Le déplacement d’une importante industrie

Journal La Patrie — Montréal
(Publication du : 13 juillet 1907)



LE DÉPLACEMENT D’UNE
IMPORTANTE INDUSTRIE


Dans quelques jours, la Maison Viau abandonnera sa fabrique de la
rue Notre-Dame, pour occuper la nouvelle fabrique de
la rue Ontario, à Viauville




L’histoire d’une grande Industrie. — Modestes
débuts et prospérité sans égale

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Projet « Métro de Montréal — Station Viau »

La PATRIE a déjà annoncé que la compagnie du Pacifique voulant agrandir ses cours et son garage dans l’est, avait décidé d’acheter toutes les propriétés qu’elle trouverait sur son chemin rue Notre-Dame à partir de la rue Lacroix. Or, parmi ces propriétés à exproprier se trouve l’importante manufacture de biscuits Viau et Frère. Les directeurs de cette maison de commerce ne voulant obstruer le chemin au développement de la compagnie du Pacifique dans l’est, consentit à abandonner à cette dernière, au prix de $200,000 l’immeuble qu’elle occupe présentement. Cette expropriation, ou plutôt cet abandon nécessite donc pour la Maison Viau un déménagement et on comprend que le déménagement d’une industrie de l’importance de celle qui nous intéresse est un fait digne de mention et qui fait époque dans l’histoire de l’industrie et du commerce. C’est vers le 20 du courant que l’immeuble de la rue Notre-Dame occupé par la Maison Viau depuis 1900 commença à être évacué pour occuper le nouvel établissement qui se trouve à Viauville aux coins de la rue Ontario et de la première Avenue.


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Feu M. CH. THÉO. VIAU, fondateur
de la maison Viau et Frère.

La Maison Viau a toujours eu le siège de son exploitation sur la rue Notre-Dame, depuis sa fondation.

Il est intéressant de refaire l’histoire de cette importante fabrique, à ce moment même où elle entre dans une phase nouvelle de sa longue existence.


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M. WILFRID VIAU, l’un des directeurs de la maison Viau.

C’est l’année de la Confédération en 1867, que feu Ch. Théodore Viau jetait les bases de l’industrie qui le place aux premier rangs dans le monde du commerce et à la tête d’une immense fortune. À l’instar de tous les établissements de ce genre, les débuts furent plutôt modestes comme ceux du fondateur. Feu Théo. Viau naquit à Longueuil en 1843. À peine âgé de quinze ans, il s’en venait à Montréal, où il embrassa la carrière commerciale. Il débuta comme garçon à l’épicerie Poupart, qui jouissait d’un certain prestige ; après quelques années de service chez Poupart, il entra à l’épicerie Dufresne, où une couple d’années durant, il se familiarisa avec les connaissances du commerce.


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L’ANCIENNE FABRIQUE VIAU, rue Notre-Dame, que le Pacifique
Canadien va démolir incessament.

Le jeune Viau mit au travail tant d’énergie et de discernement qu’en peu de temps, il réussit à s’amasser un peu d’argent ; ce fut le commencement, les débuts de la fortune considérable qu’il laissait à sa mort.

C’est alors que le jeune Viau songea à se lancer dans le commerce pour son propre compte. Au début il ne se livra pas à l’industrie qu’exploite aujourd’hui la maison Viau. Il débuta dans le commerce de farine, la matière première qui entre aujourd’hui dans la fabrication des produits Viau. M. Viau était doué de trop de qualités, qui font l’homme d’affaires pour ne pas réussir dans l’entreprise qu’il avait conçue et réalisée ; aussi son commerce devint-il prospère en peu de temps.

Après trois ans passé dans le commerce de farine, il organisa une boulangerie considérable, qui à cette époque figurait au premier rang. À ce moment-là il s’associa dans ce nouveau commerce, un monsieur Viger, qui était alors son comptable.

