Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/01/04

Éditions Édouard Garand (p. 8-10).

IV

LES CARLIN

Jusqu’à l’âge de neuf ans, Arcade Carlin avait vécu à la campagne. Son père, Moïse Carlin était un cultivateur, possédant une belle ferme, à quatre milles seulement de G…, où il vivait heureux, avec sa femme et son fils.

Mais, à l’âge de neuf ans, Arcade avait été placé dans un séminaire. Selon Moïse Carlin et sa femme, l’école de G… eut été suffisante, pour commencer, puis plus tard, on eut envoyé Arcade à un collège agricole ; mais on avait compté sans le désir et l’aide pécunière de la marraine d’Arcade, Mme Richepin, veuve riche, demeurant à la Nouvelle Orléans.

Mme Richepin demeurait à la Nouvelle Orléans depuis trois ans seulement, depuis qu’elle avait épousé, en seconde noce, un riche planteur, mort deux ans après leur mariage. Son mari, en mourant, avait légué à sa femme tous ses biens.

Mme Richepin n’avait pas d’enfants ; elle ne possédait, de par le monde, disait-elle, qu’un filleul : Arcade Carlin, et elle voulait qu’il reçut une bonne et solide instruction. Plus que cela, lorsque son filleul sortirait du séminaire, elle désirait qu’il étudiât une profession quelconque, et elle s’engageait à payer ses cours, à l’université.

La riche marraine fournissait les fonds, et elle ne mesquinait en rien ; conséquemment, les Carlins se rendirent à ses désirs.

Arcade perdit sa mère, alors qu’il venait de terminer son cours classique au séminaire, puis, deux ans plus tard, son père mourut. Mais, sur son lit de mort, Moïse Carlin avait fait promettre à son fils d’abandonner l’étude du Droit, à laquelle il se livrait depuis deux ans ; de quitter l’université enfin ; de se livrer plutôt à la culture des terres dont il allait hériter.

Arcade promit… Imprudente promesse que celle-là, assurément !

Ce n’est ni au séminaire, ni à l’université qu’on enseigne à cultiver la terre. L’agriculture est un art qui s’apprend comme toute autre chose, et ce n’est pas un garçon instruit dans un tout autre but, qui peut devenir, d’un jour à l’autre, un bon cultivateur.

En ce qui concernait Arcade Carlin, il arriva ce qui devait arriver ; le jeune universitaire fit, de la culture de la terre, un fiasco, et en moins de quatre ans, les hypothèques mangèrent tous ses profits. On vendit ses terres, et il s’en alla demeurer à G…, emmenant avec lui Diane, sa femme, et leur petite Magdalena, un bébé de quinze mois.

À G…, il fallait vivre, n’est-ce pas ? Arcade acheta une épicerie et essaya de gâgner sa vie en vendant sucre, beurre, graisse, farine, etc. etc. Mais, n’est pas commerçant qui veut, le commerce, tout comme l’agriculture, est une chose qu’il faut avoir apprise. Au séminaire, le cours commercial n’est, en quelque sorte, qu’un supplément ; c’est le cours classique qui compte. L’épicerie, aussi, ce fut un fiasco, et au bout de deux ans, Arcade Carlin s’était trouvé ruiné, sans moyen de gagner son pain et celui de sa famille.

Alors, il alla s’offrir pour commis et teneur de livres chez Jacques Lemil, le marchand, et il fut accepté. Le salaire n’était pas fort ; on avait peine à joindre les deux bouts ; mais qu’importe ! on ne mourrait toujours pas de faim ! Pourtant, quand ils avaient payé le loyer et acheté la nourriture qu’il fallait, pour trois, il restait peu de chose pour se vêtir convenablement. Mais Diane était une femme extraordinaire ; courageuse, économe, travaillante, elle savait tirer partie de tout ; donc, à force d’économie, on venait à bout de vivre, quoique bien pauvrement.

