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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 41-56).

TALLEMANT DES RÉAUX[1]


Les Historiettes[2] de Tallemant des Réaux ont, pour la première fois, été publiées en 1834. Toute l’époque d’alors, très tournée au furetage historique, accueillit avec la curiosité d’une commère, friande de détails et de médisances de toutes sortes, ce bavardage de portier qu’un bourgeois cynique avait recueilli dans un langage digne de la chose. En soi, c’était une de ces publications qui n’ont aucun des caractères de conscience, de moralité, — et même de talent, — qui donnent aux livres l’autorité et la durée. Mais il ne faut rien mépriser en histoire. À Venise, l’impassible gueule du lion de bronze recevait aussi bien la dénonciation fausse ou troublée du goujat que le renseignement le plus vrai, tombé des mains les plus élevées et les plus pures de la République. De même, la vaste oreille de l’Histoire est ouverte à toutes les confessions.

Sans l’histoire, en effet, sans l’intérêt de la vérité historique, qui, comme le blé, sort souvent du fumier le plus infect, il n’y aurait guères à reprendre aujourd’hui le livre de Tallemant des Réaux. Littérairement, n’est-il pas classé ? Édité une fois par un très savant homme, Monmerqué, jugé par la critique avec la bienveillance enfantine que nous avons pour tout ce qui nous amuse dans ce joyeux pays de France, le livre de Tallemant avait obtenu plus qu’il ne méritait de la Fortune littéraire. Pour rappeler la plaisanterie connue de la maréchale de Boufflers à son mari, il pouvait passer, le bonhomme, on lui avait donné… Mais voilà précisément ce qu’il ne fait pas ! Il revient, au contraire ! On nous le ramène, et quels sont les cornacs de son retour ?… C’est encore Monmerqué qui s’y obstine, et qui a épaulé les efforts de Paulin Paris dans cette nouvelle édition. C’est surtout Paulin Paris, qui s’est fait l’annotateur et le glossateur de l’auteur des Historiettes, et enfin c’est Techener, qui, dans un volume charmant, du reste, de disposition, de correction et de caractères, a élevé à l’œuvre de des Réaux un véritable arc de triomphe typographique.

Nous n’avons rien à dire à Techener. Il fait son métier, et il le fait bien. Sa publication rentre dans les bonnes et anciennes traditions de la typographie ; et quand, au lieu de ce vieux archiviste des malpropretés du XVIIe siècle, il nous donnera quelque beau livre tombé en oubliance, comme, par exemple, la magnifique Histoire de Louis XI du grand Mathieu, ce chef-d’œuvre qui fait chrysalide pour la gloire dans la poussière des bibliothèques, d’où il faudrait le faire sortir, nous applaudirons de toute la force de notre plume. Malheureusement, comme la plupart des libraires, hélas ! Techener n’a pas le sens intime de la valeur littéraire des livres qu’il édite. Mais, s’il ne l’a pas, Paris ne devrait-il pas l’avoir, lui ?… Paulin Paris n’est pas qu’un savant. Il ne verse pas seulement de l’encre sympathique sur des manuscrits indéchiffrables. Il ne frotte pas uniquement le nez des vieilles médailles avec sa manche. C’est un écrivain élégant, pur et coloré, qui, par parenthèse, nous a donné la meilleure traduction qu’il y ait de lord Byron dans notre langue, et qui, si nous en jugeons par sa manière d’écrire, a le sens très développé des choses littéraires. Eh bien, comment donc se fait-il que Paulin Paris ait laissé sa sagacité esthétique se prendre dans cette toile d’araignée qui a ramassé au passage tous les scandales bourdonnants et les mauvais propos d’un siècle ? Comment se fait-il qu’il nous déclare sérieusement que l’obscur Tallemant des Réaux fut un des meilleurs littérateurs de son époque, et que son livre, à cela près de quelques crudités de langage, peut très bien se ranger sur les tablettes d’un homme de goût, entre les Mémoires du duc de Saint-Simon et les Lettres de madame de Sévigné ? Rien que cela !

