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Le Voyage du capitaine Binger dans la boucle du Niger

Le Voyage du capitaine Binger dans la boucle du Niger
Revue des Deux Mondes3e période, tome 97 (p. 660-671).

Les géographes ont reconnu depuis longtemps que le Niger ou Dioli-Ba occupe parmi les fleuves un rang fort honorable par l’abondance de ses eaux, par la richesse et l’étendue de son bassin. Il n’est pas moins remarquable par la direction de son cours. Il prend sa naissance non loin de l’océan, coule longtemps du sud-ouest au nord-est, vers l’intérieur du continent, et semble vouloir se jeter dans la Méditerranée ; mais il se heurte aux sables du Sahara, et, comme pris de repentir, après beaucoup d’hésitations, il s’infléchit brusquement un peu en aval de Timbouctou, décrit une vaste courbe, coule désormais du nord-est au sud-ouest et termine un parcours de plusieurs milliers de kilomètres en se déversant au fond du golfe de Guinée. Ses deux branches forment avec le littoral un triangle double de la France en étendue, et cette vaste région, comme on l’a dit, était l’un des derniers grands blancs de la carte d’Afrique. On y plaçait des montagnes qu’aucun voyageur n’avait vues, des cours d’eau dont on ne connaissait guère que l’embouchure, des noms d’États qui n’étaient que des noms. Grâce à un officier français, M. Binger, Alsacien de naissance, capitaine d’infanterie de marine, il sera désormais possible de faire une carte sérieuse de la boucle du Niger.

Après s’être rendu du Sénégal au Niger, de Bakel à Bammako, par la route que le général Borgnis-Desbordes a ouverte, protégée par des postes fortifiés et où l’on circule aujourd’hui avec autant de sécurité qu’en France, l’intrépide explorateur est arrivé à Kong en traversant les États de Samory et de Tiéba. De là, remontant au nord-est, il a pénétré dans le Mossi, atteint Waghadougou. Puis, redescendant vers l’océan, il a visité Salaga, Kintampo, Bondoukou, d’où il est retourné à Kong, et de Kong il a regagné la côte et les comptoirs français en suivant le cours du Comoé. Son voyage avait duré vingt-huit mois.

A l’unanimité, la commission des prix de la Société de géographie a décerné au capitaine Binger la grande médaille d’or. Le rapporteur, M. Duveyrier, a déclaré que ce voyage d’exploration, accompli en partie dans des pays entièrement nouveaux, comptait parmi les plus utiles et les plus fructueux. Le développement total de l’itinéraire, à la boussole, est d’environ 4,000 kilomètres ; les itinéraires par renseignemens atteignent près de 50,000 kilomètres, et tous ont été contrôlés. M. Binger a établi que, près de Sikaso, un massif montagneux sépare les affluens de la Bagoé, qui se jette dans le Niger, des affluens du Grand-Bassam et du Volta, et que cette portion du bassin du Niger devra être diminuée sur nos cartes de plusieurs degrés carrés. Il a relevé le premier le cours complet du Volta et prouvé que ce fleuve, ainsi que le Comoé, dont les sources doivent être cherchées sur le parallèle de Bammako, sont trois ou quatre fois plus longs qu’on ne le croyait. Il a constaté, après Barth, que la chaîne des montagnes de Kong n’a jamais existé que dans l’imagination de voyageurs mal renseignés, qu’on a souvent donné le nom de montagnes à des renflemens insignifians du sol et le nom de chaînes à des massifs isolés, que les plus élevés atteignent au maximum 1,800 mètres et ne commandent que de 900 mètres le terrain environnant, que les plus importans ne peuvent être comparés qu’aux Vosges dans la Basse-Alsace, entre Saverne et Bitche. Le livre que prépare le capitaine Binger nous procurera de précieuses informations sur la géologie et la flore des régions qu’il a parcourues, et aussi sur la faune humaine qui les habite, sur ses mœurs, sur les langues qu’elle parle, sur les religions qu’elle professe. M. Binger est entré en relations avec plus de soixante peuples divers ; grâce à lui. nous acquerrons des renseignemens certains sur des races inconnues, sur des États et des villes dont on ne parlait que par ouï-dire.

