Ouvrir le menu principal

Les Œuvres et les Hommes/Les Philosophes et les Écrivains religieux (1860)/Eugène Pelletan

< Les Œuvres et les Hommes‎ | Les Philosophes et les Écrivains religieux (1860)
Les Œuvres et les Hommes
Amyot, éditeur (1re partie : Les Philosophes et les Écrivains religieuxp. 401-414).


M. EUGÈNE PELLETAN[1]


M. Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le talent de l’expression, par l’élévation de son sentiment, par l’enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l’un des écrivains qui font le plus d’honneur à son parti. Pour toutes ces raisons réunies, si le livre, de M. Pelletan justifiait l’ambition naïvement montrée de son Titre (et il n’y a rien dans cette naïveté fière qui nous déplaise, qu’on le croie bien), nous aurions le symbole du dix-neuvième siècle, et nous saurions à présent quoi mettre à la place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l’Analyse et par la Science, et qui ne peut plus satisfaire, — disent les philosophes — les besoins de foi des peuples actuels. Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d’un tel résultat, la profession de foi de M. Pelletan restera la profession de foi — isolée — de son auteur aux incomparables grandeurs et à la vérité du dix-neuvième siècle, et nous ne disons pas assez, à toutes les grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En effet, qu’on ne s’y méprenne point, ce n’est pas en ce que le dix-neuvième siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai, que M. Pelletan a la confiance qu’on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais c’est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et infaillibles à leur date, à leur place dans la chronologie universelle ; en d’autres termes, c’est dans le progrès, le progrès indéfini de l’humanité ! A ne voir que l’affirmation de ce fait, qu’y a-t-il là de bien nouveau ?

En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue, quoiqu’on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens d’un peuple qui n’aime pas qu’on se moque de lui, et en Allemagne, où l’on n’a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs, les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce qui donne un mérite de hardiesse et d’initiative à M. Pelletan, c’est d’écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne, ni en France, les deux pays à idées, — l’Angleterre n’est qu’un pays à intérêts, — les hommes qui s’appellent humanitaires n’accepteront, pour l’explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la profession de M. Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l’esprit gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée, en l’exprimant. Mais comme propagande d’idées elle se perdra : en France, par son lyrisme et sa candeur même ; en Allemagne, par son manque de science réelle et de profondeur.

C’est que, pour un livre pareil, il ne suffit pas d’en avoir l’audace. Écrire la profession de foi d’un siècle qui semblait ne plus en avoir ; proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la seule religion qui convienne à des Titans intellectuels de notre force ; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès, imposée à tout ce qui pense, de par l’autorité même de l’histoire ; en trois mots, reprendre en sous-œuvre et refaire l’histoire des civilisations successives, de l’homme et de la création, était n’importe pour quel esprit une tentative dangereusement grandiose. M. Pelletan, qui a l’esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a mesuré la difficulté avec son courage. Mais l’audace ne fait pas toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait pas, l’audace est déconsidérée.

Qu’on nous permette de l’affirmer, il n’y avait que deux manières de traiter l’immense et difficile sujet qui a tenté M. Pelletan. Et nous disons deux seules manières et non pas trois ! Ou bien il fallait l’aborder comme nous l’aurions abordé, nous chrétiens, pour qui nul mouvement de civilisation n’a dépassé le christianisme ; comme nous qui avons une révélation religieuse, primitive, écrite, inébranlable dans ses textes, une histoire, un enchaînement de faits, des sources nombreuses, toute une exégèse, toute une critique et une autorité souveraine pour empêcher tous ces dévergondages d’examen qui ont fini, en Allemagne, par le suicide de la Critique sur les cadavres… qu’elle n’a pas faits, — ou bien il fallait traiter ce terrible sujet, résolument, en homme qui a pris son point de vue de plus haut ou de plus avant que des textes ; comme un philosophe, carré par la base, qui dit fièrement à l’histoire : Tu ments, quand lu n’es pas trompée ; tu es trompée, quand tu ne ments pas ! Mais alors, résultat singulier ! dans le premier cas, une telle histoire, impossible à M. Pelletan, facile peut-être à Bossuet, à Cuvier, à tout grand cerveau généralisateur qui admettrait une révélation, nierait, en détail et en bloc, tout ce M. Pelletan admet comme vrai. Elle nierait le progrès. Elle nierait la perfectibilité indéfinie et cette ascension chimérique de l’humanité on ne sait vers quoi… car le mot n’a pas encore été dit ! Du système de M. Pelletan, il ne resterait pas un atome. Dans le second cas, au contraire, rien de pareil sans doute, mais à quel prix ? à la stricte condition d’avoir établi la foi au progrès sur une théorie assez forte pour démentir l’histoire ou pour se passer de l’histoire, et c’est là précisément ce que M. Pelletan n’a pas fait !

