Les Œuvres de Mesdames Des Roches/Catherine des Roches/Dialogue de Vieillesse et Jeunesse

Dialogue de Vieilleſſe & Ieuneſſe.

Vieillesse


MAIS qui eſt ceſte ieune folaſtre, couronnee de fleurs, qui court & ſaulte ſi allegrement ? Elle tient vn lut en ſes mains, dont elle accorde l’armonie auec ſon chant, & bien ſouuent laiſſe tout pour ſe mirer : Helas ! ſi elle ſentoit partie des peines qui me ſuiuent, que cela luy feroit toſt oublier ſon allegreſſe. Iev. Ie penſe en moy tant de choſes diuerſes, que ie ne ſçay laquelle commencer premierement. Vaut-il point mieux : ha nenny, ie m’en vais dire vne chanſon, & puis delibereray du reſte.

Le beau printemps de ma ieuneſſe gaye,
Guérit d’amour la dangereuſe playe :
De cet enfant le pouuoir plus qu’humain
Eſt ſouſtenu par ma puiſſante main.

Que ſeruiroit que ſon ardente flame
Brulaſt le ſang le cœur, le corps, & l’ame
Si moy qui ſuis du monde l’entretien,
De ce grand mal ne tirois vn grand bien.

Si vn amant depourueu de ſageſſe
Eſt dedaigné d’vne ſage maiſtreſſe,
Ie luy appren dix mille inuentions.
Pour paruenir à ſes intentions.

Si vn amant depourueu de richeſſe
Eſt desprifé d’une riche maiſtreſſe,
Ie luy fay voir un coulant fleuue d’or,
Et de Plutus le precieux treſor.

Mais ceux qui ſont captifs de la vieilleſſe,
L’on ne ſçauroit animer leur foibleſſe :
Meſme l’amour y ſentiroit glacer
Son feu ardant, & ſes fleſches caſſer.