En 1874, ce dernier s’étant retiré du commerce, M. Viau resta seul intéressé et fonda la maison Viau et frère. C’est aussi vers ce moment qu’il ajoute à la fabrication du pain, celle des biscuits. Cette dernière industrie prit en peu de temps des proportions considérables ; le développement de cette branche s’affirmant toujours de plus en plus, M. Viau résolut d’abandonner la fabrication du pain.


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M. Zéphirin Monté, M. Zép. Gadoua, deux des plus anciens
employés de la maison Viau.

C’était alors en 1890.

Concentrant alors tous ses moyens vers le succès de l’industrie de la fabrication des biscuits, on la vit grandir encore à pas de géant, au point que la maison Viau vit ses produits placés dans tous les centres et dans toutes les localités de notre province et aujourd’hui il n’est pas un endroit de notre province où les produits Viau ne se trouvent pas en vente.

Il y a une quinzaine d’années, au commerce si prospère des biscuits, la maison Viau ajouta la fabrication des bonbons, qui donna un nouvelle essor à son commerce.


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M. J. B. DEGUISE, gérant de la maison Viau,
au service de laquelle il a dépensé trente-quatre ans.

C’est dans un bien modeste local, non moins modestement aménagé que l’industrie Viau commença. À l’est de l’édifice actuel, celui de la rue Notre-Dame se trouvait

L’ÉTABLISSEMENT DES PREMIERS JOURS
il en reste très peu de vestige. En 1874, un incendie détruisait ce premier local, qui sortit de ses ruines plus spacieux et mieux outillé. En 1899, le 12 novembre, un dimanche matin un autre désastre détruisit de fond en comble la manufacture Viau. C’était au plus fort du travail à la veille des fêtes. Une suspension des opérations pendant six mois, fut l’occasion pour les directeurs de la maison, qui avaient succédé à feu M. Viau de donner un autre vigoureux élan à l’industrie déjà si prospère.

En mai 1900 les travaux étaient repris de plus belle sans interruption jusqu’aujourd’hui des raisons de force majeure vont amener un peu de ralentissement.

Ce serait le moment peut-être de nous transporter maintenant au nouvel établissement et d’en faire la visite, mais nous retarderons encore, pour mieux renseigner nos lecteurs sur l’état actuel de la production de la fabrique Viau. Nous n’entrerons pas dans tous les détails de cette

PRODUCTION GIGANTESQUE
qui nous conduiraient à des calculs fabuleux ; mais nous donnerons à nos lecteurs une idée de ce que peut en être le chiffre, quand nous leur dirons quel est le chiffre de la matière première qui entre dans la fabrication des produits Viau.

Ainsi dans la fabrication de ces produits, il entre chaque année 2,000 « tinettes » de beurre de 50 livres chacune, ce qui fait le chiffre intéressant de 100,000 livres. En outre de cela, cette industrie consomme par mois, 35,000 livres de saindoux, soit 420,000 livres par année. Dans la fabrication des biscuits et des bonbons que nous mangeons, il entre par mois 10,000 barils de sucre d’environ 300 livres chacun, ce qui fait par mois le joli chiffre de 3,000,000 de livres et par année, 36,000,000 de livres. Il faut aussi compter les œufs, annuellement la maison Viau en consomme 100,000 douzaines. La farine compte pour 20,000 barils de 196 livres chacun, par année. Pour les bonbons il est consommé environ 300,000 livres de noix de chocolats. Ces chiffres lus avec attention donneront une idée aux ménagères de la capacité de production annuelle en biscuits et en bonbons de la maison Viau, si elles tiennent compte de la quantité d’ingrédients qui entre dans la composition de ces bonbons ou de ces biscuits.


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M. THÉODORE VIAU, l’un des directeurs de la maison Viau.

Ces renseignements donnés, procédons au déménagement de la fabrique Viau. Ce déplacement nécessitera beaucoup de temps et beaucoup de frais, nul ne douterait ; aussi l’installation dans le nouvel édifice ne sera pas terminé avant plusieurs semaines.


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LA NOUVELLE FABRIQUE VIAU au coin de la rue Ontario et de la
1ère avenue, à Viauville. — Vue prise du côté sud-ouest.

