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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 175-190).

LOUIS XVI ET SA COUR[1]



Par un hasard qu’il a certainement le droit d’appeler heureux, Amédée Renée eut, dit-il, l’honneur inespéré d’être choisi pour finir, par un dernier volume, cette histoire de Sismondi que son auteur devait conduire jusqu’à la Révolution française, quand, arrivé au règne de Louis XVI, il fut emporté par la mort. Si, à défaut d’une identité impossible, continuation implique ressemblance ; si finir un livre commencé est, de rigueur, se substituer plus ou moins à l’auteur dans l’esprit et la manière de son ouvrage, l’honneur qu’on fit à Renée dut tout d’abord lui causer beaucoup d’embarras. Pour un esprit comme le sien, pour un esprit jeune alors, animé, plein de sève, et par-dessus tout cela poétique (il venait de publier un volume de vers), c’était une charge, mais non une charge d’âme, que de continuer Sismondi, — Sismondi, l’historien érudit, si l’on veut, mais l’historien sans vie réelle, sans mouvement, sans chaleur, et l’un des écrivains de cette belle école grise de Genève qui, pour le gris, le pesant et le froid, a remplacé avantageusement Port-Royal !

Assurément, Amédée Renée, qui se sentait peintre, dut se demander comment il s’y prendrait pour terminer cette grande œuvre, savante, mais incolore. Il dut se demander si sa conscience éveillée de continuateur ne lui créait pas l’obligation d’imiter, autant que le lui permettrait la nature de son esprit, l’homme dont on venait pour ainsi dire de lui mettre la plume à la main. Un moment, — nous l’imaginons, — son anxiété dut être grande. Mais, sll se posa la question que nous venons de signaler, il ne s’en fît pas attendre la réponse, et elle fut nette, comme vous allez voir. Renée prit le seul parti qu’il y eût à prendre. Il fut lui-même, et ne fut que lui. Il n’essaya pas de se transformer en un autre. Il n’essaya pas de transfuser dans ses propres veines le sang d’un homme qui était mort, et qui, du reste, n’avait jamais beaucoup vécu. La transfusion spirituelle est aussi difficile que la transfusion matérielle. Il continua son Sismondi, mais sans l’imiter. L’historien genevois ne fut point son fétiche, et il n en fit point le pastiche. Il ne craignit pas de se montrer, dans la difîérence de ses facultés et l’indépendance de son allure, à la suite du considérable écrivain. Il ne fut point enfin le caudataire servile d’une œuvre vaste, mais traînante, qu’il releva d’ailleurs, dans ce dernier volume, avec un geste que Sismondi n’aurait jamais eu !

C’est, en effet, un frappant contraste avec la manière de Sismondi que le dernier volume de cette longue histoire. Les autres sont suisses, celui-ci est français. Certes ! Amédée Renée n’est point de ces esprits qu’on fait venir d’Amiens, ou même d’ailleurs, pour être Suisses, mais, si l’on crut que dans la circonstance il aurait la condescendance de l’être un peu, par procédé de légataire ou par souci de l’illusion à produire sur les honnêtes gens qui voulaient avoir leur Sismondi complet, on se trompa du tout au tout, et l’on fut bien vite désabusé. Renée resta Français, et Français de Paris, et nous eûmes une histoire pénétrante souvent, brillante parfois, mais vivante toujours, et toujours écrite ; car il est toujours ce que Sismondi n’est jamais, dans le sens aiguisé du mot : je veux dire un lettré et un écrivain. L’auteur de Louis XVI et sa Cour[2], qui fut aussi le traducteur de Chesterfield et de Cantu, est d’instinct, d’éducation et d’étude, un esprit vraiment littéraire, qu’on aime à retrouver présent dans l’historien alors qu’il manie avec le plus de préoccupation les choses de l’histoire, et dans un temps surtout où, comme dans le nôtre, la Spécialité est entrain d’assassiner, avec un si grand succès, la littérature !

