Lemoine (A.). — L’habitude et l’instinct

A. Lemoine. L’habitude et l’instinct, études de psychologie comparée. 1 vol. in-18 de la Bibliothèque de philosophie contemporaine (Germer Baillière), 1875.

Parmi les divers ouvrages de psychologie qui ont paru en France depuis un an, il en est un entre tous qui mérite d’être signalé. C’est un ouvrage posthume malheureusement ; c’est le dernier livre, encore est-il en partie inachevé, d’un homme de talent et de cœur trop tôt enlevé à sa famille et à ses élèves.

Comme philosophe, bien qu’il ait été élevé à l’école de Cousin, Albert Lemoine appartient plutôt à la tradition écossaise : il n’avait pas grand goût pour les spéculations de la haute métaphysique ; son esprit circonspect, plutôt que timide, le mettait en garde contre les généralités trop vastes et trop peu appuyées sur les faits. Ce n’est pas dans ses livres qu’on trouvera rien de cette obscurité ambitieuse qui se décore parfois du nom de profondeur : il redoutait les théories aventureuses autant qu’il se défiait des formules pompeuses et sonores. Son talent est avant tout un talent consciencieux, patient, honnête enfin comme l’homme lui-même. Il a eu ce mérite, qu’on lui a reproché quelquefois comme un défaut, de savoir restreindre le champ de ses études afin de n’en laisser aucun point inexploré : il s’est renfermé dans la psychologie, bien mieux dans cette partie de la psychologie qui confine à la physiologie. Mais quelle lumière n’a-t-il pas jetée sur les problèmes qu’il a traités ? Quelle méthode dans ses recherches ! quelle clarté dans ses idées ! quelle sobre et simple élégance dans son langage ! Le dernier livre qu’il a publié de son vivant, la Physionomie et la parole, montre toutes ces qualités arrivées à leur pleine maturité : c’est un petit chef-d’œuvre d’analyse psychologique et en même temps un modèle de style philosophique.

L’écrit que nous avons à analyser n’est guère moins remarquable. Il est resté inachevé, disions-nous : le dernier chapitre en effet n’a pas pu être complété par l’auteur : mais cette lacune n’est pas aussi regrettable qu’il pourrait sembler au premier abord. Il est facile de voir que l’ouvrage tel qu’il est contient toutes les idées essentielles qui rentraient dans le cadre du sujet ou plutôt du double sujet que M. Lemoine se proposait d’étudier. Le livre se suffit donc à lui-même. Aussi ne pouvons-nous que remercier MM. Émile Beaussire, Elie Rabier et Victor Egger du soin qu’ils ont mis à le revoir en manuscrit et à le faire éditer. C’était un devoir à rendre à la mémoire d’un ancien ami, d’un ancien maître : c’était aussi un service à rendre à la philosophie.

L’habitude. — Comme l’indique son titre, le court et substantiel ouvrage de M. Lemoine se compose de deux mémoires distincts : l’un sur l’habitude, qui avait pu être lu à l’Académie des sciences morales et politiques en 1869 ; l’autre sur l’instinct, dont des fragments considérables étaient déjà prêts pour l’impression, lorsque l’auteur a cessé de vivre. Ce sont là deux sujets inséparables s’il en est, et dont l’étude comparée s’est de tout temps imposée aux psychologues. Il y a même lieu de se demander si en dernière analyse ils ne se ramènent pas à un seul. L’habitude ne serait-elle pas, en effet, un instinct en germe et l’instinct une habitude enracinée ? Déjà Pascal se posait ce problème : « Qu’est-ce que nos principes naturels, disait-il, sinon nos principes accoutumés ? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n’est-elle pas naturelle ? J’ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » Ce qui n’était qu’une question sceptique dans Pascal est devenue au siècle suivant une théorie complète dans Lamarck : une théorie à laquelle les travaux de M. Charles Darwin ont donné de nos jours un intérêt philosophique plus grand que jamais.

Comme le voulait une saine méthode, c’est à l’habitude que M. Lemoine a consacré son premier mémoire : nous voyons tous les jours se former en nous, se déformer, grandir ou décroître, des habitudes dont il nous est relativement facile de suivre le développement : l’instinct, à quelque solution qu’on s’arrête, est un principe autrement profond et obscur : écartons-le pour le moment.