Pour faire de pareilles tournées sans rester en chemin, il faut être bâti à chaux et à ciment, il faut avoir cette volonté que rien ne rebute, cette obstination que rien ne lasse, il faut être possédé de ce démon qui, à l’heure des grands périls, donne le signal de détresse et les inspirations qui sauvent. Aussi robuste d’âme que de corps, le capitaine Binger est un de ces flegmatiques sanguins qui joignent l’audace à l’infinie patience. Il a subi de dures épreuves. Si vigoureuse que soit sa constitution, il a été dangereusement malade, une fois d’épuisement, par l’excès des privations, une autre fois de chagrin, dans un moment où il désespérait de pouvoir continuer son voyage. Il a vu des horreurs ; il a assisté au siège de Sikaso, capitale de Tiéba, attaquée par Samory. Il a parcouru des districts désolés par la guerre et la famine, il a traversé des villages dépeuplés, où des moribonds râlaient à côté de squelettes blanchis au soleil. Des fanatiques, des tribuns ont comploté sa mort, et il a eu affaire aux terribles ; brigands du Gourounsi. « Dans cette région, à chaque rencontre, il faut apprêter ses armes, et l’on défile à distance les uns des autres, l’arc bandé, et les flèches empoisonnées à la main ; le moindre geste imprudent peut provoquer un conflit, amener un désastre… Il fallait être debout jour et nuit ; pas d’autre nourriture que des épis de mil et de maïs grillés ; un peu de viande de buffle boucanée ; et, par surcroît, nous devions traverser sans pirogues de nombreux cours d’eau. » A chaque instant, on se disait : Nous ne passerons pas. Mais le démon aidant ; on passait.

Les vrais voyageurs oublient les fatigues et les périls pour ne se souvenir que de leurs bonnes aubaines. Le capitaine Binger a connu plus d’une fois le bonheur dans la boucle du Niger. S’il est presque mort de lassitude en cheminant dans des marais herbeux, où il faut porter les bagages à des d’homme, il s’est senti revivre dans des sites charmans, sillonnés par des eaux bien courantes dans de magnifiques forêts, dont les délices, à la vérité, sont gâtées par les fourmis à mandibules et les serpens. Kintampo, assise au milieu d’une clairière et environnée de cultures et de splendides bananiers, lui fit l’effet d’un paradis. Il a connu d’autres joies plus douces encore. Il a séjourné chez des peuples agriculteurs et industrieux ; dans des villes où fleurissent le commerce et tous les arts de la paix. La défiance qu’on lui témoigna d’abord se dissipa bientôt ; des bouches menaçantes se décidèrent à sourire ; reçu en ennemi, on le traita bien vite en ami. Compterons-nous parmi ses bonheurs ou ses malheurs l’offre que lui fit le frère du roi de Mossi de lui donner, avec un cheval rouan, trois jeunes femmes, en le priant instamment de les épouser ? « Passer brusquement du célibat à un triple mariage me parut un peu excessif. J’exposai mes scrupules à mon brave ami Boukary-Naba, qui consentit à ce que je fisse épouser ces jeunes filles par mes trois serviteurs les plus dévoués. Elles ont été d’excellentes femmes et n’ont jamais fait naître la discorde dans mon camp. » M. Binger m’assure qu’il y a dans la boucle du Niger des populations où les femmes sont vraiment belles ; mais ; il ne m’a pas dit si les trois jeunes filles qu’il a refusé d’épouser appartenaient à la race des Hélènes noires.

