Le faiseur d’hommes et sa formule/XI

Librairie Félix Juven (p. 199-209).

XI

Les Purs furent exacts au rendez-vous. Le même soir, vers le coucher du soleil, je distinguai au loin, sur la hauteur, les premières gerbes des feux destinés à me signaler leur arrivée à la Table d’Argent. Je partis aussitôt, accompagné des deux Purs qui avaient sollicité la faveur de me servir d’escorte. Cette faveur était une infraction au règlement qui les concernait. Mais je songeai que du moment qu’ils étaient avertis du retour de leurs frères, ils devaient savoir bien d’autres choses encore ; sans doute s’étaient-ils abouchés avec eux le jour même de notre arrivée, quand le portier les avait, fort imprudemment, envoyés aux bagages. Dès lors tout règlement devenait inutile, et il ne me restait plus qu’à céder aux instances de ma précieuse Yvonne qui, avec sa clairvoyance habituelle, décrétait l’utilité de leur départ disant : « Mieux vaut les emmener, il est presque certain qu’ils resteront là-bas, et ce sera toujours deux espions de moins dans la place. »

Quand nous atteignîmes le campement des Purs, le chef vint à moi, sans manifester la moindre émotion, ses traits même demeurèrent impassibles ; le regard seul, humide et brillant, trahissait les sentiments tumultueux de son âme d’enfant. Pour se conformer du reste à nos usages, il me tendit la main. Et comme il me regardait sans mot dire, je fus frappé de son teint fatigué, de l’affaissement plus marqué encore des muscles essentiels du visage, de ce je ne sais quoi de fripé, de terne, de lourd et de las répandu sur ou dans toute sa personne et qui, chez les animaux à vie courte comme le chien, sont les signes caractéristiques de la vieillesse.

Nous entrions dans le cercle des tentes ; je remarquai que le nombre de celles-ci était, à première vue, assez considérable, et j’appris, non sans surprise, que les Purs étaient tous présents ; tous ayant demandé à se joindre à un déplacement qui, cette fois, usurpait la gravité d’une expédition de guerre.

— J’en étais sûr, me dit le chef devenu morne et sombre dès que je lui eus en deux mots appris l’échec complet de ma mission. Je savais qu’il refuserait.

— Il dit qu’il ne peut rien changer aux lois de la création.

— Il ment, car qui peut le plus peut le moins comme il est dit dans vos livres. Pourquoi nous aurait-il tirés du néant si nous devons disparaître en totalité après avoir existé à peine… Car déjà nous sommes au bout de notre durée, nos forces diminuent de jour en jour, nos traits se creusent, nos cheveux blanchissent comme ceux de vos vieillards… Il faut que le Père intervienne, qu’il nous recrée à son image, nous ne voulons pas mourir ainsi, nous ne voulons pas mourir sans avoir connu du moins toutes les joies de la vie… Nous demandons un sexe…

— Le Père dit que tout n’est que mirage. Ce que vous prenez pour les joies de la vie n’existe pas, et le véritable bonheur consiste à les ignorer. Quant au sexe il est la damnation des autres hommes et la source de leurs maux.

— Si cela était vrai, pourquoi vivriez-vous avec une femme, vous, une femme que vous promenez par le vaste univers où des millions d’hommes promènent des millions d’autres femmes.

— Nous avons tous nos peines cachées, et tous nous regrettons de n’être que des enfants de la nature.

— Nous, nous n’avons ni joies ni peines et ce que nous regrettons c’est de n’être pas des enfants de la nature. Mais il faut que cela change, à n’importe quel prix, nous voulons être comme vous, nous voulons souffrir, nous voulons aimer, nous voulons sentir le monde frissonner et palpiter dans nos veines, car souffrir c’est vivre, aimer c’est vivre, mourir même, comme vous mourez, c’est vivre encore puisque la matière vivante, celle qui eut une âme et un sexe, est impérissable.

— Vous vous leurrez de mots, l’âme n’est qu’une métaphore servant à désigner les manifestations les plus élevées de la personnalité ; or, la mort, c’est pour nous comme pour vous, l’abolition totale de cette personnalité ; qu’importe le reste ?