Tout n’a pas été dit sur l’habitude, il s’en faut. Quand on a constaté qu’elle se manifeste par une plus grande facilité dans les mouvements, par une sorte de tendance à reproduire des actes déjà exécutés ; quand on a rappelé, d’après Aristote, « qu’elle se forme peu à peu par suite d’un mouvement qui n’est pas naturel et inné, mais qui se répète fréquemment, » qu’enfin elle est comme une seconde nature, on croit trop souvent avoir épuisé la matière. La définition aristotélique n’est cependant, dit justement M. Lemoine, qu’un paralogisme où l’on prend la cause pour l’effet. La répétition de l’action est-elle l’origine de l’habitude, ou l’habitude le primum movens de la répétition ? La plupart des psychologues adoptent tour à tour et indifféremment l’une et l’autre proposition, sans s’apercevoir qu’ils tournent dans un cercle vicieux. Il faut choisir, ce qui sera aisé, si nous distinguons les actes habituels d’avec l’habitude elle-même. Les actes habituels ont pour caractère de se répéter fréquemment : mais qu’est-ce qui les fait se répéter ? C’est évidemment l’habitude déjà contractée avant toute répétition et par suite dans et par un premier acte qui communique au second, puis au troisième, puis à un nombre indéfini, une facilité toujours plus grande de reproduction. Cette conclusion est inévitable : si le premier mouvement n’a pas la vertu de préparer, de susciter, de faciliter les suivants, le second ne l’aura pas davantage, aucun ne l’aura et l’habitude ne naîtra jamais. Si au contraire le premier a cette vertu, le second et les subséquents l’auront aussi et l’on comprendra comment l’habitude naît du seul exercice de l’activité et se fortifie par cet exercice même : on comprendra également que l’intensité d’une première impression puisse équivaloir à la fréquence de la répétition. Un mot qui nous aura frappé fortement pourra rester à jamais gravé dans notre mémoire.

Le caractère principal auquel on reconnaît les actes habituels n’en reste pas moins la facilité, le penchant que nous acquérons à faire ce que nous avons pratiqué. Les Écossais qui ont trop aimé à se reposer dans une complaisante énumération de faits soi-disant premiers, avaient constaté ce penchant en renonçant à l’expliquer. M. Lemoine ne se contente pas de ces fins de non-recevoir qui simplifient vraiment outre mesure le travail de la pensée philosophique. Il ne croit pas que l’habitude soit un fait tellement irréductible qu’on ne puisse le ramener à un fait plus général, à savoir : la vie. « La loi universelle et le caractère fondamental, non de tout être, comme on l’a dit, mais seulement des êtres qui ne vivent pas, est la tendance à persister dans leur manière d’être. » Dans le monde des corps bruts, il n’y a donc aucune place, l’expérience en fait foi, pour l’habitude qui est un principe de différenciation. Au contraire, « le propre du vivant, de la plante qui végète ou de l’esprit qui pense est de tendre au changement, et de se développer sans cesse. Il semble que le temps cesse de couler pour le cristal et qu’il s’immobilise comme lui. Il ne s’arrête jamais pour le vivant et la vie marche avec la durée. » Avec la vie apparaît l’habitude et ces deux choses sont si étroitement liées que le progrès de l’une correspond au développement de l’autre. La culture ou l’acclimatation des plantes est déjà un art de leur faire contracter certaines habitudes, qui sont tantôt l’œuvre de la nature, tantôt celle de l’homme. Bien mieux, « il semble que la vie elle-même soit une acclimatation naturelle. » Élevons-nous dans l’échelle des êtres et nous voyons l’habitude jouer un rôle de plus en plus prépondérant. Or si nous observons, « qu’agir accroît la force d’agir dans son fond et dans sa forme présente, dans sa quantité et à la fois dans sa qualité, dans sa nature et en même temps dans sa direction actuelle, » en établissant les lois générales de toute énergie vitale, n’avons-nous pas en même temps établi les lois les plus incontestables de l’habitude ?