Il y a deux variétés fort distinctes de voyageurs en Afrique ; Les uns sont des chefs d’expéditions militaires. Personne ne s’entend comme Stanley, à préparer et à conduire ce genre d’entreprises. Il avait fait jadis des prodiges en traversant le continent noir dans toute sa largeur, il vient d’en accomplir de plus étonnans encore en remontant le Congo et l’Arrouwimi pour aller chercher Emin dans la province de Wadelaï. On a souvent prédit que les terres inconnues où il s’enfonçait avec l’audace d’un Fernand Cortès seraient son tombeau, et toujours il Est reparu vivant comme Jonas vomi par sa baleine. Mais, comme le remarquait dernièrement M. Crampel, qui a exploré, lui aussi, des districts inconnus de l’Afrique, lorsqu’on voyage en pays sauvage avec un millier de soldats, on ne peut les nourrir qu’en pratiquant partout la réquisition ou l’achat forcé, c’est-à-dire en rançonnant et en pillant. Le plus souvent les noirs ne cultivent le sol que dans la stricte mesure de leurs besoins, la réquisition les condamne à la famine, et ces affamés se vengent. L’armée et son chef se fraient un passage, les lieutenans d’arrière-gardes sont attaqués et tués. Les chemins que Stanley s’est ouverts par la violence, la violence seule pourra les rouvrir. Partout où il est allé, il s’est battu, partout il a laissé derrière lui une longue traînée de sang et des pays fermés désormais à tout Européen qui n’aurait pas avec lui une armée pour en forcer les portes.

C’est une tout autre méthode qu’a pratiquée le capitaine Binger. Durant les vingt-huit mois qu’il a passés dans la boucle du Niger, il n’avait pas d’autre escorte que dix indigènes de la côte et dix-huit ânes. Quelques-uns de ses noirs étaient armés, mais il avait soin de garder pour lui les cartouches, et au cours de son long et périlleux voyage, il n’a pas versé d’autre sang que celui du gibier qui passait à sa portée. Quand on est décidé à ne se battre qu’à la dernière extrémité, c’est la palabre qui remplace les coups de fusil. Il faut parlementer sans cesse, obtenir par la puissance de la persuasion le droit de passage et des sauf-conduits pour aller plus loin. A cet effet, il faut savoir les langues du pays. Le capitaine Binger avait eu soin d’apprendre le mandé, langue de la plus civilisée, de la plus industrieuse, de la plus répandue de toutes les races établies dans cette région. Le mandé ne lui suffisant pas, il a dû apprendre en chemin, tant bien que mal, le sieneré, le samokho, le mossi, le grousi, le haoussa, l’agni, et il a rapporté plusieurs vocabulaires de ces divers idiomes.

Mais l’homme le plus éloquent, le plus persuasif ne réussirait pas à traverser la boucle du Niger s’il y arrivait les mains vides. Le capitaine Binger s’était muni à son départ d’une pacotille pesant 900 kilogrammes, où figuraient presque toutes les industries françaises, et c’est en voyageur de commerce qu’il s’est présenté partout. Lorsqu’un an après avoir quitté Bordeaux, il fit, le 20 février 1888, son entrée dans la ville de Kong, monté sur un modeste bœuf porteur, au milieu d’une population avide de voir un Européen, mais plus étonnée que bienveillante, son premier soin fut d’expliquer en mandé à ces curieux les raisons de son voyage et ce qui l’amenait chez eux. Après leur avoir parlé de la France, de ses établissemens sur le Niger, des postes fortifiés, destinés à protéger les marchands qui vont au Sénégal ou en reviennent : — « Depuis longtemps, leur dit-il, nous connaissons de nom la ville de Kong ; nous savons aussi que les habitans sont paisibles, actifs et commerçans. Ce sont vos qualités qui ont décidé mon gouvernement à vous envoyer quelqu’un pour lier des relations plus étroites avec vous. J’ai pour mission de rechercher quels sont nos produits, tissus ou armes, qui vous conviennent le mieux afin d’en informer nos fabricans à mon retour en France ; ils sauront ainsi ce qu’ils doivent vous envoyer soit par le Niger, soit par le Grand-Bassam. Mais je désire connaître également ce que nous pouvons obtenir de vous en échange de nos marchandises, et, à cet effet, si vous le voulez, je séjournerai quelques semaines parmi vous. » — « Chrétien, lui répondit le roi Karamokho-Oulé, ton parler est droit ; nous avons tous compris ce que tu viens de nous dire, je t’en remercie au nom de tout mon pays. Je suis heureux que tu aies pu prouver ton innocence ; pour mon compte, j’étais convaincu qu’un blanc ne peut faire qu’un métier honnête. Si Dieu t’a laissé traverser tant de pays, c’est qu’il l’a bien voulu ; ce n’est pas nous qui agirons contre la volonté du Tout-Puissant. »