Vieil. Vrayement iuſques icy ie m’eſtois contraincte d’endurer patiemment toutes ces petites vanitez, mais puis que c’eſt à moy qu’elle en veut, ie luy demanderay pourquoy. Iev. Ô Dieu ! qui ameine vers moy cette vielle decrepite auec le front de damas, & les yeux de verre il ne luy paroiſt aucunes dens en la bouche, le rhume les y a toutes fauchees, que veut elle faire de ce baſton, eſt-ce pour la ſouſtenir ou pour batte quelqu’vn ? doy-ie fuir, nõ, non, que me ſçauroit elle faite ? ie l’attendray : m’aſſurãt bien qu’elle ſe couroucera fort à moy, ie veux ayder à nourir ſon couroux. Par où commẽceray-ie à la mettre en colere ? ie m’ẽ vay parler à elle : Dieu vous gard ma bonne mere, voulez vous dãſer auec moy, & ie diray vne chanſon. Vieil. Allez, allez petite affectee, i’ay bien affaire de vous, ny de voz chãſons, vous auez tantoſt parlé ſi defuantageuſement de moy en vne, que ie vous en feray repẽtir bien aigremẽt. Iev. Toubeau, toubeau ne ſoyez pas ſi facheuſe, danſez ſi bon vous ſemble, & mettez repoſer voſtre cheual de bois. Vieil. Ne vous mocquez point de mõ cheual, il a plus de force que vous ne penſez. Iev. Ha ! ie croy qu’il eſt fort gaillard, mais d’où l’auez vous eu ? eft-ce vn Genet d’Efpaigne, ou vn Roſſin d’Allemaigne, ou bien vne Hacquenee de Bretaigne ? Vieil. Ie ne vous diray point d’où il eſt, vous ſuffiſe que vous le pourrez ſentir à voſtre dõmage. Iev. Comment bonne femme, ſeroit-il bien de la race des cheuaux de Diomede, qui repaiſſoient de corps humains ? ſi ie penſoy cela, ie m’ẽ iroy bien toſt d’icy. Toutesfois ie me doute plus volontiers qu’il eſt parent du cheual Seian, car il mena ſon maiſtre à la mort, & cettuy-cy vous conduit à la voſtre prochaine. Vieil. Qui vous a dit que ie ſuis proche de la mort, & ie vous aſſeure que vous mourrez auant moy, comme vous eſtes nee la première. Iev. Me voulez vous ainſi faire croire que ie fuis au monde auant vous, qui feriez bien mere de l’ancien Demorgorgon ? Vieil. Vous feriez doncques ſon ayeule. Iev. Ô vieille hideuſe ! Vieil. Ô ieune ſotte ! Iev. Vous deſiez tantoſt que i’eſtoy plus vieille que vous, & puis m’appellez ieune, ie penſe que vous radotez. Vieil. Ne vous deſplaiſe, i’ay dict que vous eſtiez nee ayant moy, nõ pas que vous fuſſiez plus vieille, ſ’il eſtoit neceſſaire que ce qui eſt le plus ancien vieilliſt, l’etérnité tomberoit en decadẽce. Iev. Si vieillir eſt vn commencement de perir, vous eſtes pres de voſtre fin comme ie vous ay dict. Vieil. Ie ne vieilly point, car ie fuis touſiours vieille, & l’eſtoy mefme dés le iour que je nacquy : Si i’auoy perdu quelque partie de ma force & vigueur, vous auriez raiſon de tenir tels propos. Iev. Vous ne fuſtes donc jamais autre. Vieil. Non. Iev. Ah mal-heureuſe qui vous reſſemble. Vieil. Eſcoutez, ſi vous me fachez ie me vengeray de vous. Iev. Et que me ſçauriez vous faire ? Vieil. Ie vous chaſtiray de ce baſton ſi rudement que voz blonds cheueux perdant leur teinture, ſe changeront d’or en argent, voz dens d’yuoire en Ebene, voſtre beau teint deuiendra terny, & la lumière de voz yeux eſtainte. Iev. Ie ne vous crain pas beaucoup, ſçachant bien qu’vn age moyen vous empeſche d’aprocher de moy, pource qu’il eſt touſiours oppoſé entre nous deux, comme le prin-temps, & l’automne entre l’hyuer & l’eſté. Vieil. Ceſt age moyen me donne le moyen de vous nuire, car il eſt Fourrier qui merque pour moy les logis où vous demeurez, & bien ſouuent que ie ſuis ennuyee de voſtre orgueil, ie le haſte de vous chaſſer des belles perſonnes, en qui vous eſtiez preſque adoree, de ſorte que vous eſtes contrainte de vous retirer chez quelque laideron. Iev. Soit que nous demeurions auec beaux, ou laids, touſiours ie leur plais, & touſiours, vous les faſchez. Vieil. Il eſt vray que ie ſuis penible à quelques vns pource qu’ils ont mal vſé de vous, en vous donnant pour cõpaignie les voluptez deſordonnees, qui ſont cauſes, dõt ils ſouffrẽt apres les extremes douleurs, pour leſquelles ie reçoy blaſme ſans en eſtre coupable. Voila donc l’origine de leurs maux & des miens, ſ’ils euſſent eu la ieuneſſe moderee, ils ſentiroient la vieilleſſe paiſible. Iev. Vous reprenez autruy des fautes que vous faictes, ſçait on pas bien que vous eſtes haye, pource que vous dérobez toutes beautez, & toute gaillardiſe, d’vne affection trop pire que celle des autres latrons, car ils peuuent vſer de l’argent qu’ils prenent, & vous ne ſçauriez que faire des