’oeil, un umbre seulement
Suffit pour offencer un noble sentiment.
Pernicieuse erreur, et qui rend inutiles
Tous les throsnes des loix guerrieres et civiles :
Car le glaive public trenche ou menace en vain,
Si du glaive privé chacun s’arme la main :
Et vaine est la justice aux magistrats suprêmes,
Si les sujets ont droit de se la faire eux-mesmes.
Aussi ne croy-je pas qu’un si sanglant malheur
Accompagne tousjours leur fameuse valeur :
Le frein des sages loix qu’avec tant de prudence
Leur prince arme aujourd’huy contre ceste licence,
Bridera leur audace, et monstrant un sentier
Par où, ce cher honneur restant en son entier,
Un cavalier pourveu d’adresse et de courage
Leur aille demander raison de quelque outrage,
Collera leur espee au fond de son estuy ;
Sinon quand en l’ardeur de combattre pour luy

Contre les ennemis qui le sort luy suscite,
Se plonger dans le sang sera gloire et merite.
Cependant disposee à l’attente de mieux,
Execute l’arrest du monarque des cieux ;
Et demeurant en France où ta gloire est si grande,
Fay qu’un jour son pouvoir à la terre commande,
Ne fust-ce qu’en faveur de ce nouveau soleil
Sur qui tout l’univers commence à jetter l’oeil,
Les uns pleins d’esperance et les autres de crainte,
Ce bien-heureux Dauphin où tu parois emprainte,
Et qui semble loger, dés ses ans imparfaits,
En ses yeux ton image, en son bras tes effets.
Certes on n’auroit sceu, respond Andrie à l’heure,
Par un charme plus fort m’astreindre à la demeure :
(aussi bien y vivant ce grand roy mon soucy,
Cet autre moy, son pere, y croy-je vivre aussi)
Car je veux, comme en l’un je suis une merveille,
Estre en l’autre un miracle, et luire sans pareille
En tout ce qu’osera le bras de sa vertu
Pour le sceptre ancien que ses ayeux ont eu :
Soit qu’il face tourner le front de ses armees
Vers ces crestes de mont que la flamme à nommees,
Soit qu’il jette les yeux sur ces fertiles champs
Qui regardent Boote et les soleils couchants :
Dont les princes sont dits dans les antiques contes,
Comtes entre les roys, et roys entre les comtes.
Sur ces mots prononcez du mesme ton de voix
Qu’un oracle animé respondoit autre fois,
Tous deux prindrent leur vol par la plaine celeste,
Vers la place arrestee, où s’assembloit le reste
Des royales vertus à qui fut ordonné
D’imposer le grand nom par le ciel destiné.
Là se trouvoit desja la royale Eumenie,
Et celle qu’on croyoit du monde estre bannie,

Pistie aux simples mœurs ; et celle qui de loin
Estend sur l’advenir l’oeil de son sage soin.
Là se faisoit paroistre à ses illustres marques
La belle Evergesie, ornement des monarques ;
Et la ferme Hypomene, et Cartere sa sœur,
Et celle qui souvent nuist à son deffenseur,
La naïve Alithie aux mortels peu cogneuë,
Qu’on voile, et qui se plaist à se voir toute nuë.
Bref de tant de vertus que le ciel convoquoit,
Nulle sinon Dicee au troupeau ne manquoit,
Et la saincte Eusebie en ses umbres cachee,
Et long-temps presqu’en vain par les anges cherchee.
Car une vive idole erre icy parmy nous,
De qui le simple habit, le parler humble et doux,
Le regard jetté bas, et le geste hypocrite,
Se forme à son modelle, et de si pres l’imite
Avec son mesme feint, et ses gestes rusez,
Que les plus clers voyants s’y trouvent abusez.
Vous diriez que son cœur n’a que Dieu pour delices :
Que jeusner et prier sont ses seuls exercices :
Qu’elle abhorre le monde, et l’ayant pour son fleau,
Y vit comme un poisson vit estant hors de l’eau,
L’ardante amour du ciel dont le feu la consume,
Ne luy laissant ailleurs rien gouster qu’amertume.
Et cependant la feinte, en ses desirs cachez,
N’imagine qu’honneurs, ne songe qu’eveschez ;
Brusle apres le desir de vivre en une

 histoire :
Suit la gloire, et la cherche és mépris de la gloire :
N’ayme à faire en ce monde aucun bien sans tesmoin ;
Et mesme en bien faisant, du bien n’a point de soin.
Ceste peste de l’ame, et ceste autre manie
Qui jadis eut le nom de Disidaimonie,
Et qui pour craindre Dieu d’un cœur espouvanté,
Reverant sa justice outrage sa bonté,
Crainte vrayment servile et d’erreurs affolee,
Ont rendu d’entre nous Eusebie exilee :
L’une pour n’aymer point, l’autre pour mal aymer
Ce qu’il faut et mieux craindre, et moins en presumer.
Aussi le poste aillé qui cherchoit ses retraittes,
Furettant avec soin les cloisons plus secrettes,
Où le peuple la croit loger incessamment,
N’en trouva jamais rien que les pas seulement ;
Encor qu’il visitast les demeures austeres
De plusieurs renommez et sacrez monasteres :
Mais tousjours au lieu d’elle, entrant en ces saincts lieux
L’une de ces fureurs s’opposoit à ses yeux,
Couverte d’un habit de qui l’humble apparence
Trompant les plus accorts, cachoit leur difference.
En fin pourtant son oeil cherchant de tous costez,
Il la trouva cachee en des lieux escartez,
Où plorant nos erreurs antiques et nouvelles,
Elle passoit les jours en larmes eternelles,
Avec une humble trouppe à qui le mesme soin
D’avoir le monde en haine et de s’en tirer loin,
Avoit fait preferer la rigueur volontaire
D’une austere indigence, en un lieu solitaire,
À la richesse, à l’aise, aux vains tiltres d’honneur,
À quoy les appelloit ce qu’on nomme bon-heur :
Aymant mieux se resoudre à perdre ces delices,
Que d’en estre perduë és eternels supplices.

Dans ce lieu solitaire, entre les oraisons,
Antidotes sacrez des mortelles poisons,
Qui corrompent une ame au vice abandonnee,
L’ange trouva la nymphe à genoux prosternee.
Leurs propos furent cours ; car le temps les pressant,
Apres qu’en peu de mots son discours ramassant,
Il l’eut en bref instruite et du vouloir celeste,
Et de ce qu’il venoit luy rendre manifeste,
Ils prindrent leur chemin dedans un coche d’air
Vers l’endroit où leurs pas devoient tous se guider,
General rendez-vous de la trouppe amassee,
À qui manquoit encor la Princesse Dicee.
Mais le courrier vollant, esleu pour la chercher,
Ny ne la voyoit point sur la terre marcher,
Ny ne la trouvoit plus, comme autrefois, assise
Dans les saincts tribunaux des roys et de l’eglise,
Entre les magistrats qui sont la vive voix,
Les sacrez truchemens, et l’esprit de leurs loix.
Dequoy s’émerveillant, et desirant d’entendre
Quelle cause pourroit la langue humaine en rendre,
Il print un corps visible, et se chargeant les mains
D’un sac gros de papiers et de vieux tiltres faints,
Entra dans une salle où bruyoit le murmure
D’un peuple tremoussant sous la fiere pointure
De la cruelle Eride espandant ses fureurs,
Jusques dedans l’esprit des simples laboureurs,
Picquez, comme d’un tan, des traits de sa manie,
Et battus de ses sœurs Merimne et Dapanie.
Dans ceste grande salle incogneuë au repos,
Erroit ceste furie, ou parmy ses supposts,
Ou parmy les chetifs que ses dures estreintes
Lioient entre les pleurs et les frivoles plaintes ;
Une

 suitte de bancs l’un à l’autre enfilez,
Portans de divers noms leurs fronts intitulez,
En bordoient les parois du long âge enfumees,
Perches de mains oyseaux aux griffes enplumees,
Et dont la plume agile est apprise à voller
Pour ce riche metal qui fait taire et parler.
Nul ordre n’y regnoit : une bruyante presse
Roullante en tourbillons, s’y demenoit sans cesse,
Grosse de tous estats, de prestres, de marchands,
De nobles, de bourgeois, de laboureurs des champs :
On s’y poussoit l’un l’autre allant parmy ses ondes
Qui deçà, qui delà se portoient vagabondes.
L’un crioit sans respect, l’autre se courroussoit :
L’un courtisoit son juge, et l’autre le pressoit :
Qui parloit d’un deffaut, qui d’une guarantie :
Cestuy-cy querellant menaçoit sa partie :
Cestuy-là démentoit le rapport d’un tesmoing :
Huissiers alloient, venoient, leurs baguettes au poing.
Un dessein d’advocats fourmilloit par la place,
Dont les moins occupez en mesuroient l’espace :
Tout boüilloit de discords ; et quand l’un s’achevoit,
L’autre prenoit naissance : un bruit s’en élevoit,
Tel qu’on oit quelquesfois sur le bord du rivage,
Lors que la mer s’appreste aux fureurs d’un orage.
Aupres de tant de flots, la nuict seule accoisez,
Paroissoit un vieillard qui seul, les bras croisez,
Les yeux fichez en haut, et le visage blesme,
Monstroit bien de loger quelque dueil en soy-mesme.
L’ange l’appercevant porta vers luy ses pas,
Et se feignant sujet à la loy du trespas,
Bon pere (luy dit-il, pour sonder sa pensee)
Où pourray-je trouver la Princesse Dicee
Que je cherche par tout avec peine et soucy,
Et qu’en vain mon espoir cuidoit trouver icy ?
Dicee ! He mon enfant, elle n’est plus au monde.
(respondit le vieillard, laschant presque la bonde
Aux pleurs qu’il retenoit, et jettant un souspir)
Ce feu que la mort seule a pouvoir d’assoupir,
Ceste bruslante

 soif des thresors de la terre,
Et tous les maux appris à luy faire la guerre,
La forçant de quitter ces miserables lieux,
L’ont contrainte à la fin de revoller aux cieux.
Ou si la terre encor l’arreste en ses limites,
C’est entre les chinois, ou les turcs, ou les scythes,
Mais en tout ce climat à peine est il resté
Quelque marque à nos yeux qu’elle l’ait habité.
La cruelle Adicie en sa place est assise :
La haine, la faveur, la fraude, et la faintise,
Chassant des jugements l’honneur et la vertu,
Font du tortu le droit, et du droit le tortu.
L’art et la tromperie y tiennent leurs escholes :
Les loix et la raison ne sont plus que paroles,
Car on n’y peze plus la raison ny les loix
Qu’en des banlances d’or où l’or seul est de poids.
Le vieillard poursuivoit en termes tousjours mesmes
Quand l’ange interrompant le cours de ces blasphemes,
Ô bon pere, dist-il, la recente douleur
De quelque grand procés perdu pour ton mal-heur,
Tire (à ce que je voy) ces propos de ta bouche
Pardonnables peut estre au regret qui te touche :
Mais l’oeil des passions voit mal la verité.
Cela dit, et guidant ses pas d’autre costé
Vers un dont il jugea l’ame moins traversee,
Et presque en mots pareils s’enquerant de Dicee,
Cestuy-cy par accort, et d’un parler plus doux,
Certes, dit-il, mon fils, peu d’hommes entre nous,
Quoy qu’un rayon celeste en leurs ames s’espande,
Pourront facilement respondre à ta demande.
Car tel la jugera loger en un endroit,
Où l’autre qui s’y plaint qu’on estouffe son droit,
Jurera par le ciel et tout ce qu’il embrasse,
Qu’il n’en demeure pas seulement une trace :

Chacun selon la joye ou l’ennuy qu’il ressent,
Y logeant son pouvoir, ou l’en feignant absent.
Bien te puis-je asseurer, sans qu’aucun en appelle,
Que ce n’est pas icy sa demeure eternelle :
Quelque fois elle y vient, amenant quand et soy
L’antique preud’hommie, et l’honneur, et la foy ;
Mais les estranges tours d’une dame prophane
Que d’un tiltre barbare on appelle Chiquane,
L’affligent tellement qu’ils la font resortir,
Ne pouvant l’une et l’autre ensemble compatir.
Et puis Plute y survient qui luy menant la guerre
Avec ce doux effort dont il regne en la terre,
Et souvent la faisant en larmes retourner,
Est cause qu’on l’y voit rarement sejourner.
Je l’ay veuë habitante en ce senat auguste
Qui seant sur un lit plus royal et plus juste,
Remplit d’edits la France, et croy que maintenant
Tu la pourras trouver encor y sejournant ;
Si les mesmes abus de qui la tyrannie
L’a de tant d’autres lieux ouvertement bannie,
Ne s’y sont point coulez par un chemin doré ;
Mais arriere ce mal d’un lieu si reveré.
Cela dit, il se teut : et l’ange à la mesme heure
Se cachant à ses yeux quitta ceste demeure :
Rendit à l’air le corps qu’il avoit pris de l’air,
Et vers d’autres palais se hastant de voller,
Rencontra la princesse au milieu de la voye,
Qui portant sur le front une evidente joye,
D’avoir en jugement terracé le support
Dont le pire party se rendoit le plus fort,
Venoit de decider, au conseil de nos princes,
Un poinct d’où dependoit la paix de leurs provinces.
Mais ce contentement fut encor augmenté,
Quand elle eut du courrier appris la volonté
De celuy dont les cieux adorent la puissance,
Pour le surnom futur du grand Dauphin de France
Et dés l’heure avec luy parmy l’air se guidant,
Se rendit à la trouppe encor les attendant.

