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Librairie F. Rouge & Cie (p. 13-17).

LE ROYAUME DE BOURGOGNE


Un gêneur… aussi les historiens en ont-ils fait le suicidé par persuasion. Personne n’en parle ; les livres de classe ne mentionnent guère son nom et les lettrés ont fini par oublier qu’il ait existé. Or le rôle qu’il a joué est de tout premier ordre. L’une des citadelles imprenables de la civilisation celto-romaine, il fait encore, sans qu’on veuille s’en apercevoir, figure de forteresse et les routes qu’il barre sont bien gardées.

À l’heure lointaine où il apparaît dans l’histoire, le royaume de Bourgogne s’étendait des Cévennes à l’Aar et des Vosges aux Alpes. Il englobait avec la Bourgogne française actuelle, la Franche-Comté, la vallée du Rhône, la Savoie et le canton de Vaud. Lyon se trouvait vers son centre, supplanté d’ailleurs en ce temps-là par Autun, l’une des capitales intellectuelles de la Gaule romaine et, bien que plusieurs fois ravagée par des bandes barbares, brillant encore d’un vif éclat. Ce domaine avait été celui des Éduens ; il l’était encore. On sait aujourd’hui quelle fausse image nous nous sommes faite longtemps de la « romanisation » de ces régions et combien la Gaule romaine était restée celte de race tout en acceptant de bon cœur la langue et la civilisation de Rome. Le terme de conquête souvent employé doit être pris ici dans le sens de simple soumission. Camille Jullian observe fort justement que, même en triplant les chiffres des contingents composant les « colonies militaires » établies en Gaule par les empereurs, on n’arrivera jamais à une proportion comparable, par exemple, à l’immigration actuelle dans les Amériques, c’est-à-dire qui ait pu modifier le sang et le caractère de la nation.

Ce qui est exact de la domination de Rome l’est encore plus de celle des Barbares et notamment des Burgundes. Ces derniers, lorsque Aetius après les avoir vaincus en Belgique, les installa en Savoie, n’étaient plus que 80,000 environ. Ils ne pouvaient être beaucoup plus nombreux lorsque, quelques années plus tard (457 après J.-C.) ils furent « appelés dans la région de Lyon par les provinciaux désireux de se soustraire à l’impôt ». Voilà qui jette une vive lumière sur les relations entre Gallo-romains et Barbares ; il s’agissait bien, en somme, d’un gouvernement organisé par les seconds du consentement des premiers, lesquels trouvaient ce joug plus léger que celui des fonctionnaires impériaux, représentants peu scrupuleux d’un pouvoir endetté. Au reste ces gouvernants barbares se montraient fort respectueux des lois et coutumes romaines. Tels étaient les Wisigoths ; tels aussi, les Burgundes. Ces derniers étendirent peu à peu leur domination le long du Rhône. La figure de l’ancienne Bourgogne acheva de la sorte de se dessiner ; elle était occupée par des populations celtes sous un gouvernement burgunde qui avait reçu l’investiture romaine.

Soudain, sur la gauche, le péril franc se révéla brusquement, issu de la montée rapide de la puissance du roi Clovis. De 516 à 534 les successeurs de Clovis ne cessèrent de lutter contre les fils du roi Gondebaud. Et finalement l’ancienne dynastie vaincue fut remplacée par une dynastie franque. Clotaire devenu roi des Francs, après avoir réuni la Bourgogne à ses États l’en détacha bientôt au profit de son fils Gontran. Ce prince régna trente-trois ans ; il tenait sa cour à Chalon. Certaines fissures commençaient à se creuser dans l’unité bourguignonne. La Bourgogne transjurane (Savoie, Vaud) se distinguait de la Bourgogne cisjurane laquelle comprenait elle-même la Haute-Bourgogne (future Franche-Comté) et la Basse-Bourgogne (futur duché).

À Gontran succéda le fils de Brunehaut, Childebert ii déjà roi d’Austrasie et, dès lors, la portion occidentale du pays suivit les destins austrasiens. Cela ne lui valut pas d’ailleurs, d’être mieux protégée contre les Sarrasins qui, en 732, parvinrent jusqu’à Autun et à Sens et les dévastèrent. Mais cela conduisit à une sorte de longue éclipse dans l’histoire de la Bourgogne qui n’allait plus être qu’un « cercle » du vaste empire de Charlemagne.

En 843 tout à coup le traité de Verdun la ressuscitait, à peu près telle qu’elle était au temps du roi Gondebaud, avec ses annexes diverses. Ce royaume inopinément reconstitué faisait partie du patrimoine attribué à Lothaire et appelé de son nom, Lotharingie. Singulière suite d’États-tampons allant de la mer du Nord à l’Adriatique et destinée à amortir les conflits entre la France et l’Allemagne, ces éternels conflits voulus par la géographie et dont l’entreprise éphémère de Charlemagne venait de se montrer impuissante à préserver l’avenir.