LE NOUVEL ÉDIFICE
dont nous donnons une vue prise du côté sud-ouest fait face à la rue Ontario. Le terrain sur lequel il est sis a 200 pieds de largeur, avec un profondeur de 700 pieds ; c’est dire que la maison Viau veut se mettre à l’aise. En arrière de la fabrique s’élèveront de spacieuses écuries et des remises. Une voie d’évitement de la ligne du Chateauguay Northern viendra prendre les produits Viau à
l’établissement même. La nouvelle fabrique aura une largeur de 200 pieds et une longueur de 210 : c’est dire qu’elle sera de beaucoup plus spacieuse que celle de la rue Notre-Dame. Toutefois elle sera moins élevée d’un étage.


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M. THÉOPHILE VIAU, l’un des directeurs de la maison Viau.

L’établissement de la rue Ontario sera pourvu

DE L’OUTILLAGE
le plus moderne et le plus
perfectionné. Au sous-sol seront installés de gros engins à gaz, à vapeur et à l’électricité : tous ces engins fourniront la force motrice à tous le mécanisme. En outre de ces engins, sera installé un immense appareil réfrigérateur, qui sert surtout dans la confection des chocolats.


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M. L. D. MARÉCHAL, le doyen des employés de la maison Viau et Frère.

Au premier étage sera installé tout l’outillage servant à la fabrication des biscuits. Dans l’aile nord est seront fixés les tables et les appareils qui servent à la préparation de la pâte du biscuit ; ces biscuits quand ils sont préparés, sont placés sur de grandes lèche-frites, qui sont elles-mêmes placées dans des fours immenses, au centre de l’édifice, qui consomment quatre barils de farine chacun, à l’heure : quatre de ces fours ont été installés. La construction de chacun d’eux prend environ 120,000 briques. Les lèche-frites placées dans le four le traversent automatiquement, et quand elles en sortent les biscuits sont cuits à point et viennent dans l’aile sud ouest que l’on voit dans notre vignette. Retirés des lèche-frites les biscuits sont mis en boites et prêts pour être mis en vente.

Au deuxième étage sera installé tout l’outillage de la confiserie ; enfin le dernier sera occupé comme magasin.

Maintenant parlons

DU PERSONNEL
de la fabrique. En outre des directeurs, il comprend environ 300 personnes.

La maison Viau a pour administrateur général M. J. B. Deguise, qui depuis 34 ans, a consacré tout son temps au succès de l’œuvre entreprise par feu M. Théo. Viau. M. Deguise n’était âgé que de 15 ans quand il entra aux services de la maison Viau en qualité de garçon de bureau. Il a aujourd’hui comme collaborateurs les trois fils de feu M. Viau, MM. Théodore, Théophile et Wilfrid Viau.

Parmi les employés, il en est un qui mérite une mention particulière ; nous voulons parler de M. L. D. Maréchal, qui, depuis trente-cinq ans a parcouru toute la province de Québec, quelques centres d’Ontario, du Manitoba, pour placer les produits de la maison Viau.

M. Maréchal partout où il va est reçu comme s’il était le seul facteur de la maison. En certains endroits aucun autre voyageur de commerce ne s’est encore présenté pour placer des produits similaires.

Après M. Maréchal, les deux plus anciens employés sont MM. Zéphirin Monté et Zéphir Gadoua ; le premier compte 30 ans de service et l’autre 20 ans.

En outre du personnel intérieur, la maison Viau compte 12 voyageurs de commerce dans notre ville, 4 dans la province de Québec, avec une agence dans la ville de Québec et une autre au Manitoba !

Au début le personnel était au plus de 50 hommes et comme nous le disait M. Monté aujourd’hui avec 300, le travail de chacun est encore plus considérable qu’au début, même en tenant compte du machinisme qui supplée au défaut de main-d’œuvre ; ce qui veut dire que l’industrie Viau n’est pas arrivée au terme de ses succès, surtout dirigée avec le discernement et la clairvoyance qui distinguent ceux auxquels on a confié l’avoir de cette importante maison.