« Pour qu’un être soit capable d’habitude, dit en se résumant M. Lemoine, il faut qu’il soit capable d’actions spontanées, car l’habitude exclut l’indifférence à l’action et au repos : cela suffit à expliquer l’incapacité des corps bruts à contracter des habitudes. Il faut que cette énergie soit capable de variation : or la vie elle-même est un progrès manifeste ; les vivants sont donc à ce titre capables d’habitude. Il faut que l’action même augmente le pouvoir d’agir, sans quoi le dernier acte ne sera pas moins pénible que le premier. Il faut que la puissance d’agir tende à l’action, et y tende en raison de son énergie, sans quoi l’habitude ne serait pas une disposition à répéter l’acte habituel : telles sont justement les lois et les conditions de tout être qui vit, qui sent ou qui pense. »

Ces idées, M. Lemoine n’a pas été le premier à les émettre : elles avaient été développées déjà par Maine de Biran et par M. Ravaisson. Il n’en revendique pas la paternité : il s’effacerait plutôt derrière ses devanciers. Mais il a su les rajeunir par un remarquable talent d’exposition et les rattacher habilement à la thèse ci-dessus exposée : que l’habitude, proles sine matre creata, est comme un embryon primitif dans la première action elle-même. Cette pénétrante et judicieuse investigation des faits le conduit à cette conclusion dernière qui complète et corrige d’une manière très-heureuse le mot d’Aristote : ἔθος ὦστερ ἡ φύσις (ethos ôster hê phusis) : « Aucune habitude n’est une force nouvelle ; mais il y a primitivement en nous des puissances que les circonstances ou la volonté fortifient, dressent et dirigent dans un certain sens, dans lequel se développeront désormais les puissances naturelles. L’habitude n’est que l’augmentation de la force préexistante et la détermination dans une direction précise ; ou mieux encore, l’habitude n’est que l’énergie naturelle et foncière accrue et déterminée ; c’est l’intelligence habituée à juger ou à raisonner ainsi, la sensibilité habituée à supporter cette douleur, la force musculaire habituée à imprimer le mouvement à cet organe. Je comprends désormais que l’on compare l’habitude à la nature, que l’habitude puisse être abandonnée à elle-même par la volonté, comme l’est souvent la nature, que l’habitude se comporte alors comme la nature, qu’elle se révolte même contre la volonté, comme fait aussi la nature, parce que l’habitude est plus qu’une seconde nature, plus qu’une nature acquise, c’est la nature elle-même plus ou moins accrue ou modifiée dans sa forme et dans sa direction par le temps et la volonté, mais conservant ses caractères essentiels, entre autres la spontanéité : c’est la nature habituée. »

Nous avons cru devoir insister sur la partie du mémoire de M. Lemoine qui traite des caractères essentiels de l’habitude. Quant aux effets généraux de cette manière d’agir, effets dont l’apparente contradiction a reçu depuis longtemps son explication psychologique, nous ne pouvons nous y arrêter : mais on lira avec le plus vif intérêt les pages que l’auteur leur a consacrées. Nous passerons également sur les rapports de l’habitude avec l’intelligence et la sensibilité, bien que ce chapitre abonde lui aussi en observations intéressantes, notamment sur le génie, sur la mémoire, sur le plaisir et la douleur.

Une question qui soulève de plus grandes difficultés, c’est celle des rapports de l’habitude et de la volonté. C’est la volonté, c’est-à-dire le pouvoir que nous avons ou que nous croyons avoir de nous déterminer par nous-mêmes, qui crée ou tout au moins à laquelle on rapporte les plus importantes de nos habitudes. Comment l’effort volontaire augmente la facilité d’agir et prédispose les organes et les facultés à répéter les mêmes actes, c’est ce qu’il est facile d’expliquer par les lois générales de l’énergie et de l’activité. Il n’est pas plus malaisé de se rendre compte de l’affaiblissement graduel de l’effort au fur et à mesure qu’augmente la puissance de l’habitude. Mais l’habitude, une fois arrivée à son apogée, ne va-t-elle pas jusqu’à se soustraire complètement à la direction du pouvoir personnel et à détruire, par sa nécessité automatique, la responsabilité humaine ? Tel n’est pas l’avis de M. Lemoine, qui, pour établir sa thèse commence par distinguer les habitudes volontaires et les habitudes de la volonté. « Les habitudes simplement volontaires sont celles que la volonté impose à ces puissances capables aussi de se déterminer et de se développer spontanément en dehors de sa direction, comme l’intelligence, les sens, l’imagination, les passions, l’énergie locomotrice. Les habitudes de la volonté sont celles que contracte la volonté dans le gouvernement de sa propre conduite. »

