Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/03/12

Éditions Édouard Garand (p. 63-66).

XII

« L’AIRE »

L’Aire était, véritablement, un château ; il n’y avait pas de doute là-dessus, et lorsque Magdalena pénétra dans un vaste corridor, suivie de Claude, une exclamation d’admiration s’échappa de sa bouche.

Le corridor d’entrée de L’Aire c’était plutôt une immense pièce, au plafond et aux murs en marbre blanc et au plancher en mosaïque. Du côté droit, en entrant, était une grande cheminée, dans laquelle brûlait des bûches de bois franc. De chaque côté de ce corridor, des portes doubles, vitrées, laissaient entrevoir des pièces somptueuses : les salons, la bibliothèque, le fumoir, la salle à diner, la salle à déjeuner. Au fond, un escalier, aussi en marbre blanc devait conduire aux chambres du deuxième palier. Les premières marches de cet escalier étaient très larges, puis elles allaient se rétrécissant. Une galerie aux garde-corps en fer ouvragé, entourait le corridor, au deuxième étage ; chacun pouvait quitter sa chambre à coucher ou son boudoir, s’installer sur cette galerie et voir ce qui se passait en bas, si tel était son désir. Dix fenêtres étroites mais très longues, aux vitres coloriées représentant chacune, un dessin quelconque, éclairaient la pièce… durant le jour ; pour le moment, elle était éclairée au moyen de splendides candélabres, au verre découpé. Il y avait, sur des consoles, des statues de marbre et de bronze, au centre, sur une colonne, était un énorme aigle en bronze.

— Soyez le bienvenu à L’Aire, Théo, mon petit ami ! dit Claude, aussitôt qu’ils eurent mis le pied dans le corridor, tous deux.

— C’est… C’est magnifique ! s’écria Magdalena. Jamais je n’ai vu rien d’aussi beau que ce corridor, M. de L’Aigle.

— Approchez-vous du feu, Théo, fit Claude, en présentant un siège à la jeune fille. Vous devez être à moitié gelé ?

— Je n’ai pas froid du tout, répondit-elle en souriant. Votre voiture était tellement confortable, voyez-vous !

— Tant mieux ! Tant mieux !

Il tira sur le cordon d’une sonnette et au bout de quelques instants parut une jeune servante, à qui Claude dit :

— Rosine, allez donc dire à Xavier de venir ici immédiatement.

— Bientôt, un homme, petit de taille et portant toute sa barbe, arriva dans le corridor.

— Xavier, lui dit Claude, allez donc dételer le cheval de M. Lassève. Et dites à M. Lassève que nous l’attendons.

— Bien, Monsieur, répondit Xavier.

Zenon parut être, lui aussi, très émerveillé de la beauté du corridor.

— Approchez-vous du feu, M. Lassève, lui dit Claude. Et que je vous répète ce que je viens de dire à Théo : vous êtes le bienvenu !

— Merci, M. de L’Aigle, répondit Zenon L’Aire est une sorte de palais enchanté, je crois, ajouta-t-il en souriant.

Tous trois causèrent, pendant un quart d’heure à peu près, puis Claude proposa :

— Maintenant, si vous voulez me suivre, je vais vous conduire à la bibliothèque ; c’est dans cette pièce que je reçois toujours mes meilleurs amis.

Ils se dirigèrent vers la gauche du corridor, et Claude ayant ouvert des portes vitrées, ils pénétrèrent dans la bibliothèque.

— Oh ! s’écria Magdalena. Tous ces livres !

— Vous aimez les livres, la lecture, Théo ?

— Certes, M. de L’Aigle ! Lorsque je vois une grande quantité de livres je voudrais les avoir tous lus… ou bien pouvoir les lire tous !

— J’ai vu la bibliothèque publique de la ville de Québec, fit Zenon ; la vôtre est plus considérable, n’est-ce pas, M. de L’Aigle ?

— Je le crois… non, j’en suis sûr, répondit Claude en souriant.

La bibliothèque était une pièce ronde (le premier plancher de d’une des tours de L’Aire). Les pans étaient couverts de livres. Des compartiments vitrés, allant d’un plancher à l’autre, préservaient de la poussière des milliers de volumes, que Magdalena dévorait des yeux, car elle aimait passionnément la lecture.

— Sans doute, ce sont tous des ouvrages très sérieux ? demanda-t-elle, en désignant les livres. Des traités scientifiques et choses de ce genre ?

— Mais, non, Théo ! Voyez-vous tout ce pan, entre cette fenêtre et la porte ? Il contient des romans sensationnels, des récits de voyages et d’aventures, et le reste. Et, tenez ! Ici, il y a des traités de botanique, des albums, illustrés en couleurs, de toutes les fleurs de l’univers. Je suis certain que cela vous intéresserait, mon petit ami, et inutile de vous le dire, ces traités, ces albums sont à votre disposition entière.

— Merci, fit la jeune fille. Ah ! ajouta-t-elle, vous ne devez jamais vous ennuyer ; cette splendide bibliothèque…

— Et les serres…

— Oh ! oui, les serres…

— Nous ferons une visite aux serres, après le diner, n’est-ce pas, Théo ?

— Combien j’ai hâte !

— Vous n’avez pas peur des serres… de l’Aigle, mon petit ami ? demanda Claude en riant.

— Non, je n’en ai pas peur ; les serres fleuries et parfumées ne m’effraient aucunement, répondit Magdalena, riant, elle aussi.

Eusèbe venait d’entrer dans la bibliothèque. Il déposa un plateau sur le coin d’une table, puis il sortit. Claude servit du café à ses visiteurs et il leur offrit des gâteaux.