Un tel jugement, empreint de l’idolâtrie du commentateur, un tel jugement inexplicable, venant de Paulin Paris qui est fait pour mieux que pour lécher des manuscrits et soigner la toilette de l’enfant des autres, une critique grave et consciencieuse n’y saurait condescendre, et elle croit devoir le relever. Assurément, Tallemant des Réaux ne mérite pas l’honneur qu’on lui fait on ne sait pourquoi. Selon nous qui venons de le relire, c’est un écrivain sans vue et sans style, et nous défions Paris lui-même de citer de lui une page ou une phrase qui soit timbrée de cette marque indéniable et si facile à reconnaître qu’on appelle (quelle qu’en soit la force ou la faiblesse) le génie de l’écrivain. À ne le prendre que pour ce qu’il est, un anecdotier, moitié perroquet et moitié pie, un caquet-bonbec historique qui fit toute sa vie métier et marchandise de propos libertins et de sales nouvelles, il n’y a trace ni d’imagination ni de goût dans sa façon de raconter l’anecdote. Il ne l’enlève, ni ne la creuse, ni ne la voile ; il la dit comme la dirait M. Orgon ou madame Pernelle, — tout platement, comme on la lui a racontée. Il ne la choisit point. Il ne la filtre pas. Il ne sait ni la verser ni la déguster. Dépravé par l’habitude du commérage, il ne le recherche point pour ce qu’il peut avoir de piquant et d’inattendu, il l’aime pour lui-même, comme l’ivrogne aime l’ivresse pour l’ivresse et non pour les délicieuses et pénétrantes saveurs des vins. Si des passions de parti, si des animosités de coterie tachent çà et là les récits de ce gazetier à la petite semaine, elles n’animent jamais sa curiosité qui reste badaude, et ne lui donnent même pas l’aiguillon du taon que la haine, quand elle est vive, sait mettre dans la médisance. Il n’a la profondeur de rien, et il n’a pas de naïveté ! Esprit gaulois, comme diraient les indulgents aux obscénités de sa manière, il est grossier trente-six fois avant d’être une fois spirituel. De gaîté, cette qualité vulgaire et toujours bien venue en France, il n’en a point, quoique le fond de beaucoup de ses historiettes soit comique. Mais, chose remarquable et qui prouve bien l’aridité foncière de ce pauvre homme ! le comique de ses historiettes n’allume jamais sa verve. Son imagination grise et froide n’en reçoit ni la chaleur ni le reflet, et par la nature gourde de son esprit, comme dirait Montaigne, il est condamné au triste rôle d’écrire des gaités sans gaîté, le plus fatigant des esclavages !

Et croit-on qu’après avoir entassé tout cela nous ayons fini sur le compte de ce bon littérateur de Tallemant des Réaux, auquel on délivre un brevet d’illustration personnelle avec une si aimable facilité ? On se tromperait si on le croyait. Nous n’avons point fini encore. Il y a pis pour un homme que de ne pas savoir gravera à l’eau-forte ou sur acier la vignette historique de l’anecdote ; il y a pis que l’absence d’esprit et de talent : c’est l’absence complète d’idées nobles, élevées, religieuses. C’est le mutisme du cœur. Nous sommes à chercher dans les historiettes un seul endroit où, sous la pression d’un fait quelconque, vibre le sentiment moral. Impossible de le découvrir. Ce bourgeois protestant, sceptique, athée peut-être, comme beaucoup d’honnêtes gens de ce temps-là, n’a pas même l’involontaire et beau respect qu’inspirent les grands hommes aux esprits bien faits qui adorent la gloire. Comment a-t-il traité Sully ? Si le mot est vrai qu’ « il n’est pas de héros pour les valets de chambre », on dirait le livre de Tallemant écrit sur le rapport de laquais qui ont écouté aux portes et qui l’auraient renseigné. Ce livre rouge d’une police secrète faite par un homme qui s’était donné la mission redoutable de tout écrire de ce qu’il entendait dire tout haut ou tout bas dans les sociétés où on avait la bonté de le recevoir, ce livre, qui pouvait être quelque chose de grand, d’imposant, disons plus, de terrible, est tellement froid et le bavardage en est si visqueux, qu’on se demande en vain, quand on l’a lu, quel but autre que celui d’apaiser sa soif de sornettes eut des Réaux en l’écrivant ?