— Permettez, c’est, précisément ce que nous demandons, une personnalité ; peu nous importe de disparaître ensuite ; puisque tout passe, l’essentiel est d’avoir existé. Du reste, pourquoi le Père ne se montre-t-il jamais à nous ? c’est pour avoir le droit de ne pas exaucer nos prières. Eh bien, nous allons le contraindre à nous livrer ses secrets, et alors nous serons tout-puissants comme lui.

Cette fois la menace était trop directe pour ne pas me conseiller de faire machine en arrière, au risque de diminuer le prestige du « Père ».

— Malheureux ! vous courez à votre perte… Le Père ne peut rien pour vous ; ses secrets sont ceux que sa science dérobe à la nature ; ils sont à la portée de tous, de tous ceux du moins qui unissent une haute intelligence à une volonté persévérante et infatigable.

— Les secrets de la nature ne sont pas à notre portée ; le Père doit nous les livrer, ou sinon nous les lui prendrons de force… Tenez, regardez par là.

Son geste indiquait la lisière de la forêt, où, entre les arbres clairsemés, des ombres grises, éclairées en fauve par le brasier proche, se démenaient, couraient, s’enlaçaient, esquissant des farandoles ou se livrant à des acrobaties qui faisaient songer aux démons et aux sorcières du Brocken. Un son grêle comme celui d’un biniou d’enfant rythmait ces évolutions diaboliques, et je finis par discerner, contre un arbre, — rigide et terne comme lui, — le vieux lémurien fossile qui soufflait dans une petite musette noire et flasque qu’on eût dit taillée dans la peau d’une chauve-souris-vampire. Il me sembla même qu’à un moment il m’aperçut, cessa de souffler, pointa ses griffes dans ma direction ; alors les monstres qui dansaient se figèrent, et je vis la flamme du bûcher scintiller dans des multitudes d’yeux vitreux et sans cils ; puis le biniou se mit à glapir et toute la bande rentra en branle, ronflante, avec des contorsions cauchemaresques, des tentacules brandis, virevoltants, qui semblaient autant d’injures et de menaces à mon adresse.

— Ils sont tous venus avec nous, expliqua le chef de sa voix uniformément triste et grave, et c’est l’homme-fossile, là-bas, qui les mène. Nous avons découvert enfin sa retraite. Il vivait depuis des années, des années, dans une grotte à peu près impénétrable ; aussi est-il presque aveugle. Ses yeux sont ceux des oiseaux de nuit, et il ne sait pas parler, bien qu’il comprenne à peu près le langage des gestes. Je crois qu’il ignore d’où il vient et qui il est. Tout le monde l’ignore. Moi seul qui ai beaucoup lu, je devine en lui un de nos frères de là-bas, paralysé sans doute et jeté en léthargie par une secousse de la terre ou du soleil, et qu’une autre secousse aura réveillé alors qu’il commençait déjà à prendre la forme et la teinte des pierres parmi lesquelles il s’était endormi.

Quoi qu’il en soit, cet homme est de beaucoup supérieur aux êtres abjects dont le Père a peuplé l’île ; aussi a-t-il pris de l’ascendant sur eux, et c’est par son intermédiaire maintenant que nous faisons exécuter aux Immondes toutes nos volontés. L’unité de commandement, n’est-ce pas ? facilite toujours les mouvements des masses !… Au reste, vous avez eu hier un exemple de ce que peut la discipline sur de simples brutes. Les Immondes qui, paraît-il, nous suivaient à la piste déjà lors de notre premier voyage, nous ont précédés ici de deux ou trois journées, et, découvrant les plantureuses cultures de la falaise, ils ont aussitôt lâché à travers vos rizières l’armée des poulpes qu’ils emploient d’ordinaire aux besognes de salubrité, mais dont ils font aussi leur nourriture quand il y a disette de serpents. Les poulpes, eux, ne se nourrissent que de tiges vertes. Ils reçurent la mission de tout saccager. Vous les avez vus à l’œuvre : plutôt que de faillir à leur consigne ils se sont fait massacrer jusqu’au dernier. Et les Immondes feront comme eux si nous les lançons contre la Résidence. Seulement vous ne serez peut-être pas les plus forts… Allez donc et rapportez au Père tout ce que vous avez vu. Son sort est dans ses mains. Qu’il exauce nos vœux et nous renverrons tous ces monstres dans leurs repaires, dussions-nous les exterminer pour nous débarrasser d’eux.

