Le manoir mystérieux/L’auberge du Canard-Blanc

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 15-26).

CHAPITRE I

L’AUBERGE DU CANARD-BLANC


En 1743, le village de la Rivière-du-Loup (maintenant Louiseville) possédait une auberge qui, bien que n’égalant pas l’hôtel Mineau d’aujourd’hui, n’était cependant pas à mépriser aux débuts de l’établissement de cette belle et riche paroisse. Située sur le grand chemin près de la rive gauche de la petite rivière du Loup, elle était tenue par Léandre Gravel, homme d’une cinquantaine d’années, ayant une femme active et propre, un fils complaisant et une jolie fille. Ajoutez à cela l’humeur toujours agréable du propriétaire et une cave remplie de bons vins, et vous conviendrez que c’était certes suffisant pour inviter les voyageurs à s’y arrêter. Aussi, parmi ceux qui voyageaient par terre entre Québec et Montréal, y en avait-il peu qui ne connussent le « Canard-Blanc » et n’en fissent l’éloge mérité. Les habitants de la Rivière-du-Loup étaient fiers de Léandre Gravel, et le père Léandre était fier de son auberge, de son intéressante famille, surtout de sa jolie fille, et de lui-même.

Ce fut dans la cour de cette auberge qu’un voyageur descendit vers la fin d’une tiède journée, de septembre. Il remit son cheval, qui paraissait avoir fait une longue course, aux mains du jeune Gravel.

— Hé ! le père ! cria ce dernier, voici un voyageur qui demande si vous versez du bon vin ?

— Malpeste ! répondit le père Léandre, nous sommes à sept lieues des Trois-Rivières et de Berthier, et si mon vin ou mon eau-de-vie laissait à désirer, les voyageurs s’en iraient tout droit se désaltérer chez l’oncle Lafrenière ou le cousin Désy.

Il faut croire que la soif faisait moins souffrir dans ce temps-là qu’à présent, ou qu’on avait le goût plus délicat, puisque le père Léandre supposait qu’un homme aurait été disposé à faire sept lieues, — et ce n’était pas en chemin de fer, — avant d’étancher sa soif, plutôt que de boire du vin médiocre.

— Est-ce là de la logique des récollets ? dit le voyageur.

— Vous parlez de logique, reprit l’hôte en entrant : écoutez donc ceci :


Quand le cheval est à son râtelier,
Il faut donner du vin au cavalier.


— Et :


Cavalier sans argent
Ne peut payer comptant,


ajouta le voyageur en ricanant.

Le père Léandre se gaussant :


Si tel était le cas,
Je n’en répondrais pas.
Mais son cheval dans l’écurie
M’est une bonne garantie.


— « Amen ! » mon cher hôte, fit le voyageur ; je vois bien que vous en savez plus long que moi en fait de langage poétique. Moi, voyez-vous, je suis plus familier avec les verres qui s’écrivent avec deux « r » qu’avec ceux que font les poètes. Allons ! donnez-moi une bouteille de votre meilleur vin des Canaries et aidez-moi à en voir le fond.

Pendant qu’il parlait, l’aubergiste le fit passer, avec l’accueil le plus gracieux, dans la grande salle, où se trouvaient réunies plusieurs personnes occupées à causer. L’arrivée du voyageur fixa leur attention. C’était un homme dont la physionomie était loin d’être sympathique. Son air de hardiesse sans franchise, l’expression de son regard effronté, sa tournure, et jusqu’au son de sa voix, inspiraient une sorte d’éloignement pour sa personne. Son manteau entr’ouvert laissait voir un justaucorps galonné et un ceinturon de buffle qui soutenait un sabre et une paire de pistolets.

— Vous voyagez avec de bons compagnons, dit Léandre Gravel en servant le vin sur la table ?

— Oui, mon hôte ; j’ai reconnu leur utilité dans les moments de danger.

— Oui-dà ! monsieur. Venez-vous des Pays-Bas, sol natal de la pique et de la couleuvrine, comme disait mon défunt père ?

— J’ai été « haut » et « bas », d’un côté de l’autre, près et loin ; mais je bois à votre santé. Emplissez votre verre et buvez à la mienne, si cela vous va. Si votre vin n’est pas bon au superlatif, buvez-le tel que vous l’avez versé.