En buvant l’excellent café, dans des tasses en porcelaine fine, Magdalena pensa, tout à coup, aux tasses épaisses de La Hutte, et elle se demanda comment elle avait pu se décider à offrir du café dans ces tasses à M. de l’Aigle. Le breuvage était certainement plus délectable dans des tasses en porcelaine. Et les cuillères, et le sucrier, et la cafetière en argent ! Elle remarqua, en passant, que le couvert du sucrier et celui de la cafetière étaient surmontés d’un petit aigle, aux ailes largement tendues. Quel luxe dans cette demeure, et qu’il devait être fortuné M. de l’Aigle pour…

— Certainement, disait Claude, à ce moment, je vais vous faire conduire à vos chambres respectives, vous et Théo, M. Lassève, puisque vous le désirez. Mais, encore une fois, rien ne presse.

— Je disais à M. de L’Aigle, Théo, fit Zenon, que nous aimerions à changer d’habits, toi et moi. Nous sommes partis dans nos habits de tous les jours, étant si pressés et…

— Oui, c’est vrai, répondit Magdalena. Claude ayant sonné, Rosine entra dans la bibliothèque.

— Conduisez M. Lassève et M. Théo à leurs chambres respectives, Rosine, dit-il. Je resterai ici, reprit-il, en s’adressant à Zenon ; si vous aimez venir me rejoindre, tout à l’heure, vous serez le bienvenu. Dans tous les cas, nous dinons à six heures et demie ; la première cloche sonnera à six heures juste, et la deuxième à six heures et quart.

— Je viendrai vous rejoindre ici dans moins de dix minutes, quant à moi, M. de L’Aigle, fit Zenon.

— Moi aussi… peut-être, ajouta Magdalena, en souriant. Mais, je ne promets rien, car je suis un peu fatiguée ; j’aimerai à me reposer, jusqu’à l’heure du diner, sans doute. Au revoir, M. de L’Aigle !

— Au revoir, Théo, mon petit ami !

C’était encore une merveille que la chambre à coucher qui avait été réservée à Magdalena. Grande, richement meublée, éclairée de trois grandes fenêtres. À droite, était une sorte d’alcôve que fermaient des portières en peluche rouge. Vis-à-vis la porte d’entrée, c’était un mur plein ; la jeune fille devina que ce mur c’était le Roc du Nouveau Testament et cela ne manqua pas de l’impressionner un peu. Près de ce mur était le lit, une luxueuse affaire, toute de dentelles, de broderies et de satin rouge. En face du lit était un foyer, dans lequel brûlait un feu clair ; devant ce foyer, un canapé large et confortable, semblait inviter au repos. Notre héroïne entrevit des articles de toilette en argent, dispersés un peu partout, et sur lesquels se jouaient, en ce moment, les rayons de la lampe, que Rosine venait de déposer sur une petite table, à la tête du lit. Restée seule, Magdalena se dirigea vers l’alcôve, à sa droite. C’était un grand alcôve ; bien des gens s’en seraient contentés pour une chambre à coucher. Là, elle vit des cuvettes en argent, des pots à l’eau de diverses grandeurs et formes, en argent aussi, des serviettes en toile, des savons parfumés. Deux grandes armoires, à même le mur, devaient servir de garde-robe.

S’étant lavé le visage et les mains dans l’eau parfumée contenue dans un des pots en argent, la jeune fille vint s’installer sur le canapé, près du foyer, et bientôt, elle dormait profondément.

C’est la première cloche annonçant le diner qui l’éveilla ; mais comme il n’était que six heures, elle préféra faire la paresse encore durant un quart d’heure. Lorsque la cloche sonna pour la deuxième fois, elle sortit de sa


Soudain ils la virent retomber sur ses coussins les yeux clos, la bouche entr’ouverte.
Ils la crurent morte. Page 95.

chambre. Dans le corridor, elle rencontra Eusèbe ;

il paraissait l’attendre.

— J’ai reçu l’ordre de vous conduire dans la salle à manger, M. Théo, dit le domestique.

— Mon oncle ? M. Lassève ?…

— M. Lassève est descendu depuis longtemps, M. Théo. Veuillez me suivre.

En passant dans le corridor, elle vit, de chaque côté, des chambres à coucher luxueuses, comme la sienne ; des boudoirs, des alcôves, etc. etc. Inutile de le dire, des tapis de velours assourdissaient les pas ; de ces tapis il y en avait dans toutes les parties de la maison.

La dernière cloche pour le diner sonnait, quand Magdalena entra dans la salle à manger. Encore une pièce luxueuse, celle-là, avec ses buffets, croulant, littéralement, sous le poids d’argenteries de grande valeur ; ses cabinets vitrés, remplis de plateaux, de vases, etc. en verre taillé ou en la plus fine des porcelaines.

Claude de L’Aigle et Zenon, debout près d’un foyer allumé, attendaient Magdalena, tout en causant ensemble.

— Suis-je en retard ? demanda-t-elle.

— Pas du tout ! répondit Claude. Vous vous êtes bien reposé, mon petit ami, je l’espère ?

— Oui, merci. Je l’avoue, j’ai dormi profondément, jusqu’à la première cloche annonçant le diner.

On se mit à table. Jamais nos humbles amis n’avaient vu autant de couteaux, de fourchettes, de cuillères, de verres de différentes formes et grandeurs pour un seul couvert. Aussi, avouons-le, ils en étaient quelque peu embarrassés. Mais, du coin de l’œil, ils suivaient tous les mouvements de Claude et ils faisaient comme lui ; de cette manière, ils étaient certains de ne pas faire de gaffes. Tout de même, ils eurent un soupir de soulagement lorsque le repas fut terminé et que le maître de la maison leur proposa de se rendre aux serres, tel que promis.