Les premières ne sont pas des puissances nouvelles ajoutées à notre nature par un principe d’action capable d’actes spéciaux, ainsi que l’imagine Th. Reid. Elles forment cette « nature habituée » dont nous avons parlé plus haut et qui permet à la volonté de se reposer de plus en plus : il n’y aurait même rien d’étonnant, qu’originairement volontaires elles pussent agir par la suite dans une indépendance absolue ; mais, en fait, il faut reconnaître qu’il est bien rare que la volonté, « tantôt impérative, tantôt seulement permissive », n’intervienne pas dans les mouvements les plus habituels, lorsque ceux-ci lui doivent leur origine. D’ailleurs, remarquons-le bien, les actions humaines ne sont presque jamais le fait exclusif de l’instinct, ou de l’habitude, ou de la volonté, mais l’instinct, l’habitude, la volonté y ont chacun une part plus ou moins considérable. C’est là ce que le psychologue ne doit jamais oublier. Par suite « pour parler exactement, il faut se contenter de dire que si l’on considère la part que prend l’habitude à l’exécution d’un acte, elle se conduit dans les limites de son rôle absolument comme la nature : ce qui se conçoit aisément, puisqu’elle n’est que la nature perfectionnée par la volonté, et ce qui n’empêche pas non plus la volonté d’avoir aussi son rôle dans ce phénomène complexe. »

Mais là où la volonté, d’après M. Lemoine, se conserve toujours tout entière, c’est dans ces habitudes éthiques qu’elle ne reçoit ni ne subit du dehors sous l’influence de l’éducation, de la société, du milieu social, mais qu’elle puise en elle-même, qu’elle se donne elle-même et par lesquelles elle descend jusqu’au vice ou s’élève jusqu’à la vertu. Si la répétition d’un même acte, mouvement corporel ou opération de l’esprit, n’altère ni la nature essentielle de la puissance qui l’exécute ni celle de la volonté qui l’ordonne ou ne l’ordonne plus, la répétition d’une même volonté ne transforme pas davantage la nature intime de la volonté libre ; bien mieux, comme toute puissance active, la volonté se fortifie au lieu de s’amoindrir par l’habitude de vouloir et elle n’est jamais plus maîtresse d’elle-même que lorsqu’elle n’a plus à lutter et à hésiter. En un mot, « une action vertueuse, c’est-à-dire habituelle, a plus de titres encore à être reconnue volontaire et libre qu’une seule bonne action que peut produire une volonté d’un jour et d’un instant. »

Ainsi, dans ces régions supérieures où nous conduit l’activité morale, l’habitude arrive presque à constituer ce qu’il y a de meilleur et de plus excellent dans la volonté, au point qu’on pourrait être tenté de se demander si la volonté se distingue nettement de l’habitude elle-même, si elle n’est pas quelque habitude maîtresse et dominante, qui, née de la nature modifiée et exaltée par l’exercice, rayonne sur cette nature tout entière et lui donne un nouveau degré de puissance et de perfection. M. Lemoine a tranché plutôt qu’il n’a résolu le problème. A-t-il bien établi en effet que la volonté soit réellement dans l’homme un pouvoir distinct, sui generis, qu’on reconnaisse à un seul acte spécial ? Nous ne le pensons pas. D’ailleurs, selon nous, le libre arbitre ne peut être démontré par voie expérimentale. Quoiqu’il en soit de la réalité objective de la liberté, si l’on reste sur le seul terrain des faits psychologiques, il faut reconnaître que l’étude de M. Lemoine sur l’habitude est l’une des plus pénétrantes, des plus complètes, des plus méthodiques et des plus lumineuses qui aient encore paru.

L’instinct. — L’habitude que nous venons de voir se fondre dans la volonté, sinon se confondre avec elle, lorsque nous l’envisagions dans son développement extrême, ne se ramène-t-elle pas à l’instinct ou du moins n’en est-elle pas bien voisine, si nous la considérons dans ses degrés inférieurs ?