Or s’en alloient partir ces nymphes assemblees,
Tout d’aise et d’espoir diversement comblees,
Pour voller au sejour des rois favorisé
Où le nom resolu devoit estre imposé
À ce royal enfant, l’esperance du monde,
Par l’eslite des grands dont l’Europe est feconde :
Quand un noble debat entre-elle s’émouvant,
Retint encor leur vol de passer plus avant :
Quoy qu’un ardant desir de voir l’illustre enfance
De cet astre naissant qui doit luire à la France,
Pressast leur departie, et que de tous costez
Les sacrez ornements pour cet œuvre apprestez,
Les princes, le roy mesme, et les dames parees
D’habits d’où s’éclattoient mille flames dorees,
Et tout Fontaine-Bleau pompeux en ses palais,
Semblassent s’offencer des plus justes delais.
Mais ayant ordonné le monarque celeste,
Que celle des vertus qui passeroit le reste
En ce qui rend un prince heureux et florissant,
Consacreroit son nom à ce nouveau croissant ;
Quand l’un des saincts courriers qui gallopent des ailles
Vint à les exhorter d’en consulter entre-elles,
Et pourquoy, dit Andrie, entre nous consulter
D’un poinct dont seulement on ne doit pas douter ?
C’est à moy, c’est à moy, qu’appartient ceste gloire :
Car quelle autre que nous orne plus la memoire
D’un magnanime prince, ou maintient mieux que moy
La majesté d’un sceptre en la main d’un grand roy
C’est moy qui rends son nom reluisant de loüanges :
C’est moy qui le fais craindre és provinces estranges
Et qui par la terreur de son bras redouté
Retiens l’ardant desir dont se verroit tenté
L’ambitieux esprit des tyrans de la terre,
D’épandre sur ses champs les malheurs de la guerre ;

Sa fameuse valeur s’acquerant ce loyer,
Qu’il n’est plus à la fin contraint de l’employer.
Que s’il veut par le monde estendre ses conquestes,
C’est moy qui luy soubmets les orgueilleuses testes
Des monts plus eslevez qu’à ses camps j’applanis ;
Moy qui livre en ses mains les forts les plus munis :
Moy qui respand le froid d’une tremblante glace
Es cœurs plus aguerris, et plus remplis d’audace,
Qui de luy faire teste osent se conseiller,
À voir le lustre seul de ses armes briller :
Moy qui fais que le bruit de ses seules trompettes,
Sans employer son bras, rend leurs troupes deffaites,
Qui fais que redoutable aux plus craints d’icy bas,
La fuitte de ses coups est sans honte és combats,
Comme si nul acier ne s’en pouvant deffendre,
C’estoit temerité, non valeur, que l’attendre.
Tels furent ces heros que les siecles plus vieux
Virent pour leur vaillance estimer demy-dieux :
Tel celuy qui soustint le ciel sur ses espaules :
Tel ce grand conquereur de l’empire des Gaules :
Tel ce brave Alexandre : et tels ont esté faints
Ces fameux paladins qui de contes si vains
Ornent des vieux romans les aymables mensonges
Qu’ils semblent estre escrits du doigt mesmes des songes :
Mais ce que seulement en idee ils ont eu,
Je le donne en effect au bras de sa vertu.
Qui ne sçait que moy seule és combats occupee
Sers aux autres vertus de bouclier et d’espee ?
Vous mesmes par effet le semblez confesser,
Encor que vostre voix fuye à le prononcer.
Car des que la fureur d’un orage de guerre
Fait ouïr en vos champs le bruit de son tonnerre,
Soudain pasles de crainte, et tremblantes d’effroy,
Sans vous tenir aux vœux, vous accourez vers moy
Me criez, deffens nous : vous cachez sous mes ailles,
Et monstrez vous juger mal à couvert sans elles.
Aussi, c’est plustost moy que nulle autre de nous,
Qui pour m’exposer seule à la gresle des coups,

Engendre les estats, les conquiers, ou les fonde,
Et plante dans le sang les empires du monde.
Le venerable orgueil du grand sceptre romain,
Aussi bien que du grec, fut l’œuvre de ma main ;
Et cet autre fameux et glorieux empire
Dont encor la grandeur en ses cendres respire.
Car bien que je destruise, avec tant de combats,
Ce que l’arrest du ciel veut qu’on renverse à bas,
Je fonde en destruisant, et de la pouldre mesme
De cent petits estats forme un grand diademe,
Comme on voit les dragons les plus démesurez
Se former des serpents qu’ils ont vifs devorez.
Bien est-ce justement qu’on vous donne la gloire
De sçavoir ménager les fruits d’une victoire :
Mais l’honneur en est moindre, et tousjours c’est un bien
Qui quelque grand qu’il soit, prend naissance du mien.
En fin, des saints labeurs où nostre ame s’exerce
Le merite est divers, et la palme diverse.
Vous regnez sur les doux, je donte le plus fiers :
Vous ornez les estats, et moy je les conquiers :
Vous les sçavez regir, moy je les sçay deffendre :
Vous assiegez des murs, et moy j’ose les prendre :
Vous monstrez ce que peut l’art du sçavoir humain ;
Et moy ce que peut faire une vaillante main.
Bref vous faites à l’umbre en des chambres fermees
Ce que je fais à l’aerte au milieu des armees.
Mais en tous ces exploits je vous surpasse autant,
Que vaincre un ennemy vaillamment resistant,
Voir tout autour de soy, comme esclairs dans les nues,
Cent pistoles flamber, et mille lames nues,
N’ouyr rien que canons qui font de tous costez
Voller jambes et bras de leurs coups emportez,
Marcher dedans le sang dont la campagne est teinte,
Et parmy tout cela ne pallir point de crainte,
Est et plus difficile et plus royal aussi,
Qu’eclarcissant un point par la fraude obscurcy,
Deffendre en un conseil la raison opprimee,
Ou d’un prudent esprit gaigner la renommee,

Ou prier et jeuner, ou donner franchement,
Ou s’acquerir l’honneur d’estre doux et clement.
Vive donc la vaillance, et vive la memoire
D’un valeureux monarque au temple de la gloire.
Nulle humaine vertu ne couvre tant que moy
Les taches des deffauts qui logent en un roy :
Il est un Aristide, estant un Alexandre :
Car les luisants rayons que je luy fais respandre
Ebloüissent les yeux avec tant de splendeur,
Qu’on n’y remarque rien que lumiere et grandeur.
Au lieu qu’estant privé du lustre que je donne,
Il a beau se vanter d’une double couronne,
Estre prudent, sçavant, fameux en pieté,
Garder la foy promise, observer l’équité,
Avoir en beaux discours la parole feconde,
Il reste contemptible aux autres rois du monde :
Et bien qu’infiniz dons le facent remarquer,
Luy manquant cestuy-là, tout luy semble manquer.
Il tremble dans le cœur au moindre bruit des armes :
Ne s’ayde que de vœux, de plaintes, et de larmes :
Esbranle de sa peur ses plus fermes soustiens,
Et manquant de courage, en desarme les siens :
Bref comme estant muny de vertus pacifiques,
Est mille fois meilleur, és tempestes publiques,
Pour estre un grand pontife, et juger de la foy,
Que pour tenir un sceptre, et paroistre un grand roy.
Comme Andrie achevoit de former ces paroles,
Celle qui nous apprend en ses sages écholes
L’art de ne rien jamais follement attenter,
Tout beau, dit-elle, Andrie : on peut bien se vanter
Sans blasmer ses égaux, et d’un superbe échange,
Convertir leur mépris en sa propre loüange.

Ton merite est bien grand, mais la gloire du mien
Ou le surpasse encor, ou ne luy cede rien,
N’estant point de vertu, qu’on trouve m’estre égalle
Pour dignement regner dans une ame royalle.
Car qu’un roy soit tout plein de desseins genereux,
Qu’il soit tant qu’on voudra constant et valeureux,
Clement, et liberal, et juste, et veritable,
Et que la pieté d’un zele inimitable
Tienne en luy sous ses pieds tous vices abbatus,
S’il est privé de moy qui suis l’oeil des vertus,
Il use aveuglement, et presqu’avec offence,
De ces divins tresors par faute de prudence :
Et ressemble un vaisseau jà flottant en la mer,
À qui nul des apprests destinez pour l’armer
Ne manque en nul endroit pour son juste equipage,
Soient vivres, soient rameurs, soient voiles, soit cordage :
Tant seulement luy manque un pilotte sçavant
Qui d’un frein de sapin, avec art le mouvant,
Le guide sur les flots, luy serve comme d’ame,
L’empesche d’user mal et de voile et de rame,
Leur impose ses loix, et d’une docte main
Le garde de le perdre, ou de voguer en vain.
Que si le vent enflant ses voiles estalees
Le transporte sans luy sur les pleines sallees,
Il erre à l’adventure, et va d’un triste choc
Sacrifier sa charge au pied de quelque roch.
Il en prend tout de mesme aux princes de la terre
Qui font sans mes conseils ou la paix ou la guerre :
Et qui des autres dons qu’ils ont receuz des cieux,
Se vont, faute de moy, servants comme à clos yeux.
Ils prosperent si peu, que, comme d’un naufrage,
De leur propre bon-heur ilz tirent du dommage :
Leur valeur ne produit que des tristes effects :
Viennent-ils au combat ? Ils se trouvent deffaicts :
Gaignent-ils la victoire ? Ils perdent la campagne ;
Et quelque repentir par-tout les accompagne.
Leurs liberalitez desobligent les cœurs :
La clemence est en eux pire que les rigueurs :
Avient-

il qu’un sainct zele en leurs ames habite,
C’est un zele imprudent qui les perd sans merite :
Et tellement le vice aux vertus s’y conjoint,
Que presque leurs effects ne se distinguent point.
Non que tousjours le mal au bien ne soit contraire,
Mais c’est qu’estans sans moy qui seule leur esclaire,
Ils font mal le bien mesme, ou font hors de saison
Un bien qui n’est point bien estant fait sans raison ;
Et des belles vertus, semences de la gloire,
Ils moissonnent des fruicts qui tachent leur memoire.
Quel renommé laurier s’est jamais remporté
Que presque je ne l’aye au vainqueur appresté ?
Tu combats vaillamment, et fais que l’on te donne
Es victoires du fer la premiere couronne :
Mais c’est moy qui par l’art des presages humains,
En dispose la gloire à l’effort de tes mains.
C’est moy qui prudemment choisy les avantages
Dont le temps et les lieux secondent les courages :
C’est moy qui sçavamment range les esquadrons,
Et qui leur fais monstrer ou les flancs ou les fronts,
Selon qu’on les veut voir, d’une ruse guerriere,
Enfermant l’ennemy le charger par derriere,
Ou teste contre teste avec luy s’esprouvant,
En lions irritez l’assaillir par devant,
C’est moy qui d’une embusche heureusement dressee
Te secours au besoin quand je te voy pressee :
C’est moy qui bien souvent t’empesche d’y tomber,
Chassant un ennemy qui faint de succomber :
Bref, c’est moy qui d’une ame incessamment veillante
T’assiste, et fais qu’en vain tu ne sois point vaillante.
Que si ne pouvant estre et sage et hazardeux,
Un grand devoit manquer de l’une de nous deux ;
La raison nous vouëroit aux glorieuses peines,
Toy des braves soldats, moy des grand capitaines ;
Comme estants mes effects propres à commander,
Et les tiens à se voir vaillamment hazarder.
Mais quoy que nostre humeur assez peu se ressemble,
Un mesme esprit peut bien nous allier ensemble.