Ce n’est pas uniquement, du reste, par la manière et le talent de l’expression qu’Amédée Renée diffère de ce Sismondi auquel il a succédé bien plus qu’il ne le continue. Il en diffère encore par des côtés moins saillants, moins extérieurs, et même quand il paraît le plus lui ressembler, car quelquefois il lui ressemble ! S’ils ont entre eux le contraste marqué de l’exposition et du style, Sismondi et son libre continuateur ont pourtant, par ailleurs, plus d’une analogie. Ils ont la conscience de l’histoire et sa gravité, le soin vigilant des faits et du détail, et cette raison moderne et libérale, cet esprit du temps qui voit peut-être avec trop de confiance et de sérénité les problèmes sociaux auxquels est suspendu l’avenir. Seulement, s’ils sont également cela tous les deux, Renée, qui n’est pas protestant comme Sismondi, et qui est plus que lui dégagé des influences du XVIIIe siècle, quoiqu’il ne se soit pas essuyé de toutes. Renée, par cela seul qu’il n’a pas la prétention philosophique de son devancier, a un sens pratique et politique supérieur. L’histoire, pour lui, est, avant tout, personnelle. Pour l’expliquer, il ne va pas chercher le midi à quatorze heures d’une métaphysique quelconque. Positif, quoique pittoresque, il croit qu’en peignant bien les hommes l’histoire est faite, et qu’on a dit tout quand on les a bien peints… C’est par Louis XVI qu’il explique le règne de Louis XVI. C’est par l’homme et son entourage qu’il explique surtout ces événements qu’on a appelés des forces irrésistibles ou d’impénétrables fatalités. Voilà pourquoi il intitule son livre : Louis XVI et sa Cour et il a raison. Tout le règne est là, entre la cour et le roi, dans cette monarchie qui s’en va crouler par leurs fautes réunies. Il est là, ni plus haut, ni plus bas, ni plus loin. Les hommes pris sur place pèsent plus, sur cette place, qu’on ne pense. Sismondi, qui n’était pas peintre et qui était économiste et philosophe, n’eût pas conçu de cette façon le règne de Louis XVI, et, s’il avait eu le temps de l’écrire, ne l’aurait pas concentré sous ce titre, qui est une manière de voir très entière et très accusée : Louis XVI et sa Cour.

II

Il ne fallait pas, en effet, chercher plus haut que la personne de ce faible roi le secret du malheur de la monarchie. Louis XVI, cet homme unique dans les annales du monde, dont Renée a dit si bien « qu’il faisait toujours ce qu’il ne voulait pas, tout en voyant ce qu’il faisait », Louis XVI, peint ressemblant comme nous l’a peint Renée, suffit parfaitement pour faire comprendre les impossibilités de ce règne que la Révolution interrompit. Avec Louis XVI tout seul, et sa cour est une partie de lui-même, l’historien a assez de lumière pour regarder, bien voir et conclure… L’histoire est rarement aussi claire. Le plus souvent on a besoin, pour en expliquer les catastrophes et les infortunes, de recourir aux idées des hommes désorientés par le malheur suprême, à ces idées qui sont comme les planches de salut qu’ils saisissent quand ils ne comprennent plus rien aux faits de la vie dans le naufrage de leur raison : logique des événements, justice de Dieu, Providence ou hasard, lois mystérieuses qui régissent le monde !

Mais pour Louis XVI et avec Louis XVI, on n’a besoin que de son action même. Cet homme est en histoire une simplification terrible. Il dispense des philosophies. Par respect ou par pitié pour lui on s’obstine à croire que tout le mal ne vient pas de ses fautes, et, de fait, il n’en vient pas uniquement non plus. Il y avait, qui ne le sait ? qui n’en a pas fait le compte cent fois ? il y avait, pesant sur sa couronne, une accumulation, un entassement affreux de fautes séculaires. Mais cette vue, qui lui communiquerait de sa grandeur et l’envelopperait d’innocence, cette vue qui, du moins, serait une excuse à balbutier pour lui devant l’Histoire, on est obligé d’y renoncer dès qu’on étudie sérieusement le règne de ce malheureux prince, dont le pouvoir était construit sur la plus forte et la plus pure notion que les hommes aient eue jamais d’un roi, et qui aurait tout pu, jusqu’au dernier moment, s’il n’avait pas eu, dans le fond du cœur même, le honteux petit grain de sable qui, placé ailleurs, tua Cromwell.