D’ordinaire, on ne l’ignore pas, on creuse un abîme entre ces deux modes d’activité : l’un, dit-on, acquis, variable, progressif, individuel ; l’autre inné, uniforme, immuable, universel dans l’espèce. Enfin, à en croire les Manuels de philosophie courante, rien de plus contraire, de plus opposé que l’instinct et l’habitude : l’un serait le vivant contraste de l’autre. Il est prudent de se défier de ces divisions trop tranchées. Il est surtout d’un sage esprit scientifique de ne pas admettre à la légère une multitude de « principes innés » qui ressemblent singulièrement aux qualités occultes du moyen-âge. M. Lemoine se moque agréablement et avec infiniment de raison de ces spiritualistes intempérants autant qu’illogiques qui prétendent distinguer l’homme de la bête par la raison et la volonté, et qui cependant lui donnent des instincts plus nombreux qu’aux animaux les mieux pourvus, qui lui en attribuent pour toutes choses et pour tout âge, si bien que la raison et la volonté, ces sublimes privilèges de l’humanité, ne lui servent plus à rien. « L’instinct, dit notre auteur, est une véritable inconnue qu’il faut s’efforcer de réduire ; et, si elle résiste à toutes les ressources de l’analyse, il faut encore essayer de limiter sans cesse le champ de cet instinct occulte, au lieu de l’agrandir et d’en respecter le mystère. » M. Lemoine ajoute non moins sagement que les considérations théologiques sont étrangères à la philosophie et que, quant aux considérations morales, elles doivent être également écartées, parce que, en général, il ne faut jamais juger la vérité d’une opinion par les conséquences qui en peuvent résulter. On ne s’étonnera pas que le penseur qui a formulé ces règles de logique rende pleine justice aux efforts qui ont été tentés par Lamarck et M. Darwin, pour ramener l’instinct à quelque autre principe. « S’ils ont péché par excès, leur témérité est pourtant plus profitable à la science que la timidité de ceux qui, étendant indéfiniment l’obscur domaine de l’instinct, en arrivent à interdire toute explication des actions humaines ou animales et condamnent la psychologie à n’être plus qu’un catalogue de faits mystérieux. » On ne saurait mieux dire.

M. Lemoine, dans son deuxième mémoire, a procédé par la méthode historique : il examine successivement les différentes théories qui ont été émises sur le sujet. Celle de Montaigne, qui attribuait l’instinct à la raison, n’élevait la bête jusqu’à l’homme, qu’afin de « précipiter l’homme dans la nature des bêtes, » selon l’énergique expression de Pascal. La doctrine de Descartes n’est guère plus soutenable : c’est par trop froisser le sens commun et les données de l’expérience journalière que de ne voir dans les animaux que de pures machines dénuées de toute sensation et de toute perception. Mais le philosophe de La Haye avait au plus haut degré cette intrépidité géométrique qui ne recule devant aucune conséquence d’un principe une fois posé. Ce qui paraît plus surprenant c’est l’adhésion à peu près générale que des idées si excessives ont reçue au xviie siècle. Toutefois la chose s’explique, mais par des raisons de pure théologie : on croyait qu’accorder à la bête une ombre d’intelligence, c’était compromettre l’immortalité de l’âme humaine. Même « quelques-uns ajoutaient, ne pouvant s’expliquer la douleur que par les dogmes de la chute du premier homme et de la Rédemption : les bêtes ont-elles donc mangé du foin défendu ? » Ce mot, comme le rappelle M. Lemoine, est attribué à Malebranche. Nous rions aujourd’hui de ces étranges aberrations : mais ne reste-t-il donc plus de philosophes théologiens parmi nous ?