Ce grand roy des françois dont le nom va si loin,
Nous en est pour ce siecle un illustre tesmoin,
Reglant avec tant d’art et tant de vigilance
Ce qu’il a rendu sien avec tant de vaillance,
Et ses palmes encor nous forçant de douter
À qui c’est de nous deux qu’on les doit imputer.
Cependant cent lauriers qui n’ont point fait de veuves,
Et cent ovations nous fournissent de preuves
Que je puis bien gaigner des victoires sans toy,
Ou tu n’en gaignas onc une seule sans moy.
Car j’ay veu maintefois dissiper des armees,
Et prendre des citez superbement fermees
De murs et de rempars hauts de teste et de flanc,
Sans avoir faict respandre une goutte de sang :
Bien qu’on ne se servist que de la ruse antique
D’un degast de campagne où la perte publique
Se changeoit en un bien qui domptoit par la faim
Ceux qu’on n’eust point domptez, par l’effort de la main.
Outre le sage soin de trancher toute voye
A l’espoir du secours non moins que de la proye,
Et vaincre par un art non dependant du sort
Qui combat sans combattre, et force sans effort.
Aussi les plus grands chefs nous ont tousjours conjointes
Comme l’une sans l’autre estans de traicts sans pointes :
Ou bien de traicts poignants pour sanglamment toucher,
Mais qui vollent des mains d’un ignorant archer.
Ainsi Pallas est fainte en la troyenne guerre
Avoir par les combats renversé Mars à terre,
Et monstré combien peut la prudente valeur,
Plus que celle qui bout d’un excez de chaleur.
De qui la force aveugle, et de sens depourveuë,
Ressemble à Polypheme apauvry de sa veuë.
Mais joint ou separé que soit nostre pouvoir,
Tousjours de plus grands biens naissent de mon sçavoir
Que de ta violence, encor qu’elle respande

Des rayons de vertu dont la gloire est si grande.
Car l’effort de ton bras ne se voit employer
Qu’aux saisons ou la guerre ose tout foudroyer :
Mais quand la douce paix fait fleurir les provinces,
Alors on te reserre aux cabinets des princes,
Entre les corselets ou qu’ilz ont despoüillez,
De l’amour du repos sagement conseillez,
Ou que les changements des usages mobiles,
Pendent aux rateliers en harnois inutiles.
Mais moy, je sers en guerre, et sers encore en paix.
Car c’est moy qui l’engendre, et l’anime, et la pais
De prevoyants edicts, de conseils pacifiques.
D’amiables traitez, de prudentes pratiques,
Bref de tout ce qui peut rendre des rois amis,
Ou regler ceux qu’on tient à son sceptre soumis ;
D’où si quelque heureux fruict s’espand sur la patrie,
La loüange en est deuë à ma seule industrie.
Mais quel estat au monde à jamais peut fleurir,
Ou plustost quel estat ne s’est point veu perir,
Manquant de ma conduite, et laissant la fortune
Seule regir le cours de la barque commune ?
Qu’elle humaine action, ou dessein, ou penser,
A peu jamais sans moy d’heureux fruict avancer ?
Quelle grande maison ou publique ou privee,
S’est jamais sans mes loix bastie ou conservee ?
Tous les plus nobles arts, tous les mestiers humains
Qui conceus du cerveau s’enfantent par les mains,
Ne me tiennent-ils pas la matrice feconde
D’où s’éclot leur naissance et premiere et seconde ?
Les conseils plus amis qui sont donnez sans moy,
Peut-on pas les nommer trompeurs de bonne foy,
Qui d’un avis aveugle, et mauvais sans malice,
En cuidant garantir poussent au precipice ?
Non, non, rien icy bas ne sçauroit se passer
Des rayons lumineux dont j’esclaire au penser :
Je suis le vray soleil de actions humaines :
Sans moy le seul hazard a l’honneur de leurs peines :

Mais par moy, pour le moins ce qu’on a hazardé,
Se juge bien conçeu, s’il a mal succedé :
Quoy qu’aux lieux où l’on voit regner ma vigilance,
Le dé de la fortune ayt bien peu de puissance.
Soit donc pour la memoire, et pour la gloire encor,
Escrit dedans un cedre avec un stile d’or,
Que des graces du ciel dont l’ame est enrichie,
Il n’apartient qu’à moy d’avoir la monarchie ;
Et que comme leur reyne, et l’ame de leurs loix,
Sur toute autre vertu je suis digne des rois,
À qui tout me cognoist d’autant plus necessaire,
(estant et leur conduitte, et l’oeil qui leur esclaire)
Qu’un guide est estimé par tous discours humains,
Avoir plus besoin d’yeux que de pieds ny de mains.
Icy se teut Phronese : et la vaillante Andrie
Cuidant voir en ces mots sa loüange amoindrie,
Sembloit vouloir respondre, et ja dire tout bas
Qu’elle estoit moins experte en discours qu’en combats,
Et que soustenir l’honneur de sa querelle,
Ses armes volontiers repartiroient pour elle ;
Quand la Saincte Eusebie enflant tout à la fois
Le zele de son ame, et le ton de sa voix,
Voila, voila, dist-elle, avec quelle insolence
Les humains admirants ou leur folle prudence,
Ou leur foible valeur, se vantent tous les jours
Que ce n’est point le bras du celeste secours,
Mais le leur qui les sauve, ou leur seule conduitte
Qui met sans coup frapper leurs ennemis en fuitte.
Ainsi le simple enfant à qui quelque escrivain
Pendant qu’il forme un trait conduit la foible main

Croit l’avoir fait luy-mesme, et s’en plaist, et s’en vante,
Et trouve qu’en ses doigts l’ignorance est sçavante.
Ce n’est point vostre espee, ô mortels insensez,
Ny l’art de vos conseils sagement pourpensez
Qui termine pour vous les combats en trophaees,
Ou rend en vos estats les guerres estouffees :
C’est la dextre du ciel dont l’invisible effort,
S’armant pour vous sauver, fait faire alte à la mort :
Aux perils, aux mal-heurs, aux funestes orages
Qui venoient pour vous perdre en leurs sanglants ravages :
Et puis les destournant sur les chefs ennemis,
Au lieu des vers lauriers qu’ils s’en estoient promis,
Y jette et du desordre, et des terreurs paniques,
Et des troubles naissants de discordes publiques,
Ou quelqu’autre malheur qui les fait devant vous
Eux mesmes se destruire, ou tomber sous vos coups :
Tellement que vos mains alors victorieuses
S’en trouvent remporter des palmes glorieuses
Qu’en fin mille oliviers ceignants d’un tour espais,
Il advient que chez vous tout est victoire ou paix.
Et cependant ingrats vos aveugles pensees,
Sans voir que ces faveurs de là haut sont versees :
S’en consacrent la gloire, et rapportent l’honneur
De ces celestes dons à tout fors qu’au donneur.
Ô mal-heureuse terre ! ô sablon infertile !
Que nul soin n’a pouvoir de rendre moins sterile !
Que la pluye endurcit par un contraire effect,
Et qui ne reçois rien si mal deu qu’un bien fait ?
Rapporte mal-heureux, rapporte l’origine
Des ces divins ruisseaux à la source divine :
À ce bien qui, parfait, ne peut non plus cesser
De t’obliger à soy, que toy de l’offencer.
Fay renger son honneur par toutes tes provinces,
Si la faveur du ciel t’assied entre les princes :
Basty luy dans ton ame un pur et vif autel,
Et que ton cœur en soit l’holocauste immortel :
Adore sa puissance, et l’invoque, et t’y fie,

Et tous meschans desirs dedans toy crucifie ;
Et tu n’auras que faire, encontre aucun mal-heur,
Ny de tant de conseils, n’y de tant de valeur.
Car estendant sur toy sa dextre tutelaire,
Quand tout le monde entier armé pour te deffaire
Te viendroit assieger, et que de nulles parts
Ne t’en pourroient sauver ny fossez ny remparts :
Au milieu des mal-heurs dont tu craindrois l’atteinte.
Il te guarantiroit des causes de ta crainte,
Et les tiens preservez des dangers du trespas,
S’estonneroient de vaincre et ne combattre pas.
Tes seules oraisons mettroient cent camps en fuitte :
Et quelque heureux Caesar qu’ils eussent pour conduite,
Tu te verrois aux yeux de cent chefs opposez,
Combattant à genoux vaincre les bras croisez.
Encor son ange armé recourroit à l’espee
Qui du sang d’Assirie un jour fut si trempee :
Encor Sennacherib bravant en son orgueil,
Trouveroit Ezechie avec la larme à l’oeil,
Le combattre de vœux, comme de quelque charmes,
Et feroyent plus d’effet tes larmes que ses armes.
Pourquoy donc vainement osons nous consulter
Laquelle c’est de nous qu’on doit le plus vanter ?
Celle qui donne à Dieu, celle en fin qui le donne,
C’est celle à qui plustost on doit ceste couronne ;
Puis que le possedant on possede tout bien,
Et que ne l’ayant point, quoy qu’on ait, on n’a rien.
Non non, que la valeur ny la prudence mesme
Ne se reputent point l’honneur d’un diadême :
J’ay veu de vaillants rois, j’en ay veu de prudents,
J’en ay veu d’esprouvez contre tous accidents,
Et de qui la constance estoit incomparable,
Borner leurs tristes jours d’une fin miserable :
Mais je n’ay jamais veu finir que bien-heureux
Les roys qui servants Dieu l’ont faict regner sur eux,
Et qui durant les maux qui leur menoyent la guerre,
Sacrifiants au ciel les pensers de la terre,

Ont creu, d’un oeil jetté sur ce divin soleil,
Sa grace estre leur force, et les loix leur conseil.
Non que j’estime un roy qui laschement conspire
De remettre à Dieu seul les soins de son empire,
Et qui fuit cependant de travailler ses mains
Aux glorieux labeurs dont les sceptres sont pleins :
Car je veux qu’il seconde avec sa vigilance,
Et constance, et justice, et sagesse, et vaillance,
Et les autres vertus dont il est possesseur,
Les faveurs que luy fait le ciel son deffenseur,
Sçachant bien que d’une ame à bien faire animee,
Dieu ne rejette point une priere armee.
Mais il faut qu’il consacre à sa seule bonté
L’honneur de tout le fruict qu’il aura remporté
De ses plus nobles soins, et plus royalles peines :
Et non à l’art trompeur des finesses humaines,
Et non au vain effort des secours d’icy bas
Et non à la fureur des plus fameux combats,
De qui (tant soit leur tiltre, illustre et magnifique)
L’effet n’est qu’un massacre et permis et publique.
En fin, quelque valeur que possede un grand roy,
Le ciel veut qu’en merite il la postpose à moy :
Qu’il l’ait pour éguillon, mais que j’en sois la bride :
Qu’elle entre en ses conseils, mais que moy j’y preside
Que souvent il la croye, et moy journellement :
Qu’elle inspire son cœur et moy son jugement :
Bref que sa cognoissance en rien ne me l’égale,
Ny nulle autre vertu tant soit elle royalle ;
Mais qu’il me face asseoir au premier lieu d’honneur
Se repute sans moy deplorable en son heur ;
La tienne pour utile, et moy pour necessaire :
Et croye, en quelque temps qu’il ait pour adversaire,
Qu’on peut plustost faillir suivant tout que ma loy,
Et se perde avec tout que se sauver sans moy.
C’est en croyant ainsi que ce roy des prophetes
Rendit, sans grand effort, tant de forces deffaites :
Qu’il trompa tant de fois les filets du trespas,
Que la main de l’envie osoit tendre à ses pas ;

