Le vendeur de paniers/05

Éditions Albert Lévesque (p. 36-41).

V

LE RAPT


LE lendemain vers la même heure, alors que la rue Sanguinet, devenue un peu sombre, n’avait que de rares passants, une automobile stationnait un peu plus loin que la vieille maison du logis Séguin.

L’homme au volant portait de grosses lunettes bleues et un feutre mou enfoncé sur la tête. Il attendait apparemment sans impatience, regardant droit devant lui, sans se retourner.

Mariette jouait seule sur le trottoir, ses petites camarades, comme la plupart des gens de la rue, étant au repas du soir.

Soudain, un homme passa près d’elle, s’arrêta et dit :

— Bonsoir, la p’tite… Oh, la belle poupée !

— Oui, elle est belle, dit l’enfant la montrant fièrement, et elle peut faire dodo !

— Ça c’est rare, une poupée qui ferme les yeux ! Qu’est-ce que tu fais sur le trottoir, toute seule ?

— Z’attends Ripaul qui va veni’ pour’ souper !

— Ripaul ? Il est dans l’auto, là-bas… veux-tu aller le rejoindre ?

Mariette hésita… c’était défendu de s’éloigner…

— Viens, je t’amène par la main, fit l’homme en s’emparant de la petite menotte de l’enfant.

Elle trottinait auprès de lui, la poupée dans son bras, regardant l’auto si rapproché, mais dont on ne voyait que l’arrière, avec son petit feu à lueur rouge.

Rendus à la voiture, l’homme en ouvrit la porte, saisit la petite dans ses bras et la déposa rudement sur le siège ; se plaçant vivement près d’elle, il mit sa grosse main calleuse sur la bouche de la pauvrette pour étouffer ses cris et souffla à mi-voix : Go ahead !

L’auto démarra rapidement tandis que le ravisseur disait à l’enfant terrifiée en la regardant avec des yeux féroces :

— Reste tranquille et tais-toi ! Si tu cries, j’ai un gros couteau dans ma poche, et je te couperai la langue !

La pauvre petite, tremblante, affolée, cessa de crier et se débattre ; elle demeura immobile, serrant la poupée sur son cœur, et ne comprenant rien à ce qui lui arrivait…


Pierre Lecomte habitait une maison, rue Saint-Denis où il avait chambre et pension. De bonne heure, le lendemain, au moment où il allait prendre le déjeuner qu’on venait de lui apporter, il entendit frapper à sa porte…

C’était le petit boiteux… pâle, énervé…

M’sieur Pierre, commença-t-il, j’suis venu vous demander conseil, Mariette… il s’arrêta, incapable de continuer.

Pierre le fit asseoir, le calma un peu, et lui dit :

— Parle, mon ami ; qu’y a-t-il à propos de Mariette ?

Ripaul retrouva sa voix :

— Elle est disparue depuis hier soir !

— Disparue ? Où était-elle ?

— Elle jouait, comme tous les jours, sur le trottoir, quand je suis arrivé, elle n’y était plus ! Toute la nuit sans revenir, pensez donc ! Elle est peut-être morte !

— Non, s’il y avait eu un accident, quelqu’un l’aurait su ! Avec qui jouait-elle ?

— Avec deux petites voisines ; elles sont entrées pour souper et Mariette leur a dit : « z’entre pas à p’ésent z’attends Ripaul ! », et quand je suis arrivé, il n’y avait personne sur le trottoir !

— Attends un peu, fit Pierre ; j’avale une bouchée de ce déjeuner et je vais avec toi ! Tiens, mange un peu toi aussi et bois cette tasse de café, ça va te remettre !

Henri-Paul mangea une croûte de pain et prit le bon café chaud. Le pauvre enfant n’avait pas déjeuné, dévoré d’inquiétude sur le sort de sa petite sœur.

Au bout de quelques minutes, ils sortirent ensemble et se dirigèrent vers la rue Sanguinet ; Pierre voulait d’abord parler à la grand’mère.

En entrant dans le triste logis, il aperçut la pauvre vieille renversée sur sa chaise, raide, immobile…

— Grand’mère ! s’écria Ripaul et il voulut s’élancer vers elle, mais Pierre, devinant ce qui était arrivé, l’arrêta et lui dit avec bonté :

— Cours chez le pharmacien du coin, mon petit et téléphone Harbour 1234 demande le docteur Cinq-Mars, et dis-lui que c’est Pierre Lecomte qui le prie de venir d’urgence au numéro 33X de la rue Sanguinet !

— M’sieur Pierre, fit le gamin, impressionné, elle est bien malade, grand’mère ?

— Je le crois, mon garçon, va vite ! Lorsque l’enfant fut reparti, Pierre frappa à une porte voisine et demanda qu’on aille chercher un prêtre :

— C’est pour la mère Séguin, voyez-là ; dit-il.

— Elle est évanouie ? demanda le voisin, jetant un coup d’œil dans la pièce.

— Hum… ou morte ! dit Pierre.

— Pauvre vieille ! C’est le coup qu’elle a reçu par la disparition de la petite !

— Probablement.

— Où est donc le petit gars ?

— Je l’ai envoyé téléphoner au médecin, je voulais lui épargner le premier choc, pauvre petit !

Le brave voisin partit aussitôt pour aller chercher le curé et Pierre resta seul auprès de l’aïeule solitaire.

La main raidie de la vieille femme tenait encore la croix d’un long chapelet noir suspendu sur le dossier de son fauteuil d’infirme…

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