— S’il n’est pas bon, répéta le père Léandre, après avoir vidé son verre, vous n’en boirez pas de pareil chez Lafrenière aux Trois-Rivières, ni chez Désy à Berthier, pas même à l’auberge du Castor à Québec. Si vous en buvez de meilleur aux Canaries, je consens à ne toucher de ma vie ni pot ni argent. Levez votre verre et regardez au travers ; voyez les atomes s’agiter dans cette liqueur dorée comme la poussière dans un rayon de soleil.

— Il est propre et généreux, mon hôte ; mais pour avoir d’excellent vin, il faut le boire au lieu même où croît la vigne. L’Espagnol est trop habile pour vous envoyer la quintessence de la grappe. Il faut voyager, si vous voulez être profondément versé dans les mystères du tonneau.

— Ma foi ! monsieur le voyageur, si je ne revenais de mes voyages que pour être mécontent de ce qui se trouve dans mon pays, il vaut mieux que je reste tranquille au coin de mon feu.

— Ce n’est pas penser noblement, mon hôte, et je garantis que ces messieurs ici présents ne sont pas de votre avis. Je parie qu’il y a parmi vous, de braves gens qui ont fait un voyage à la Louisiane ou au moins dans la Nouvelle-York ou la Nouvelle-Angleterre ?

— Non, en vérité, il n’en existe aucun.

— Quoi ! pendant qu’il y a tant de braves Canadiens dans le service militaire depuis le fort Frontenac jusqu’à la Nouvelle-Orléans, vous qui paraissez un homme comme il faut, vous n’avez parmi eux ni parent ni ami ?

— Si vous parlez de parents, j’ai bien un mauvais sujet de neveu qui est parti des Trois-Rivières depuis quinze ans. Mais mieux le vaut perdu que retrouvé.

— Et comment l’appelez-vous ?

— Michel Lavergne. On n’a pas grand plaisir à se rappeler ce nom et cette parenté.

— Michel Lavergne ! répéta le voyageur en paraissant frappé de ce nom, serait-ce le brave soldat qui se comporta si vaillamment contre les féroces Outagamis qu’il en fut publiquement remercié par le commandant, M. de Ligneris ?

— Ce ne peut être mon neveu, répondit l’aubergiste, car il n’avait pas plus de courage qu’une poule, à moins que ce ne fût pour le mal.

— La guerre fait trouver du courage, répliqua le voyageur. Ce Michel Lavergne était un joli garçon ; il avait l’œil d’un faucon et aimait à être mis avec élégance.

— Ah ! notre Michel savait escroquer un habit à la friperie pendant que le marchand avait le dos tourné ; quant à son œil de faucon, il était toujours fixé sur mes cuillères d’argent égarées. Il a passé trois mois chez nous, et grâce à ce qu’il m’a volé, à ce qu’il m’a bu, s’il était resté six mois de plus, j’aurais pu fermer la maison et aller retirer mes rentes le long du chemin du roi.

— Malgré tout, mon cher hôte, je suis persuadé que vous seriez fâché d’apprendre que ce pauvre Michel a été tué en attaquant un poste ennemi.

— Fâché ! ce serait la meilleure nouvelle que je pusse apprendre de lui, car elle m’assurerait qu’il n’est pas mort de la main de l’exécuteur des hautes œuvres de Sa Majesté chrétienne, et je crains que sa mort ne fasse jamais honneur à sa famille. Dans tous les cas, que Dieu lui fasse paix !

— Pas si vite, mon cher hôte, pas si vite ! votre neveu vous fera encore honneur, si c’est celui que j’ai connu et que j’aime presque autant, ma foi, je puis le dire, que moi-même. Ne pourriez-vous pas m’informer de quelque marque qui pût me renseigner sur lui ?

— Oui, vraiment ; mon Michel a été marqué sur l’épaule gauche pour avoir volé un gobelet d’argent à madame Boucher de Niverville.

— Pour le coup, vous mentez, mon oncle ! s’écria le voyageur en déboutonnant son pourpoint et en montrant son épaule nue. Comme vous voyez, messieurs, ma peau est vierge de toute marque !