— Encore une fois le Père ne peut rien pour vous. Si vous l’attaquez il vous châtiera.

— Qui sait ! nos armes vaudront les siennes. Mais nous ne souhaitons pas sa perte. Qu’il nous livre son secret ; nous restons ses enfants respectueux et reconnaissants… Que demain matin, à l’aube, il fasse hisser un drapeau blanc sur sa muraille, et les Immondes se retireront sans commettre la moindre déprédation. J’en prends l’engagement d’honneur.

Le chef parlait maintenant avec une exaltation croissante, et je compris soudain qu’aucun raisonnement ne vaincrait son obstination de demi-intellectuel. Alors la vision des catastrophes qu’il attirerait sur sa tête et celle des siens par simple entêtement, par refus de comprendre et aussi, hélas ! par incapacité de comprendre, m’apparut avec une netteté si saisissante que j’en fus remué jusqu’au fond de l’âme. Le malheureux, après tout, était un être bon et loyal, induit en erreur par sa seule ignorance. S’il avait lu le livre qui devait causer sa perte, n’était-ce pas notre faute à nous qu’il avait sauvé de la mort, spontanément, par simple humanité ? Je lui pris la main avec un élan de sincère pitié :

— Je vous supplie de réfléchir encore, lui dis-je, songez que c’est un ami qui vous parle, un homme qui vous doit la vie et aussi la vie de sa femme. Cet homme vous jure que le Père dit la vérité, qu’il ne peut rien pour vous… Croyez-moi, je n’ai aucune raison de vous tromper, au contraire, je ne vous veux que du bien.

— Moi aussi je suis votre ami, répondit le chef tandis qu’une émotion cette fois mouillait sa voix, mais je ne veux pas mourir encore, vous entendez, je ne veux pas mourir… et c’est bien sur votre amitié que je compte pour faire comprendre au Père qu’il ne doit pas nous laisser vieillir et mourir si vite, si effroyablement vite, — une subite terreur luisait dans ses prunelles — c’est trop triste, voyez-vous, et trop bête de mourir sans avoir eu seulement le temps de comprendre l’existence.

— Le Père vous a donné la vie ; il n’est pas libre, hélas ! de la prolonger.

Un silence poignant accueillit cet aveu. Je regardai le chef qui baissait la tête ; son visage s’était contracté comme celui d’un enfant qui va pleurer.

— C’est bien, dit-il enfin ; j’ai lu dans les livres que la plupart des vôtres se sont révoltés contre leur Dieu parce qu’il ne pouvait pas leur conférer l’immortalité… Nous ne faisons que suivre leur exemple… Si demain, au soleil moyen, le drapeau blanc ne flotte pas sur les murs de la Résidence, nous en commencerons le siège aussitôt ; quand le Père et son entourage seront tombés entre nos mains, peut-être consentira-t-il à discuter… Quant à vous, fuyez avec votre femme le plus tôt que vous pourrez, réfugiez-vous à bord du yacht qui est mouillé dans la rade, recrutez un équipage sommaire, et quittez cette île maudite pour n’y plus jamais revenir… c’est le seul conseil que puisse vous donner mon amitié.

— Je ne puis le suivre… vous devez sentir vous-même que ce serait trahir mes hôtes que de les abandonner en un moment aussi critique.

— Adieu donc, et que le destin prononce entre nous.

Nous nous serrâmes la main une dernière fois, puis je me dirigeai vers la sortie du campement, cherchant des yeux autour de moi les deux Purs qui m’avaient escorté. Mais aucun d’eux ne se montra, et il m’eût été certes impossible de les reconnaître parmi les silhouettes toutes pareilles rangées en cercle dans une obscurité presque complète, avec sur leurs visages impassibles, identiques, le seul reflet des feux de garde, dont une flamme plus vive de temps à autre éclaboussait le ténébreux sous-bois où les Immondes continuaient leur sabbat.

L’imagination torturée par les plus sinistres appréhensions, je redescendis seul les pentes fleuries conduisant au pied de la muraille derrière laquelle la station zoologique dormait sa dernière nuit de repos.