La vie de cet homme est mal connue. Mais il est bien probable que le livre qu’il écrivait tous les soirs et dont le mystère transpira, sans nul doute, dans les indiscrétions de ses amis, l’investit d’une certaine importance personnelle. Fut-ce pour lui un pistolet de poche, toujours armé et mis sur la gorge de tous ces amours-propres que la lâcheté rend si charmants ? Fut-ce un instrument à l’aide duquel il put crocheter tout doucement et sans faire de bruit la porte de certains salons qui, sans cela, ne se seraient jamais ouverts devant sa mince personne et l’obscurité de son nom ? On ne sait pas bien, et c’est là ce qu’on ne pourrait affirmer quand on interroge le texte seul du rapport de cette espèce de Vidocq des ruelles de son temps, qui l’écumait chaque jour de ses sottises, de ses ridicules et de ses vices, au profit d’un mystérieux manuscrit qu’il devait laisser derrière lui à l’histoire, comme un document à apurer I Seulement, il faut le reconnaître, ce manuscrit n’est rien de plus qu’un rapport, tracé par un espion de bas étage, qui ne s’occupe jamais que d’une chose : le mot recueilli, le fait exact et rien de plus ! Nous l’avons dit déjà, Tallemant des Réaux n’est capable d’aucune conclusion de jugement inévitable et souveraine, d’aucune observation vigoureusement liée, d’aucune vue d’ensemble et supérieure, sur cette société qu’il picore, abeille d’une espèce étrange qui va aux puanteurs comme l’autre aux parfums, et qui ne sait pas même construire son rayon de venin comme l’autre son rayon de miel !

Impuissant qu’on n’aurait pas même le courage de détester, si on ne pensait à l’avenir, au mal affreux que des esprits comme lui ont commis pourtant dans leur impuissance, Tallemant des Réaux est déjà — dans la première moitié du XVIIe siècle — une expression très vive et très nette de cet individualisme que Descartes représente dans la philosophie, Robinson Crusoé dans la vie romanesque, l’idéal de la vie réelle, Jean-Jacques Rousseau plus tard, et même Béranger. Il y a de tous ces hommes en lui. Ils y sont diminués, raccourcis, prosaïsés, ratatinés. Mais qu’importe ! ils y sont, car il y a de l’homme encore dans le magot ! Dans la sphère et dans la longueur de ses très courtes facultés, Tallemant des Réaux procède comme ces esprits plus grands que lui. Comme eux, il est anti-social. Comme eux, il ne s’abstient de rien de ce qui est funeste. Autant qu’il est en lui, il défait la société par les combles et par les fondements. Il la démolit comme il peut. Il est le ronge-maille de ce filet dans lequel parfois les lions rugissent. L’égoïsme, tel est le caractère de son livre, l’amusement du moi à tout prix ! On entend parfois dans ses historiettes les petits éclats de ce rire sec dont Joubert disait, avec son appréciation ferme et exquise : « Tout ricanement déplacé vient d’une petitesse de tête », et, malgré la gaucherie des formes qui révèlent le cuistre, il y a parfois, çà et là, de ces légèretés d’assassin qui font pressentir Voltaire, cet autre bourgeois, mais étincelant de génie, et qui, frotté aux grands seigneurs, avait contracté la grâce pestiférée de leurs vices. Tel est le Tallemant des Réaux dont Paulin Paris préfère les Historiettes aux Mémoires du duc de Saint-Simon. Certes ! nous n’aimons pas le duc de Saint-Simon. C’est un de ces esprits dont les grandes qualités même sont fatales. Elles fascinent et entraînent. Il faut trop de force pour y résister. C’est un de ces hommes qui ont commis des crimes en histoire avec les mains de la vertu, mais, du moins, c’est une âme dans sa haine, c’est une tierté dans son orgueil, c’est une intelligence respectueuse pour toutes les grandes croyances sociales, et, au milieu de tout cela, c’est un artiste de génie qui ne se regarde pas faire et qui fait des merveilles, sans se douter de l’éclat qu’elles jettent et de leur incomparable beauté ! Qu’a de commun un pareil homme avec le banal et piaillard Tallemant des Réaux ? Et comment Paulin Paris ose-t-il risquer un rapprochement aussi écrasant pour celui des deux qu’il nous vante ?… Un éloge adroitement et captieusement touché de la société du XVIIe siècle, exaltée dans sa préface au point de vue de cette égalité qui est l’idée fixe et le tourment de la société d’aujourd’hui, nous donne à croire que, si Tallemant des Réaux avait été d’une condition plus relevée, il aurait moins intéressé son annotateur. L’imagination a ses incarnations. Quand on lit Tallemant et quand on est, comme lui, un homme de lettres, on se coule dans sa peau par la pensée et on trouve le XVIIe siècle un bien grand siècle, parce que les plus nobles compagnies voient l’homme de lettres à côté des seigneurs et des hommes les plus élégants de la cour. Délicieuse petite faiblesse, qui venge les vaincus des révolutions ! Est-ce que madame de Sévigné n’avait pas trouvé Louis XIV un très grand roi parce qu’il avait dansé avec elle ? Figurez-vous donc ce que diraient les dames Cornuel du XIXe siècle, si elles allaient jusqu’à se persuader, à distance, qu’elles auraient pu avoir une seule chance de figurer dans le royal quadrille avec madame de Sévigné ?..