Telle est pourtant la vérité sur Louis XVI, et ce n’est pas notre faute, à nous, si cette vérité est cruelle, cruelle comme un second bourreau ! Cet homme, qu’on a transformé en victime, par prestige ou par pressentiment d’échafaud, eût été — mais voudra-t-on le voir ?… — un Titan de force qui aurait arrêté de son doigt l’écroulement des fautes de ses pères, s’il avait eu seulement une médiocre volonté. Malheureusement, cette fière fortune, cette magnifique gloire d’une volonté médiocre lui manqua. Il était, au contraire, une sublimité de faiblesse, un phénomène — et un phénomène prodigieux — de pusillanimité morale et de défaillance, on ne sait quelle chimérique merlette de blason, sans bec ni sans ongles, et comme il était cela et n’était que cela, tout fut dit : le monde, dont il était l’ironique clef de voûte, s’affaissa.

Cette impuissance effrayante de volonté, qui est le trait distinctif de Louis XVI, réduisit à néant toutes les forces qui composaient la sienne. Il n’y avait encore en France que le café de Louis XV qui eût f… le camp, comme disait la Du Barry, quand Louis XVI monta sur le trône. Mais la France elle-même tenait bon, et elle tenait pour ses maîtres, infatigable encore de fidélité. Louis XVI arrivait dans les plus heureuses circonstances, car c’est toujours une chance favorable et charmante que de succéder à un mauvais roi. Le livre de Renée s’inaugure splendidement par ces superbes espoirs que la France eut la noble folie de mettre en Louis XVI à son avènement. Seulement, commencé par l’ivresse de l’espérance, ce livre, qui n’embrasse qu’un si petit nombre d’années, finit bientôt par le jugement du désespoir. Lorsque, à la dernière page de son volume, qui se ferme quand les États-généraux s’ouvrent et quand ils deviennent les vrais rois devant le roi, déjà, de ce moment, décapité, l’auteur examine, avant de terminer, cette question, qui reviendra d’ici longtemps sous toute plume tourmentée du besoin de l’action politique : la Révolution était-elle inévitable ? il ne croit pas, et il n’ose affirmer qu’avec l’habileté d’une réforme et le cardinal de Richelieu pour réformateur on put éviter ou détourner sous Louis XVI la crise dans laquelle l’Etat allait prochainement s’engloutir. Sous Louis XV, peut-être, ou sous Louis XVII, encore : mais sous Louis XVI, non ! Louis XVI, ce roi au-dessous de Louis XIII, n’aurait gardé aucun ministre, fût-ce Richelieu ! « Il n’avait pas plus — selon Renée — l’ascendant et la force de consommer une grande réforme, que de conduire une révolution. » Et voilà par quel dernier mot l’auteur de Louis XVI le cloue dans une irrémédiable faiblesse et parachève l’histoire qu’il a faite, une par une, des débilités de ce roi sans force, qui n’eut pas même celle d’abdiquer !

Cette histoire, d’une si triste conclusion pour qui aime le pouvoir, compromis ou trahi si souvent par ses propres titulaires, n’a point, sous la plume brillamment limpide de Renée, un seul mot de haine, de dureté ou de colère. Lui qui pense, comme les hommes vraiment politiques, que Louis XVI fut moins malheureux que coupable, contrairement à l’opinion commune qui le fait moins coupable que malheureux, lui qui pourrait, comme Vaublanc, resté immuablement royaliste, et Mirabeau, qui le redevint, avoir de ces traits perçants et terribles qui sont moins les vengeances que les justices de l’histoire, sait noblement s’en abstenir. Seuls, les faits qu’il raconte sont implacables. Tous ces abandons successifs de tous les hommes que les circonstances envoyèrent à Louis XVI pour sauver son État ou du moins pour en retarder la chute, et qui ne purent l’empêcher, parce qu’il ne les étaya pas et qu’il les laissa tomber sous l’effort de leur tentative, Turgot, Necker, et jusqu’à Galonné, ces abandons qui sont plus que des crimes, car ce sont des lâchetés, Renée ne les voile point, ne les atténue pas, mais, quand il les juge, il pourrait enfoncer le trait davantage. Il ne l’enfonce pas… et c’est sa plus

grande cruauté !

