Le diabolisme en France/XIV

Traduction par Wikisource.
George Redway (p. 290-298).

CHAPITRE XIV

LA RACINE DU DIABOLISME MODERNE


Nous en avons fini avec les témoins de Lucifer, et je pense que l’éclairage d’une critique draconienne les a plongés dans un désarroi considérable. Nous approchons du terme de la présente enquête, mais avant de résumer et de présenter une conclusion générale basée sur des faits, il reste un point, laissé en suspens et destiné à un examen final, qui intéresse exclusivement les transcendentalistes déclarés, et qu’on doit traiter brièvement. J’ai déjà indiqué que des mystiques ici en Angleterre avaient parfois entendu parler de réapparitions sporadiques de la magie noire, et que de temps à autre, nous avons également vaguement entendu parler d’obscures assemblées de lucifériens. Tout récemment, un entretien avec l’occultiste français Papus, publié dans Light, mentionne une société consacrée au culte de Lucifer, l’étoile du matin, bien distincte de la franc-maçonnerie, assez peu importante et, depuis, naturellement disparue. Or, une grande proportion des mystiques ici en Angleterre sont des francs-maçons de haut grade, et si une société du Palladium avait même de loin approché les proportions alléguées, ils n’auraient pu l’ignorer. J’irai plus loin en affirmant que nos associations transcendantales non maçonniques ont de nombreuses occasions de se mettre en rapport avec des organisations similaires et qu’il est absurde de supposer que plusieurs triangles palladiques puissent opérer dans ce pays sans que nous ne soyons au courant. Mais nous n’en avons rien su et nos seules informations concernant le palladisme sont parvenues de France. Nous n’acceptons pas ces informations ; nous savons que les personnes ici en Angleterre que de faux témoins français disent liées au Palladium ne le sont pas, et elles-mêmes le découvrent pour la première fois. Les déclarations à propos de Mr John Yarker sont absolument fausses ; concernant la grossière calomnie publiée par la « convertie » Diana Vaughan à propos du Dr Wynn Westcott, qui se trouve être un maçon de haut grade, elle n’osera jamais sortir de sa « retraite » et répéter cela sous la juridiction des îles britanniques, car elle sait bien qu’un jury britannique exigerait en dommages et intérêts beaucoup des dollars américains qu’elle dit avoir. Laissons cependant de côté pour le moment les erreurs et les faux qui compliquent la question de Lucifer, et abordons le palladisme sous un angle tout à fait différent. Je crois pouvoir parler avec une certaine autorité de tout ce qui concerne le mage français Éliphas Lévi. J’étudie depuis longtemps ses travaux et les aspects de la science occulte et de l’histoire de la magie qui en découlent ; en 1886, j’ai publié un résumé de ses écrits qui constituait la seule tentative de les présenter aux lecteurs anglais jusqu’à cette date, puis j’ai entrepris une traduction in extenso du Dogme et Rituel de la Haute-Magie, qui est entre les mains de l’imprimeur. Or, il n’a pas été avancé très clairement que la racine du diabolisme moderne et du culte maçonnique de Lucifer se trouve chez Éliphas Lévi, mais c’est la substance même de l’accusation. La plupart des témoins, voire tous, s’accordent pour le représenter comme un sataniste atroce, un invocateur de Lucifer, un officiant de messes noires et un adepte des blasphèmes contre l’Eucharistie ; tous attribuent au Palladium ou à Pike des documents contenant des plagiats grossiers de Lévi ; certains d’entre eux, directement et sous leur propre responsabilité, citent des passages de ses œuvres, toujours avec une mauvaise foi flagrante. Enfin, ils sont d’accord pour le relier à la fondation du Palladium Nouveau Réformé par le biais de son prétendu disciple Phileas Walder ; et l’un d’eux va jusqu’à dire que le palladisme était le développement ou la restauration d’une société satanique dirigée par Éliphas Lévi, que le palladisme met en pratique son système théurgique, qu’apparemment, si j’ai bien compris l’hypothèse bâtarde de Mr de la Rive, Lévi aurait développé ce système à partir du rite palladique de 1730. Si nous acceptons pour le moment cette thèse sur l’origine de l’ordre réformé, il s’ensuivra que si les doctrines occultes d’Éliphas Lévi ont été sérieusement mal comprises ou grossièrement diffamées par les témoins, le rapport diabolique ou luciférien avec le palladisme n’est pas celui qu’on a décrit. Le palladisme est représenté comme : 1° extérieurement maçonnique, 2° réellement théurgique. 3° Il est manichéen dans sa doctrine. 4° Il considère Lucifer comme un principe éternel coexistant, mais en opposition, avec Adonaï. 5° Il soutient que la divinité bienfaisante est Lucifer, alors qu’Adonaï est malveillant. 6. Certaines fractions des palladistes, cependant, reconnaissent que Lucifer est identique à Satan et qu’il est le principe du mal. 7° Cette fraction adore le principe du mal en tant que tel. Or, dans chacun de ces domaines, le système palladique entre en conflit avec celui de Lévi.