Et qu’en tous ses assaux il acquist tant de gloire,
Qu’il sembloit presque avoir espousé la victoire.
Quel monarque icy bas ne voudroit heriter
De l’heur que ses vertus luy faisoient meriter ?
Qui ne seroit content d’acheter ses loüanges
Au prix de ses travaux, tant semblent ils estranges ?
Cependant la vertu qui causa sa grandeur,
Et versa sur ses faits tant de gloire et tant d’heur,
Ce ne fut ny l’effort dont sa main fut armee,
Ny sa prudence mesme, encor que renommee ;
Mais sa pieté saincte, et son zele immortel
À servir le seigneur, et cherir son autel.
Zele qui le bruslant de cent flames celestes,
Luy faisoit consacrer la gloire de ses gestes,
Et du manteau royal dont il portoit le faix,
Au pieds du seul autheur de ses illustres faits,
Comme ne s’estimant posseder sa couronne,
Qu’autant que la sauvoit la dextre qui les donne,
Et non autant que l’art des conseils qu’il suyvoit,
Où sa vaillante main de soy la conservoit.
Soyent ses imitateurs les roys les plus augustes
En un zele si rare, en des pensers si justes :
Et sachent que ny soing de sagement regner,
Ny bon-heur qui sans fin les semble accompagner ;
Ny valeur, ny sçavoir, ny gloire de conquestes,
Ne fait pleuvoir du ciel tant de biens sur leurs testes,
Ny ne rend la grandeur des sceptres de leurs mains
Si digne de regir cent millions d’humains,
Que moy qui fais qu’apres la couronne du monde
Ils en vont dans le ciel trouver une seconde ;
Que mesme le seigneur pour eux daigne veiller ;
Se rend leur partisan devient leur conseiller ;
Va pour eux à la guerre, et chef de leurs armees,
Leur acquiert tous les jours des palmes renommees :
Bref, que nulle vertu n’est parfaite sans moy :
Et qu’en ce rare honneur d’inspirer un grand roy,
Je passe d’aussi loing tout ce qu’icy nous sommes.
Que la grandeur de Dieu passe celle des hommes.

Les discours d’Eusebie ayants prins fin icy,
Dicee ouvrit la bouche, et repartit ainsi.
J’ay long temps escouté, restreinte en mon silence,
Mais ny de vos raisons, ny de vostre eloquence
Je n’ay rien recueilly, quoy que j’aye entendu,
Fors que l’on s’attribue un honneur qui m’est deu,
Qu’on me prive d’un bien dont je suis la nourrice,
Et que peu justement on traicte la justice.
Car si quelque vertu merite de regner,
Ou d’un pas eternel les rois accompagner,
Et faict d’un plus grand lustre esclairer leur memoire,
C’est moy qui justement puis m’en donner la gloire :
Estant celle qui rend, par un mesme soucy,
Et les rois bien-heureux, et leurs sujets aussi :
Celle d’entre les dons que le ciel mesme avoüe,
Pour qui le plus un peuple ou les blasme ou les loüe :
Qui destruit les mutins ensemble conspirants :
Qui fait les justes roys differer des tyrans :
Qui depart à chacun la digne recompense
Que son bien-fait merite, ou qu’attend son offence ;
Et sans qui ces deux mots si feconds en debats,
Mien, et tien, mettroient tout en desordre icy bas.
Non que mon ame aveugle ignore en quelle estime
Andrie il faut avoir ton esprit magnanime,
Et ne sache quels biens ensemble vous joignez
Eusebie, et Phronese, és cœurs où vous regnez :
Mais (toy hors, Eusebie, à qui plus je defere
Qu’à toutes les grandeurs que le monde revere)
Une seule de vous ne produict ses effects
Ny riches de tant d’heur, ny du tout si parfaits,
Que souvent quelque mal ne les suive à la trace
Qui leurs bien-faits égalle, et presque les efface.

Comme herbes qui se font douteusement priser,
Qu’on voit guarir d’un mal, et d’autres en causer.
C’est un digne sujet de triomphe et de gloire
Que de gaigner par force une illustre victoire,
Couvrir de morts la terre, en faire un rouge estang,
Et mirer sa vaillance en des fleuves de sang :
Mais qu’est ce tout cela fors autant de carnages
Dignes de la fureur des lyons plus sauvages,
Sinon lors que le droit du fer victorieux
En rend la cause juste et l’effect glorieux ?
Et quoy, ces palmes-là dans le sang si plongees,
Se cueillent-elles pas és terres saccagees
Par les feux de la guerre épris de tous costez
Sur la face des champs tristement desertez ?
Ô sanglante vertu qui n’a lieu qu’en la guerre,
Et lors que cent mal-heurs ravagent par la terre !
Donc de peur que l’acier dont son flanc est armé
Ne roüille en son fourreau trop long temps enfermé,
Il faut voir en pleurant les provinces desertes
Monstrer de tas de morts leurs campagnes couvertes,
Les cités et les bourgs à toute heure embrasez,
Les plus fertiles champs au pillage exposez,
Et le peuple innocent qui n’a recours qu’aux larmes,
Tomber comme immolé sous le tranchant des armes !
Certes, noble fureur des esprits courageux,
L’effroyable theatre où s’exercent tes jeux
Couste trop au public : tes palmes sont trop cheres ;
Et ta gloire chemine entre trop de miseres,
De perils, de douleurs, de travaux, de trespas,
Et d’accidents mortels dont tu ne destruits pas
Tes ennemis sans plus, ou leurs champs et leurs villes,
Mais ceux mesmes qui sont tes vivants domiciles.
Aussi de quels effets, autres que malheureux,
Ont remply l’univers mille roys valeureux
De qui tant de combats font bruire la memoire,
Qu’il faut avec du sang escrire leur histoire ?
Ils ont rendu leur nom un sujet de terreur :
Comblé les plus doux champs de ruïne et d’horreur :

Espandu mille maux sur la terre et sur l’onde ;
Et sans fruit ébranlé les fondemens du monde ;
Ne tirant autre bien de vaincre et d’assieger,
Fors l’honneur d’avoir sceu vaillamment saccager.
Reprochable loüange à des genereux princes,
À des pasteurs de peuple, et sauveurs de provinces :
Cependant beaucoup d’eux ne cueillent autre fruit
De leurs sanglans labeurs que ce malheureux bruit :
Au lieu que leur pouvoir deust seulement reluire,
Pour ayder et sauver non pour perdre et destruire.
Un seul roy de ce temps (c’est assez le nommer)
Qu’une juste querelle a contraint de s’armer
Pour entrer par la force en son propre heritage,
A consacré son bras, ses armes, son courage
Au bien de son empire, et forçant le mal-heur,
Fait avoüer la paix fille de sa valeur.
Les autres vaillants roys, affamez de conquestes,
N’ont de ce vent d’honneur émeu que des tempestes
Qui dans leurs propres flots les ont presqu’abismez,
Et leurs tristes sujets avec eux consumez :
Causants mille malheurs, ou pleurant on remarque
Quel mal c’est quelquefois qu’un si vaillant monarque.
Et quand aux roys prudents, mais prudents seulement,
Souvent trop de discours naissants du jugement
Les font vivre craintifs, les gardent d’entreprendre,
Leur font perdre le temps par trop long-temps attendre,
Et n’aventurant rien, mais tousjours discourant,
Pecher autant qu’on peche en trop avanturant.
Ou rendent leurs esprits, és affaires mortelles,
Plus accorts et rusez, que justes et fidelles ;
Si bien que comme on voit qu’és sujets hazardeux
Ils se gardent de tout, il se faut garder d’eux.
Je tais que bien souvent les loix sur qui se fonde
L’aveugle vanité des prudences du monde,
Ont leur base contraire aux saincts enseignements
Que les loix du seigneur plantent pour fondements :
Estant bien mal-aisé qu’une mesme pensee
Vers deux buts si divers soit ensemble dressee

Comme il est impossible aux regards de nos yeux,
D’embrasser tout-ensemble et la terre et les cieux.
Que diray-je de toy sans blesser ton merite,
Belle et saincte Eusebie, en qui Dieu seul habite ?
Tu remplis bien des feux d’une celeste ardeur
Les roys de qui ta grace embellit la grandeur :
Tu fais bien que leur vie est un parlant exemple
Du pouvoir des vertus dont le ciel est le temple :
Mais tu les fais d’ailleurs, s’ils n’excellent qu’en toy,
Trop froidement toucher les autres soins d’un roy :
Estre en paix trop reclus, trop scrupuleux en guerre,
Et tant penser au ciel qu’ils en perdent la terre.
On peut Evergesie, en loüant tes effects,
Craindre de pareils maux des graces que tu fais.
Car qu’est-ce qu’en un roy plus souvent on égale
Aux bontez du seigneur qu’une ame liberale ?
Les princes liberaux semblent estre des dieux
Que le soin des mortels ait attirez des cieux,
Pour chasser d’icy bas l’indigence affamee
Dont la pauvre vertu souvent est opprimee.
Aussi, comme d’un dieu, leur nom est adoré :
On court pour leur service au trespas asseuré :
Et leur cause le fruict de tant de bien-veillance,
Es uns le souvenir, aux autres l’esperance,
Que tous les vœux qu’on fait se terminent en eux,
Et qu’autant qu’un soleil leur sceptre est lumineux.
Mais tu fais d’autre part que ces traicts de largesse
Bien souvent sont au peuple un fardeau qui le blesse,
Et que, pour empescher ces graces de tarir
Un prince estant contraint de souvent recourir
Aux tributs, aux imposts, et par fois aux rapines,
On voit les fleurs des uns n’estre aux autres qu’espines,
Et l’avarice en fin remplir injustement
Ce que trop de largesse à vuidé follement.

Ny toy-mesme Eumenie, encor que l’on te vante
Pour estre parmy nous l’image plus vivante
De la bonté celeste, et l’unique rempart
De ceux qui contre moy n’en ont en nulle part ;
Si ne te peux-tu dire exempte de la suitte
Des maux à quoy souvent l’indulgence est reduitte.
Car en trop pardonnant, les crimes tu nourris :
Perds les membres entiers pour sauver les pourris :
Et peuplant les citez d’ennemis domestiques,
Convertis tes pardons en outrages publiques.
Mais moy, par les effects d’une juste rigueur,
Je maintiens et les loix et tout ordre en vigueur :
Fais que les roys sont craints et cheris tout ensemble :
Que rien fors le meschant sous leur sceptre ne tremble :
Que le peuple qui chante au giron de son bien,
Sans crainte qu’un plus grand luy ravisse le sien,
Les benit, les adore, et sans idolatrie,
Croit les pouvoir tenir pour dieux de la patrie :
Bref que rien ne peut rendre un regne bien-heureux
Que la terre n’esprouve et sous eux, et par eux.
Car tel comme s’esleve un grand fresne sauvage
De qui la seule odeur, voire le seul umbrage
Fait mourir les serpents qui l’osants approcher,
Se vont dessous son ombre ignoramment coucher :
Tels se monstrent les roys aux couleuvres du vice,
Quand ils ont declaré la guerre à l’injustice ;
Et font regner mes loix avec autant de soin,
Qu’ils ont soin de tenir leur sceptre dans le poin.
Nul rebelle dessein ne peut prendre naissance,
Ou prosperer és lieux soubmis à leur puissance :
Et la faveur du ciel leur accorde en payment
D’avoir fait sous les loix trancher également
Le fil de mon espee en leurs champs et leurs villes,
Qu’ils n’usent point la leur en des guerres civiles.
Car

 le peuple qui sent combien sous leur grandeur
Il gouste et de repos, et de franchise, et d’heur,
Qui les tient pour ses dieux, et mesure à leur vie
La longueur du bon-heur dont la sienne est suivie,
Veille pour leur salut, et ne peut endurer
Que rien ose contr’eux meschamment conspirer,
Non plus que contre l’heur et le salut publique,
Dont il croit leur justice estre la source unique.
Aussi ne ressent-il, des plus rares vertus
De qui les justes roys peuvent estre vestus,
Que le fruict de moy seule, et ce soin équitable
De ne charger son dos que d’un faix supportable.
Ils ont beau se monstrer doux en leur majesté,
Valeureux, liberaux, fameux en pieté,
Prudents, et d’un esprit que nul mal ne surmonte ;
S’ils manquent de moy seule, il n’en fait point de conte :
Ny ne les ayme point, et ne fait qu’escouter
Si leur mort quelque part s’oyra point reciter.
Au lieu que s’occupans en mes saincts exercices,
Encor qu’ils soient d’ailleurs tachez de quelques vices,
Il les tient pour parfaicts, et quoy qu’ose le sort
Garde, en les benissant, leur nom apres la mort
Au sein de la memoire, et de l’amour publique,
Ainsi qu’une sacree et vivante relique.
Tesmoin ce brave Rou, ce grand duc des normans,
Qu’encor d’un cry public tous les jours reclamans,
Ils nomment au milieu du tort qui les oppresse,
Comme s’ils invoquoient sa dextre vangeresse.
C’est pourquoy desormais, ô roys qui souhaittez
De voir vostre beau nom voller de tous costez,
Et de laisser de vous quelque illustre memoire
Qui serve incessamment de vie à vostre gloire :
N’estonnez point icy les plus superbes yeux
De palais tous de marbre eslevez jusqu’aux cieux :
N’y n’allez point mesler, par les mains de la guerre,
Le sang avec le feu, le ciel avec la terre,
Exposants vostre vie à mille maints perils
Qui ne vous rendront point plus grands ny plus cheris :

