Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/04/02

Éditions Édouard Garand (p. 87-90).

II

LE RETOUR DES MARIÉS

Deux mois se sont écoulés depuis les événements rapportés dans le précédent chapitre, et Mme d’Artois, installée à L’Aire, ne fait que commencer à comprendre qu’elle en avait fini de chambres obscures et mal aérées, de meubles à moitié démolis et de repas… problématiques. Elle se rendait compte enfin d’une chose, c’était qu’elle vivrait désormais dans un château ; qu’elle occuperait une position sûre et très enviable : celle de surveillante du personnel de L’Aire, de compagne de Magdalena, qu’elle avait toujours tant aimée.

Les domestiques avaient montré beaucoup de respect et de soumission envers Mme d’Artois, et ils lui étaient déjà dévoués. C’est qu’elle avait eu un tour spécial de leur faire comprendre qu’elle remplaçait, en quelque sorte, la maîtresse de la maison, du moins, jusqu’à son retour de voyage.

Ça n’avait pas été une surprise pour les domestiques de L’Aire de voir arriver Mme d’Artois non plus, car Claude de L’Aigle, avant son départ, leur avait annoncé la chose ; ils s’y étaient donc attendus conséquemment.

Quant à la surveillante, elle se déclarait satisfaite du personnel de L’Aire : Eusèbe était, on s’en doute bien, le domestique le mieux dressé qu’on put désirer.

Candide avait pris en bonne part les conseils de Mme d’Artois ; il s’était fait joliment de gaspillage à la cuisine ; on avait l’habitude de jeter « les choux gras » assez souvent. La nouvelle surveillante avait su mettre un frein à cela, doucement, gentiment, mais fermement, et maintenant Candide s’arrangeait pour tirer partie de tout.

Xavier prétendait que Mme d’Artois était la perfection même… Voyez-vous, elle s’y connaissait très bien en botanique, et elle avait causé avec lui sur ce sujet (le plus intéressant au monde, assurait Xavier). Puis elle avait admiré les serres de L’Aire, « les plus belles, les mieux entretenues que j’ai vues de ma vie, avait-elle affirmé, et j’en ai vu plus d’une ».

Pietro disait, à qui voulait l’entendre, que « la dame » s’y connaissait en chevaux ; c’était tout dire, n’est-ce pas ? Elle n’avait pas craint d’offrir des pommes et des morceaux de sucre, dans sa main, à Lucifer et Inferno ; elle avait, aussi, beaucoup admiré Albinos ; de plus, elle avait dit à Pietro qu’il tenait les écuries de L’Aire comme des salons.

Quant à Rosine… Eh ! bien, Rosine ne jurait plus que par Mme d’Artois ; en retour, celle-ci aimait beaucoup la jeune fille de chambre. Rosine possédait une bonne et solide instruction et Mme d’Artois n’avait pas tardé à constater la chose. Elle aurait pu remplir les fonctions de secrétaire, tout aussi bien qu’Euphémie Cotonnier, car Rosine avait gradué dans un des meilleurs couvents de la ville de Québec et elle pouvait montrer des diplômes attestant ses capacités.

— Alors, Rosine, avait demandé Mme d’Artois, pourquoi avez-vous accepté une position aussi humble que celle de fille de chambre ?

— Parce que, voyez-vous, Madame, je ne pouvais pas attendre la chance de trouver autre chose ; il me fallait travailler tout de suite. Ma mère est une invalide depuis trois ans, et j’ai un frère de quinze ans qui est infirme, trop infirme pour pouvoir gagner sa vie jamais. Ils sont en pension tous deux, ma mère et mon pauvre frère, et cette pension il faut qu’elle soit payée. J’ai trouvé une position ici et je me suis hâtée de la prendre. Je retire un bon salaire ; il y a près de deux ans que je suis à L’Aire.

— Vous êtes une noble enfant, Rosine ! s’était écrié Mme d’Artois. Je vous aime bien.

— Et moi, Madame !… Il n’y a rien au monde que je ne serais prête à faire pour vous ! s’exclama Rosine.

— Votre affection m’est précieuse, chère enfant ; mais, si vous voulez me la prouver réellement, vous serez toute dévouée à Mme de L’Aigle.

— Je le serai, je le jure !

— Vous l’aimerez tant, aussi !… Je connais Mme de L’Aigle depuis qu’elle était enfant ; elle possède de belles et grandes qualités, et puis, elle est si douce, si bonne !