Très certainement nous nous attendions à un coup d’œil plus mâle, plus haut, plus désintéressé, surtout, jeté sur le XVIIe siècle par un homme comme Paulin Paris à travers les Historiettes de Tallemant des Réaux. En vain manque-t-il de discernement et de finesse, Tallemant n’est pas seulement près de la rampe, il la franchie. On lui a permis de s’asseoir parmi les marquis dont se plaignait Molière,

Et dont le large dos morguait les spectateurs.


Là, il voit bien, parce qu’il est bien placé. Son livre, comme une grande quantité de mémoires de ce temps, nous révèle beaucoup de choses curieuses et, quoique dégoûtantes, utiles. Si nous le tenons pour ignoble, la faute n’en est point à la vérité des renseignements, et à des aveux flétrissants pour cette époque où la corruption n’était encore que la glande du cancer qui allait s’ouvrir. Non ! la faute en est exclusivement plutôt au sentiment qui circule, dans ce triste livre, de la première page jusqu’à la dernière, à cette gausserie frivole qui y remplace la sévérité et la majesté du jugement. Touché et séduit par l’idée qu’il eût pu, s’il avait vécu de son temps, étaler ses aiguillettes et ses canons à côté de la robe bouffante de madame de Fiesque ou de la marquise de Sablé, Paulin Paris n’a pas un mot profond, grave et vrai, sur ce XVIIe siècle qui attend toujours son juge, et qui, pour des raisons diverses, impose à tant de gens, tous plus ou moins compromis dans cette conspiration contre l’Histoire qui dure depuis deux cents ans et que de Maistre a dénoncée, mais sans pouvoir la faire condamner.

En effet, dans le livre de Tallemant, comme dans la réalité du reste, le XVIIe siècle est la préparation du XVIIIe. Il est le père de cet Enfant Prodigue qui a vécu parmi les pourceaux, et qui, plus mauvais que le fils prodigue des Saintes Écritures, ne reviendra jamais à la maison paternelle, car il l’a détruite de ses propres mains. Malgré la beauté de ses attitudes et le diadème de toutes ses gloires, variées comme les feux du diamant, et qu’il porte sur le front de son Louis XIV, le XVIIe siècle n’est pas seulement coupable des crimes et des vices du XVIIIe en vertu de la solidarité qui lie entre elles les générations. Si l’affection ne remonte pas des fils aux pères, les crimes remontent comme ils descendent. Le XVIIe siècle est, de plus, coupable du chef de ses vices à lui-même. Il a ses excès, ses aveuglements, ses débauches publiques et cachées, sa corruption enfin. Louis XIV, c’est Henri IV, moins la verve, comme Louis XV sera Louis XIV, moins la dignité. Mais, quels que soient la médaille l’exergue du roi qui passe, c’est, depuis la Renaissance, l’identité du même paganisme restant dans les mœurs de la royauté. S’étonnera-t-on de ces paroles ? Il se pourrait bien, car l’illusion s’élève parfois des propres flambeaux de l’histoire, et quelque chose d’académique et de drapé dans ce siècle, qui eut toutes les splendeurs, même celle de l’hypocrisie, peut nous empêcher d’apercevoir ce qu’il eut aussi d’immoral et de fangeux. Or, justement, n’était-ce pas là ce qu’un moraliste et un penseur, touchant à ce siècle de Louis XIV, eût dû nous montrer effrayant et visible dans ces récits narquois et consternants pour qui comprend des Réaux ? Grâce à cet homme, qui pêche des anecdotes comme on pêche des anguilles, jusque dans la vase, un esprit politique n’aurait-il pas, au moins, indiqué le mal de ce temps qu’on prend pour une époque de force et de virilité, et qui n’offre aux yeux fascinés que la ruine suspendue d’une société dont la tête va tout à l’heure porter contre le fond de l’abîme, mais qui, jusque-là, trouve doux de tomber ?