— Quoi ! Michel, c’est toi ! Oh ! j’aurais dû m’en douter, car il n’est personne qui puisse prendre autant d’intérêt à toi que toi-même.

— Allons ! mon oncle, trêve de plaisanteries, et voyons quel accueil cordial vous allez faire à un neveu qui a roulé le monde pendant quinze ans, qui a vu le soleil se lever où il se couche, et qui a voyagé depuis les pays où il ne fait jamais jour jusqu’à ceux où il n’y a jamais de nuit.

— À ce que je vois, Michel, tu as rapporté de tes voyages un des talents communs à la généralité des voyageurs. Toutefois, je me souviens que parmi tes bonnes qualités, tu avais déjà avant ton départ celle de ne jamais dire un mot de vérité.

— Voyez-vous ce mécréant, messieurs, — dit Michel Lavergne aux témoins de cette scène, dont plusieurs n’ignoraient pas les hauts faits de sa jeunesse, — c’est sans doute là ce qu’on appelle à la Rivière-du-Loup tuer le veau gras. Mais sachez, mon oncle, que je n’ai pas gardé les pourceaux, et je porte sur moi de quoi me bien faire recevoir partout.

En parlant ainsi il tira de sa poche une bourse remplie de pièces d’or, dont la vue produisit un certain effet sur la compagnie. Les deux moins scrupuleux s’approchèrent de Michel et le reconnurent pour un ancien camarade, tandis que les autres, plus sérieux, sortirent de l’auberge en disant entre eux que si Léandre Gravel voulait prospérer, il fallait qu’il chassât de chez lui, le plus tôt possible, son vaurien de neveu. L’honnête aubergiste sembla partager cette opinion, malgré la vue de l’or, et il dit au voyageur :

— Mon neveu, mets ta bourse dans ta poche ; le fils de ma sœur n’a pas d’écot à payer chez moi s’il veut y souper et y passer la nuit, car je ne suppose pas que tu aies l’intention de rester longtemps dans un pays si voisin des Trois-Rivières, où tu n’es que trop connu.

— Quant à cela, mon oncle, c’est mon affaire. En attendant, je veux donner à souper à ces braves gens, qui ne sont pas trop fiers pour se rappeler Michel Lavergne. Si vous voulez me fournir à souper pour mon argent, soit ; sinon, il n’y a que deux lieues et demie d’ici au « fort » d’Yamachiche, où l’on ne me fermera pas au nez la porte de l’auberge des Voyageurs de l’hospitalier François Gélinas, une qui ne ment pas à son nom, celle-là, m’at-on dit.

— Non, Michel, comme quinze ans ont passé sur ta tête, j’espère que tu es corrigé. Tu ne quitteras pas ma maison à l’heure qu’il est, et tu auras ce que tu voudras raisonnablement demander, mais je voudrais être sûr que cet or a été gagné légitimement.

— Mon oncle, j’ai été dans le pays où l’on n’a que la peine de le ramasser.

— Sur mon crédit, s’exclama le colporteur Santerre, ce serait un excellent pays pour y trafiquer.

— Sans nul doute, reprit Michel ; les toiles, les rubans, les soieries rapporteraient un profit incalculable dans un pays où l’or se ramasse parmi les cailloux. Eh bien ! si tu es toujours le hardi gaillard qui m’aidait à alléger les branches des arbres du jardin des récollets pendant la saison des fruits, tu vendras ce que tu as ou prétends posséder, nous partirons sur un navire que tu achèteras et dont je serai le commandant, et vogue la galère ! nous voilà en route pour cette fameuse contrée avec une belle et bonne pacotille dans la cale.

— Ne l’écoutez pas, M. Santerre, interrompit l’aubergiste ; la mer a un appétit insatiable ; elle peut avaler toutes vos richesses en un clin d’œil. Quant à l’eldorado de Michel, ne vous y fiez pas ; s’il existe, c’est qu’il l’a trouvé dans la poche de quelque oison de l’espèce la plus naïve. Allons, j’invite tout le monde présent à prendre part au souper. Mais, en effet, j’oubliais mon pensionnaire silencieux. Voilà deux jours qu’il est ici, et il n’a pas encore ouvert la bouche. Cependant, il paye ses notes sans les marchander. Il y aurait ingratitude à oublier un tel homme.