Pour donner un aspect plausible à leur hypothèse, les témoins affirment que Lévi était un maçon de haut grade. Il n’était rien de tout cela ; il affirme le plus distinctement dans son Histoire de la magie, que pour toute connaissance qu’il possédait sur les mystères de la fraternité, il ne devait son initiation qu’à Dieu et à ses propres études. Deuxièmement, la pratique de la magie cérémonielle, qui est ce que les témoins comprennent par de la théurgie, est une pratique condamnée par Lévi, sauf comme une expérience isolée pour fortifier sa conviction intellectuelle quant à la véracité des théorèmes magiques. Il l’a entreprise à cette fin au printemps 1854, et étant satisfait de l’expérience, il ne l’a pas renouvelée. Troisièmement, la philosophie d’Éliphas Lévi est en contradiction directe avec la doctrine manichéenne ; elle ne peut s’expliquer par le dualisme, mais doit s’expliquer par son contraire, à savoir la triplicité dans l’unité. Il montre que « les disciples inintelligents de Zoroastre ont divisé le binaire sans le rapporter à l’unité, séparant ainsi les colonnes du temple, et voulant écarteler Dieu » (Dogme, p. 129, 2e édition). Est-ce une doctrine manichéenne ? Autre passage : « Si vous concevez l’absolu comme deux ; il faut immédiatement le concevoir comme trois pour retrouver le principe unitaire. » (ibid). Une fois de plus : « La divinité, une dans son essence, a deux conditions essentielles pour pour bases fondamentales de son être : la nécessité et la liberté. » (ibid, p. 127). Et encore une fois : « Si Dieu n’était qu’un, il ne serait jamais créateur ni père. S’il était deux, il y aurait antagonisme ou division dans l’infini, et ce serait le partage ou la mort de toute chose possible : il est donc trois pour créer de lui-même et à son image la multitude infinie des êtres et des nombres. Ainsi, il est réellement unique en lui-même et triple dans notre conception, ce qui nous fait le voir aussi triple en lui-même et unique dans notre intelligence et dans notre amour. Ceci est un mystère pour le croyant et une nécessité logique pour l’initié des sciences absolues et réelles. » (ibid., p. 138). Et les témoins de Lucifer ont l’effronterie de représenter Lévi comme un dualiste ! Je ne vais pas remettre en cause leur compréhension en supposant qu’ils pourraient mal lire un principe si clair, ni dissimuler ma pleine conviction qu’ils ont agi avec une mauvaise foi délibérée. Quatrièmement, Éliphas Lévi considérait Lucifer comme une conception de la mythologie transcendantale, et le diable comme une fiction impossible, ou une conception inversée et blasphématoire de Dieu, — une divinité « à rebours ». Il décrit l’hérésie ophite qui a offert l’adoration au serpent et l’hérésie caïnite qui justifiait la révolte du premier ange et du premier meurtrier comme des erreurs comparables aux idoles monstrueuses du symbolisme anarchique de l’Inde (Rituel, p. 13 et 14). Est-ce du diabolisme ? Est-ce le culte de Lucifer ? Certes, Lévi ne croyait pas à l’existence personnelle du père du mensonge, et si c’est du satanisme de ne pas y croire, soyons contents de diaboliser avec Lévi tandis que les faux témoins illustrent les méthodes de leur père.

Il n’est pas nécessaire de multiplier les citations, mais en voici une autre : « L’auteur de ce livre est un chrétien comme vous. Sa foi est celle d’un catholique profondément et fermement convaincu : il ne vient pas donc nier les dogmes, il vient combattre l’impiété sous ses formes les plus dangereuses, celle de la fausse croyance et de la superstition… Ôtez-nous cette idole qui cache notre Sauveur. À bas le tyran du mensonge ! À bas le Dieu noir des manichéens ! À bas l’Arimane des anciens idolâtres ! Vive Dieu seul et son Verbe incarné, Jésus le Christ, le sauveur du monde, qui a vu Satan tomber du ciel ! » Allez vous-en, M. le docteur Bataille ! À bas, Signor Margiotta ! Fi, le diable et Léo Taxil !

Nous voyons alors qu’Éliphas Lévi a été calomnieusement représenté et qu’il n’était pas un sataniste, il n’aurait pas pu fonder une société satanique, et aucun ordre manichéen n’aurait pu se développer à partir de ses doctrines. Par conséquent, si une société palladique existe à Charleston, soit elle ne doit rien à Lévi, soit son culte a été faussement décrit. En d’autres termes, de quelque point que nous approchions les témoins de Lucifer, ils sont sévèrement démasqués. Selon l’épigraphe du présent livre, le premier dans cette intrigue était Lucifer — cela va de soi, père du mensonge !