Le manoir mystérieux/Chez M. Bégon

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 103-108).

CHAPITRE XV

CHEZ M. BÉGON


La place que M. Bégon occupait dans l’estime du marquis de Beauharnais, et sa rivalité avec M. Hocquart, qui était tout à fait dans les bonnes grâces de la marquise, le rendaient un personnage d’autant plus important qu’on se demandait alors lequel des deux parviendrait à être le mieux recommandé et à supplanter l’autre dans les faveurs de la cour de Louis XV. La maladie singulière du commandant des Trois-Rivières arrivait si à-propos pour M, Hocquart, qu’elle avait donné lieu à d’étranges soupçons dans l’esprit de plusieurs. Elle avait rempli de consternation les amis de l’un et ravivé les plus grandes espérances dans le cœur des partisans de l’autre.

À son arrivée, DuPlessis trouva les amis de M. Bégon accourus à la nouvelle de l’aggravation de sa maladie. Les visages étaient assombris. Lorsqu’il pénétra dans l’antichambre, Godfroy de Tonnancourt vint au-devant de lui :

— Soyez le bienvenu, dit-il, puisque vous revenez au moment du danger.

— M. le commandant serait-il donc sérieusement atteint ? demanda DuPlessis avec anxiété.

— Nous le craignons, cher ami, et tout porte à croire que c’est le fruit de la trahison.

— Serait-il possible, M. de Tonnancourt ?

Mais M. Hocquart est un homme d’honneur.

— Alors, reprit de Tonnancourt, pourquoi a-t-il une suite composée de brigands ? Celui qui invoque le diable est responsable de tous les maux qui arrivent par le fait du diable.

DuPlessis baissa la tête, et après un moment de réflexion :

— Je ne vois ici, remarqua-t-il, ni le capitaine Hertel de Rouville ni le lieutenant Labadie.

— Ils viennent de partir pour Québec, où ils veulent s’assurer s’il partira bientôt un vaisseau pour la France ; car, dès que M. Bégon sera déposé dans sa sépulture, ils donneront de leurs nouvelles aux conspirateurs qui l’y auront précipité, et s’embarqueront pour la France, pour de là passer aux Indes Occidentales ou à la Louisiane.

— Il est possible que je sois du voyage, dit DuPlessis, si pareil malheur arrive, dès que j’aurai terminé l’affaire que j’ai à régler devant le gouverneur général.

— Vous, une affaire à régler devant M. le gouverneur général, M. DuPlessis ! Avez-vous donc des affaires qui vous forcent à prendre le large ? Je vous croyais pourtant presque marié et à l’abri des coups de la fortune.

— Ne m’en parlez pas, répondit DuPlessis en détournant la tête.

— En êtes-vous donc là, mon pauvre ami ? continua de Tonnancourt. Je vous croyais arrivé au port. Mais, hélas ! ainsi qu’on chante,

Sous sa roue écrasant le chaume et le palais,
Nous avons vu cent fois la Fortune infidèle
Nous abuser un jour pour nous fuir à jamais.
Ne cesserons-nous pas d’être surpris par elle ?

En ce moment un domestique vint dire à DuPlessis que M. le commandant demandait à le voir.

M. Bégon était couché sur son lit. Il reçut DuPlessis avec une grande affection. Celui-ci, voyant que les symptômes de la maladie étaient ceux qu’avait décrits Taillefer, lui parla de son nouveau serviteur. Le commandant l’écouta avec une certaine incrédulité jusqu’à ce que le nom de Degarde étant prononcé, il appela Armand Papillon.

— Cherche, dit-il, la déclaration de l’imbécile de cuisinier à qui nous avons fait subir hier un interrogatoire, et vois si le nom de Degarde n’y est pas mentionné.

Papillon lut le passage suivant :

« Le dit comparant déclare qu’il a fait la sauce du dit estourgeon, après avoir mangé duquel mon dit noble maître s’est trouvé indisposé, et qu’il a acheté les ingrédients et les herbes employés dans la dite sauce d’un herboriste ambulant connu de plusieurs sous le nom de Degarde, et qui s’appelait ce jour-là Jean Bonhomme. »

— C’est évidemment, dit M. Bégon, l’ancien maître de votre homme. Faites-le venir ici.

Taillefer, amené devant le commandant, raconta de nouveau son histoire avec aplomb.

— Il peut se faire, reprit M. Bégon, que vous soyez envoyé par mes ennemis pour terminer la criminelle besogne qu’ils ont commencée, mais prenez-y garde ! Si votre remède tourne mal, vous pourrez vous en repentir.