graces que vous emportez. Vieil. Auſſi n’en veux-ie rien faire, que les chaſſer de place en autre, mais ceux qui font exceſſifs m’auancent de paſſer chez eux. Iev. Voire dea, & ſi traictez vous la terre innocente, comme les citoyens d’elle, apres que ma faueur l’a reueſtue de robe neufue, & que ie luy ay faict produire toutes ſortes de fleurs, herbes & fruicts pour la nourriture de ſes enfans, auſſi toſt vous la deſpoüillez, & luy oſtez cruellemẽt ſa robbe, meſmes pres de l’hyuer. Vieil. Mes effects ne luy ſont pas moins neceſſaires que les voſtres. Et tout ainſi que le feigneur feit enclore dans l’arche de Noé vn pair de toutes ſortes d’animaux, afin de ſe perpetuer apres le deluge, ainſi i’enclos au ſein de la terre durant la rigueur du froid, les ſemences de ce qu’elle doit produire en autre ſaiſon : & ſi pour vn temps ie ne la rendoy eſpargnante, elle ne pourroit apres eſtre liberalle. Iev. Voila comment vous eſtes cauſe de ſa chicheté, ainſi que moy de ſa liberalité : c’eſt ce qui vous rend odieuſe, & qui me faict tant agreable. Or voyez donc, combien l’on me doit preferer à vous. Vieil. Mon Dieu que vous auez de gloire, & ne ſçauez vous pas bien que nous ſommes creatures d’vn meſme Createur, qui nous a faict venir au monde toutes deux pour meſme fin ? Iev. Ie ſçay bien cela mais de toutes les parties qu’on trouue en vn tout, il y en a touſiours de plus excellentes les vnes que les autres, voire iuſques au corps humain on dict le cœur, & les poulmons eſtre parties nobles, à la difference de la ratelle, & du foye. Quant aux exterieures, ce ſeroit mal faict de comparer la main, & le pié, à l’œil & la bouche, pere & mere de la Philoſophie : auſſi ne voudrois-ie pas faire comparaiſon de vous à moy, bien que nous ſoyons toutes deux à vn meſme maiſtre qui nous a commandé de maintenir (moyennant ſon ayde) le mõde en ſon premier eſtre, vous pour deſpecer ce que ie fay de tout voſtre pouuoir, moy pour luy donner vne force touſiours renaiſſante : ainſi ne ſommes nous iamais oiſiues. Vieil. Vrayement vous ne l’eſtes pas à parler, au-moins ſi vous auez autant de raiſon que de parolles, vous triomphez. Iev. Ay-ie dict quelque propos qui vous ſemble deraiſonnable depuis que je parle à vous ? Vieil. Ie ne ſçay, ſelon que vous expoſerez ce que vous auez dict tantoſt, ie feray iugement de vous, pourquoy appellez vous l’œil & la bouche, pere & mere de la Philoſophie ? Iev. Et vous pourquoy demandez vous, à ſçauoir le plus digne vſage de ce dont vous ne pouvez vſer : car n’ayant ny lumiere aux yeux, ny dens en la bouche, vous ne ſçauriez getter vn regard, ny prononcer vne parolle ferme. Vieil. C’eſt le ſens de la parolle qui la rend ferme, & non pas la prononciation, pource dictes ſi bon vous ſemble, ie n’oſteray point la grace de voz propos en les rediſant. Iev. Et bien donc ie le vous diray pour me deſpecher de vous : auparauant que l’on veit aucune ſcience eſcrite, l’œil eſleuant ſa clarté vers les celeſtes feux, liſoit en la carte du Ciel le pouuoir admirable du Createur de l’vniuerse : de là ſ’engendra, la Philoſophie qui reueillant les premieres puiſſances de l’ame, la rẽdit deſireuſe de rechercher le ſouuerain Dieu, en qui demeure la vraye ſapience : depuis ceſte ame eſtãt r’emplie d’vne infinité de belles conceptions les enfanta heureuſement par la bouche : mais Adieu bonne femme, ie m’en vois, ceſt trop demeuré en vn lieu. Vieil. Ecoutez vn peu ſ’il vo’plaiſt. Iev. Ie ne puis. Ô la belle troupe de filles que voila ie me vay ranger entr’elles. Vieil. C’eſt vne choſe eſtrange de voir que tout le mode me fuit ainſi pour ſuiure la ieuneſſe, meſme ceux qui ne l’ont pas en eux, la cherchent en autruy encores qu’elle les fuye : ils n’ont point ſouuenance de ce qui eſt dict par le Sage, Que trop mieux vaut le chien viuant que le lyon mort, ieuneſſe eſt morte pour eux, ils ne la ſçauroient iamais recouurer, & moy ie ſeray touſiours viue pour les conduire entre les mains de la Parque. Or ce-pendant que mon aduerſaire eſt careſſee de toutes ces belles Dames, ie m’en vay cacher en quelque lieu ſolitaire, attendant que ce ſoit à mõ tour d’ẽ receuoir les faueurs, ie voy là vne Egliſe où il ne paroiſt aucũ, il vaut mieux que ie m’y range pour dire mes oraiſons ſans crainte que perſonne m’y vienne chercher, veu ma laideur horrible, dont ie veux deſcrire quelque choſe pendant qu’il m’en ſouuient, pource que bien ſouuent, i’oublie de me connoiſtre.