Aymez-moy seulement : faites qu’on me revere ;
M’asseant pres de vous dans un throsne severe
De qui le seul regard estonne le meschant,
Et sur qui flambe à nud mon glaive plus tranchant.
Donnez mes tribunaux aux pauvres pour refuges :
N’y laissez point asseoir de mercenaires juges :
Que la seule innocence y trouve comme un fort :
Qu’y manquant de bon droict, on manque de support :
Qu’on n’y laisse engager ma balance à personne :
Qu’on y rende à chacun ce que son droict luy donne :
Bref qu’on m’esleve un siege ou sans rien espargner
On me voye avec vous absolument regner :
Et je doreray plus le fil de vos histoires,
Que tous vos palais d’or, ny toutes vos victoires,
Ny tous les riches dons qu’à plein poing vous semez,
Ny rien par qui vos faits vivent plus renommez.
Dicee alloit encor allonger sa harangue
Bien qu’on vist Eumenie appareiller sa langue,
Et pour ne pouvoir plus à ces mots consentir,
Ouvrir desja la bouche afin de repartir,
Aussi bien que sa sœur, la belle Evergesie
Qui d’un petit courroux sembloit estre saisie :
Quand un nouveau courrier des astres arrivant,
Empescha leurs debats de passer plus avant :
Et fidelle porteur d’ordonnances nouvelles,
Mist fin par ces propos à leurs douces querelles.
Immortelles beautez des esprits plus qu’humains :
Celuy qui tient le monde enfermé dans ses mains
Vous mande qu’il luy plaist qu’afin de rendre esteinte
Toute cause entre vous de dispute et de plainte,
Vous toutes vous ayez la gloire d’imposer
Le surnom que le ciel doit tant favoriser,
L’appellant Panarete, en heureux tesmoignage
Que toutes vous l’aurez marqué de vostre image :

Et que vous transformant en ce grand cardinal
Qui d’un sacré surgeon est icy le canal,
Toy divine Eusebie à qui mesme il ressemble,
Tu l’imposes au nom de vous toutes ensemble,
Apres qu’il aura faict resonner par six fois,
L’autre nom moins divin attendu des françois.
Allez : l’heure vous presse, et desormais l’attente
D’un mystere si sainct tout le monde tourmente.
Moy, je vois cependant, d’un vol aussi leger,
Chercher l’antre ou la peste est apprise à loger :
Et de la part du ciel asprement luy deffendre
D’estre si forcenee, et de tant entreprendre,
Que d’eslancer un seul des traits de son carquois
Sur la trouppe assemblee au grand palais des rois,
Où cet œuvre sacré royalement s’appreste,
Pendant que dureront les pompes de sa feste.
Sur ces mots l’ange part, et son vol fléchissant
Vers le triste Paris, à l’heure gemissant
Sous les coups inhumains de ce monstre homicide,
Il trouva la cruelle en un fond chaud humide,
Prenant desja sa trousse, et preste de voller
Au lieu mesme où le ciel luy deffendoit d’aller.
Les lambeaux mal-cousus d’un habit vieil et sale
Couvroient par-cy par-là son corps jaunement palle,
Sur qui de gros charbons ardamment enflammez,
En venimeux rubiz, estoient par tout semez.
Une soif invincible, une éternelle fiévre,
Luy desseichant la peau, luy palissoient la lévre :
Le souffle de sa bouche estoit un coup mortel :
Et luy servoit encor de mal-heureux hostel
Un lieu triste et relant, et que nul vent du monde
Fors celuy dont l’Afrique en automne est feconde
Ne pouvoit esventer, mais qu’un air étouffé
Couvroit de la vapeur d’un marets échauffé.
Pres d’elle, et tout autour, gisoient pour sa pasture,
Des fruicts qu’on voit soudain aller en pourriture :
Force melons tous verds, force raisins non meurs,
Des concombres mal-sains, la poison des humeurs,

Et ce fruict qui de Perse à tiré sa naissance,
Venimeux en sa terre, et non salubre en France.
Peu de temps s’arresta dans de si tristes lieux
L’ange appris à joüir de la gloire des cieux :
Mais bien-tost detestant cet air gros et malade,
En moins de temps qu’il peut finit son ambassade :
Puis revolant au ciel, la meurtriere esloigna,
Dont encores l’horreur si loing l’accompagna,
Qu’il eust pally d’effroy de s’estre approché d’elle,
S’il ne se fust senty d’une essence eternelle.
Cependant le troupeau des immortelles sœurs
Qui de tout vice humain purgent leurs possesseurs,
S’estant guidé par l’air sur l’aille d’une nuë,
Rendit Fontaine-Bleau sensible à sa venuë.
Le pompeux échauffaut pour cet acte eslevé,
Trembla dessous ses pieds, dés qu’il fut arrivé :
Les antiques parois du royal edifice,
La masse du portail, son arc, son frontispice,
D’un lustre plus riant semblerent esclairer,
Et ceste bande saincte en entrant adorer.
Elles se confondant d’un meslange invisible
À la troupe des grands, qu’un murmure paisible
Suivoit en ce convoy leurs vertus benissant,
Servirent avec eux ce bel astre naissant,
Dont les nouveaux rayons s’épandans sur la France
L’alloient remplir des fleurs d’une neuve esperance
Et puis quand les deux noms du ciel favorisez
Furent heureusement sur sa teste imposez,
Toutes l’environnant d’une couronne espesse,
Sous la visible forme ou de quelque princesse,
Ou de quelque grand prince à l’entour espandu,
Rendirent à son nom l’honneur justement deu ;
Chacune l’animant à suivre pour escorte
Le doux soin de celuy qu’aux humains elle apporte.
Puisses-tu (disoit l’une en baisant ses beaux yeux)
Ô grand prince estre un jour si bien voulu des cieux
Qu’encor qu’Auguste cede à l’heur de ta jeunesse,
Ton heur cede pourtant au bien de ta sagesse,

Fleurisse, disoit l’autre, en toy tant de bonté,
Que l’honneur de Trajan s’en trouve surmonté.
Avienne, disoit l’autre, (ô dieu combien j’espere)
Que tu sois quelque jour plus vaillant que ton pere.
La clemente douceur d’un si genereux roy
Se face, disoit l’une, un jour reluire en toy :
Et l’autre, puisses-tu, des ta vie enfantine,
Et sage pieté vaincre et mere et marrine.
Bref, c’estoit la Pandore à qui, de tous costez,
Tous leurs dons se voioyent par souhait presentez :
Attendant que le ciel change, avec avantage,
Leurs souhaits en effects, leurs conseils en usage.
Face le tout-puissant, le monarque des roys,
Que quand toute la France escoutera ses loix,
Il ait soin d’accomplir ce que nostre esperance
Osa jurer pour luy, presque dés sa naissance,
Et que semblent encor nous jurer tous les jours
Ses mœurs, ses yeux, son geste, et ses petits discours.
Qu’il ait soin de son peuple, et l’ayme, et le deffende :
Se plaise à la justice, et soigneux la luy rende :
Fuye a charger son dos d’aucun nouveau tribut :
Ait son soulagement pour ferme et propre but ;
Et monstre de penser que le nom le plus rare,
De ceux dont justement un monarque se pare,
C’est celuy de bon roy, non ces noms glorieux
Ou de foudre de guerre, ou de victorieux,
Qui, tous nobles qu’ils sont, rendent plustost les princes
Craints de leurs ennemis, qu’aymez de leurs provinces.
La mer devient enflee, et l’orgueil de ses flots,
Quand la lune est au plein, fait peur aux matelots :
Puis derechef s’abaisse, et resserre en ses bornes,
Quand cet astre inconstant prend ses dernieres cornes :
L’ignoble naturel s’en trouve faire ainsi :
Quand le sort le seconde, il s’enfle le sourcy

D’un superbe dédain qu’alors rien ne modere,
Puis tombe, et s’applatit quand il l’a pour contraire.
Qu’il en aille autrement de son cœur genereux :
Et soit quand le destin luy sera rigoureux,
Soit quand il le verra d’un regard favorable,
Qu’il se monstre tousjours à soy-mesme semblable,
Tousjours plein de bonté, tousjours gravement doux,
Et tousjours se plaisant d’estre accessible à tous.
Qu’ainsi nulle barriere (invention barbare)
Fors celle du respect, des siens ne le separe.
Le prince tant soit-il un grand et puissant roy,
Qui met une barriere entre les siens et soy,
En met une à la fin, sans qu’il s’en guarantisse,
Entre leurs volontez, et son propre service.
Qu’il laisse au vain orgueil de ces fiers pretejans,
Ou de ces roys d’Asie, aux aises se plongeants,
Le soing de n’exposer leur face basanee
Aux yeux de leurs sujets, qu’une où deux fois l’annee
Luy, que comme un soleil il sorte tous les jours,
Pour se monstrer au monde, et pour donner secours,
Soit à la pauvre vefve oppressee et dolente,
Soit au pauvre orphelin qui vainement lamente,
Soit aux justes souspirs du chetif laboureur :
Et que, suivant les pas d’un illustre empereur,
Il croye avoir perdu le cours de la journee
Qu’à de si nobles soins il n’aura point donnee ;
Et vescu ce jour-là comme inutile à soy,
Ou comme un homme simple, et non pas comme un roy.
Qu’il ne consume point en frivoles dépenses
L’or que d’un juste amour les douces violences
Auront pour son secours, en un pressant besoing,
Contraint son pauvre peuple à se l’oster du poing,
Ou plustost de la bouche, ou plustost des entrailles,
Quoy qu’épuisé desja par la pompe des tailles.

