Le manoir mystérieux/La boutique du diable

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 82-86).

CHAPITRE XI

LA BOUTIQUE DU DIABLE


— Vous ne craignez donc pas ce maréchal que nous allons voir ? dit DuPlessis à son jeune guide.

— Non, certainement, monsieur. Quand même il serait aussi diable que les imbéciles le croient, je ne le craindrais pas. Mais il n’est pas plus diable que vous, et c’est ce que je ne dirais pas à tout le monde.

— Et pourquoi me le dites-vous, à moi ?

— Ah ! parce que vous n’êtes pas un homme comme tous ceux que nous voyons ici, et, bien que je sois laid comme le péché, je ne voudrais pas que vous me prissiez pour un âne, d’autant moins que j’aurai peut-être un jour une grâce à demander au commandant des Trois-Rivières, dont vous êtes l’officier de garde, si j’ai bien compris ce que vous avez dit en déjeunant.

— Et quelle est cette grâce, mon garçon ?

— Si je vous le disais maintenant, vous me la refuseriez peut-être. J’attendrai que nous nous rencontrions chez M. Bégon.

— Chez M. Bégon ? répéta DuPlessis, que le babil du jeune espiègle amusait.

— Parce que vous me voyez si laid, monsieur, vous vous demandez : « Qu’irait-il faire chez M. Bégon ? » Mais, fiez-vous à ce que je vous dis, je ferai oublier ma laideur par mon esprit.

— Et qui vous introduira chez M. Bégon ?

— Écoutez ; je sais qu’il y aura bientôt une fête aux Trois-Rivières, à l’occasion de la visite du gouverneur général, et « Domine » doit en être l’ordonnateur. Il n’est pas aussi sot qu’il le paraît ; il sait réciter des vers comme le meilleur acteur. Or, il m’a promis qu’il me donnerait un rôle dans la pièce qu’il fera jouer. Gare à lui s’il me manque de parole ! Mais en voilà assez là-dessus. Nous sommes arrivés à la forge de maître Taillefer, que les crédules appellent la « boutique du diable ».

— Vous badinez, mon petit ami ! je ne vois qu’une légère élévation de terrain en forme de colline sur laquelle sont rangées de grosses pierres en cercle.

— C’est cela, monsieur. La grosse pierre du milieu est le comptoir du maréchal ; vous allez y déposer votre argent.

— Me direz-vous, espiègle, ce que signifie cette plaisanterie ? Remarquez que je n’ai pas le temps ni l’humeur de plaisanter pour le quart d’heure. Conduisez-moi au plus vite à la forge, et vous serez récompensé.

— Brave monsieur, soyez certain que je ne voudrais pas plaisanter avec un voyageur comme vous. Je vous ai dit la vérité : déposez votre argent sur la pierre, attachez votre cheval à cet anneau, et venez, vous asseoir derrière ce petit bois ; je vous assure que votre affaire sera bientôt faite. Vous pouvez me tordre le cou si je vous trompe.

— Prends-y garde ! Au surplus, je vais tenter l’aventure jusqu’au bout. Voici deux livres dix sur la pierre. Mon cheval est attaché. Maintenant, il faut siffler trois fois, dis-tu ?

— Attendez, je vais siffler pour vous.

En même temps le jeune garçon siffla d’une manière si aiguë que DuPlessis se boucha les oreilles.

— Retirons-nous, continua-t-il, derrière ce fourré.

Et, au bout d’un instant, il ajouta :

— Chut ! écoutez : entendez-vous le bruit du marteau ?

La singularité du bruit que DuPlessis entendit, dans un endroit où il n’y avait nulle apparence d’habitation humaine, le fit tressaillir malgré lui. Il resta immobile tant qu’il entendit le bruit du marteau ; mais, dès que le silence se fut rétabli, il se précipita l’épée à la main, fit le tour du monticule, et se trouva en face d’un homme revêtu bizarrement d’une peau d’ours, et la tête couverte d’un bonnet semblable qui lui cachait le visage.

— Revenez, revenez ! s’écria le garçon à DuPlessis ; il vous déchirera en mille pièces.

Et, en effet, le maréchal, levant son marteau, se préparait à l’attaque.

— Taillefer ! dit Cyriaque Laforce en se précipitant vers le maréchal, n’osez pas ! C’est un gentilhomme qui ne se laissera pas intimider.

— Ainsi, tu m’as trahi, méchant lutin, reprit le maréchal, en regardant DuPlessis attentivement.

Puis il ajouta :

— Je ne voudrais pas employer ma force contre vous, monsieur DuPlessis, car je sais que vous êtes bon et généreux, et vous ne voudriez pas empêcher un pauvre homme de gagner sa vie.

— Vous parlez bien, dit Cyriaque ; mais descendons dans votre antre, car vous savez que le grand air ne vous vaut rien.

— Tu as raison, lutin, fit le maréchal.

Et, s’avançant vers le cercle de pierres, mais du côté opposé à celui où le garçon avait fait approcher DuPlessis pour déposer son argent et attacher son cheval, il leva une trappe soigneusement recouverte de broussailles, l’ouvrit, et, descendant le premier, il engagea ses compagnons à le suivre en recommandant à Cyriaque de refermer la trappe. L’escalier n’avait qu’un petit nombre de marches et aboutissait à un corridor, au bout duquel on apercevait une forge allumée dont la fumée s’échappait par des ouvertures artistement ménagées. La figure grotesque du maréchal et les traits presque difformes, quoique spirituels, du garçon, vus à la lueur rougeâtre du feu, dans cet endroit où se trouvaient, outre les ustensiles d’un maréchal-ferrant, des creusets, des alambics, des cornues et d’autres instruments propres à la chimie, auraient justifié la réputation de sorcellerie du maître de ce lieu fantastique. DuPlessis demanda au maréchal comment il se faisait qu’il connût son nom.

— Monsieur doit se rappeler, répondit-il, qu’il y a quelques années un jongleur se présenta au manoir de Champlain et y exerça ses talents devant un noble seigneur et sa respectable société. Il y avait une jeune demoiselle, belle et, aimable à ravir…

— Silence ! fit DuPlessis, vous m’en avez dit assez, ne revenons plus sur ce sujet. Cette journée est du petit nombre des moments heureux que j’aie jamais connus.

— Elle est donc morte ? demanda le maréchal. La pauvre enfant ! Ah ! je demande pardon à monsieur d’avoir touché à ce sujet.

Il prononça ces mots d’un ton ému, qui donna à DuPlessis une opinion favorable de ce singulier artisan.

— Je croyais, dit-il, après un moment de silence, que vous étiez alors joyeux compagnon en état d’amuser une société par vos tours, vos ballades et vos contes. Comment donc êtes-vous devenu un ouvrier exerçant son métier d’une manière si extraordinaire ?

— Mon histoire n’est pas longue. Si monsieur veut s’asseoir, je la lui raconterai, puisqu’il semble s’intéresser à moi, et pendant ce temps son cheval fera un bon repas qui le mettra à même de voyager avec célérité.

— Voyons votre histoire, dit DuPlessis en prenant place sur un banc à côté de Cyriaque, dont la figure exprimait la plus vive curiosité.