Comme il le disait l’autre jour à la Société de géographie commerciale, le capitaine Binger a vendu de tout dans son voyage, des ombrelles, des couvertures, des aiguilles à coudre, des alênes, des hameçons, des calicots apprêtés et imprimés, qui ont eu beaucoup de succès, des boutons de livrée, des ganses, des galons, des dentelles défraîchies, des cravates, des blouses de rouliers, des écharpes, des foulards, de la quincaillerie, de la coutellerie, du papier, des aimans, des gazes, des étoffes pour arlequins, lamées en or et en argent. Façonnés par ses leçons et par son exemple, les noirs qui l’accompagnaient avaient bientôt acquis le génie du négoce. Ils se dépouillaient de leurs amulettes pour les vendre à leurs amis, à qui ils offraient aussi des cadenas sans clé. Personne ne songeait à demander à quoi ces cadenas pouvaient servir, on se laissait séduire par leur charme mystérieux, tout le monde en voulait.

Les Mandés ont eux-mêmes des hommes d’affaires fort exercés, dont il est bon de se défier. Il en est qui se servent de poids faibles, pour peser l’or en poudre qu’ils donnent en paiement et de poids forts pour peser celui qu’ils encaissent. Une autre monnaie en usage dans ces pays est le cauris, coquillage univalve, venant des mers de l’Inde, monnaie lourde, encombrante : une charge d’homme de 20,000 petits cauris représente de 32 à 40 francs. Les indigènes comptent par petits tas de cinq coquilles, et les plus habiles opèrent avec une rapidité prodigieuse, dont M. Binger s’est plus d’une fois émerveillé. Il en voulait à son ami Bafotigué, chez qui il logeait à Kong, de compter sans effort 200 tas pendant que lui-même n’en comptait que 120.

Le capitaine se souvient avec plaisir des longues heures qu’il a passées dans la compagnie des trafiquans mandés. Il se tient à Kong des marchés quotidiens où l’on trouve en abondance les objets de première nécessité, y compris la terre comestible dont se régalent les femmes enceintes. Le commerce en gros se fait dans l’intérieur Des maisons où descendent les marchands venus de loin, et quelles que soient leurs transactions, leurs hôtes prélèvent un droit de courtage. On vend au détail et en demi-gros dans des foires hebdomadaires ou bi-mensuelles, dont M. Binger fait des peintures fort animées. On y achète le coton, l’indigo, l’huile de palme, le tabac, le bombax, les savons, les potasses, les poissons secs, les viandes boucanées, la volaille, le bétail sur pied. Les amateurs de boissons fermentées se rangent en cercle autour d’un gigantesque vaisseau rempli jusqu’aux bords de bière de mil appelée dolo ; armés d’une calebasse à manche, ils y puisent à même. Des griots frappent à coups redoublés sur leurs retentissans tamtams ; on accourt de toutes parts pour entendre leurs récits chantés. Plus loin, des barbiers ambulans rasent pour 20 cauris ; de jeunes pédicures, munis de méchans ciseaux fabriqués dans le pays, coupent à raison d’un centime les ongles des pieds et des mains ; on en recueille avec soin les rognures, et on fait un trou pour les enterrer.

Ailleurs quelque importante affaire se discute longuement et bruyamment. La marchandise est un bœuf, un cheval ou un captif et le paiement doit se faire en or. Les deux parties ont dit leur dernier mot et n’en veulent rien rabattre ; on va se quitter sans avoir conclu. Mais l’intelligent digouy sait que la vue du précieux métal exerce une action magique sur les cœurs les plus résistans. Il n’a pu convaincre son vendeur, il le fascinera. Impassible et silencieux, il étale devant lui trois ou quatre sachets, il les ouvre avec précaution, verse l’or dans une petite main en cuivre, y promène un aimant pour en ôter jusqu’à la dernière parcelle de fer. Puis il force son homme à examiner de près cette admirable poussière jaune, à la palper, à la peser, après quoi il l’a remet dans les achets, emballe le tout dans un foulard qu’il serre dans la poche de son boubou, en disant : « A ko di ? Décide-toi ! » — et il fait mine de s’en aller. En Afrique comme en Europe, ces manèges font presque toujours leur effet. Nous sommes blancs, les Mandés sont noirs, le même sang coule dans nos veines, et partout il y a des badauds qui se laisse prendre aux finesses des renards.