— Je suis toute disposée à aimer Mme  de L’Aigle, assura la jeune fille.

Le lendemain de l’arrivée de Mme d’Artois à L’Aire, lorsqu’elle se leva, vers les huit heures du matin, ses yeux étaient cerclés de noir, sa démarche était fatiguée ; il était évident qu’elle n’avait pas dormi de la nuit. Après le déjeuner, ayant rencontré Rosine dans un corridor, elle lui dit :

— Venez donc me trouver, à la bibliothèque, dans un quart d’heure ; j’ai à vous parler.

— Certainement, Madame ! répondit Rosine. Je puis vous y suivre immédiatement, si vous le désirez.

— Venez, alors !

Mme d’Artois s’installa près de la table à écrire et, sans préambule, elle demanda :

— Vous m’avez dit, Rosine, que vous étiez à L’Aire depuis près de deux ans, n’est-ce pas ?

— Oui, Madame. Il y aura deux ans, en septembre prochain, que je suis ici.

— Vous allez pouvoir me renseigner, j’en suis sûre, sur certaine… chose… qui m’intrigue fort…

— Qu’est-ce donc, Madame ?

— Vous pourrez m’expliquer facilement, sans doute, la provenance de ces pas furtifs qu’on entend, dans cette maison, la nuit ?… Vous le savez, Rosine, je couche seule sur le deuxième palier, puisqu’Eusèbe occupe une chambre au troisième, pendant l’absence de M. de L’Aigle. Or, la nuit dernière, j’ai distinctement entendu des pas dans le corridor, puis ensuite, dans l’alcôve faisant suite à ma chambre à coucher… Je n’ai pas dormi de la nuit. Pourtant, Dieu sait que je ne suis ni superstitieuse ni nerveuse !

— Oh ! Madame ! fit Rosine. Combien je regrette qu’une sorte de timidité de ma part m’ait empêchée de vous avertir, hier soir…

— M’avertir ? Mais… Que se passe-t-il dans cette maison, la nuit, Rosine ? Quelque chose d’étrange assurément !

— Non, non, Madame, croyez-le ! Il n’y a rien d’étrange ; seulement, quelque chose d’un peu hors de l’ordinaire ; voilà ! Ces bruits que vous avez entendus et que vous avez pris pour des pas furtifs, ce ne sont que les planchers qui craquent. La maison « travaille », voyez-vous ; le bois des planchers se « place », et c’est tout. M. de L’Aigle, trouvant, lui-même, ces bruits désagréables, a fait tout au monde pour y remédier ; il a été jusqu’à faire venir le meilleur architecte de la ville de Québec ; mais il n’y a rien à faire.

— C’est… C’est quelque peu… sinistre ces craquements des planchers, n’est-ce pas, Rosine ? dit Mme d’Artois.

— On finit par s’y habituer. Quant à moi, je n’en fais plus de cas. Quand on sait à quoi s’en tenir… Mais les étrangers devraient être avertis, et on les avertit… quand on y pense ; seulement, souvent, on oublie… Je me souviens, dans le temps des « fêtes », cette année, il y avait, en visite ici, M. Lassève de La Hutte et son neveu, M. Théo Lassève, un garçonnet d’une quinzaine d’années au plus…

— Ah ! fit Mme d’Artois. Ah ! Eh ! bien ?

— Je sais que M. Théo a eu bien peur des craquements du plancher, continua Rosine, quoiqu’il n’en ait pas soufflé mot à M. de L’Aigle. Mais je l’ai entendu aller et venir, dans sa chambre à coucher (celle que vous occupez maintenant, Mme d’Artois). Pauvre enfant ! Comme je le plaignais !

— Rosine, demanda soudain Mme d’Artois, que me répondriez-vous si je vous demandais de coucher dans ma chambre… pour quelques nuits au moins… jusqu’à ce que je me sois habituée aux bruits de cette maison. Il y a un canapé très confortable… Je coucherai sur le canapé et vous céderai mon lit…

— C’est entendu, Mme d’Artois, répondit la jeune fille ; je coucherai dans votre chambre, tant que M. et Mme de L’Aigle ne seront pas de retour, si vous le désirez. Je me contenterai très bien du canapé et, vous n’en sauriez douter, je me considère bien heureuse de pouvoir vous rendre ce léger service !