La théorie de Condillac soutient mieux l’examen. D’après Condillac l’instinct serait le fruit de l’expérience individuelle et se confondrait avec l’habitude, et cela dans l’animal comme dans l’homme. Selon lui, c’est par les réflexions que les bêtes acquièrent l’habitude : l’instinct n’est que l’habitude privée de la réflexion qui l’a fait naître. M.  Lemoine ne fait pas difficulté de reconnaître que « cette nouvelle thèse a une grande apparence de vérité quand on se renferme exclusivement dans la considération des actions humaines. » Il est bien peu en effet de nos actions réputées instinctives qui ne soient le résultat d’habitudes invétérées. « Il n’y a pas, dit notre auteur, jusqu’à l’action de têter où une observation attentive ne puisse découvrir une certaine maladresse de l’enfant nouveau-né, des tâtonnements, des efforts réels, de rapides progrès sous l’empire de cette dure et ingénieuse maîtresse, la nécessité. » Toutefois il ne suffit pas de montrer que certaines actions paraissent instinctives sans l’être réellement, pour être en droit de nier l’instinct lui-même : pour le nier absolument il faudrait le chasser de l’activité non-seulement de l’homme fait, mais de l’enfant, du nouveau-né, de tous les animaux. Ne peut-il pas d’ailleurs être progressif, perfectible, ressembler à l’habitude et cependant en être distinct ? Enfin tout être n’a-t-il pas toujours une nature ? Une nature acquise ne suppose-t-elle pas une nature primitive, des besoins originels qui poussent à agir et ces besoins ne seraient-ils pas précisément ce que nous appelons l’instinct ou quelque chose d’approchant ?

Comme il est facile de le voir par la nature des questions que vient de lui suggérer l’examen des idées de Condillac, M. Lemoine ne se refuse en aucune façon à faire de larges concessions à ses adversaires. Il accorde beaucoup à Lamarck et à M. Darwin, à Lamarck surtout. Ces deux célèbres naturalistes soutiennent également que l’instinct n’est pas, comme le pense le vulgaire, quelque chose de primitif, d’inné, d’immuable ; qu’il s’acquiert, se forme et se transforme, mais que ce travail d’acquisition est l’œuvre lente des siècles. Seulement, tandis que, dans son système, Lamarck ne fait guère intervenir que l’habitude héréditaire, M. Darwin, dans le sien, supprime ou peu s’en faut l’habitude, et donne à l’hérédité de nouveaux auxiliaires : la sélection naturelle et la concurrence vitale. Sous l’une comme sous l’autre forme, la théorie de la transformation de l’instinct est intimement unie à celle de la transformation des espèces et il n’en peut être autrement, car « c’est un fait généralement incontesté que les instincts des animaux sont dans une corrélation étroite et constante avec leur structure organique, quelles que soient d’ailleurs la cause et la raison de cette harmonie, que ce soient les organes qui soient appropriés aux instincts ou les instincts qui soient accommodés aux organes. » Après avoir ainsi résumé fort exactement la thèse générale du transformisme, l’auteur recherche si l’habitude accrue de l’hérédité, ou l’hérédité servie par d’autres auxiliaires peuvent en principe rendre compte de la formation des instincts et si, en fait, les instincts n’ont pas une autre origine. Peu importe du reste qu’on puisse établir l’existence de nombreux instincts : pour détruire une affirmation universelle, il n’est pas besoin de deux faits contradictoires, un seul suffit.

M. Lemoine ne nie pas les habitudes héréditaires, ni leur puissance. La réalité en est on ne peut mieux constatée dans quelques cas qui sont hors de toute discussion. Ainsi, c’est la domesticité qui fait aboyer les chiens : à l’état sauvage leur cri est un hurlement ; dans ce même état ils se creusent une sorte de terrier : enfin la chasse, telle que l’homme la leur fait faire, est également un résultat de l’éducation, du dressage. La domestication produit des effets analogues dans le sanglier transformé en porc. Ces faits et d’autres semblables prouvent qu’il faut tout au moins restreindre considérablement le domaine qu’on est convenu d’accorder à l’instinct. Mais est-on en droit de ramener toutes les actions instinctives à l’habitude, fût-elle héréditaire ? M. Lemoine objecte que l’habitude, quand elle aurait une durée indéfinie, n’en doit pas moins obéir à sa loi qui est de n’intervenir au plus tôt que dans le second acte ; qu’en outre les différentes habitudes paraissent se comporter assez différemment quant à la transmission héréditaire ; que l’hérédité, soit directe, soit indirecte comme dans l’atavisme, a des lois très-complexes et très- capricieuses ; et qu’elle fournirait plutôt des armes aux partisans de la fixité des espèces et des instincts. Enfin, comment expliquer, dans l’hypothèse de Lamarck, le travail des abeilles « puisque les générations d’ouvrières séparées les unes des autres par leur stérilité ne se succèdent pas en ligne directe, mais en ligne collatérale, et ne peuvent se transmettre leur industrie par héritage ? »

