Le vendeur de paniers/11

Éditions Albert Lévesque (p. 87-96).

XI

UNE SURPRISE


LORSQUE Pierre eut appris par téléphone, le danger qu’avait couru sa mère, il partit sans tarder pour Charmeîlles, et là, il eut le récit détaillé de tout ce qui s’était passé. Il serra avec affection la main du petit Ripaul :

— Tu as été vaillant, intelligent et courageux lui dit-il, grâce à toi, nous n’avons pas de malheur à déplorer et de ce jour, tu deviens mon ami ; tu comprends bien, pas mon obligé, mon ami !

— J’suis fier d’être votre ami, m’sieur Pierre, mais je n’étais pas bien brave, j’avais peur, j’en tremblais !

— Tu as surmonté ta peur, c’est encore plus beau !

— Je n’étais pas armé, continua l’infirme, je n’avais que ma béquille !

— Elle t’a bien servi ! Et comme ça, ton ennemi l’Gommeux, c’est lui qui a enlevé Mariette ! On va le faire parler, l’animal !

— Vous pensez qu’on va pouvoir la retrouver ?

— Sans doute, j’en suis persuadé ! Veux-tu maintenant aller chercher les journaux ? J’ai hâte de voir si l’on parle de l’attentat de la nuit…

— Je cours au bureau de poste, dit Ripaul.

Vingt minutes plus tard, le boiteux revenait avec le courrier ; madame Lecomte, restée au lit pour se remettre des émotions de la veille, réclama les journaux ; Pierre lui en apporta un paquet, gardant La Presse, pour y jeter un coup d’œil. Il poussa un cri :

— Miraculeux ! C’est absolument miraculeux !

— Quoi donc ?

— La petite Mariette Séguin est retrouvée ! Le juge Pasteur la ramène aujourd’hui de Miami ! Ripaul, Ripaul, viens vite !

L’infirme arriva aussitôt :

— Oui, m’sieur Pierre… est-ce que… est-ce que madame est malade ?

— Malade ? Oh non, mais contente ! Contente pour toi ! Écoute, mon petit Ripaul, Mariette est retrouvée !

— Mariette ! Retrouvée ! Ripaul joignit les mains et se tut un moment, ne pouvant croire à son bonheur.

— Où est-elle, m’sieur Pierre ?

— En route pour Montréal ! Le juge Pasteur l’a retrouvée à Miami et il la ramène !

— Mon Dieu ! Mon Dieu, merci ! s’écria l’infirme. Je pourrai la voir ?

— Mais oui ! Je t’amène demain avec moi et nous irons la chercher !

— Mais qui aura soin de madame en mon absence ? dit Ripaul, il ne faut pas la laisser seule avec Virginie ?

— Bon petit cœur ! s’écria Pierre, non, maman ne sera pas seule, j’ai fait des arrangements avec un homme de confiance pour coucher ici tous les soirs !

Le lendemain, Pierre et son protégé arrivaient à Montréal et se rendaient à Outremont, chez le juge Pasteur, qui avait été prévenu par téléphone.

La rencontre des deux orphelins fut émouvante, mais ils étaient à cet âge heureux où la joie prédomine, et lorsque Mariette eut appris que sa bonne grand’mère était partie pour le ciel, on put tout de suite la consoler en lui disant qu’elle ne souffrirait jamais plus.

— Grand’mère a-t-elle apportée sa ç’aise loulante quand elle est pa’tie pou’ le ciel ? demanda l’enfant.

— Non, répondit Ripaul, mais le bon Jésus lui aura sûrement guéri ses jambes paralysées !

Le juge raconta à Pierre tous les détails de sa rencontre inattendue avec sa petite compatriote sur la plage de Miami.

— Qui va s’occuper d’elle maintenant ? demanda-t-il.

— Elle n’a pas d’autre parent que son frère, dit le jeune homme, mais je sais que ma mère ne l’abandonnera pas, surtout après ce qui s’est passé, il y a quarante-huit heures. Il raconta alors l’attaque nocturne et la conduite de Ripaul en cette occasion.

— Quel brave garçon ! Quelle loyauté ! s’écria le juge. Ah, il fera son chemin, celui-là ! Je l’ai trouvé si droit, si franc, lors de son apparition à la Cour juvénile. Vous vous étiez fait son défenseur par pure bonté. La Providence vous a déjà fait goûter le fruit de votre mouvement généreux.

— C’est surtout ma mère qui a été bonne pour le gamin, dit Pierre. Dites, monsieur le juge, revenez donc avec nous à Charmeilles, ce soir, et, tous les trois, nous jouirons du bonheur de ces deux petits auxquels nous nous intéressons tant depuis que nous avons été témoins de leurs malheurs successifs.

— Volontiers, dit le juge : je serai très heureux d’aller faire la connaissance de madame Lecomte et revoir le village de Charmeilles que je connaissais autrefois. Nous ferons le trajet dans mon auto.

