Le château de Beaumanoir/36

Mercier & Cie (p. 257-262).

XXXVIII

BON SANG NE MENT PAS

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Avant de poursuivre notre récit — qui touche à sa fin — le lecteur voudra bien nous permettre de lui donner ici un mot d’explication.

On sera peut-être porté à nous accuser de perdre trop souvent de vue nos personnages, pour mettre sous les yeux de nos lecteurs des pages entières de notre histoire, ce qui enlève — l’auteur ne se le cache pas — de l’intérêt, de la vie, en quelque sorte, à la marche générale de cet humble récit.

En écrivant ce livre, si nous sommes sorti peut-être des règles ordinaires d’un roman, c’est que nous avons été guidé avant tout par une pensée patriotique. Expliquons-nous : —

Dans un, temps où une certaine partie de nos voisins d’Ontario cherchent à nous traiter en pays conquis ; quand un grand nombre de journaux anglo-canadiens poussent, le fanatisme et la haine du nom français jusqu’à mettre en doute notre courage ; tranchons le mot : quand il n’y a que quelques mois, un journaliste anglais, sans le moindre semblant de vérité, sans le plus petit prétexte, s’oubliait jusqu’à accuser nos volontaires canadien-français de Québec et Montréal, de lâcheté, de pillage, de brigandage, l’auteur s’est dit que l’écrivain canadien avait un devoir sacré à remplir : défendre sa nationalité calomniée, outragée.

La tâche est facile.

Bon sang ne ment pas !

Il suffit d’ouvrir notre histoire et de rappeler les luttes mémorables que nos pères soutinrent avec tant de vaillance en Amérique, luttes dans lesquelles, se battant contre des forces supérieures en nombre, le plus souvent cinq, dix contre un, ils ne succombèrent que le jour où la mère-patrie les abandonna. Voilà pour le courage.

Quand nos adversaires nous accusent de pillage, de brigandage, ils nous font la partie belle et nous pouvons leur renvoyer avec plus de vérité l’accusation. Mais il suffit encore ici, pour répondre à nos calomniateurs, de leur faire lire l’histoire et de leur rappeler les exploits de leurs aïeux sous ce rapport.

Bon sang ne ment pas !…

Voici ce que l’évêque de Québec, du lendemain de la victoire des Anglais, écrivait au ministre de Louis XV en date du 9 novembre 1759.

« On raisonne ici beaucoup, dit-il, sur les événements qui sont arrivés, on condamne facilement. Je les ai suivis de près, n’ayant jamais été éloigné de M. de Vaudreuil de plus d’une lieue ; je ne puis m’empêcher de dire qu’on a un tort infini de lui attribuer nos malheurs. Quoique cette matière ne soit pas de mon ressort, je me flatte que vous ne désapprouverez pas un témoignage que la seule vérité me fait rendre.

« Québec, ajoutait-il, a été bombardé et canonné pendant l’espace de deux mois ; cent quatre-vingts maisons ont été incendiées par des pots-à-feu ; toutes les autres criblées par le canon et les bombes. Les murs, de six pieds d’épaisseur, n’ont pas résisté ; les voûtes, dans lesquelles les particuliers avaient mis leurs effets, ont été brûlées, écrasées et pillées, pendant et après le siège. L’église cathédrale a été entièrement consumée. Dans le séminaire, il ne reste de logeable que la cuisine où se retire le curé de Québec avec son vicaire. Cette communauté a souffert des pertes encore plus grandes en dehors de la ville, où l’ennemi lui a brûlé quatre fermes et trois moulins considérables qui faisaient presque tout son revenu. L’église de la basse-ville est entièrement détruite, celles des Récollets, des Jésuites et du séminaire sont hors d’état de servir sans de très grosses réparations. Il n’y a que celle des Ursulines, où l’on peut faire l’office avec quel– que décence, quoique les Anglais s’en servent pour quelques cérémonies extraordinaires. Cette communauté et celle des Hospitalières ont été aussi fort endommagées ; elles n’ont point de vivres, toutes leurs terres ayant été ravagées. Cependant, les religieuses ont trouvé le moyen de s’y loger tant bien que mal, après avoir passé tout le temps du siège à l’Hôpital Général.