IV

Certes ! il faut l’avouer ! une telle possession de soi-même en écrivant une histoire qui nous passionne tous est souverainement éloquente, et s’il y a quelque chose qui doive et qui puisse modifier l’opinion générale sur Louis XVI, c’est cette modération gouvernée, c’est ce goût suprême dans l’expression qu’on emploie pour le condamner. Pour un homme de monarchie et d’entrailles (et Renée est l’un et l’autre), il est difficile, en effet, de parler de Louis XVI. Il ne sied guères qu’à ceux qui l’ont tué ou à ceux qui partagent leur opinion terrible de se donner, en parlant de lui, les airs d’une pitié généreuse et dédire le mot accablant qui sera le mot de l’Histoire : « Pauvre, pauvre roi ! » Nous n’avons pas, nous, de tels avantages. Quand on aime les rois et qu’on a mieux pour eux que des larmes, quand on croit que les plus belles choses qu’il y ait encore sur la terre ce sont les pouvoirs qui conduisent les sociétés ou qui les défendent, on doit avoir réellement peur de toucher au cadavre décapité de Louis XVI à travers la pourpre de son sang répandu, plus inviolable à la postérité que ne le fut à ses contemporains sa pourpre royale. On doit craindre toujours d’y tacher ses doigts et on rêve sa main régicide.

Eh bien, c’est cette répugnance instinctive aux plus forts que Renée n a point écoutée ; c’est cette difficulté qu’il a vaincue ! Il a mis la main de l’Histoire à l’homme sanctifié par le sang, et il ne l’a pas profané en nous le montrant tel qu’il fut, car la lumière qui tombe sur un objet ne le profane pas ! Il a été le peintre à fond de ce triste roi ; mais en le peignant ressemblant, non plus à faire peur, mais à faire pitié, il a agi comme les grands peintres qui, à force d’art, savent idéaliser les réalités les plus basses, et ici ce n"est plus magnanimité d’historien, c’est de l’art, l’art de l’homme qui sait écrire. Ouvrez où vous voudrez ce livre de Louis XVI et sa Cour, et voyez si partout l’écrivain, l’écrivain dont nous avons parlé au commencement de ce chapitre, ne fait pas descendre l’expression comme la lumière sur les côtés les plus ravalés de ce caractère tout à la fois inerte et brutal, sur cet homme épais, tout physique, qui oubliait son métier de roi dans des métiers mieux faits pour lui !

« Louis XVI — nous dit excellemment Renée — aimait à transporter lui-même dans les combles de son palais, où il travaillait, son enclume et ses lourds ustensiles. Il soumettait sa constitution robuste à toutes ces opérations, et comme tout en lui tendait à descendre, son plus grand amour-propre était peut-être d’y exceller ! » Et ailleurs : « Les traces qu’il gardait de ses occupations grossières, ses postures et ses formes pesantes, jusqu’à son énorme appétit, étaient un texte de moquerie pour la jeune cour. On riait de lui tout haut dans le cercle intime de la reine, et c’était pour cette Vénus le compliment ordinaire que d’appeler le roi son Vulcain. Louis XVI, en s’abandonnant avec cette insouciance à sa pente naturelle, manquait à ses intérêts d’époux autant qu’à sa position. Pauvre roi, qui mettait son énergie dans ses mains à l’heure où la puissance appartenait aux idées, et qui savait si mal le prix du temps qu’il dérobait à sa fonction ! Louis XIII pouvait élever des faucons et pour le reste se reposer sur Richelieu, mais, pendant que Louis XVI s’efforçait sur son enclume l’État croulait derrière lui ! » Et encore ailleurs, et toujours avec la même beauté de langage : « Louis XVI était fort adonné à la chasse. C’était le seul de ses goûts qui sentît la royauté. On peut consulter son journal à cet égard. Il le tenait lui-même ; il l’écrivait scrupuleusement de sa main. Pour juger Louis XVI, c’est un guide assez curieux. N’est-on pas surpris d’y trouver que le roi mettait à la loterie ? Il avait en lui tous les penchants des âmes faibles. Dans son journal, les chasses figurent comme les fastes de sa vie ; le jour où le roi n’avait pas chassé s’y trouve noté avec le mot : « Rien ». Titus d’un autre genre, il avait perdu sa journée !