Il n’a été ni assez historien, ni assez philosophe, et il a voulu être l’un et l’autre ; il n’a pas vu que ce double rôle était incompatible ; que sur cette question mystérieuse, mais non impénétrable, de la destinée de l’humanité, l’histoire tuait la philosophie ou que la philosophie tuait l’histoire ! Il n’a pas été assez historien : quoi d’étonnant à cela ? mais il n’a pas été non plus assez philosophe, et ceci étonne davantage ! Sur cette question que le panthéisme moderne a posée et qu’à plusieurs reprises il a essayé de résoudre, M. Pelletan, démocrate, protestant, hégélien plus ou moins, le sachant ou sans le savoir, a trahi la philosophie, la seule puissance dont il relève, car si M. Pelletan n’est pas philosophe, qu’est-il donc ? En quelle classe d’esprits le rangerons-nous ?… Dans son livre, il n’a pas procédé une seule fois à la manière de ses maîtres, car il a des maîtres, nous les connaissons. Eux sont, avant tout, des anatomistes de la pensée. Tous leurs systèmes sortent des abîmes d’une psychologie qui leur semblait, en tout sujet, le point de départ inévitable, mais qui les a perdus, parce que qui descend dans l’homme sans la main de Dieu ne remonte plus ! M. Pelletan n’invoque point, lui, cette méthode sévère. Il ne commence point par creuser dans les facultés de l’homme pour mieux juger du but de l’humanité. Avec cette légèreté enflammée d’un poëte, qui ne consume rien et qui n’éclaire pas, il parle, au début de son livre, du sentiment et de la raison, ces deux ailes de l’âme ; mais il n’en décrit pas les fonctions, il n’en montre pas l’origine.

Cependant la théorie de la connaissance doit forcément s’élever derrière toute philosophie. Il n’y a que nous, les enfants d’une révélation positive, qui puissions nous passer de construire une théorie de la connaissance pour donner de l’autorité à nos assertions. Nous, nous commençons par Dieu l’histoire de toutes choses, et cette vue-là simplifie tout. Mais ce dont nous sommes dispensés, nous les hommes du passé et les mystiques, comme nous appellent nos ennemis, M. Pelletan y est tenu. Eh bien ! de cette obligation philosophique il ne se préoccupe même pas. Il affirme et va. II raconte à sa manière ce que la Genèse raconte mieux que lui ; mais arrivé à l’homme, il brise la Genèse, et l’erreur monstrueuse monte sur les débris de l’hypothèse. La Chute, ce cataclysme de l’âme, qui a laissé sa trace dans la mémoire de tous les peuples, comme le Déluge, ce cataclysme de la matière, a laissé la sienne à tous les points, à toutes les fissures de ce globe, est niée d’un mot, au mépris de toutes les traditions connues. Le premier homme, cet Adam qui avait la lumière d’une innocence sortie fraîchement, comme un lis, des mains du Seigneur, Adam dans l’Éden, pour M. Pelletan, est un peu plus que les bêtes, mais ce.n’est encore qu’une organisation imbécile dans les rudiments du progrès. — Et Ève ? — Ève eut besoin de sortir du Paradis pour conquérir sa première vertu.

Nous citons…, mais sans colère. Ne savions-nous pas qu’il devait en être ainsi, qu’il ne pouvait pas en être autrement pour le théoricien ou le mystagogue du progrès ? L’erreur a des manières d’attacher le collier de force aux plus généreux esprits et de les traîner après elle ! La Chute admise, le Progrès ne serait plus ! Les enfants verraient cela… Seulement, pour rendre son soufflet à l’histoire, il fallait rester dans la philosophie, nous donner, d’après la nature de l’homme et l’étude de ses instincts et de ses facultés, la preuve philosophique de l’impossibilité radicale, humaine, de la chute. Or, voilà ce que M. Pelletan a oublié. De la question philosophique, qu’il n’a pas touchée comme on eût été en droit de l’attendre d’un homme qui a conçu l’idée de son livre, il a glissé tout à coup dans l’histoire. Il a fait de l’histoire sans texte contre une histoire qui en a un. Mais une histoire sans texte pourrait fort bien être un roman.