Ce fut une réunion bien joyeuse que celle de ce soir-là, dans le salon un peu démodé de la maman de Pierre, cette même pièce où si récemment le Gommeux avait pénétré, en coupant, au moyen d’un diamant, les vitres de la porte-fenêtre…

Mariette babillait tout le temps ; Ripaul avait la joie un peu plus silencieuse, et les aînés, intéressés laissaient parler les enfants. Madame Lecomte, charmée de l’aspect exquis de la fillette, ne se lassait pas de la regarder. L’aventure qu’elle avait subie sous le nom de Marjorie Dillingham l’avait transformée. Ce n’était plus la pauvrette dont les yeux bleus touchent les cœurs, c’était une enfant soignée, exquise, délicieusement habillée, mais gardant, après ses six mois de petite Américaine riche, cette grâce câline et naïve qui la rendait si attirante.

Elle allait d’un à l’autre, gentille et caressante, sans timidité, heureuse de se sentir en sécurité.

Après quelque temps, elle se rapprocha du juge, grimpa sur ses genoux et appuya sur lui sa tête blonde. Quelques minutes plus tard, elle dormait. Virginie s’en chargea pour la nuit. Ripaul se disposait à la suivre, mais avant de quitter le salon il dit au juge :

— Merci, monsieur, pour ma petite sœur !

— C’est bon, c’est bon, mon garçon, dit le le juge avec bonté. L’enfant est si mignonne que j’ai eu du plaisir à la ramener avec moi ! C’est elle-même, d’ailleurs qui a été assez fine pour me reconnaître !

Le lendemain, Ripaul amena sa sœurette à la ferme, où les membres de la famille de Jean-Nicol furent bien intéressés de la voir ; ils connaissaient, par l’infirme, l’histoire de l’enfant.

Ripaul avait appris à Mariette les nombreux sobriquets des petits Jean-Nicol, et elle leur déclara, en arrivant :

— Ze sais tous vos noms : Tit-Loup, le plus g’and ; Tit-Petit, le’tit bébé ; Tit-Noune, Tit-Bé, Tit-Puce… elle s’arrêta et mit un doigt dans sa bouche… ze me lapelle plus le leste !

On se mit à rire, puis Tit-Puce la prit par la main et l’amena à la grange, pour lui faire voir les poulets et les petits lapins blancs. Les enfants trouvaient que Ripaul avait une belle petite sœur et les parents se réjouissaient du bonheur de ce jeune garçon qui avait su, pendant son séjour à la ferme, gagner leur amitié.

De retour chez Pierre, Ripaul commença a songer à l’avenir. Il lui fallait décider comment organiser sa vie maintenant, pour faire vivre Mariette.

Mais en son absence, d’autres y avaient songé.

— Toi, maman, tu peux bien garder la petite pour quelques jours, n’est-ce pas ? disait Pierre à sa mère.

— Sans doute, tiens, je la garderai jusqu’à Noël, dans une quinzaine. Après les fêtes, nous verrons.

Le juge Pasteur restait silencieux.

Lorsque les deux enfants revinrent de la ferme, le juge et Pierre se préparaient à retourner à Montréal. Quand Mariette s’aperçut que son Papa Noël allait s’en aller, elle se jeta par terre, dans une crise de larmes ! Le juge la releva ; alors l’enfant mit ses deux bras autour du cou de son protecteur et posa sa joue près de la sienne, en disant :

— Papa Noël, ze veux lester avec vous. Z’vas pleuler tout les zou’ si vous pa’tez sans moi !

— Mais tu auras Ripaul, chérie !

— Oui, mais ze veux vous aussi, hein Ripaul ?

Celui-ci hocha la tête, ne sachant que répondre, tandis que Pierre souriait, amusé.

Alors madame Lecomte dit à l’enfant :

— C’est moi qui vais régler la chose : tu vas rester ici avec ton frère et moi, et dans peu de jours Papa Noël et Pierre reviendront !

— Bien sûr ? demanda Mariette, regardant le magistrat dans les yeux.

— Bien sûr ! répondit celui-ci, en l’embrassant.

Noël ramena Pierre à Charmeilles pour les vacances, mais il n’y vint pas seul. La caressante affection de la petite orpheline avait été droit au cœur du bon juge Pasteur ; c’était un veuf, dont les trois enfants étaient morts en bas âge. Il décida d’adopter Mariette et de l’élever comme sa fille.

Pierre fut reçu médecin, cette même année. Il s’établit à Charmeilles et commença à y exercer sa profession. Pour ses études chirurgicales, il fit aménager une salle avec des appareils les plus perfectionnés de radioscopie, et put alors donner suite à son projet d’examiner l’infirmité de son protégé, au moyen des puissants rayons X. L’étude minutieuse de la plaque radio-photographique le confirma dans l’opinion qu’il avait formée après l’examen plus superficiel qu’il avait déjà faite ; il consulta un chirurgien éminent de Montréal qui déclara qu’on pouvait opérer l’adolescent sans danger et avec une grande chance de succès.

Ripaul entra donc à l’hôpital ; le jeune chirurgien pratiqua lui-même l’opération, assisté de deux autres médecins. Trois mois plus tard, le patient marchait droit sur ses deux jambes et si l’une devait, toute sa vie, rester un peu plus petite que l’autre, leur croissance serait désormais égale… Henri-Paul Séguin n’était plus un infirme !

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