Il fallait des événements bien graves pour interrompre cette habitude qu’il avait de courir les bois. II y tuait à profusion des animaux de toute sorte. Il faisait lui-même, par semaine et par mois, le compte de tout ce qu’il avait abattu, et ce compte s’élève pour une année à huit mille quatre cents têtes de gibier. C’était de l’habitude sans doute ; mais, quand on réfléchit aux mille délicatesses dont se compose la moralité humaine, que penser de l’homme qui s’est fait un besoin d’abattre tous les jours un troupeau qu’on pousse à ses pieds, de ce roi qui n’a jamais porté l’épée militaire et qui s’en va, les mains noircies par sa forge, faire de tels carnages dans ses forêts ? »

À coup sûr, on a rarement dit, d’un ton plus grand, des choses plus petites ! On a rarement peint (car ceci est de la peinture historique) des choses plus vulgaires avec un plus noble pinceau, et l’on n’a point résolu mieux, depuis Murillo, le difficile problème de faire tomber sur de la vermine un jour d’or !

V

C’est que le peintre, en effet, domine tout dans cette histoire. Il y a le penseur, il y a même le rêveur, car Renée rêve à Turgot plus de grandeur qu’il n’en avait et à Necker plus de vertu. Il y a l’homme d’esprit, il y a l’homme politique, l’homme politique sceptique quelquefois dans l’histoire où, excepté l’action du caractère et de la main, il y a tant de choses qui pourraient ne pas être et qui sont indifféremment là ou là ; mais, par-dessus ces divers hommes, il y a le peintre de plume, l’écrivain d’imagination et de style, l’anti-Genevois, l’anti-Sismondi ! Voilà ce qu’il ne faut pas perdre de vue dans ce singulier continuateur. Il a le mouvement du récit. Par exemple, la guerre d’Amérique est enlevée. Mais ce qui donnera le caractère à ce livre, qui est une galerie, ce sont les portraits. Autour et à côté de ce Louis XVI, peint — on peut le dire — jusqu’aux entrailles, il y en a une formidable quantité. Il y a la reine en pied et de face, éclairée comme elle ne l’avait jamais été jusque-là, la reine, éblouissante et suave, restituée à ce fond d’éther qu’on avait trouvé le moyen affreux de salir, et sur la lumière bleue duquel ressort bien sa pure et grande physionomie. Toute âme, elle, comme Louis XVI était tout physique, toute àme, mais non pas toute intelligence ; car, lorsque son tour arriva de gouverner sous ce roi, qui n’était pas roi et dont le néant tuait la France, elle prit Brienne, croyant tenir le Kaunitz de sa mère ! Brienne, qui a affilé la plume de Renée d’une gaîté sarcastique pire que le mépris. Et après la reine il y a Monsieur, le comte d’Artois, le duc d’Orléans, les dames de Polignac, et puis Maurepas, Turgot, Necker, Saint-Germain, Vergennes, Galonné, Malesherbes, Franklin, Mirabeau, désanimalisé pour cette fois, qui c’est plus le lion et le tigre poncifs qu’on a faits de lui, depuis Victor Hugo, mais un grand esprit sain et corrompu tout à la fois, espèce de demi-dieu par la tête et par la poitrine, mais gangrené jusqu’à la ceinture.

Il y a enfin les hommes de mer, l’honneur de ce règne de Louis XVI à qui la terre faisait si peu d’honneur, d’Estaing, de Grasse et Suffren, l’audacieux bailli, que voilà bien revenu des Indes où sa gloire était trop engloutie, ramené par Renée dans un beau livre et mis sous les yeux de la France. Tous ces portraits, les uns éclatants, les autres profonds, dans le détail desquels nous entrerons peut-être un jour, classeront désormais fort à part et fort haut parmi les portraitistes historiques le continuateur de Sismondi. Comme, au vrai sens de la nature humaine, portraitistes et moralistes ne sont qu’un, s’il fallait par un seul mot caractériser le genre de talent d’Amédée Renée, je dirais qu’il tend à devenir — et qu’il en est bien près — le La Bruyère de l’Histoire.

  1. Amédée Renée. Louis XVI et sa Cour (Pays, 21 décembre 1858).
  2. Firmin-Didot.