Là-dessus l’aubergiste s’approcha de l’inconnu, assis solitairement à l’autre bout de la salle.

C’était un homme de trente à quarante ans, vêtu simplement, mais ayant un air de dignité, qui semblait prouver que cette simplicité n’excluait pas la distinction de la naissance et de l’éducation. Il paraissait pensif et réservé. Ses cheveux châtains, ses yeux noirs et vifs, sa physionomie mélancolique, avaient un charme particulier. Les gens du village avaient cherché inutilement à avoir des détails sur lui. Personne n’avait pu découvrir qui il était, ni d’où il venait, ni où il allait.

Le digne aubergiste s’avança donc auprès de ce singulier pensionnaire et lui demanda de venir partager le souper qu’il donnait en l’honneur de son neveu.

— Il y va de ma réputation, dit-il plaisamment, que l’on soit gai dans ma maison, et il y a toujours trop de personnes qui ne voient pas d’un bon œil les gens qui enfoncent leur chapeau sur leur front comme s’ils regrettaient le temps passé.

— Eh quoi ! mon hôte, répondit l’étranger, un homme paraît-il suspect parce qu’il se livre à ses pensées sous l’ombre de son chapeau ? Et croyez-vous, lorsqu’on a des idées absorbantes, qu’il suffise de se dire : chassons-les et soyons gai comme pinson ?

— Sur mon expérience ! fit l’aubergiste, il faut chasser les idées sombres et essayer de les noyer dans le vin des Canaries.

— Vous avez raison, mon excellent hôte, reprit l’étranger en souriant avec mélancolie ; il ne faut pas troubler la gaieté des autres parce qu’on a l’esprit et le cœur malades. Je vais donc prendre place avec vos amis plutôt que de rester dans mon coin comme un trouble-fête.

Il se leva et suivit Léandre Gravel, qui l’arrêta un instant pour lui dire en lui montrant les convives :

— À les entendre parler, vous allez les croire capables de tous les méfaits dont ils se vantent comme des fanfarons. Eh bien, ce sont de bonnes gens, aussi honnêtes qu’on peut l’être, en mesurant une aune d’étoffe trop courte d’un pouce ou en payant un compte avec des pièces de monnaie un peu légères de poids. Celui que vous voyez, par exemple, avec son chapeau de travers sur des cheveux hérissés comme les poils d’un porc-épic, qui a son justaucorps débraillé et veut se donner l’air d’un garnement, c’est un colporteur d’Yamachiche qui, dans sa boutique, est aussi soigné qu’un seigneur. Il parle de battre le grand chemin, de forcer les portes d’une cour, de manière à faire croire qu’il passe les nuits sur les routes à faire de mauvais coups, tandis qu’il dort paisiblement dans son lit.

— Et votre neveu ?

— Ah ! mon neveu, poursuivit l’aubergiste, j’espère qu’il s’est amendé. Je ne voudrais pas que vous prissiez à la lettre tout ce que j’ai dit de lui. Je voulais mortifier sa vanité, car je l’avais reconnu. Mais, dites-moi, sous quel nom dois-je vous présenter ?

— Sous le nom de Gatineau.

— Gatineau DuPlessis, tout au long, peut-être ?

— Comme vous voudrez, c’est tout un.

— Et des Trois-Rivières, sans doute ?

— Oui, des Trois-Rivières, où la race en est passablement forte.

— Je crois bien, ajouta Léandre Gravel, et valeureuse aussi. Car, dans mon jeune temps, lorsque les Iroquois rôdaient à nos alentours cherchant qui surprendre pour le tuer, il fallait voir les DuPlessis leur courir sus à la tête de nos braves et les mettre en fuite, sans jamais manquer d’en faire auparavant un beau massacre, tellement que plusieurs d’entre eux ont perdu la vie à ce dangereux métier. Aussi il me semblait que votre air de famille ne m’était pas tout à fait inconnu.

L’aubergiste s’avança avec le nouveau convive ; la présentation fut faite, on but à la santé de l’étranger, et la conversation reprit son cours, d’un côté entre Michel Lavergne et ses amis, de l’autre entre Léandre Gravel et Gatineau DuPlessis.