— Ce serait agir avec rigueur, illustre monsieur, car la guérison, comme la mort, est dans les mains de Dieu. Cependant, je consens à en courir les risques.

— Eh bien ! ajouta le commandant, donnez-moi votre médecine.

— Permettez-moi, objecta Taillefer, d’y mettre une condition : c’est qu’aucun médecin ne pourra intervenir dans mon traitement.

— C’est de justice, fit le malade, qui se recueillit un instant, puis avala la potion que lui présentait Taillefer.

— Je prie monsieur le commandant, dit celui-ci, de se disposer commodément pour dormir. Et vous, messieurs, soyez silencieux, comme si vous étiez près du lit de mort de votre père.

Tous se retirèrent, à l’exception de DuPlessis, de Taillefer et de Papillon, et le silence le plus complet régna bientôt dans toute la maison. Le malade s’endormit promptement d’un profond sommeil, ressemblant à une léthargie ; néanmoins, sa respiration était forte et régulière.

Le soleil commençait à peine à se lever lorsqu’on frappa à la porte, et de Tonnancourt quitta la salle où il était à causer avec deux de ses amis, les jeunes Poulin de Courval et Fafard de Laframboise, qui, comme lui, avaient passé la nuit chez le commandant. Il revint seul au bout d’un instant, et il fut si frappé de la pâleur de ses compagnons de veille qu’il leur en fit ce compliment :

— Ma parole ! vous êtes pâles comme des reflets de la lune. On vous prendrait pour des hiboux, et je ne serais pas surpris de vous voir envoler les yeux éblouis pour aller vous soustraire aux rayons du soleil.

— Tais-toi, tête de linotte ! répliqua Poulin de Courval. Est-ce le moment de plaisanter quand l’honneur du Canada rend peut-être le dernier soupir dans la chambre à côté ?

— Brave de Courval, j’aime et j’honore le commandant autant qu’aucun d’entre vous ; mais s’il plaisait au ciel de le retirer de ce monde, je ne dirais pas que tout l’honneur du Canada serait mort avec lui.

— Sans doute, riposta Fafard de Laframboise, une bonne part survivrait en toi.

— Trêve de plaisanteries, reprit Poulin de Courval ; apprends-nous plutôt qui est venu frapper à la porte.

— Le docteur Painchaud, de Québec, qui venait, par ordre exprès du marquis de Beauharnais, s’informer de la santé du commandant.

— Ah ! remarqua Fafard, ce n’est pas une petite marque d’attention. Et où est le docteur ?

— À l’auberge Lafrenière, et il sera bientôt, je suppose, sur la route de Québec, et de fort mauvaise humeur.

— Comment ! tu as osé refuser la porte au médecin du gouverneur général ? demanda Poulin.

— Diantre ! aussi, dit Fafard, pourquoi avoir laissé aller à la porte cet original ?

— Mes amis, répondit de Tonnancourt, si j’avais laissé pénétrer le docteur jusqu’ici, il eût voulu entrer dans la chambre du malade, et le médecin amené par DuPlessis s’y fût opposé. Cette querelle entre les deux aurait produit un vacarme capable de réveiller les morts, et vous savez que le commandant ne doit pas être éveillé en sursaut : c’est la condition de sa guérison. D’ailleurs, si j’ai commis une faute, je consens à en être puni.

— Dis donc adieu à tes beaux rêves, reprit Poulin. Ton ambition aura beau fermenter, adieu les faveurs du marquis, qui ne te pardonnera jamais cette injure.

— Je m’en moque pas mal, dit de Tonnancourt ; il y a encore du chemin au Canada pour ceux qui ont plus de confiance dans leur énergie et leur persévérance que dans les faveurs accordées aux courtisans. Mais je vous quitte pour aller demander au capitaine DuPlessis comment le commandant a passé le reste de la nuit.

— Il a du vif-argent dans les veines, murmura Poulin en regardant Fafard.

— Oui, continua celui-ci, mais il a du cœur. En refusant l’entrée au docteur Painchaud, il a rendu au commandant peut-être un service signalé.

La matinée était déjà avancée lorsque M. Bégon s’éveilla. Ses souffrances internes étaient à peu près disparues, et ses yeux brillants annonçaient son retour à la santé.

Lorsqu’on lui apprit comment le jeune de Tonnancourt avait congédié le docteur Painchaud, il se contenta de sourire ; mais, un instant après il demanda à DuPlessis d’aller avec de Tonnancourt présenter ses respects au marquis, en lui expliquant le motif qui avait empêché le docteur Painchaud d’être reçu.