Ce fait.« décisif » a paru à M. Darwin lui-même une preuve concluante contre la théorie de l’habitude héréditaire : aussi y a-t-il substitué celle de l’hérédité se combinant avec deux nouvelles lois. M. Lemoine pense que ce savant a mieux choisi son terrain que Lamarck, mais que son système n’en est pas moins sujet aux mêmes objections capitales, car, avec ou sans l’habitude, l’hérédité ne crée rien : tout au plus pourrait-elle expliquer la détermination, la variation, la transformation même de l’instinct, non son origine. Bien mieux, d’après M. Lemoine : « M. Darwin non-seulement n’a pas réussi à expliquer la formation des instincts ni par l’hérédité, ni par la concurrence vitale, ni par la sélection naturelle, mais plus que personne, et bien sans le vouloir, il a implicitement admis l’innéité de l’instinct et même de tous les instincts. » La preuve en serait que l’auteur de l’Origine des espèces considère l’instinct d’un individu comme étant la somme des instincts partiels et imparfaits de ses ancêtres, instincts qui sont eux-mêmes l’œuvre de la nature et presque du hasard. Ainsi l’instinct des pigeons culbutants vient de ce que « un pigeon quelconque ayant des dispositions naturelles à prendre cette étrange habitude de faire la culbute en volant, et ayant légué la même tendance à sa race, l’élection, longtemps continuée, a donné à cette tendance de plus en plus de force. » M. Lemoine n’abuse-t-il pas ici des expressions : dispositions naturelles et tendance, qu’il a soulignées ? Il ne nous semble pas qu’il faille les prendre dans un sens trop rigoureux. Du moins, peut-on, sans donner un démenti à la logique, assigner pour origine à des dispositions permanentes dans l’espèce de simples accidents, de telle manière que l’exception devienne toujours la règle ? La logique admet parfaitement que toute différenciation au sein d’une même espèce a forcément commencé par être exceptionnelle et c’est pourquoi, contrairement à M. Lemoine, nous estimons que M. Darwin n’a nullement été infidèle à la loi de continuité. Une considération bien plus forte, c’est qu’il est contradictoire d’expliquer par l’hérédité l’instinct de la génération, « le plus manifeste, le plus impérieux, le moins progressif, le plus général et le plus inexplicable de tous les instincts, » puisqu’il est lui-même « la raison de la possibilité de l’hérédité. » Fort de cette raison, notre auteur conclut que M. Darwin n’a pas plus que Lamarck tenu ses promesses.

Après cette revue historique, il s’attache à déterminer les lois générales de l’instinct chez les animaux et chez l’homme. Il montre d’abord que l’instinct ne peut avoir de place ni dans le monde inorganique, ni dans la volonté de l’homme libre : il occupe la région intermédiaire, il ne s’accommode en effet, ni avec l’absence complète ni avec la perfection de l’individu et il est d’autant plus puissant que l’animal vit davantage de la vie de l’espèce. En résumé, « l’instinct est vraiment comme l’espèce ; il lui est attaché, il a la même origine et la même destinée ; il se perfectionne avec elle dans les mêmes limites, par l’habitude et l’hérédité : comme elle, il subit l’influence des milieux et des circonstances ; comme l’espèce ne peut exister réellement que mariée à l’individualité de chaque être, l’instinct ne peut rien qu’il ne s’allie avec les capacités variables de chaque individu. »

Mais enfin comment naît-il ? Quelles sont tout au moins ses conditions d’existence ? sans stimulus qui sollicite l’activité, sans besoin en un mot, il n’y a pas d’instinct ; le besoin, voilà son fond premier. La sensation du besoin est sa seconde condition. Il fuit la douleur du besoin dont il naît, sans rechercher le plaisir comme le résultat futur de l’action : il est donc plus que le besoin et moins que le désir. Il pousse l’agent,, il le force à produire un effet, il ne lui propose pas une fin : il est aveugle et cependant on ne saurait lui refuser une certaine conscience si affaiblie qu’on voudra. « La spontanéité, la sensibilité, la conscience à son dernier degré d’obscurité, l»intelligence au moins confuse du présent, telles sont les premières conditions de l’instinct, conditions générales et essentielles. » C’est là l’instinct à l’état rudimentaire : les insectes nous le montrent dans sa perfection, fondant des monarchies, instituant des républiques. Plus il est parfait, plus il exclut l’individualité, son triomphe c’est d’effacer les individus dans l’espèce. Les instincts les mieux caractérisés sont les instincts en quelque façon collectifs.