« L’Hôtel-Dieu est infiniment resserré parce que les malades Anglais y sont. Il y a quatre ans que cette communauté avait brûlé entièrement. Le palais épiscopal est presque détruit et ne fournit pas un seul appartement logeable ; les voûtes ont été pillées. Les maisons des Récollets et des Jésuites sont à peu près dans la même situation, les Anglais y ont cependant fait quelques réparations pour y loger des troupes ; ils se sont emparés des maisons de la ville les moins endommagées ; ils chassent même de chez eux les bourgeois qui, à force d’argent, ont fait raccommoder quelques appartements ou les y mettent si à l’étroit par le nombre de soldats qu’ils y logent, que presque tous sont obligés d’abandonner cette ville malheureuse et ils le font d’autant plus volontiers, que les Anglais ne veulent rien vendre que pour de l’argent monnayé, et l’on sait que la monnaie du pays n’est que du papier. Les prêtres du séminaire, les chanoines, les jésuites sont dispersés dans le peu de pays qui n’est pas encore sous la domination anglaise ; les particuliers de la ville sont sans bois pour leur hivernement, sans pain, sans farine, sans viande, et ne vivent que du peu de biscuit et de lard que le soldat anglais leur vend de sa ration. Telle est l’extrémité où sont réduits les meilleurs bourgeois.

« Les campagnes ne fournissent point de ressources et sont peut-être aussi à plaindre que la ville même. Toute la Côte de Beaupré et l’île d’Orléans ont été détruites avant la fin du siège ; les granges, les maisons des habitants, les presbytères ont été incendiés ; les bestiaux qui restaient, enlevés ; ceux qui avaient été transportés au-dessus de Québec ont presque tous été pris pour la subsistance de notre armée ; de sorte que le pauvre habitant qui retourne sur sa terre avec sa femme et ses enfants, sera obligé de se cabaner à la façon des sauvages. [1]

« Leur récolte qu’ils n’ont pu faire qu’en donnant la moitié, sera exposée aux injures de l’air, ainsi que leurs animaux ; les caches qu’on avait faites dans les bois, ont été découvertes par l’ennemi, et par là, l’habitant est sans hardes, sans meubles, sans charrue et sans outils pour travailler la terre et couper le bois. Les églises, au nombre de dix, ont été conservées ; mais les portes, les autels, les statues, les tabernacles ont été brisés.

« La mission des sauvages abénakis de St-François a été entièrement détruite par un parti d’anglais et de sauvages ; ils y ont brulé tous les ornements et les vases sacrés, ont jeté par terre les hosties consacrées et ont égorgé une trentaine de personnes, dont plus de vingt femmes et enfants.

De l’autre côté de la rivière, au sud, il y a environ trente six lieues de pays établi, qui ont été à peu près également ravagées et qui comptent dix-neuf paroisses dont le plus grand nombre a été détruit. Ces quartiers n’ont aucune denrée à vendre, et ne seront pas rétablis d’ici à plus de vingt ans dans leur ancien état. Un grand nombre de ces habitants, ainsi que ceux de Québec, viennent dans les gouvernements de Montréal et des Trois Rivières ; mais ils ont bien de la peine à trouver des secours. Les loyers, dans les villes, sont hors de prix, ainsi que toutes les denrées… L’année prochaine, il sera difficile d’ensemencer, par ce qu’il n’y a pas de labour de fait. J’atteste que dans cette description de nos malheurs il n’y a rien d’exagéré, et je supplie nos seigneurs les évêques et les personnes charitables de faire quelques efforts en notre faveur.»

  1. C’est ainsi que tous les habitants de la Côte de Beaupré, qui n’étaient descendus du bois qu’au mois d’octobre, passèrent l’hiver. À Château-Richer, une partie du plancher de l’église n’avait pas été consumée par les flammes. C’est en cet endroit que les habitants qui avaient récolté un peu de grain allaient le battre. Ceux qui étaient trop éloignés le battaient sur la glace. Les mères qui n’avaient pas de farine pour préparer la nourriture des enfants au berceau, se servaient pour moudre le grain d’un moulin à café que M. Ed. Cloutier, maire du Château, conserve encore comme une relique du passé.

    Sur la terre de M. Frs. Julien, au pied de la montagne, à un mille du chemin royal, on trouve, dans un rocher, un four naturel qui servit jusqu’au printemps à faire cuire le pain des habitants qui avaient de la farine. Ceux-là, c’était les bourgeois, les privilégiés de l’endroit. Les pauvres se nourrissaient de blé bouilli, quand le poisson et le gibier manquaient.