Et quand on est sorti de la Genèse, le roman continue ou du moins une histoire que rien n’affermit ni ne prouve ; qui, lorsqu’elle n’est pas entièrement fausse, quand les faits et les textes ne la démentent pas, n’a pour elle que des inductions et des analogies, assez peut-être pour donner le doute, pas assez pour donner la. foi ! Ainsi, — pour ne prendre qu’un détail entre tous, — où M. Pelletan a-t-il vu ailleurs que dans les arrangements de sa pensée, ou sur l’échiquier idéal dans lequel il encastre les événements et ploie l’histoire du monde à sa fantaisie, que l’homme fut chasseur avant d’être pasteur, que ce fut le troupeau qui lui donna l’idée de la famille ; la chasse et les partages de la proie, l’idée de la propriété ?… « Le jour où l’homme laissa les agneaux auprès de la brebis, il garda auprès de lui ses enfants, et la famille fut fondée. » C’est la phrase même de M. Pelletan.

En nous tenant en dehors des livres qui sont pour nous la vérité, les premiers développements humains des sociétés, comme M. Pelletan les raconte, ne seraient encore que des probabilités de simple bon sens, et malgré notre respect pour le bon sens, il faut plus que cela pour expliquer l’homme. Des probabilités, quand il s’agit de l’écheveau brouillé des origines ! La philosophie en a beaucoup accumulé, mais à sa honte, elle y a rongé son frein, cassé sa sangle, bu son écume. Elle y a épuisé son effort. Nous avons d’elle toute une bibliothèque bleue de systèmes que l’Histoire a balayés de son pied tranquille, comme une poussière qui ne devait pas monter jusqu’à son front. M. Pelletan nous les rappelle. Mais franchement et pour parler comme lui, est-ce avoir progressé que de nous donner sur l’origine du langage le fonds d’idée de Condillac ? sur la question du feu, d’être au-dessous de Bory de Saint-Vincent, dans un dictionnaire des sciences naturelles ? Et ainsi de toutes les questions, car nous ne pouvons qu’indiquer. Certes, c’est ici le cas ou jamais de citer le beau mot du philosophe Jacobi, qui savait, comme Pascal, ce que vaut, sur les questions premières, la philosophie réduite à elle seule : « La philosophie, comme telle seulement, disait-il, est un jeu que l’esprit humain a imaginé pour se désennuyer, mais en l’imaginant, l’esprit n’a pas fait autre chose que d’organiser son ignorance. »

Et encore y a-t-il moyen de l’organiser plus ou moins solidement, cette ignorance !… Voyez les grands esprits à système qui se mêlèrent de penser sur le développement des sociétés humaines, Aristote, Platon, Hobbes, Fichte, Hegel et tant d’autres ! aucun d’eux ne s’est contenté des généralités à fleur d’idées, et le plus souvent à fleur d’images, qui satisfont M. Pelletan dans sa recherche d’une très-difficile vérité. Ils n’ont point fait à si bon marché une philosophie de l’histoire. Leur successeur, qui avait à profiter de leurs travaux, M. Pelletan, lequel, par parenthèse, est bien pittoresque et a le sang bien chaud pour être un métaphysicien, un œil retourné en dedans, comme disait l’abbé Morellet avec une spirituelle exactitude, pose des lois absolues qu’il tire de tout ce qu’il y a de moins absolu au monde, l’analogie ; l’ analogie, cette fille trompeuse de l’imagination, qui a si souvent donné le vertige aux plus fermes observateurs ! Cette fascination de l’analogie le mène à travers toute l’histoire, dans l’Inde, en Égypte, en Grèce, dans le monde romain, dans la Gaule, partout enfin où le progrès, comme il l’entend, a glorifié l’humanité. Elle le mène, mais comme toute fascination, elle l’égaré aussi quelquefois. Dans l’impossibilité de refaire un livre sur lequel ici on ne doit que planer du haut d’un examen bien rapide, nous ne pouvons discuter détail par détail l’histoire à compartiments de damier que M. Pelletan a construite dans l’intérêt de ses idées. Sans cela, il nous serait facile de montrer, les faits en main, qu’il n’a pas plus creusé dans l’esprit des différentes époques du monde qu’il n’a fouillé, au début, dans les origines et les facultés de l’homme ; et qu’en cela, trop souvent, son livre, empreint de ce fatalisme géographique qui explique les fonctions des peuples par le milieu dans lequel ils se meuvent (fatalisme ressuscité de tous les matérialistes de fait, d’intention ou d’aveuglement), a donné, en preuve de ses dires, l’apparence pour la réalité, et la superficie pour le fond.