La relation du capitaine Binger permettra aux géographes de rectifier leurs erreurs touchant l’orographie des pays situés entre le Niger et la côte de Guinée ; elle nous aidera aussi à nous défaire de certains préjugés et de l’habitude que nous avons d’englober tous les habitans de l’Afrique tropicale dans la même définition et dans le même mépris. Trop enclins aux simplifications fallacieuses, nous les considérons tous comme des animaux mal dégrossis ou comme des enfans paresseux, au cerveau mou, à l’âge engourdie, plongés dans une incurable torpeur, sans aucun souci d’avenir, se contentant de satisfaire leurs appétits les plus pressans et de savourer quelques gros plaisirs, ne connaissant d’autre bonheur que celui que peuvent procurer une stupide imprévoyance et les longs sommeils de l’esprit. Il y a assurément en Afrique de vraies tribus de sauvages et des populations tout à fait primitives. Le capitaine Binger a vu dans le Mossi des demi-troglodytes, qui par esprit d’imitation se construisent des cases, mais qui vivent dans des souterrains, où la vermine les dévore. Il a traversé le pays des Mboins, qui seraient nus comme des singes s’ils ne se coiffaient d’un chapeau conique. Leurs femmes portent un tricorne de gendarmes et ne sont vêtues que d’une touffe de paille. Pour assujettir leur enfant sur leur dos, elles remplacent le pagne par une natte ficelée au-dessus des seins à l’aide de deux cordelettes en cuir. Les plus coquettes se percent la lèvre inférieure et l’ornent d’une tige en verre bleu. Quant aux Gouroungas, leur costume est plus simple encore : il consiste en une ficelle, à laquelle pend un couteau.

Les Senoufou, qui habitent les états de Tièba, le Follona, le Tengréla, sont de tout autres gens. Ils s’entendent à cultiver la terre, à élever le bétail ; ils se connaissent en métallurgie, fabriquent des casseroles, des bouillottes en fer battu d’une seule pièce, et leur poterie n’est point méprisable. S’ils ont des coutumes un peu bizarres, si dans leurs cérémonies funèbres ils dansent autour de leurs morts pour les honorer, n’y-a-t-il pas en France plus d’un village où les enterremens sont une occasion de se griser ? Bien supérieurs encore sont les Mandés, qui tiennent le haut bout dans toute la boucle du Niger. Ce peuple, remarquable par son activité et par sa consistance. oppose une infranchissable barrière à la race pullulante et envahissante des Peuls. Il s’est emparé depuis longtemps du pays de Kong, où il s’étend de plus en plus au moyen de ses colonies agricoles, dirigées par des cadets de bonne famille ou par des captifs qui possèdent la confiance de leurs maîtres. Entre un Gourounga et un Mandé la< distance est pour le moins aussi grande, qu’entre tel montagnard albanais et un bourgeois de Londres ou de Paris.

Le capitaine Binger racontait, il y a quelques jours, à la Société de géographie commerciale, l’aventureuse et laborieuse odyssée d’un couple mandingue, qui possédant 10,000 cauris, c’est-à-dire à peu près 20 francs, achète du beurre de ce ou des couvertures, qu’il ira vendre dans l’Anno et le Bondoukou, d’où il rapportera des kolas. Quiconque a entendu ce récit n’est plus tenté de s’imaginer que tout noir est un incorrigible paresseux. Le kola, produit du sterculia acuminata, est un fruit en forme de châtaigne, dont l’Africain raffole. Il lui prête toute sorte de ventus, lui attribue la propriété de calmer la faim et la soif, le tient pour un excellent fébrifuge, pour un puissant aphrodisiaque. Le capitaine le considèrecomme un excitant, qui empêche de dormir ; mais il reconnaît que ce fruit étant amer, l’eau qu’on boit après en avoir mangé paraît douce et sucrée. Quoi qu’il en soit, c’est une marchandise de défaite, et ceux qui en possèdent assez pour pouvoir en donner sont sûrs de se créer des amis.