Mais que le reputant avec quelque douleur,
Du sang, non du metail, bien qu’il ait sa couleur,
Il ait horreur de perdre en des dépences vaines,
L’ame de ses sujets, et l’humeur de leurs veines.
Ce grand prophete et roy si cogneu par ses chants,
Voulut boire d’une eau sourdante emmy des champs
Sur qui ses ennemis espandoient leur armee,
Tenant ainsi la source en leur camp enfermee :
Trois de ses colomnels, contempteurs de la mort,
Donnent dedans ce camp : penetrent jusqu’au fort
Pres de qui ceste source incessamment feconde,
Faisoit voir le soleil à l’argent de son onde :
Le coutelas au poing s’avancent d’en puiser :
Forcent tous les efforts qu’on leur sçait opposer,
Et tous couverts de coups, mais plus encor de gloire,
L’apportent au grand roy qui desiroit d’en boire.
Mais luy se souvenant par combien de trespas
Ces trois vaillants guerriers avoient conduit leurs pas,
Allants ainsi chercher la source desiree,
Refusa de l’offrir à sa bouche alteree :
Car qu’est-ce icy, dit-il, fors le sang de ces cœurs
Qui pour moy s’exposans sont retournez vainqueurs
Et sçachant ce que Dieu de nos ames demande,
En fist à son autel une devote offrande.
Que nostre jeune prince un jour en use ainsi
De l’or que ses sujets pleins du juste soucy
Dont le devoir époind des volontez loyalles,
Offriront au soustien de ses charges royalles :
Qu’il mette comme en veuë aux yeux de son penser,
Avec quelles sueurs on a peu l’amasser ;
Quelle rigueur, peut estre, en son nom exercee
L’aura tiré du sein de la venuë oppressee,
Du chetif artisan, du triste vigneron
Que la pauvreté mesme éleve en son giron :
Et die avec pitié de sa pauvre abondance :
C’est le sang de mon peuple, et sa pure substance :

Il ne faut pas qu’en jeux, et sans fruict dépendu,
Il soit comme de l’eau sur la terre épandu,
Cela dit, craignant plus l’abus que le dommage,
Qu’il le vouë au seigneur comme à son droit usage.
Et c’est le luy vouër, et le rendre sacré
D’une espece de vœu que ses yeux ont à gré,
Que de le consumer és royales dépenses,
Ou que tout un royaume a pour seules deffences :
Ou de qui la splendeur faict eternelle foy
De la bonté, sagesse, et pieté d’un roy.
C’est pourquoy, que sa main ne soit jamais fermee
À celles dont le lustre orne la renommee :
À bastir des palais où luise sa grandeur,
Mais où l’utile usage égalle la splendeur :
Donner un dos de pierre aux grands chemins publiques :
En aqueducts et ponts égaller les antiques :
Fonder des hospitaux, ou renter les fondez :
Braver l’humide orgueil des fleuves débordez,
Avec le fort rempart des publiques chaussees :
Deffendre ainsi ses ports des vagues courroucees :
Bastir de grands ouvroirs aux mestiers des neuf sœurs :
Avancer leurs beaux arts : doter leurs professeurs,
Et prendre en des biens-faits, comme en des rets vivantes,
Et les vaillants esprits, et les ames sçavantes.
Mille et mille beaux vers diversement chantez
Ont publié la foy, la valeur, les bontez,
La clemence, et l’esprit de nostre grand monarque,
Selon qu’un docte vent en a poussé la barque :
Mais nulle voix n’a faict, en vers graves ny doux,
Le los de sa largesse encor bruire entre nous ;
Quoy qu’un million d’or, somme plus que royalle,
S’épande tous les ans de sa main liberale,
Sur ceux que sa bonté luy faict favoriser,
Ou leurs propres vertus diversement priser.
Qui de ses devanciers franchit onc ces limites,
Soit voulant obliger, soit donnant aux merites ?

Nul n’attaignit jamais jusqu’à telle hauteur
Quoy qu’un publique bruit ny trompé, ny vanteur,
Ait acquis à son nom la fleurissante gloire
De prince liberal et d’illustre memoire.
Et nous ne ferons pas voller par l’univers
Un los si merité sur l’aille de nos vers ?
Et nous ne dirons pas que sa main renommée
Sçait aussi dignement, quand elle est desarmée,
Obliger de bien-faits ceux qui luy sont soubmis,
Qu’elle sçait aux combats vaincre ses ennemis ?
S’en taise qui voudra : s’abstienne de l’escrire
Quiconque ne sent point ceste bonté luy rire,
Soit par le seul effet de son propre mal-heur,
Soit par celuy qui naist d’ignorer sa valeur :
Moy qui marche entre ceux que la source feconde
De ce grand fleuve d’or laisse boire en son onde,
Je le veux publier, tant parlant qu’escrivant,
Aux oreilles du siecle et present et suyvant :
Et dire sans flatter que les vœux dont la France
Accompagne le vol de sa neuve esperance,
Ne doivent aspirer à rien de plus heureux,
Si non qu’en ceste part de prince genereux,
Aussi bien qu’és vertus qu’encor on en espere,
Le ciel nous rende un jour le fils égal au pere :
Luy faisant tellement ses bien-faits ordonner,
Qu’il donne comme un roy qui veut long-temps donner,
Mais qu’une telle ardeur à ceste gloire enflame,
Qu’il donne tousjours moins de la main que de l’ame.
Face l’heureuse loy qui commande aux destins,
Que s’estans assoupis les troubles intestins
Dont nous avons senty la tourmente publique,
Il vieillisse en un regne à jamais pacifique ;
Et n’esprouve en nul temps ce que pese un harnois,
Fors qu’en une barriere ou durant des tournois,
Ou lors qu’un sainct courroux époindra son courage
D’aller reconquerir son antique heritage :

Mais quelque amour de gloire, ou pouvoir du mal-heur
Qui luy face és combats esprouver sa valeur,
Avienne qu’en fortune, et sagesse, et vaillance,
On le voye esgaller l’autheur de sa naissance,
Et n’avoir nul besoin que quelqu’un l’esveillant,
Luy monstre qu’il nasquit d’un pere si vaillant.
Mais le laurier bruslé frivolement craquette,
Et pour mascher sa fueille, on n’en est point prophete,
Ou le soin d’attiedir ces courageux boüillons
Qui font chercher la mort entre cent bataillons,
Travaillera plustost les recteurs de sa vie,
Que ne fera celuy d’en exciter l’envie.
Et comme un jour Thesee, estant prest de perir,
Fut cogneu fils du roy qui le faisoit mourir,
À l’or de son espee engravé d’une marque :
Il sera recogneu pour fils d’un tel monarque
Aux exploits de la sienne, et parmy des hazards
Où l’on eust veu pallir les deux premiers Cesars.
Qu’il soit prince clement mais que par sa clemence
Il ne nourrisse point l’audace et l’insolence
Pareil à ces hyvers trop tiedes et trop doux,
Qui produisent la peste, ou le pourpre, et les cloux,
Et tous ces autres maux qui prennent nourriture
Des humeurs que le temps produit en pourriture :
Ou font vivre et germer, par les champs labourez.
Ces vers de qui souvent les bleds sont devorez :
Ou les tiges rampants de ces mauvaises herbes
Qui suffoquent en vers l’esperance des gerbes.
Non qu’il ne soit cogneu qu’on ne se peut graver
Tant d’honneur sur le front à perdre qu’à sauver ;
Qu’infiniz animaux que la poussiere engendre,
Peuvent oster la vie, et nul que Dieu la rendre :
Mais en trop pardonnant, on faict que trop d’esprits
Ont besoin de pardon, par un lasche mespris
Des loix, et des senats, comme n’estants les brides,
Ou les espouvantaux que des ames timides.

Soit en ceste douceur son esprit moderé,
S’il veut voir et son sceptre et soy-mesme asseuré :
Sans rendre ny son regne horrible de supplices,
Ny ses graces non plus la tutelle des vices :
Et faire devenir, en se trop relaschant,
Le temple de salut l’asyle du meschant.
Qu’il ayme et craigne Dieu : qu’il l’honore et le serve :
Qu’il sache que luy seul l’establit et conserve :
Qu’un roy n’est reveré que pour estre son oint,
Et qu’on le garde en vain s’il ne le garde point.
Qu’il croye, et qu’il adore, et suive sa parolle :
Qu’en la mer de ce monde il l’ait pour sa boussole :
Qu’il mesure à ce pied la puissance des roys :
Et que la reputant pour la royne des loix,
Il l’ait au fond du cœur incessamment escrite,
Mais que ce soit en prince, et non pas en hermite.
On pouvoit bien jadis, vivant l’antique loy,
Demeurer tout ensemble et grand prestre et grand roy,
Car rien n’empeschoit lors qu’une puissance mesme
Ne mariast la mistre avec le diadême :
Mais icy leurs devoirs se trouvent divisez :
Les moines rois en fin deviennent mesprisez :
Et s’esgallants sous eux les serviteurs aux maistres,
Les sujects font les rois quand les rois font les prestres.
Qu’il soit prince de foy, veritable, et constant :
Que son ame ait horreur de tromper en mentant :
Et que, comme ses faicts ne seront que miracles,
Ses parolles non plus ne soient que des oracles.
Veuille le tout-puissant, sous luy rendre amortis
Tous brasiers allumez de contraire partis :
Car souvent, pour surcroist des mal-heurs qui s’y couvent,
Il se trouve deux roys ou deux partis se trouvent :
Mais encor, s’il falloit que tels maux eussent cours
Aussi bien de son temps qu’ils ont eu de nos jours,
Puisse l’heureux fanal d’un conseil salutaire
Le guider sur le pas de ce grand roy son pere,

Qui ravissant la palme aux plus vieux empereurs,
A faict icy mourir de pareilles fureurs,
Par de si doux moyens, que plustost on les pense
Effects d’heur tout divin, que d’humaine prudence.
Soit prudence ou bon-heur, puisse-il en tous les deux
Egaller ses beaux faits, et surmonter nos vœux :
Et pour voir en repos fleurir son diadême,
Obtenir l’un du ciel, et l’autre de soy-mesme.
Je sçay bien qu’un grand prince estant né pour les arts
Qu’on apprend à la guerre, és conseils, és hazards,
Le vray livre des roys entre les necessaires,
C’est le livre parlant des publiques affaires :
Mais pour ce que noste âge en peu d’ans est compris,
Et que trop peu sçauroient les plus rares esprits
Qui ne seroient sçavants qu’en la simple science
De ce qu’un âge seul puise en l’experience,
Afin qu’il voye ensemble et tous les accidents
Que luy monstrent ses jours, et tous les precedents,
Qu’il expose à ses yeux les tableaux de l’histoire,
Et que des autres grands contemplant la memoire,
Il espluche leurs faits, leurs conseils, leurs discours ;
Ce qui s’est faict d’illustre, ou d’estrange en leurs jours,
Ce qu’on en doit fuir, ce qu’on en doit apprendre,
Et si leur vie honore, ou diffame leur cendre :
Qu’il s’y mire soy-mesme, et regarde en autruy
Si ce qu’on a escrit, s’escrira point de luy.
Car les vers et les chants ne sont rien que loüange,
Mais bien souvent ce style en l’histoire se change ;
Et tel prince en vivant est aux dieux comparé,
Qui gisant au tombeau voit son nom dechiré,
Non moins que sa memoire abhorree et maudite,
Si le cours de sa vie a faict qu’il le merite.
Que se doit-il encor à ces vœux adjouster ?
Rien sinon qu’on le voye en ses meurs rapporter
Ainsi qu’en un portraict la vive ressemblance
Des deux grands demy-dieux dont il a pris naissance :
Et qu’en mille vertus le ciel le rende tel,
Que ne pouvant son nom estre autre qu’immortel,

Le seul docte labeur de la plume animee
Dont ce grand Du Perron vit en la renommee,
Pour planter cent lauriers sur son chappeau vermeil,
Soit digne d’en remplir les deux lits du soleil,
Et mariant sa gloire à la pompe du style,
Estre l’Homere seul de ce royal Achille.

STANCES SUR

 LA MORT DU FEU ROY

Si sentir vivement le mal qui nous fait plaindre
Nous faisoit d’autant plus vivement le depeindre,
Et si l’on pouvoit estre eloquent de douleur :
Ton trépas, grand monarque, eust bany mon silence,
Et seroient presque égaux, par ma triste eloquence,
Mes vers en ornement à ta mort en mal-heur.
Mais qu’il est difficile, és maux insuportables,
De trouver en pleurant des parolles sortables
Pour plaindre la douleur que font souffrir les cieux !
Et combien aysément, en l’ennuy qui nous touche,
Cela mesme tarit les beaux mots en la bouche,
Qui fait sourdre à boüillons les larmes dans les yeux !
La parolle deffaut aux ames plus dolentes :
Les petites douleurs sont seules eloquentes,
Et l’object trop sensible esteint le sentiment.
On ne peut bien parler estant à la torture :
Et celuy qui se dit mourir tant il endure,
Autant qu’il le dit bien, autant il se dément.
Las, il ne faut que moy pour en servir de preuve :
Car quand avec ta France, aujourd’huy triste et veuve,
Je me veux tout épandre en lamentables cris,
Soudain le discours manque à mon ame opressee,
Et la juste douleur ravit à ma pensee
Ce que l’affection promet à mes écrits.