Ainsi donc, même pour ceux qui pensent comme M. Pelletan (et que d’esprits pensent comme lui à cette heure, ou du moins inclinent à penser comme lui !), le livre qu’il vient de publier est à refaire. C’est un coup manqué dans l’ordre de la pensée. Un symbole de foi s’arrête dans une forme nette, au travers de laquelle on voit l’idée jusque dans ses racines. Une profession de foi — de foi scientifique, de foi rationnelle, la seule foi possible aux facultés mûries du dix-neuvième siècle — doit reposer sur un enchaînement de réalités incontestables et n’avoir rien de vague, rien d’incertain, rien d’obscur. M. Pelletan cache plus d’une obscurité sous la couleur de son style, oriental d’éclat, brillant comme les escarboucles du diadème de Salomon, dont il n’a malheureusement pas la sagesse. Pour prouver aux hommes, même les plus perméables aux influences de la philosophie panthéistique de notre époque, que la solution du problème de l’humanité, c’est son progrès incessant, éternel, sans point d’arrêt et sans défaillance, il faut plus que la conviction éloquemment enflammée du plus brillant des sectaires, ou l’enthousiasme ivre d’un Thériaki.

Nous sommes dupes des mots qu’on répète. Le progrès incessant et éternel de l’humanité ! On entend cela partout, et on l’accepte, comme on accepte tout, à condition de n’y pas trop regarder et de n’y pas trop comprendre. Et pourquoi ne l’accepterait-on pas ? Cela paraît si simple à l’esprit et cela est si doux à l’orgueil ! Mais, allez ! quand on veut élever ce mot à la hauteur d’une démonstration qui force la foi et en moule énergiquement l’expression dans un symbole, il se trouve des difficultés embarrassantes auxquelles tout d’abord on ne pensait pas… Et nous ne parlons pas pour nous, qui n’avons ni dans le cœur ni dans l’esprit la même foi que M. Pelletan ; qui ne pensons pas comme lui, que le progrès soit l’expansion illimitée de toutes les forces passionnées de l’homme, avec toutes leurs excitations et leurs réalisations dans l’État, dans l’Art, dans l’Industrie, dans les mœurs ; mais qui croyons, au contraire, que le progrès, c’est la vertu par le sacrifiée en vue de quelque chose qui n’est ni dans l’histoire, ni dans la vie visible de l’humanité ! Pour nous, toute conversion aux idées de M. Pelletan est impossible. Mais nous disons que sa thèse est rude à soutenir, même vis-à-vis de ses amis intellectuels. Logiquement, il est vrai, et de philosophie à philosophie, d’augure à augure, la chose serait bien moins ardue, car la portée d’une pareille thèse n’échappe pas. L’Allemagne, qui a l’intrépidité des crimes abstraits, l’a révélée depuis longtemps, c’est le détrônement de Dieu par l’humanité, c’est la révolution démocratique contre Dieu. Qu’on ne s’y méprenne pas ! On n’a inventé le progrès indéfini que pour se passer de Dieu au commencement, au milieu et à la fin de toutes choses. Voilà la portée du système ! Seulement, pour insinuer dans les esprits honnêtes et confiants qui vous lisent ces conséquences voilées, la main, qui n’est pas très-forte, tremble un peu…. tâtonne dans les faits qu’elle mêle et se blesse à des inconséquences mortelles. Selon nous, c’est là ce qui est arrivé à M. Pelletan. Son talent ne l’a pas sauvé. Il s’est pris lui-même à son prisme. Le flambeau qu’il portait l’a ébloui. A côté des clartés aveuglantes et des mirages de perspective, il y a aussi dans son livre de ces inconséquences qui sont des blessures par lesquelles saigne et meurt un système. Citons-en une seule en passant : « L’homme, dit-il, recruta d’abord ces races expiatoires qui devaient régénérer l’homme en donnant sa vie pour lui et racheter par leur sang sa pauvreté ! » Nous ne discutons pas le fait, nous citons la phrase. Franchement, n’est-elle pas un peu compromettante ? Quand on a nié la Chute et qu’on sait à quel degré les idées se tiennent et se commandent, il ne faudrait, sous aucun prétexte, risquer ces mots d’expiation et de rachat, qui feraient, s’il vivait, sourire le terrible Joseph de Maistre, de son sourire le plus cruellement indulgent.