Encore une fois, voilà ce que Paulin Paris ne voit point ou ne sait pas regarder. Il va, il vient, il flâne, il trotte sur les pas de son vieux Tallemant, mais de repli véhément sur soi-même, de réflexion, d’appréciation pénétrante qui ouvre le flanc à cette société qui a la mort dans les entrailles et qui a l’air de vivre si fort, il n’y en a trace nulle part dans la préface ou dans les notes de ce bel esprit superficiel. Nous avons dit plus haut ce dont il se préoccupe et ce qu’il admire, les innocentes contemplations auxquelles il se livre sur la beauté de ces compagnies qui charment aussi la grave raison de Cousin dans sa Madame de Longueville. Tant de légèreté en des esprits qui devraient être si mûrs nous étonne…

Dès le temps de Tallemant des Réaux déjà, pour les hommes d’alors qui savaient observer, mais surtout pour nous qui reprenons l’histoire à revers et qui pouvons la remonter de marche en marche, il est cependant bien aisé de voir que tout était fini de cette majestueuse société qui défilait si majestueusement encore le long des galeries de Versailles, couverte d’or, de pourpre et de soie, et dont la sanie tombée, les guenilles immondes, la poussière cadavéreuse, s’appellent si joliment des Historiettes sous la plume stupide d’un bourgeois sans portée qui veut s’amuser. L’individualisme dont Tallemant était l’expression et l’instrument à son insu, — car un tel homme ne se rendait compte de rien, — l’individualisme avait suffisamment rongé les institutions et les caractères. De 1572 à 1600, — et les Historiettes vont jusqu’en 1669, — le 93 moral, précurseur du 93 politique, qui n’est que l’écroulement terminal et matériel, est définitivement accompli. L’entrelacement énergique des classes, qui caractérisait le Moyen Age, cette fraternité sous des formes austères, n’était plus. La vieille monarchie des évêques, dont parle Gibbon quelque part, ne s’était pas rajeunie dans la Saint-Barthélémy, dans ce bain de sang qui, dit-on, a la puissance de renouveler, et qui ment parfois à sa renommée. Un divorce effroyable séparait le peuple et la noblesse. Voyez Tallemant ! Il écrit partout dans son livre : les gens du peuple et les gens du monde comme si les gens du peuple n’étaient pas du monde, et les gens du monde n’étaient pas du peuple !… Et lui, pourtant, d’où était-il ?… On marchait à la catastrophe. On y marchait par les mille pieds de toutes choses. Dans ce passage de la Ligne pour l’Histoire, qui va de 1572 à 1600, la métamorphose avait été complète : intérêts, institutions, préoccupations, franchises, beaux-arts, théâtres, architecture, langues, costumes, plaisirs, rien ne ressemblait au passé… Mais, plus tard, le dénoùment du faisceau devenait plus rapide. La magistrature était janséniste, le trône officiellement libertin, le clergé gallican. Saint-Bonnet a dit avec son beau style lapidaire : « Triste récit en trois mots : le roi a corrompu la noblesse, « la noblesse a corrompu la bourgeoisie, la « bourgeoisie a corrompu le peuple. » On n’en était pas là encore, mais on partait pour y arriver. Les causes de tout cela, l’étude de ces causes, travail intéressant et d’un à-propos impérieux, ont échappé à Paulin Paris comme elles avaient échappé à ce porteur de lunettes inutiles, cet aveugle de Tallemant des Réaux. En vérité, n’est-ce pas dommage ? N’est-ce pas l’occasion perdue d’un beau livre ? N’est-ce pas à croire que pour l’esprit aussi « qui a compagnon a maître », selon le dicton du roi Henri III, puisque Paulin Paris, un homme accoutumé à l’histoire, avec tous les avantages que lui donne le temps ou il vit pour juger le temps où Tallemant écrivait, n’est pas plus fort, quand il s’agit d’en embrasser l’ensemble et d’en agiter les problèmes, que l’homme vulgaire qu’il a commenté ?

  1. Historiettes de Tallemant des Réaux. Préface de Paulin Paris (Pays, 11 mars 1854).
  2. Techener.