— Merci, Rosine !… Il serait préférable que personne ne se douterait…

— Personne ne se doutera de rien ; je serai muette comme une carpe, répondit Rosine en souriant.

La jeune fille de chambre était donc devenue la compagne fidèle et toute dévouée de Mme d’Artois. Cette dernière aimait à se faire accompagner de Rosine, lorsqu’elle sortait. L’équipage de L’Aire, ainsi que L’Aiglon étaient à la disposition de la surveillante et compagne. Certes, elle n’en abusait pas ; mais, quatre fois, elle avait eu affaire au Portage et elle y était allée en voiture, puis, deux fois, elle avait eu des achats à faire à la Rivière-du-Loup et elle s’y était rendue en yacht ; chaque fois, elle s’était fait accompagner de Rosine. Euphémie Cotonnier en pâlissait de dépit.

— C’est moi qui devrais accompagner Mme d’Artois, se disait Euphémie ; je suis la secrétaire de M. de L’Aigle et il me semble que ma compagnie serait de beaucoup préférable à celle de la fille de chambre ! Vraiment… j’en suis rendue à désirer le retour de M. de L’Aigle… et de sa femme… Lorsque Mme de L’Aigle sera arrivée, Mme d’Artois sera reléguée au troisième plan, pour le moins. Que je la déteste cette femme ! Que je la déteste !

Le fait est que, de son côté, Mme d’Artois n’aimait guère la secrétaire de M. de L’Aigle. Mlle Cotonnier paraissait être affectée d’une curiosité malsaine, morbide, en ce qui concernait Magdalena, et cela avait le don de déplaire excessivement à la surveillante et compagne. D’ailleurs, Mme d’Artois avait lu entre les lignes ; elle avait vite compris qu’Euphémie avait été grandement déçue du mariage du maître de la maison. Il était évident que cette pauvre fille avait rêvé de devenir, un jour, la femme du propriétaire de L’Aire. Au fond, c’était plutôt comique, si on comparait Euphémie à Magdalena !

— Je vous assure, Mme d’Artois, avait dit Euphémie, un jour, que M. de L’Aigle nous a surpris grandement ! Ne voilà-t-il pas qu’il part, un beau matin, sans rien dire, et le lendemain, nous apprenons qu’il est marié, de la veille, à une jeune fille de la ville de Québec…

M. de L’Aigle a trouvé, probablement, qu’il n’avait de comptes à rendre à qui que ce fut, Mlle Cotonnier, avait répondu, un peu sèchement, Mme d’Artois.

— Oh ! Sans doute ! Sans doute ! Mais, pourquoi tant de… mystère, je vous le demande ? avait répliqué Euphémie, avec un petit rire désagréable, qui eut l’heur de déplaire à Mme d’Artois. Vous la connaissez bien Mme de L’Aigle, parait-il, Mme d’Artois ?

— Je la connais depuis l’enfance, avait répondu brièvement Mme d’Artois.

— Elle est très jeune, dit-on ; dix-huit ans au plus ? Et M. de L’Aigle qui certainement dépasse quarante ans ! Il est assez rare que ça fasse, ces ménages, où la différence d’âge est si grande. Ça tourne mal, généralement, ces sortes de mariages.

— Espérons que ça ne tournera pas mal, cette fois, Mlle Cotonnier, avait répondu Mme d’Artois froidement. Mme de L’Aigle mérite d’être heureuse, et elle le sera, je n’en doute pas. Quant à M. de L’Aigle, je ne le connais pas ; mais…

— Vous le savez, sans doute, Mme d’Artois, on désigne le propriétaire de L’Aire sous le nom du « mystérieux Monsieur de L’Aigle », avait annoncé Euphémie, en riant, d’un rire quelque peu méchant.

— « Le mystérieux Monsieur de L’Aigle », dites-vous ? s’était écriée Mme d’Artois. C’est bien ridicule vraiment ! Je présume que, M. de L’Aigle, ne jugeant pas à propos de raconter ses affaires à tout venant, est soupçonné de cacher quelque chose ; d’avoir des secrets mystérieux à voiler. Ah ! Bah ! Je déteste les commérages, Mlle Cotonnier, et, laissez-moi vous le dire, quand on possède un peu d’éducation, on ne se mêle pas des qu’en-dira-t-on.

— Oh ! Bien ! Vous ne tarderez guère à vous en apercevoir, vous-même… Car M. de L’Aigle est… étrange, parfois, Mme d’Artois.