Le voyage des deux Mandingues, mari et femme, qui s’en vont acheter des kolas dans l’Anno, durera trois mois. Il faut faire des marches pénibles avec des charges de 25 ou 40 kilos. La femme emporte son ménage, ses ustensiles de cuisine, ses effets de rechange, quelquefois son enfant. En arrivant à l’étape, elle va chercher de l’eau qu’elle ne trouvera peut-être qu’à plusieurs kilomètres de là. Le mari s’est procuré du bois ; à peine de retour, elle fait la cuisine, la lessive. On est souvent retenu longtemps au même endroit ou par les pluies ou par les brigands qui interceptent les communications. En attendant des jours meilleurs, il faut gagner sa nourriture ; on vend des galettes de mil, de petits travaux de vannerie, on tisse, on fabrique des nattes. Enfin, les pluies ont cessé, les brigands ont disparu ; les deux pèlerins se remettent en route : « J’ai vécu de leur vie, disait le capitaine Binger. Je les admire, ces marchands qui pourraient servir de modèle à tout le monde par leur endurance et leur courage obstiné. Si à la fin de l’année ils ont gagné la somme nécessaire à l’achat d’un captif, leur situation s’améliore, ils sont trois à travailler. Si l’esclave meurt ou se sauve, tout le bénéfice de trois cents jours de fatigues inouïes est perdu. Mais ces noirs ne se découragent jamais ; ils recommencent, en disant : « C’est la volonté de Dieu ! »

Il y a presque partout en Afrique des races supérieures aux autres mieux douées, plus intelligentes, possédant le sens politique et qui se chargent de civiliser à la longue leurs voisins. Cette civilisation peut nous sembler fort rudimentaire ; elle a du moins l’avantage de s’adapter aux temps et aux lieux. Les Mandingues ne sentent pas le besoin d’avoir des journaux, ni des musées, ni une dette d’état, ni une chambre des députés, ni un grand opéra, et leurs griots sont à la fois leurs musiciens et leurs romanciers ; mais l’amour du mieux, l’esprit de progrès ne leur est point inconnu.

Kong, dont on aperçoit de loin les cinq grandes mosquées et leurs minarets pointant au milieu des bombax et des dattiers, est une ville ouverte, construite en pisé, aux toits plats, qui contient une population de 15,000 âmes. Ses ruelles étroites et tortueuses rayonnent autour d’une grande place de 200 mètres de côté, où se tiennent les marchés. Le commerce y est florissant, l’industrie y prospère. On y fabrique des cotonnades qui font prime dans toute la boucle du Niger et jusque sur la Côte d’Or, des coussabes blanches, agrémentées de broderies en bourre de soie, des couvertures, des voiles pour femmes, des bonnets, des pagnes de luxe. On y trouve jusqu’à 150 puits à indigo, qui font vivre un nombreux personnel. Les chimistes et les teinturiers de Kong obtiennent divers bleus. Ils extraient de terrains ferrugineux une sorte de sulfate de fer, avec lequel ils font du noir ; ils tirent le jaune du mélange de deux racines, le rouge-sang d’un sorgho non comestible, un rouge-brun d’une ocre recueillie dans le Hombori, des jaunes-bruns d’une infusion de feuilles de basi, le rouge-brique du jus de kolas, et diverses potasses leur servent de mordans. Il y a peu d’oisifs à Kong. Les riches tissent comme les pauvres. Pendant les heures de récréation, les écoliers effilochent des étoffes rouges de provenance européenne et dévident les fils qui, mélangés au coton indigène, servent à faire des dessins. Leurs sœurs vendent des fruits, des gâteaux au miel et courent les rues en criant leurs marchandises.

Si le caractère essentiel d’un pays civilisé est d’avoir une mairie centrale, c’est un avantage qui n’a pas été refusé à Kong. Il a son maire et ce maire a sous ses ordres les chefs des sept arrondissemens de la ville. Karamokho-Oulé est le chef d’état. L’iman, chef religieux, réunit dans ses mains la direction des cultes et celle de l’instruction publique, très avancée dans la région. Le capitaine Binger a pu constater que les illettrés y sont fort rares, que tout le monde y écrit l’arabe et commente le Coran. Il m’a raconté qu’il a vu des vieillards à tête blanche, qui, honteux de leur ignorance, fréquentaient l’école, sans que personne s’en étonnât.