Magdalena avait six ans quand mourut sa mère. Arcade Carlin fut terriblement découragé lorsqu’il perdit sa chère et fidèle compagne. Qu’allaient-ils devenir, lui et sa petite ?… Qui prendrait soin de Magdalena, tandis qu’il travaillerait au magasin ?…

La question fut vite réglée : Mme Lemil s’offrit pour prendre soin de l’enfant. Elle avait beaucoup aimé Mme Carlin et elle s’était attachée à sa petite. Magdalena s’amuserait avec Pierre et Lucile Lemil, durant les heures de travail de son père. La chose était bien simple, n’est-ce pas ? Mais cet acte si simple de charité rendait à Arcade Carlin un immense service.

Deux autres années s’écoulèrent, puis Mme Lemil mourut subitement, d’une maladie de cœur, dont elle souffrait depuis quelques années.

Arcade plaça alors Magdalena à l’école. Il l’emmenait avec lui, chaque matin, en se rendant au magasin, et la ramenait à la maison, après ses heures de travail. La maîtresse d’école, (Mme d’Artois, que nous connaissons), gardait la petite avec elle après la classe, c’est-à-dire, de quatre heures à six heures. On ne pouvait demander mieux, et Arcade se disait que, dans sa malchance, il était encore chanceux de rencontrer des personnes charitables et bonnes, telles que Mme Lemil et Mme d’Artois.

Cependant, l’argent faisait défaut, chez les Carlin. Diane n’était plus là pour conduire les choses, et Arcade ne venait pas très bien à bout de ses affaires. Il avait de petites dettes qui commençaient à s’accumuler et ces dettes le remplissaient de découragement. Et puis, il y avait Magdalena…

Pauvre petite ! Arcade soupirait profondément, lorsqu’il la regardait… Il le savait, elle n’était pas vêtue aussi bien que les autres enfants du village ; sa robe n’était plus qu’un chiffon, pièces sur pièces ; son chapeau n’était qu’une loque ; ses chaussures étaient éculées et elles prenaient eau, lorsqu’il pleuvait et que les trottoirs étaient trempes… Que faire ?… S’il pouvait donc lui acheter un manteau bien chaud, à Magdalena… L’automne s’en venait et la petite aurait froid… Pouvait-il s’endetter encore ?… S’endetter ! Ce mot lui faisait peur.

Cependant, ce serait la fête de Magdalena, le 3 octobre, c’est-à-dire dans un mois ; elle aurait onze ans, la chère petite. Si son père pouvait donc lui faire cadeau d’un manteau ! Il en avait vu de si beaux, en bon tweed écossais, garni de fourrures. Quel beau cadeau de fête un tel manteau serait ! Elle en avait tant besoin aussi !… Ah ! ces fêtes anniversaires ! Diane y tenait tant, de son vivant ! Malgré leur pauvreté, elle trouvait moyen de faire un petit cadeau à son mari, ou à son enfant, le jour anniversaire de leur naissance… Hélas ! Tout cela, c’était passé… Pauvre chère Diane ! Pauvre petite Magdalena !

Soudain, il lui vint une idée : celle d’écrire à sa riche marraine et lui demander du secours. Sans doute, sa lettre resterait sans réponse, car Mme Richepin avait été fort mécontente, lorsque son filleul avait abandonné l’étude du Droit, et elle lui avait écrit, lui disant qu’elle ne lui pardonnerait jamais la sottise qu’il faisait et elle lui défendait même de lui écrire, lui assurant que s’il passait outre, ses lettres resteraient sans réponse, vu qu’elle considérait qu’elle n’avait plus de filleul maintenant.