On a rarement porté plus loin le talent de l’analyse que dans toutes ces pages ; mais nous avons hâte d’arriver à l’homme. M. Lemoine réduit autant que possible le nombre des instincts dont on aimait à nous gratifier, c’est à peine s’il nous en conserve cinq ou six qui chez nous comme chez les bêtes ne dirigent jamais que les fonctions relatives à la vie animale : encore cèdent-ils bientôt le pas à l’habitude et à la volonté, qui, ou les font disparaître, ou les perfectionnent au point de les rendre méconnaissables. Là où manquent la réflexion et la volonté, ils restent stationnaires, mais alors « c’est moins la perfectibilité qui manque aux êtres instinctifs que la puissance de les perfectionner à l«intelligence obtuse de certaines espèces. » L’auteur, toujours animé du même esprit scientifique, réduit donc autant que faire se peut les mouvements inexplicables par l’expérience acquise. Il ne fait grâce ni à l’instinct d’expression, ni à l’instinct de la marche, pas même à celui de l’équilibre, ni à celui auquel on rapporte « ces clins d’œil rapides qui mettent instantanément le globe oculaire à l’abri d’un danger derrière le voile des paupières. » Il ne met au compte de l’énergie instinctive, que l’action de têter, la déglutition, la succion, l’inspiration, l’expiration, l’excrétion, enfin et surtout le grand acte de la génération.

Voilà, du moins dans l’homme, l’instinct bien restreint au profit de l’habitude et en même temps bien rapproché de celle-ci, puisque les mouvements qu’on lui rapporte non-seulement sont variables et perfectibles comme les actes habituels, mais même peuvent se transformer en ces derniers. Ne pourrait-on pas aller plus loin encore ? La différence capitale que M. Lemoine établit entre l’habitude et l’instinct, c’est, dit-il, dans sa réfutation de l’hypothèse de Lamarck, que l’habitude suppose toujours un premier acte qui lui-même n’est pas habituel, tandis que l’instinct devance toute répétition. Mais n’a-t-il pas été établi au début du livre que ce qui constitue essentiellement l’habitude, c’est la vertu qu’a le premier acte d’en susciter un second et une infinité d’autres ? Si l’habitude est déjà dans le premier acte et que cet acte soit la révélation de l’instinct, où sera la différence de nature, la différence d’essence entre les deux activités ? Nous ne voyons plus pour les distinguer que la possibilité ou l’impossibilité où elles sont de se perfectionner, ce qui dépend uniquement de la souplesse des organes et du degré de l’intelligence. L’instinct et l’habitude plongent donc également leurs racines dans le fonds primordial de spontanéité qui constitue tout être vivant et qui lui-même, soit en vertu d’un rapport d’harmonie et de finalité, soit en conséquence de lois purement physiques, est en corrélation constante avec l’organisme et ses diverses modifications ou transformations.

Quoi qu’il en soit, ce qui reste acquis à l’expérience, c’est que, dans leurs instincts comme dans leurs habitudes, les individus subissent l’action des années et les espèces celle des siècles ; c’est que les espèces et les individus ont à compter avec les milieux, naturels ou artificiels, qui leur sont faits, et avec lesquels force leur est de s’accommoder sous peine de périr ; c’est que l’hérédité joue un grand rôle, quoique souvent encore fort obscur, dans cette adaptation ; c’est qu’enfin, si vivre c’est agir, agir c’est se développer, c’est-à-dire se déterminer, se différencier dans les limites fixées par la plasticité du moule où l’animal est déjà comme coulé et en majeure partie préformé avant d’être sorti de l’œuf maternel. Dès lors, quand même dans leur origine première les habitudes et les instincts seraient irréductibles, il n’en faut pas moins les soumettre également aux mêmes procédés d’investigation scientifique, aux mêmes règles de méthode expérimentale. C’est là en somme la conclusion générale de la belle étude de psychologie comparée que nous venons de résumer.

Cette œuvre aura couronné dignement la carrière philosophique de notre auteur : on a pu voir combien les idées en sont judicieuses, les conclusions nettes, la méthode ferme et sûre.

Beurier.