Telle est pour nous cette Profession de foi du XIXe siècle. M. Pelletan nous pardonnera la rigueur de notre critique. C’est un noble esprit, — on le sent bien quand on le lit, — un de ces esprits « qui ne veulent pas être les créateurs, mais les créatures de la Vérité », et c’est pourquoi nous avons dit avec franchise ce que son livre nous a inspiré en le lisant. Quant au talent d’écrivain dont ce livre éclate, il est presque aussi grand que les erreurs dont il est plein. Il est juste de le reconnaître. Mais qu’importera peut-être à l’auteur ? Hélas ! nous savons trop ce que, dans les préoccupations presque religieuses du penseur, devient ce Génie de la forme, qui vous aime et que l’on n’aime plus ! Ingratitude de l’intelligence, éprise de l’abstraction et de la découverte ! elle reste insouciante pour la forme qui la fera vivre et qui emporte l’idée vers l’avenir, sur ses ailes ! Peut-être le style de M. Pelletan est moins pour lui, en ce moment, que sa philosophie, et pour nous, au contraire, le style dans son ouvrage est tout. Certes ! on peut regretter l’emploi de cette plume d’une coloration si ardente que l’on dirait un pinceau, mais on n’en saurait contester l’éclat. II y a plus : avec la sécheresse des âmes de nos jours froids et ternis, nous disons qu’il est impossible à ceux-là qui n’ont point aboli en eux la faculté de l’enthousiasme de ne pas regretter de voir M. Pelletan fourvoyer le sien dans de misérables théories, comme on regretterait de voir la graine de l’encens tomber par terre, au lieu d’aller s’embraser sur les trépieds d’or des tabernacles. M. Pelletan est de cette race d’âmes qui ont le sens mystique en elles, et selon nous, c’est là une supériorité. Assurément on peut abuser de cette supériorité-là comme de toutes les autres ; car c’est une observation qui n’a pas été assez faite, que plus les facultés sont rares et grandes, plus l’usage en peut tourner vite à l’abus, apparemment par la raison qu’il est plus aisé de tomber, à mesure qu’on s’élève. Mais quoi qu’il en puisse être, l’auteur de la Profession de foi du dix-neuvième siècle est un mystique ; c’est un mystique dans l’erreur comme il y a des mystiques dans la vérité. Dépravé par la philosophie qui a remplacé pour le dix-neuvième siècle le matérialisme du dix-huitième, c’est une espèce de Saint-Martin du Panthéisme. Il veut, comme tous les illuminés de la philosophie, réaliser une foi scientifique, et il n’y a pas d’âme mieux créée pour la foi intuitive que son âme. Il y a en lui des tendresses de cœur, des forces de sentiment qui ne savent plus que devenir dans ce système, sans Dieu personnel, de l’humanité progressive ! En vain transpose-t-il Dieu et s’efforce-t-il d’en remplacer l’amour par l’amour de l’humanité ; en vain s’enferme-t-il dans cette prison des siècles dont il a beau reculer les murs, il n’a jamais l’espace qui conviendrait à. l’énergie de son âme immortelle. Et si, par impossible, il pouvait réussir dans sa tentative de philosophie, il soulèverait encore, pour respirer, ce ciel qu’il croirait avoir abattu sur lui… Le ton des polémiques de journaux ne nous impose point. Nous sentons battre le cœur sous toutes ces cuirasses, quand il bat fort, comme celui de M. Pelletan. Naturellement, il définirait sa philosophie comme elle est définie dans le traité des choses divines : « J’entends par le vrai quelque chose qui est antérieur au savoir et hors du savoir. » Mais volontairement, artificiellement, il s’acharne à des démonstrations extérieures qui ne partent que du pied des faits et qui y succombent.

Destinée singulière et moins rare qu’on ne pense que ce contre-sens suprême entre les idées et les facultés ! C’est la seule explication qu’on puisse donner de ce triste phénomène : un homme si bien doué, produisant un système qui répond si peu aux ambitions de sa pensée ! L’esprit, qu’on a méconnu en soi, s’est vengé.


  1. La Profession de foi du dix-neuvième siècle, par M. Eugène Pelletan.