La Lotharingie — on le conçoit rien qu’à la regarder sur la carte — n’était point faite pour vivre. Dès 855 Lothaire la dépeçait ; il donnait à son troisième fils, Charles, la Savoie, la Provence, Lyon et le Dauphiné avec le titre de roi de Provence. Un quart de siècle plus tard (879) il fallait pourvoir à la vacance du trône. Les prélats et les seigneurs bourguignons assemblés à Montaille élirent un nouveau souverain en la personne de Boson, comte de Vienne. Mais Boson mourut dès 887 et son héritage aussitôt se divisa. Aux mains des Capétiens allait se trouver pour longtemps le duché de Bourgogne, les ducs Capétiens étroitement associés à la vie française, se succéderaient régulièrement pendant près de quatre siècles. La Bourgogne transjurane s’émancipa. Elle se donna pour roi Rodolphe ier, fils de Conrad, comte d’Auxerre (888). Cette dynastie devait régner un peu plus de cent-vingt-cinq ans. Rodolphe ii refit partiellement l’unité en dépouillant le petit-fils de Boson de la Provence. Alors se trouva constitué sous le nom bizarre de « royaume d’Arles » un État riche et puissant qui s’étendait de la Méditerranée à l’Aar et couvrait tout l’est de la France. Malgré que les Hongrois d’un côté, les Sarrasins de l’autre, y exerçassent des ravages, le règne de Conrad le Pacifique (937-993) sembla consolider la couronne et lorsqu’en 993 Rodolphe iii fut proclamé à Lausanne, nul ne se fut avisé qu’il serait le dernier du nom. C’était un prince efféminé qui n’avait ni le goût du pouvoir ni le sentiment de ses devoirs. Sans enfants, il se laissa persuader de léguer ses États à l’empereur d’Allemagne Henri ii, fils de sa sœur (1016).

Vain titre qu’il eut fallu pouvoir revendiquer efficacement. Pendant plusieurs générations, les Allemands tentèrent inutilement d’y réussir. La résistance fut infatigable. Déjà du vivant de Rodolphe iii, les seigneurs de son royaume parlaient haut et fier ; quelques-uns étaient sur leurs terres plus puissants que le suzerain et, à sa mort, ils devinrent à peu près indépendants. C’étaient les comtes de Maurienne, de Provence, d’Albon ; les une ancêtres de la maison de Savoie ; les autres, tige des « Dauphins » du Viennois. C’était cet Othon-Guillaume, « comte de la Haute-Bourgogne » et si complètement maître chez lui que ses domaines allaient prendre le nom de « Franche-Comté ». Vassaux de ceux-là, les comtes de Forcalquier, les princes d’Orange, les barons des Baux s’émancipèrent à leur tour. Le féodalisme pénétrait tout le royaume d’Arles et en ébranlait les fondements, — situation d’ailleurs avantageuse pour l’empereur qui n’aurait, semble-t-il, qu’à opposer ces petits souverains locaux les uns aux autres. Et d’autant mieux que, dans le même temps, les rois Capétiens se trouvant fort occupés à lutter à l’ouest contre les prétentions anglaises devaient se désintéresser quelque peu de la vallée du Rhône, du moins renoncer à y intervenir énergiquement. Mais le germanisme ne gagna rien. Frédéric Barberousse (1157), Frédéric ii (1215) s’épuisèrent en vains efforts. Ils donnèrent le Pays de Vaud aux seigneurs de Zähringen, la région d’Arles aux seigneurs des Baux. Ces investitures furent sans effet. Ni les marchands marseillais, ni les hérétiques de Provence, tour à tour menacés ou flattés ne fournirent de point d’appui stable. Et le pape Innocent traqué par l’empereur ne trouvait pas de plus sûr abri que dans la ville de Lyon dont son ennemi se prétendait le souverain. Bientôt d’ailleurs le roi de France, Philippe le Bel réannexerait Lyon ; les diverses régions de la vallée du Rhône suivraient. Quand à la Savoie, ses ducs allaient contourner le lac Léman et étendre leur puissance jusqu’à Moudon, jusqu’à Romont. De 1263 à 1268 Thomas de Savoie s’empare de tout le Pays de Vaud et possède les rives du lac de Neuchâtel jusqu’à Morat.

Ainsi tout l’ancien territoire bourguignon demeure, malgré le testament de Rodolphe iii, obstinément attaché à la civilisation celto-romaine. Il pourra maintenant être dépecé, changer de maîtres, subir mille contraintes ; ses destins sont fixés ; rien ne les fera plier ni les Habsbourg, ni Charles le Téméraire, ni les Bernois.

N’avions-nous pas raison de comparer le royaume de Bourgogne à une rude forteresse et de demander pourquoi on le chassait de l’histoire ? Tant pis si sa silhouette contrarie certains enseignements à base dynastique. L’histoire ne se nourrit que de vérité.