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LEONE LEONI

NOTICE

Étant à Venise par un temps très-froid et dans une circonstance fort triste, le carnaval mugissant et sifflant au dehors avec la bise glacée, j’éprouvais le contraste douloureux qui résulte de notre souffrance intérieure, isolée au milieu de l’enivrement d’une population inconnue.

J’habitais un vaste appartement de l’ancien palais Nasi, devenu une auberge et donnant sur le quai des Esclavons, près le pont des Soupirs. Tous les voyageurs qui ont visité Venise connaissent cet hôtel, mais je doute que beaucoup d’entre eux s’y soient trouvés dans une disposition morale aussi douloureusement recueillie, le mardi gras, dans la ville classique du carnaval.

Voulant échapper au spleen par le travail de l’imagination, je commençai au hasard un roman qui débutait par la description même du lieu, de la fête extérieure et du solennel appartement où je me trouvais. Le dernier ouvrage que j’avais lu en quittant Paris était Manon Lescaut. J’en avais causé, ou plutôt écouté causer, et je m’étais dit que faire de Manon Lescaut un homme, de Desgrieux une femme, serait une combinaison à tenter et qui offrirait des situations assez tragiques, le vice étant souvent fort près du crime pour l’homme, et l’enthousiasme voisin du désespoir pour la femme.

J’écrivis ce volume en huit jours, et le relus à peine pour l’envoyer à Paris. Il avait rempli mon but et rendu ma pensée, je n’y aurais rien ajouté en le méditant. Et pourquoi un ouvrage d’imagination aurait-il besoin d’être médité ? Quelle moralité voudrait-on faire ressortir d’une fiction que chacun sait être fort possible dans le monde de la réalité ? Des gens rigides en théorie (on ne sait pas trop pourquoi) ont pourtant jugé l’ouvrage dangereux. Après tantôt vingt ans écoulés, je le parcours et n’y trouve rien de tel. Dieu merci, le type de Leone Leoni, sans être invraisemblable, est exceptionnel ; et je ne vois pas que l’engouement produit par lui sur une âme faible, soit récompensé par des félicités bien enviables. Au reste, je suis, à l’heure qu’il est, bien fixé sur la prétendue portée des moralités du roman, et j’en ai dit ailleurs ma pensée raisonnée.


GEORGE SAND.
Nohant, janvier 1853.