— Si je m’apercevais de quoique ce soit de ce genre, Mlle Cotonnier, avait répondu Mme d’Artois, je garderais mes réflexions pour moi-même… Et j’espère que vous ferez de même, dorénavant.

— Je n’ai pas d’ordres à recevoir de vous, que je sache, Mme la surveillante ! s’était exclamée Euphémie, pâle de colère. Et puis…

— Et puis, Mlle Cotonnier, rien n’est vilain comme de discuter, sous son propre toit, les faits et gestes de celui dont on mange le pain. Je verrai à ce que cette conversation ne se renouvelle pas, croyez-le !

Non, décidément, Mme d’Artois n’aimait pas Euphémie. Heureusement, se disait-elle, la secrétaire se tenait dans l’étude ou bien dans sa chambre à coucher et elle prenait ses repas avec les domestiques. Dans tous les cas, la surveillante se proposait de surveiller la secrétaire, et si Mlle Cotonnier essayait de se mêler de ce qui ne la concernait pas, Mme d’Artois conseillerait à Magdalena de la faire chasser de L’Aire.

— Rosine, dit, le lendemain de sa conversation avec Euphémie, Mme d’Artois à la fille de chambre, avez-vous déjà entendu parler du « mystérieux Monsieur de L’Aigle » ?

— Oui, Mme d’Artois, répondit Rosine, et fort souvent. Cependant, j’ai toujours trouvé cela un tant soit peu ridicule.

— Mais… Pourquoi le désigne-t-on ainsi, Rosine ? Le savez-vous ?

— Non, je ne le sais pas. Seulement, M. de L’Aigle est très froid, très réservé, très hautain, et c’est pourquoi on le taxe d’être mystérieux, sans doute.

— Vous avez raison, Rosine, et ce que vous venez de me dire me rassure. Voyez-vous, chère enfant, je n’aime guère ce qui est mystérieux…

M. de L’Aigle est un parfait gentilhomme, Mme d’Artois et je suis certaine que Mme de L’Aigle est la plus heureuse des femmes.

— Merci de me parler ainsi, Rosine ! J’aime tant Mme de L’Aigle et je la veux si heureuse !

— Tout de même, se disait la fille de chambre, ça ne doit pas être pour rien qu’on le nomme le « mystérieux Monsieur de L’Aigle » ! Mais ce n’est probablement qu’un préjugé et je suis certaine qu’elle sera parfaitement heureuse la chère petite Mme de L’Aigle.

À la date du 9 août, une lettre de Magdalena arriva à L’Aire, à l’adresse de Mme d’Artois, puis une autre arriva à La Hutte, à l’adresse de Zenon Lassève. Magdalena leur annonçait leur retour pour le 28. À cette date, L’Aiglon devrait aller au-devant d’eux, à la Rivière-du-Loup ; les mariés comptaient arriver à L’Aire entre midi et une heure, ce jour-là.

Aussitôt après la réception de cette missive, Mme d’Artois résolut de faire faire un grand ménage. Toute la maison serait nettoyée, de la cave au grenier, afin que tout fut propre comme un sou neuf, à l’arrivée de M. et Mme de L’Aigle. Des femmes furent engagées et bientôt le nettoyage se faisait et tout marchait « comme sur des roulettes » pour parler comme Candide.

Enfin, le 28 août, le yacht L’Aiglon ayant été signalé, entre midi et une heure, Zenon Lassève, Mme d’Artois et Séverin Rocques s’installaient à l’entrée de la petite baie, pour y attendre celle qui occupait sans cesse leurs pensées… Zenon se demandait s’il retrouverait Magdalena telle qu’elle les avait quittés ; c’est-à-dire heureuse… Ah ! Comme il l’espérait !

La première impression est généralement la plus juste et il leur tardait à ces trois nobles cœurs de lire le visage de la jeune mariée… Qu’exprimerait-il ?… Le bonheur parfait, ou bien le désenchantement ?… Ils le savaient, le plus léger nuage sur le front de leur chérie les rendraient infiniment malheureux…

Mais, le yacht approchait, il approchait vite… puis il accosta… Claude de L’Aigle en descendit et il tendit la main à une radieuse jeune femme, vêtue d’un élégant costume parisien : c’était Magdalena ! Ses yeux brillants comme des étoiles, son sourire charmant et ému disaient clairement combien elle était heureuse.