Ou bien je represente en parolles communes
L’horreur et de ta mort et de noz infortunes,
Un pygmee exprimant un geant en hauteur :
Dont accusant mes vers, honteux je les déchire :
Si bien qu’à tous moments, ayant cessé d’écrire,
La fin de mes écrits c’est fascher leur autheur.
Quoy, (dy-je en regardant ce naufrage publique
Devant qui la grandeur du vers le plus tragique
Sembleroit se douloir en parolles de jeu)
Ravalleray-je icy par une indigne plainte
Nostre perte, et le dueil dont la France est attainte ?
Ou sentiray-je tant, et diray-je si peu ?
Ô grand roy le support des lettres et des armes,
Reste plustost non plaint, que plaint d’indignes larmes.
Dont un nom si fameux ne puisse estre honoré.
Soit demandé plustost pourquoy loüant ta vie
Je ne t’ay point pleuré quand on te l’a ravie,
Que pourquoy mal’heureux je t’ay si mal ploré.
La France cognoistra, si ma voix se desire,
Que ce qui me fait taire, est avoir trop à dire,
Et que mon esprit cede à l’ennuy son vainqueur :
Que l’horreur en ma bouche estouffe ma harangue :
Et qu’un si triste coup me tranche icy la langue,
Tout ainsi qu’il transperce, et fait saigner mon cœur.
Aussi bien Apollon n’anime plus ma veine,
Comme il faisoit du temps que la docte neufvaine
Donnoit vol à ma plume en un âge plus doux :
Ou pleurons ce mal’heur en meilleurs heraclites,
Ou fuyons de donner aux françois democrites
Un sujet en nos pleurs de se rire de nous.
Ainsi dy-je, semblable à cet archer antique
Qui craignant de soüiller d’une honte publique
Le renom de sa main par l’âge s’empirant,
Ayma mieux (tant l’honneur possedoit son envie)
Perdre en ne tirant point sa franchise et sa vie,
Que de perdre d’un coup sa gloire en mal tirant.

Il est vray qu’en un point cet exemple differe :
Il fist par vanité ce qu’icy me fait faire
Le saint et juste excez d’un dueil non attendu :
Son art l’abandonnoit, nul art ne me seconde :
Et ce que peut en luy la peur de perdre au monde,
Le mesme peut en moy l’ennuy d’avoir perdu.
Perdu l’as ? Et quel bien ? Un prince, un pere, un maistre,
Que perdre c’est se perdre, et quasi ne plus estre,
Ou bien estre un sujet de mal’heur et d’ennuy,
Comme il fut nostre gloire, et comme presqu’il semble
Que ce qu’avec tant d’heur tout ses peuples ensemble
Acquirent par luy seul, ils le perdent en luy.
Aussi ne cessons nous d’en lamenter la perte,
Encor que nostre bouche aux complaintes ouverte
Serve à nostre douleur d’un mauvais truchement.
Quoy que nous parlions mal nous ne sçaurions nous taire :
Et nostre zele ardant ne peut cesser de faire
Ce que nous nous plaignons de faire indignement.
Ô France, ingrate France, et cruelle à toy-mesme,
D’avoir osé tremper ton propre diadême
Jà deux fois dans le sang des vallois et bourbons :
Merites-tu pas bien que des loups te commandent,
Et que de méchants roys sans pitié te gourmandent,
Puis que si méchamment tu gourmandes les bons ?
Mais veuille ton bon-heur, imprudente province,
Que ceste horrible mort, ceste mort de ton prince
Qui mist ta gloire et luy dans un mesme linceul,
Soit à d’autres qu’à toy justement imputee :
Ou que comme (à la voir de chacun lamentee)
Le mal en est de tous, le crime en soit d’un seul.
D’un seul qui n’ait esté nul autre que megere :
Car puis qu’en l’univers tout meurt par son contraire,
Que le vice destruit la vertu seulement,
Et que du seul meschant le bon reçoit outrage,

Certes il falloit bien estre la mesme rage,
Pour massacrer un roy si doux et si clement.
Que maudit soit le jour où ceste infame d’ire
Rendit presque la France une pauvre navire
De qui desja la mer engloutit le tillac :
Que la fureur du ciel en extirpe la race :
Et que par une horreur de sa brutale audace,
L’effroy mesme d’enfer ait pour nom Ravaillac.
Qu’au temps ou ce cruel massacra nostre Achille,
Tousjours à l’advenir nostre plainte distile
Des pleurs ensanglantez par les veines de l’oeil :
Et qu’à faute de mieux, nostre ame desolee
Serve de Polixene à sa tombe immolee,
Par le pyrrhe vengeur d’un perdurable dueil.
Ce sera peu de bien, entre tant d’amertume,
Au courroux sans espoir dont le feu nous consume,
Que de punir en nous l’impieté d’autruy :
Mais encor nostre esprit quelque paix y remarque,
Et se voyant pleurer pour un si grand monarque,
L’ennuy mesme a pour bien la gloire de l’ennuy.
Royne de qui l’honneur passant toute eloquence,
Aussi bien que le sien nous oblige au silence,
Comme objects que nul art ne peut representer,
Car non plus qu’en parlant nous ne sçaurions atteindre
À ce triste bon-heur de dignement le plaindre,
Nous ne sçaurions non plus dignement vous chanter.
Vous seule grande Isis, nostre commune attente,
Vous seule consolez le dueil qui nous tourmente.
Faisant revivre en vous ce royal Osiris :
Et vous seule en l’orage estant nostre refuge,
Nous nous croyons au moins preservez du deluge,
Jettant l’oeil de l’esprit dessus vous nostre Iris.
Vivez tant seulement, ou soit pour la vengeance,
Ou soit pour étouffer la maudite esperance
Du fruict que de sa mort l’étranger s’est promis :
Vivez, vainquez, regnez de tous biens assouvie,

Et que l’heur eternel de vostre longue vie
Soit l’eternelle mort des desseins ennemis.
L’ennemy tout dépit de voir nos troubles calmes,
Voulant que nos cyprés luy produisent des palmes,
(quoy qu’un juste remords luy serve de bourreau)
Peut-estre entre les pleurs dont la France est trempee,
Enflé d’un vain espoir fera luire l’espee
Que la seule frayeur colloit à son fourreau.
Mais il n’y gaignera contre vostre conduitte
Rien que perte és combats, rien que honte en la fuitte :
Car il recevra lors, comme Cyre autrefois,
Un plus honteux sujet d’avoir la vie en haine,
D’estre en guerre battu par les mains d’une reine,
Que par celles d’un roy qui battoit les grands roys.
Ainsi soit, digne reine, afin qu’en ceste joye
Mon cœur seichant les pleurs dont la source le noye,
L’aise face fleurir sous un plus heureux sort
Les paroles qu’en moy l’ennuy tient étouffees,
Et que je chante mieux l’honneur de vos trophees,
Que saisi de douleur je n’ay pleuré sa mort.
Mort de qui le mal-heur toutes plaintes excede :
Mort qui fait souhaitter la mort pour un remede,
Et qui semble icy bas tant de maux attirer,
Qu’il falloit, dés le jour qu’on la voulut dépeindre,
Estre autant éloquent pour dignement la plaindre,
Qu’extrémement méchant pour l’oser procurer.
Cependant preservez des coups de tout orage
Ce sacré lys royal, fleuron de son courage,
Le couvrant d’oliviers grands et plantez épaix :
Et pour le voir bien tost fameux dans les histoires
Semez-luy d’une main preparee aux victoires,
Des graines de laurier dans le champ de la paix.
Car les sages conseils en sont les vives graines,
Avec ces ornements des fortunes humaines,
La valeur, l’équité, la prudence, et la foy.
C’est de ces vertus-là qu’il faut qu’on le renomme :

Il doit bien posseder les autres comme vn homme,
Mais il luy faut auoir celles-là comme vn Roy.

  Puissiez-vous le nourrir aux palmes asseurees,
Et malgré les fureurs contre luy conjurees,
Le mener iusqu’au temps par les astres promis,
Ou suiuant à grands pas la valeur paternelle,
La guerre estant sa gloire, et prosperant en elle,
La paix soit desirable à ses seuls ennemis.

  Alors on s’escriera, d’vn aise incomparable,
L’aiglon surpasse l’Aigle en ce vol admirable
Que de voir égaller nul iamais n’eust pensé :
Le vainqueur est vaincu, mais telle est la victoire,
Que si cet heur à l’vn de surpasser en gloire,
C’est joye à l’autre és cieux de se voir surpassé.




SVR LA MORT DV GRAND HENRY III
ROY DE FRANCE ET DE NAUARRE.
SONNET.

Phoenix des vaillants Roys et leur vif exemplaire,
Dont la gloire s’épand du Midy iusqu’au Nort,
Impute ma douleur si déplorant ta mort
Ie ne l’ay pas sceu plaindre en mon style ordinaire.

  Ma Muse te voyant sous le drap mortuaire
N’a point voulu suruiure à ce malheureux sort :
Toy seul qui fus mon astre, et mon phare, et mon port,
Viuant la fis parler, et mourant la fis taire.

  C’est pourquoy, tes Cyprez arrousez de nos pleurs,
Seichans et nos lauriers, et nos plus belles fleurs,
Ce n’est rien de merveille, és regrets ou nous sommes,

  Si celuy qui naguiere, animé de tes yeux,
Souloit chanter ta gloire [6] en la langue des Dieux,
Plaint maintenant ta Mort en la langue des hommes.


STANCES SUR LA FORTUNE

La fureur du demon qui depuis tant d’annees
Arme d’un vain effort la main des destinees
Contre nostre grand prince, et poursuit sa valeur,
N’ayant peu ny par force és perils de la guerre,
Ny par trahison en paix l’accabler sur la terre,
Luy tend dessus les eaux un filet de malheur.
Au soir comme il traverse avec sa chere espouse
Le fleuve, dont Paris ses campagnes arrouse,
Ce malheur les y fait tout d’un coup abismer :
Si bien qu’en mesme temps on voit tomber en l’onde
Les soleils de la France, et le soleil du monde,
Les uns dedans un fleuve, et l’autre dans la mer.
Un million de cris et de voix gemissantes
S’éleve la dessus des bouches pallissantes
De ceux qui pensent voir qu’en ce mesme accident
Petit avec le roy le sceptre de la France,
Que pour elle est esteint tout astre d’esperance,
Et que ce soir en est l’eternel occident.
Mais le celeste bras qui soustient cet empire,
Par le secours des siens aussi-tost l’en retire,
Tel qu’on voit le soleil au poinct de son coucher,
Sous le cercle du ciel qui tient son nom de l’ourse,
Ressortir hors des flots, et reprendre sa course
Aussi-tost que son pied commence a les toucher.

Seule dedans les eaux reste comme abysmee
Sa royale Junon, sa moitié plus aymee,
Dont il crie, et s’afflige, et s’espand en sanglots,
Et transi, ne croit pas estre à sec au rivage,
Cependant qu’exposee aux malheurs du naufrage,
La pluspart de soy-mesme est encor sous les flots.
Et certes à bon droit ressentoit-il pour elle
Ces legitimes soins d’amitié mutuelle,
Dont les cœurs plus constans se laissent consumer :
Car elle en fin sauvee eut de luy ce soin mesme,
N’ouvrant point tant à l’air sa bouche moite et blesme,
Pour aller respirant, comme pour le nommer.
Il faudroit voir ces doigts fameux par tout le monde
Qui peignirent Venus naissante hors de l’onde,
Peindre ceste Junon qu’on en tiroit aussi :
Car comme nul pinceau n’eut onc tant de courage
Que d’oser achever un si penible ouvrage,
Nul aussi n’oseroit commencer cestuy-cy.
Les graces appuyant ceste grande princesse
L’essuyoient, la servoient ainsi que leur maistresse :
L’amour (mais l’amour chaste) épreignoit ses cheveux,
Et mesme en cet effroy, la faisoit voir si belle,
Qu’elle combloit tous ceux qui se tournoient vers elle,
D’amour et de pitié, de larmes et de feux.
Heureux est vostre sort, ames vrayment loyales,
Qui tirastes des flots ces deux perles royales,
Et qui de les sauver avez receu l’honneur,
Si d’évident peril guarantir les couronnes,
Et si d’un grand estat relevant les colomnes,
Sauver le salut mesme est ou gloire ou bon-heur.
Et vous plus élevez, à qui ceste fortune
Se rendit avec eux également commune,
Et vous fist voir ensemble exposez et sauvez,
Princes, et vous princesse, ardants à son service,
Qui n’estimeriez pas un heur mais un supplice,
(s’ils y fussent peris) que vous voir preservez.

