Le château de Beaumanoir/12

Mercier & Cie (p. 80-86).

XIII

UNE EXPLICATION ORAGEUSE


Claire s’arrêta dans l’encadrement de la porte pour calmer son agitation. Bigot, lui tournant le dos, était en contemplation devant le portrait même de la jeune fille suspendu entre celui de son père et celui de sa mère.

Au léger bruit qu’elle fit en remuant un fauteuil, Bigot se retourna et fut visiblement surpris de se trouver en présence de sa fiancée. Il ne perdit pas son assurance ordinaire cependant, et saluant gracieusement la jeune fille :

— Mademoiselle, dit-il, j’avais demandé une entrevue à monsieur votre père, mais je n’en suis pas moins heureux, que ce soit sa charmante fille qui me reçoive.

— Mon père est sorti, monsieur.

— Je n’ai pas à m’en plaindre et ne puis m’en prendre qu’à moi-même, attendu qu’il ne comptait sur ma visite que cet après-midi. Mais un ordre du gouverneur m’enjoignant d’assister à une réunion extraordinaire du conseil à deux heures, m’a forcé d’avancer le moment de cette entrevue qui doit combler tous mes vœux.

— Je suis heureuse, moi aussi, monsieur, que l’occasion se présente pour moi de vous parler seule, franchement, comme doit le faire une honnête fille. J’ai compté sur votre réputation de galant homme pour me faire pardonner ce qu’il y a d’extraordinaire dans ma démarche auprès de vous.

— Je vous écoute, mademoiselle.

— Monsieur l’intendant, vous avez demandé ma main à mon père, n’est-ce pas ?

— Mon cœur a dicté cette démarche.

— Soit. Mais ne pensez-vous pas, monsieur que vous auriez pu, avant de faire cette démarche tout-à-fait officielle, me consulter un peu ?

— J’avoue mon tort, mademoiselle, et je suis prêt à le réparer.

— Monsieur Bigot, est-il bien vrai que vous m’aimez ? demanda Claire avec une émotion mal contenue.

— Sur l’honneur ! mademoiselle.

— Et… si je ne… vous aimais pas, moi ?

— J’aurais l’espoir de trouver un jour le chemin de votre cœur.

Claire fit un léger mouvement d’épaules.

— Monsieur l’intendant, reprit-elle, vous avez demandé ma main à mon père qui vous l’a accordée. La volonté de mon père, fit-elle mon malheur, ce qu’il veut, je dois le vouloir… et cependant…

Elle parut hésiter.

— Parlez, mademoiselle, insista Bigot.

— Cependant, acheva Claire, je ne vous aime pas, moi, et c’est parce qu’il m’est impossible… de vous aimer… parce que mon cœur, hélas ! ne m’appartient plus…

— Ce que vous me dites là ne m’étonne pas, mademoiselle.

Claire tressaillit.

— Mais, continua Bigot, je vous aime, moi, et je m’efforcerai de mériter votre amour.

— On n’aime point deux hommes à la fois, monsieur l’Intendant.

— Mais on peut oublier.

— Je ne le crois pas.

Bigot était fort calme et même souriant. Ce calme exaspéra Claire.

— Mais, monsieur, dit-elle avec vivacité, on n’épouse pas, quand on est un galant homme, une jeune fille qui… ne vous aime pas.

Bigot s’inclina ironiquement.

— Qui aime… ailleurs, acheva Claire.

— Hélas ! je le vois bien.

— Qui ne pourra donc jamais vous aimer.

— Ah ! mademoiselle, l’avenir cache bien des mystères…Qui sait !

Un dédain superbe arqua les lèvres de Claire.

— Tenez, monsieur, dit — elle, faut-il vous avouer la vérité toute entière ?

— Je vous écoute, mademoiselle.

— Il est ici même, à Québec, un jeune homme qui m’aime et que j’aime, un jeune homme au cœur noble, aux sentiments délicats à qui je me suis juré de demeurer fidèle de cœur et d’âme, même si la volonté de mon père me condamnait à accepter la main d’un autre.

— Mademoiselle, reprit Bigot toujours calme, toujours souriant, tout cela est beaucoup moins grave que vous ne pensez, et j’ai la conviction si profonde que je vous rendrai la plus heureuse des femmes un jour, que je ne m’inquiète aucunement de ce serment de jeune fille étourdie dont vous me parlez.

— Oh ! monsieur, voilà qui est bien indigne d’un gentilhomme.

— Mademoiselle…

Tenez, reprit Claire, laissez-moi essayer de vous convaincre, de vous fléchir, et pardonnez-moi quelques mots un peu vifs…

— Je les comprends, mademoiselle ; mais que voulez-vous ! moi aussi j’ai le cœur pris, moi aussi j’aime éperdument…

— Ainsi, reprit Claire, vous êtes sans pitié !…

— C’est-à-dire que je vous aime…

— Et vous… persistez ?

— Si M. votre père me fait l’honneur de me tenir sa promesse, toutefois…

— Ah ! murmura Claire en portant son mouchoir à ses yeux, voilà qui est bien infâme, monsieur l’Intendant.

— L’avenir me justifiera, reprit Bigot sans sourciller sous l’insulte.

Un moment Claire s’était abandonnée à son émotion, mais un souvenir lui vint soudain à l’esprit et elle reprit courage.

— Eh ! bien, puisqu’il en est ainsi, dit-elle, puisque je suis fatalement condamnée à m’appeler un jour madame Bigot, au moins serez-vous franc avec moi ?

— Oh ! certes, dit-il.

— Monsieur l’Intendant, je crois que vous m’aimez.

— Oh ! de toute mon âme, fit Bigot en mettant la main sur son cœur.

— Votre amour excuse donc à mes yeux tout ce que votre conduite semble avoir d’étrange.

— Etrange est peut-être le mot, balbutia Bigot.

— Convenez que c’est pour servir cet amour que vous avez procuré à mon père une place lucrative, que vous l’avez même intéressé dans une compagnie dont vous êtes le chef, que vous avez cherché enfin à vous en faire une créature, calculant sur son honnêteté, sur sa faiblesse…

— Mon Dieu, mademoiselle, vous me permettrez de garder le silence sur cette question… Et quand même cela serait…

— Achevez donc, monsieur, achevez de grâce ! fit Claire voyant que Bigot semblait hésiter à s’ouvrir entièrement.

— Eh ! bien ! ce ne serait, après tout, qu’une preuve d’amour.

— Ainsi vous convenez…

— Je ne conviens de rien, mademoiselle.

— Jurez-moi, monsieur, qu’en accordant des faveurs à mon père vous n’avez pas voulu vous assurer ma main !

— Je ne jure rien.

— C’est bien, monsieur, me voilà suffisamment fixée.

— Montrant à Bigot la porte, elle lui dit avec véhémence :

— Monsieur, je ne suis point encore votre femme, et je suis ici chez moi, sortez, sortez sur le champ…

Un éclair passa dans les yeux de Bigot. Il salua profondément et se dirigea vers la porte. Mais avant de la franchir, il se retourna :

— Adieu, mademoiselle, dit-il, malgré vos rigueurs, je vous aime, et, Dieu aidant, vous serez ma femme !

Et il sortit.