Ie ne m’eſtonne pas ſi ma face hideuſe
Si mes yeux enfoncez, ſi ma voix depiteuſe,
Font tant d’horreur au monde, & ne m’eſtonne pas
Si me voyant de loing tant ſale & décrépite,
Pluſtoſt que d’aprocher, chafſun ſe met en fuite
Pour ſ’eſloigner de moy plus vite que le pas.

Qui ne me hayroit, quand ma forte foibleſſe
Derobe la freſcheur de la belle ieuneſſe,
La diſpoſition des plus ſains & gaillards,
La vaillance & l’honneur des braues Capitaines,
Le pouuoir des grands Rois, que malgré eux le traines,
Les voulant enroller aux nombres des vieillards.

Si i’ay peu ruiner la haute Pyramide,
Les grands murs, le Coloſſe, & le lieu d’où ſans guide,
D’vn peloton de fil on ne pouuoit ſortir :
Le pourtrait de Iupin, le tombeau de Mauſole
Le temple de Diane, & ſi d’vne parolle,
Ie puis des plus puiſſans, la puiſſance amortir.

Doit-on ſ’eſmerueiller ſi ie ſuis ennuyeuſe,
Doit-on ſ’eſmerueiller ſi ie ſuis odieuſe,
Veu que touſiours ie pille, & ſi ne garde rien :
Ie derobe ſans fin les beautez & la grace
Que ie rends à nature affin qu’elle en reface
Et maintiene le monde en ſon ordre ancien.

Pour mille fois mourir & mille fois renaiſtre
Rien pourtant ne ſe perd, toute choſe a ſon eſtre,

En eſprouuant touſiours ſes diuers changemens,
Mais ceux que le plaiſir, douce ame de la vie,
Entretient & cheriſt me rendent plus haie
Refuſant d’obeyr à mes commandemens.

Iev. Maintenant que la vieilleſſe eſt abſente de moy, & qu’elle ne peut me reprendre d’aucune choſe que ie die, ie veux conter à ces Dames quelque ſecret que i’ay apris d’elle : mais toutesfois on dira que ie ſuis vne grande babillarde qui tire les propos des vns pour les redire aux autres, ie penſe que ie feray mieux de ne le dire point qu’a moy : doncques ie proteſte de le celer à tous ſ’il m’eſt poſſible, fors qu’à ma penſee.

Ie ne l’ay dit qu’à moy, & ſi ie me deffie
Que moy meſme vers moy face tour d’ennemie
Declarant vn ſecret que i’ay pris ſur ma foy :
Ie ne le diray pas, mais le pouray-ie taire ?
Doncques ie le diray : mais ſe peut il bien faire
Que ie vueille trahir mon penſer & moy ?

Or ſus ie le diray, non feray ha ie penſe
Que ne le diſant point ie perdray patience,
Si ie le dy auſſi, i’y auray grand regret :
Si ie ne le dy point, ie ſeray en grand peine :
Mais quoy ? ſi ie le dy ie ſuis toute certaine
De ne pouuoir iamais rappeller mon ſecret.

Ie ne le diray point de pœur de m’en deſdire,
Vrayement ie le diray, cela que peut il nuire ?
Ie ne le diray point de pœur de m’en faſcher.
Ie le diray pourtant, qu’eſt-ce que i’en doy craindre ?
Ie ne le diray point, il faut aprendre à feindre,
Vn fecret perd ſon nom qui ne le peult cacher.