Vantez-vous que de grace, et non pas par envie,
Le ciel voyant le sort attenter à leur vie,
Pour courre leur fortune a voulu vous choisir :
Dressez-en un trophee au temple de memoire,
Et que vostre peril se convertisse en gloire,
Ainsi que vostre peur s’est changee en plaisir.
La France en cependant payra la digne offrande
Des vœux que le devoir sans parler luy demande,
Pour tesmoings eternels de son juste soucy,
Faisant graver ces vers aux bases de l’ouvrage :
" pour l’empire françois guaranty du naufrage,
Que tout vœu se prosterne aux pieds de cestuy-cy. "

DU CONTENTEMENT QUE L’ON REÇOIT

Mon esprit honoré de vostre obeïssance,
Ne doit point se douloir de sa captivité :
Vostre service estoit la fin de ma naissance,
Et la fin d’un chacun est la felicité :
Mon ame est de vos laqs si doucement pressee,
Qu’il n’est point de tourment que je n’y trouve doux :
Et ne m’estime heureux que lors que ma pensee,
Me ravit hors de moy, pour aller vivre en vous.
Aussi la beauté mesme en vous seule reserre,
Pour la gloire d’amour, les delices des dieux :
Mon ame vit en moy comme l’on vit en terre,
Mais elle vit en vous comme l’on vit és cieux.
C’est pourquoy benissant la cause de ma prise,
Et l’heure où me perdant je cessay d’estre mien,
Je ne regrette point ma premiere franchise,
Puis que ma servitude est ma gloire et mon bien.

À qui dois-je plustost consacrer mon service,
Qu’à ce divin esprit de graces revestu ;
Dont le servage apprend à mespriser le vice,
Et qu’on ne peut l’aymer qu’en aymant la vertu.
Je vante ma desfaite ainsi qu’une victoire,
Quand je voy ce bel oeil, cet astre de mon heur,
Dédaigner tous les cœurs immolez à sa gloire,
S’ils ne luy sont offerts sur l’autel de l’honneur.
J’en adore la grace immortelle et mortelle,
Qui rend d’un seul regard mille esprits enchantez,
Et fors qu’en un miroir dont la glace est fidelle,
Ne voit rien en ce monde approcher ses beautez.
Puis je dis tout ravy, c’est en vain que j’espere
Les loyers proposez aux desirs d’un amant :
Il ne faut reputer ma peine pour salaire,
Et penser que le fruict s’en recueille en semant.
L’honneur de la servir paye assez mes services,
Si les contentements que la gloire produict
Meritent qu’on prefere aux plus rares delices
La peine et les travaux dont l’honneur est le fruict.
Et bien suis-je honoré de vous servir, madame,
Esclave de ces mains dont la beauté me prit,
Puisque je suis un corps de qui vous estes l’ame :
Et que le corps s’honore en servant à l’esprit.
Mais que dis-je, ô beauté, que Venus mesme envie,
Vous n’estes point mon ame, et je m’en vante à tort :
L’ame cherit le corps, et luy donne la vie,
Et vous par vos rigueurs vous me donnez la mort.
Je faux, il paroist bien que par vous je respire,
Mais comme en un flambeau que l’on renverse en bas :
La cire esteint le feu, bien qu’il vive de cire,
Ainsi de vous me vient la vie et le trespas.
Or faictes que je meure, ou faictes que je vive,
Jamais vostre beauté ne mourra dedans moy,
Mon cœur ne peut changer pour change qui m’arrive,
Le sort n’a point d’empire à l’endroit de ma foy.

Si je vy conservé par l’heur de vostre grace,
Vous m’entendrez chanter vostre juste pitié :
Si par vostre rigueur l’Acheron j’outrepasse,
Mourant j’orray vanter ma constante amitié.
Bien voudrois-je (et mes vœux soient exempts de blaspheme)
Oüir plustost vanter apres tant de tourment,
Vostre juste pitié que ma fermeté mesme :
Et plustost vivre heureux, que mourir constamment.
Aussi verray-je point qu’à la fin il vous plaise
Desarmer vostre sein de sa dure rigueur,
Et permettre en m’aymant qu’il saute de ma braise
Quelque ardente estincelle en vostre jeune cœur.
Si tant d’heur m’arrivoit, une secrette gloire,
De mes travaux passez adouciroit le fiel,
Et mon esprit alors auroit sujet de croire,
Qu’il se boit du nectar ailleurs que dans le ciel.
Mais quoy ! C’est souhaitter d’une ardeur impudente,
Ce qu’à peine les dieux oseroient desirer,
Et ne cognoistre pas qu’il faut en ceste attente,
Meriter davantage, ou bien moins esperer.
C’est bien assez que Dieu, d’un oeil doux et propice,
Regarde la victime, et le cœur qui se plaint,
Sans que bruslant encore au feu du sacrifice,
Mesme offrande consume et l’offrande et le saint.
Aussi (mon doux espoir) tout ce que je demande,
Lors que de mes souhaits j’importune les dieux :
C’est que mon cœur ardant soit trouvé digne offrande,
De vous sa vive idole, et du feu de vos yeux.
Encore est-ce un souhait impossible en nature :
Car pour offrir un cœur aux flames de vostre oeil,
Digne de sa lumiere et si saincte et si pure,
Il faudroit un phoenix comme vous un soleil.


STANCES

Non, je n’ignore plus que vers ce beau visage,
Nul n’y va curieux, qui n’en revienne amant.
Maudit soit le sçavoir puis que l’apprentissage
À mon cœur embrazé couste si cherement.
Mais pourquoy dis-je mal de ceste cognoissance,
Qui douce a mon tourment en gloire converty ?
L’amour ne me doit pas pardonner ceste offence,
Si je ne me repens de m’estre repenty.
C’est ores, mais trop tard, que mes peines secrettes,
Démentent en effect tant de vaines raisons,
Puis que tous ses regards sont autant de conquestes,
Et que tous mes efforts sont autant de prisons.
Je juray vainement de me pouvoir defendre,
Et tasche encor en vain de me pouvoir sauver :
Car elle a trop bien sceu le moyen de me prendre,
Pour ignorer celuy de me bien conserver.
Maintenant je promets de respandre à ma flame,
Un deluge de pleurs, ne pouvant faire mieux,
Et si je suis menteur au despens de mon ame,
Je seray veritable aux despens de mes yeux.
Que donc le chastiment soit digne de l’offence,
Mes yeux, pleurez beaucoup, vous avez beaucoup veu,
Et maintenant dans l’eau faictes la penitence,
Puis que vous avez faict le peché dans le feu.

POUR DES NYMPHES

Ces nymphes hostesses des bois,
Bravant les amoureuses loix,

Et ce feu dont l’ame est éprise,
Ne le cognoissent nullement,
Ou le cognoissent seulement,
Comme on cognoist ce qu’on méprise.
Le soing de leur jeune fierté,
C’est de garder leur liberté,
S’orner de beautez perdurables,
Nourrir de vertueux desirs,
S’esbattre en des chastes plaisirs,
Et sans aymer se rendre aymables.
Avec ces armes et ces arts,
Leurs esprits surmontent les dards
De ce tyran qui tout surmonte :
Et jettant sa puissance à bas,
Font que la fin de leurs combats,
C’est tousjours sa fuitte, et sa honte.
Le sort donc les guidant icy,
Où tout se range à sa mercy,
Elles luy declarent la guerre,
Afin de faire voir aux dieux,
Que ce qui les vainc dans les cieux,
Des nymphes le battent en terre.
Car on les verra le dompter,
Et puis soubs vos pieds en jetter,
Les traicts empoisonnez de charmes,
Pour marque, ô Cesar des Cesars,
Qu’Amour aussi bien comme Mars,
Vous voit triompher de ses armes.
Un seul mal repugne à leurs vœux,
C’est qu’il prend vie és mesmes feux,
Dont sans fin leur regard éclaire :
Et que la beauté l’animant,
Leurs yeux vont eux-mesmes armant
Celuy qu’elles veulent desfaire.
Car pour luy donner le trespas,
Il leur faudroit priver d’appas

La beauté sa mere nourrice :
Autrement on ne sçauroit voir,
Ny qu’il soit jamais sans pouvoir,
Ny qu’elles soient sans exercice.

AMOUR VAINCU DE CES NYMPHES

Victorieux du ciel, de la terre, et de l’onde,
Je pensois mettre aux fers, où j’ay mis tout le monde,
Dix nymphes qu’en un bois par hazard j’ay treuvé :
Mais les fléches qu’en vain je leur ay décochees,
S’estant contre leur sein par malheur rebouchees,
Elles m’ont à la fin moy-mesme captivé.
Captif, chargé de fers, et tourmenté par elles,
J’ay demandé secours aux puissances mortelles,
Aux dieux, au ciel, en terre, en ceste grande court,
Mais ceux que je fais plaindre ont à dédain mes larmes,
Et de ceux que je rends bien-heureux par mes armes :
Chacun me plaint assez, mais nul ne me secourt.
Ô dieux, hostes du ciel, ô bourgeois de la terre,
Souffrirez-vous qu’ainsi pour jamais on enferre,
Celuy qui rangeoit tout aux loix de son pouvoir ?
Vos cœurs me lairront-ils perir en servitude ?
Verray-je ou par rigueur, ou par ingratitude,
Es uns la pitié morte, és autres le devoir ?


  1. Le premier psaume de David a seulement servi de thème au poète. — La traduction exacte en a été faite par Marot.
  2. Bouclier, compte ici pour deux syllabes comme Meurtrier, Sanglier, etc.
  3. Nous ne comprenons pas le rapprochement que Bertaut fait entre le célèbre tyran de Syracuse et le Rhodope, chaîne de montagnes en Thrace ; Gélon est pris sans doute comme synonyme de tyran — Rhodope, de pays barbare, sauvage, en proie au despotisme.
  4. Au sens d’allégement.
  5. Voicy quelques vers que le traducteur a Changez depuis l’impression, non pour les Estimer meilleurs que les autres, mais pour ce Qu’ils semblent un peu mieux exprimer l’intention de Virgile. Page 322me vers 5me et 6 me on peut lire
    Jusqu’à tant que leur camp fist voile à la retraite,
    Si forcé du destin d’avanture il l’eust faite.
    Page 334me vers 19me et 20me on peut lire
    Mais je brusle d’ardeur de soudain m’aller rendre
    Au fort avec les miens, et me perdre en sa cendre.
    Il y en a une infinité d’autres, où le lecteur Jugera, s’il luy plaist, que s’il eust esté possible De traduire Virgile plus exactement, en conservant La grace et la beauté du vers françois, on s’y fust Plus religieusement obligé. Mais il y a mille lieux, Où l’on ne sçauroit se monstrer fort exact Interprete, qu’on ne soit en danger de se monstrer Fort mauvais poëte, en ce qui regarde la grace, la Douceur, le son, et l’ornement des vers : comme L’esprouveront les meilleurs ouvriers qui le voudront Essayer. Nec verbum verbo curabis reddere, fidus Interpres*.

    * Cette note est de Bertaut. Il faut donc lire :

    au lieu de :

    Page 322me, vers 5me et 6me
    Page 247me, vers 19me et 20me

    et au lieu de :

    Page 334me, vers 19me et 20me
    Page 256me, vers 21me et 22me
  6. La Poésie s’appelle ordinairement le langage des Dieux, et la Prose celui des hommes.     (Note de l’auteur.)