— Je peux toujours lui écrire, se disait Arcade. Si elle ne répond pas à ma lettre, je n’en serai pas plus mal situé que je suis, en ce moment. Si je ne lui écris pas, je suis certain qu’elle ne m’aidera pas, tandis que si je risque une lettre, je cours une chance de… l’attendrir peut-être… Elle est très âgée maintenant Mme Richepin, je crois… elle doit avoir près de quatre-vingts ans… À cet âge, on doit chercher à faire la charité, et y aurait-il acte plus charitable au monde que de nous aider, dans notre réelle pauvreté ?… Oui, je vais écrire à ma marraine ! Allons !

Immédiatement, Arcade écrivit à sa marraine une assez longue lettre. Il lui dit dans quel embarras il était, et il lui demandait de lui aider à sortir de ses difficultés.

À cette lettre, il joignit un portrait de Magdalena, se disant que Mme Richepin ne pourrait résister au charme de la petite.

Ayant terminé sa lettre, il alla la poster au village voisin. C’était un dimanche. Le temps était idéal ; une promenade de quatre milles ; deux pour aller, deux pour revenir, ça ne serait qu’agréable et ça leur ferait du bien, à lui et à Magdalena.

Arcade avait une raison pour préférer poster ses lettres ailleurs qu’au bureau de poste de G… : Martin Corbot avait l’enviableputation d’ouvrir les lettres ; celles qui arrivaient ou partaient de G… et qui pouvait l’intéresser. Il avait, prétendait-on, une manière connue de lui seul, d’ouvrir les enveloppes les mieux cachetées, de prendre connaissance des lettres qu’elles contenaient et de recacheter les enveloppes ensuite.

Chose certaine, c’est que les cartes postales étaient toutes lues par le bossu.

— Tiens, disait-il, une carte pour vous, Dupin. Votre belle-mère s’en vient passer un mois chez-vous ; voilà de quoi vous faire rigoler, hein ? Hé, hé hé !

Ou bien encore :

— Votre oncle Pierre a été bien malade, Chapu. Encore un peu, vous héritiez de lui enfin. Mais il vous écrit une carte, lui-même, pour vous annoncer qu’il se rétablit promptement. Quelle bonne nouvelle pour vous n’est-ce pas ? Vous qui attendez après l’argent de ce bonhomme pour payer votre dette sur votre maison ! Hé hé hé !

Si Martin Corbot ne parlait pas des nouvelles contenues dans les lettres qui lui passaient par les mains, ce n’était pas parcequ’il ne les connaissait pas ; mais il savait qu’il y allait de sa place, et bien sûr ; seulement, en se taisant, on ne pouvait amener aucune preuve contre lui.

Ceci étant dit, on comprendra qu’Arcade Carlin préféra marcher quatre milles, pour poster une lettre, plutôt que de la déposer au bureau de poste de G… Une missive adressée à la Nouvelle Orléans eut certainement suscité la curiosité du bossu et il ne se serait fait aucun scrupule de prendre connaissance de ce qu’elle contenait.

Martin savait très bien à quoi s’en tenir, à propos de la correspondance d’Arcade Carlin ; c’est-à-dire qu’il avait découvert que celui-ci allait poster ses lettres les plus importantes, au village voisin. Carlin se défiait du maître de poste de G…, hein ? En retour, le bossu détestait cordialement le père de Magdalena. Arcade eut ri d’un grand cœur du sentiment qu’il inspirait au boscot… Pourtant, ces êtres à moitié détraqués sont dangereux, excessivement dangereux ; ajoutez à cela l’envie que ressentait Martin Corbot pour ceux qui étaient favorisés d’une taille souple et droite, et vous comprendrez que le sort d’Arcade n’était peut-être pas de ces plus enviables. Si jamais l’boscot trouvait l’occasion de lui jouer un de ses mauvais tours, il le ferait sans scrupule.

La lettre adressée à Mme Richepin fut, bien et dûment déposée au bureau de poste du village voisin, ce dimanche après-midi, puis, Arcade Carlin en attendit patiemment la réponse, de laquelle dépendait tant de choses. Mais le temps s’écoula ; la fête de Magdalena arriva et passa, sans que son père eut même un accusé de réception de sa marraine.