Il m’a raconté aussi que, chaque soir, de nombreux Kongais se rassemblaient chez lui et que, poussés par une insatiable curiosité, ils lu adressaient une foule de questions sur l’Europe, sur la France, en s’&criant : « Que tu es heureux d’avoir vu tant de pays ! que tu es heureux de savoir tout ce que tu sais ! » A la vérité, le noir converti à l’islamisme n’abjure jamais entièrement ses anciennes superstitions : il mêle au Coran un peu de fétichisme, il croit à la sorcellerie, aux enchantemens, aux charmes magiques qui abrègent les longues besognes. Un soir, les curieux de Kong dirent au capitaine français : « Nous ne deviendrons jamais plus savans que nous ne le sommes, nous sommes trop vieux ; mais nous voudrions que nos enfans apprissent tout ce que tu sais. Donne-nous un philtre. » Après avoir résisté quelque temps, le capitaine, vaincu par leurs obsessions, écrivit ces mots sur une planchette : « Que Dieu vous donne toute la science que vous désirez ! » On a fait tremper la planchette dans un vase plein d’eau, et les enfans de Kong boivent cette eau, qui leur révélera tous les secrets de l’univers. Ne nous moquons pas d’eux ; nous sommes plus Africains que nous ne le pensons. Tel d’entre nous se figure qu’on régénère un peuple par des formules et croit à la puissance magique des phrases. D’autres attribuent à certaines institutions une vertu curative à laquelle rien ne résiste et considèrent le suffrage universel comme une infaillible panacée. D’autres s’imaginent qu’il suffit de donner un roi à une nation qui n’en veut plus pour mettre fin à toutes ses souffrances. Nous avons nos philtres, nos abracadabras et nos fétiches. Le capitaine Binger est beaucoup plus favorable que d’autres voyageurs à la religion de Mahomet, dont les incessans et merveilleux progrès ne lui semblent point un malheur. Il y a évidemment des distinctions à faire à ce sujet ; autres lieux, autres mœurs, et Mahomet n’est pas partout le même. Quand le général Borgnis-Desbordes entreprit sa mémorable expédition du Sénégal au Niger, il s’aperçut bien vite que les peuples fétichistes étaient, dans cette région, nos alliés naturels ; que, pour établir notre influence, nous devions nous appuyer sur eux et les soutenir contre les agressions des États musulmans. L’événement a prouvé que sa politique était bonne. Mais dans la boucle du Niger, il en va tout autrement. Ce sont les populations fétichistes qui ont causé au capitaine ses ennuis les plus sérieux. Lorsqu’il se dirigea de Dioulasou sur le Dafina, il eut affaire à des noirs si superstitieux que la vue d’un chiffon de papier les remplissait d’épouvante. Accusé de sorcellerie, regardé partout comme un être malfaisant, il n’osait questionner personne, sous peine d’être assassiné. Il courut les mêmes dangers dans le Gourounsi, et quand, après dix-huit jours d’incessantes fatigues et de hasards, il atteignit, épuisé et malade, la cité musulmane d’Oual-Oualé, il respira comme s’il entrait au port. Durant les six semaines qu’il y passa, les musulmans lui prodiguèrent leurs soins. Pour le refaire, son hôte et l’iman envoyaient chercher du fait et du beurre à deux jours de marche d’Oual-Oualé.

Les Mandés ont été convertis à l’islam dès le XVIIe siècle, non par des missionnaires arabes, mais par des noirs qui avaient fait le pèlerinage de La Mecque, et c’est peut-être pour cette raison qu’ils sont restés étrangers au fanatisme, qui est la marque propre du sémite. Le capitaine Binger a connu à Kong des musulmans qui sont des modèles de tolérance. Ils ont fait d’eux-mêmes la réflexion qu’il y a parmi les chrétiens, les juifs et les disciples du Coran des hommes de beaucoup d’esprit, fort attachés à leur religion ; ils en concluent qu’aucune de ces religions n’est méprisable. « Dans les conversations religieuses que nous avons eues ensemble, nous dit le capitaine, ils n’ont jamais essayé de me prouver que leur croyance fût préférable aux autres. Plusieurs m’ont affirmé qu’ils regardaient les trois doctrines comme trois grands chemins qui conduisent au même Dieu. » Si l’esprit de persécution se réveillait en Europe, si l’intolérance des croyans et le fanatisme des mécréans y rendaient la vie difficile aux sages, ils en seraient réduits à prendre le bâton blanc du pèlerin et à pousser jusqu’à Kong pour y retrouver la raison.