— Comme ça, dit l’aubergiste à DuPlessis, vous n’étiez pas encore venu à la Rivière-du-Loup avant cette fois-ci ?

— Non, monsieur, je n’étais jamais venu plus loin qu’au fort d’Yamachiche, près duquel demeure un de mes frères, qui a changé l’épée pour la charrue, et j’étais loin de supposer que la Rivière-du-Loup fût un établissement déjà si avancé.

— C’est que, continua le premier, la colonisation a fait du progrès depuis vingt-cinq ans, c’est-à-dire, depuis la fin de nos guerres avec les Anglais. Louis XIV était un grand roi, pour lequel mon défunt père professait le plus profond respect et la plus vive admiration ; mais, autant que je puis voir — car j’étais encore jeune lorsqu’il mourut, — son humeur guerrière nuisait beaucoup à l’établissement du Canada, en ce qu’il était presque continuellement en difficulté avec tout le monde, entre autres les Anglais, dont l’hostilité et le voisinage dans la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-York obligeaient les Canadiens à négliger le défrichement et la culture de leurs terres pour se tenir sous les armes et souvent aller au loin porter à leur tour la dévastation et la mort. Avec cela, il y avait, de plus, à compter avec ces damnés Iroquois, la pire engeance, à coup sûr, que l’espèce humaine ait produite, qu’excitaient les Anglais contre nous, et qui faisaient la terreur de nos campagnes, à tel point que presque personne n’osait s’aventurer tant soit peu loin des forts de Québec, des Trois-Rivières et de Montréal pour se livrer à l’agriculture. Mais, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le faire remarquer, depuis que le pays est en paix avec les Anglais, il est aussi bien plus tranquille du côté de ces barbares populations. Il faut dire, de plus, qu’on leur a servi plusieurs fois la soupe chaude et qu’on a joliment éclairci leurs rangs, ce qui compte sans doute un peu pour leur changement de conduite à notre égard. Je ne suis pas encore très âgé, moi ; cependant, j’ai connaissance du temps où l’on n’osait pas sortir des Trois-Rivières à moins d’être en troupe armée, de crainte de rencontrer des détachements de ces féroces enleveurs de chevelures. Aujourd’hui c’est bien changé tout cela, heureusement ; on voyage de Québec aux Trois-Rivières et des Trois-Rivières à Montréal sans risque ni péril par ce beau chemin du roi que M. le grand voyer de la Nouillière de Boisclerc traça lui-même et fit faire sous sa propre surveillance, il y a une dizaine d’années. C’est à cet habile monsieur, je vous assure, que les habitants de la rive nord du fleuve doivent de l’obligation ; car auparavant il n’y avait par-ici par-là que quelques chemins de colons, allant généralement du fleuve, le long des rivières, a de courtes distances dans l’intérieur du pays. Par exemple, les gens de la Rivière-du-Loup n’avaient qu’un chemin de pied pour aller à Maskinongé, et pour communiquer avec l’Île-du-Pads, alors la paroisse la plus reculée sur la rive nord du côté de Montréal, ainsi qu’avec les Trois-Rivières, ils étaient obligés de descendre la rivière jusqu’au lac et de continuer ainsi par eau jusqu’à destination. À présent, comme vous savez, l’on voyage peu par eau, même entre Québec et Montréal ; c’est cette voie par terre que l’on prend. Et je puis vous dire, en passant, que cela fait bien mon affaire, pour un. Il faut vous dire aussi que j’ai été un des premiers à venir m’établir ici. J’avais accompagné les hommes employés par M. de Boisclerc pour leur fournir les provisions nécessaires, ce qui m’a un peu payé, et j’avais trouvé cet endroit avantageux comme relais pour les futurs voyageurs sur ce chemin. Ma femme aurait d’abord aimé mieux que nous nous établissions au fort, afin d’être plus dans le monde et surtout plus près de l’église ; mais elle est bien contente, ainsi que toute la famille, maintenant, d’être ici. D’ailleurs, nous n’avons pas une demi-lieue pour aller à l’église, et les corps de métiers, comme vous voyez, s’en viennent peu à peu se grouper dans notre petit village, qui compte déjà une douzaine de maisons, sans parler du manoir.