En ce qui concerne l’esclavage, le capitaine Binger a des opinions fort arrêtées dont j’ose à peine parler, de crainte de le brouiller avec les philanthropes de profession, qui sont une race fort irritable et à laquelle il est dangereux de se frotter : ces abeilles piquent comme des guêpes. Il y a partout des esclaves dans la boucle du Niger. Si la plupart des marchés s’y règlent en or ou en cauris, l’échange direct y subsiste encore pour les achats de chevaux, qui d’habitude sont payés en captifs. Le Yatenga produit une belle race chevaline ; ces admirables bêtes ont chacune leur palefrenier qui les soigne, les étrille, les bouchonne, les bourre de graminées et leur fait lécher le sel dans sa main. Il est douloureux de penser que, pour acheter un de ces chevaux, il faut donner plus d’un homme. Mais il y a chez tous les peuples de bienfaisantes contradictions, et les principes sont souvent corrigés par les mœurs. Xénophon disait que de son temps il était impossible, en parcourant les rues d’Athènes, de distinguer un esclave d’un homme libre ; il en est de même à Kong. Une notable partie de la population se recrute parmi les descendans de prisonniers de guerre achetés jadis à vil prix ; ce sont des fils d’esclaves à qui leur chaîne pèse si peu qu’ils ne songent pas à la rompre. Beaucoup sont affranchis de fait ; et, quand ils rencontrent leurs patrons, ils ne sont tenus que de témoigner par leurs déférences qu’ils se souviennent encore de les avoir servis. — « Va m’acheter des kolas, disait un de ces anciens patrons à un de ces captifs qui ne servent plus. — Non, je n’ai pas le temps. — Mais souviens-toi que tu es mon captif, » repartit l’autre en riant. Le captif se mit à rire aussi. « Au fait, tu as raison. » Et il courut acheter les kolas. Le Coran enseigne que, lorsqu’un esclave demande son affranchissement par écrit, son maître doit accueillir sa requête, en lui donnant quelque chose pour l’aider à s’établir. Cela signifie : « Quand ton esclave saura lire et écrire, tu en concluras qu’il est devenu l’un des disciples du livre de vie et du prophète qui l’a écrit ; et, s’il veut être libre, qu’il le soit ! Tous les musulmans sont égaux. »

Le capitaine Binger s’emploierait de grand cœur à la suppression de l’esclavage ; mais il se défie beaucoup des gouvernemens abolitionnistes, de leurs calculs intéressés, de leurs secrètes convoitises, et il estime que les croisades qu’on nous prêche ou avorteraient misérablement, ou feraient plus de mal que de bien. En matière d’abolition, il ne croit qu’aux moyens indirects, et il pense que le plus efficace de tous est le développement du commerce. « Pourquoi les chefs d’états noirs font-ils la guerre à leurs voisins ? me disait-il. Pour se procurer des captifs. Et pourquoi leur faut-il des captifs ? Parce qu’ils n’ont pas de budget et que les esclaves qu’ils vendent ou qu’ils donnent sont la seule ressource dont ils disposent pour remplir leur caisse ou pour récompenser le zèle de leurs plus dévoués serviteurs. Procurez-leur d’autres revenus, ils vous en seront fort obligés. J’ai constaté partout dans mon voyage que les pays les plus commerçans sont aussi les plus pacifiques. Quand on se bat sur leurs frontières, les Kongais, qui ont l’esprit commercial, font de bonnes affaires en vendant aux belligérans de la poudre, des armes, ou des provisions de bouche ; mais il y a longtemps déjà qu’ils ne se battent plus pour leur compte. Ce n’est pas avec des phrases qu’on parviendra à supprimer l’esclavage. Ouvrons aux peuples de l’Afrique des débouchés et des routes sûres, donnons-leur ainsi le moyen de mettre leur pays en valeur, d’écouler leurs marchandises, de développer Leur industrie, et possédant, d’autres sources de richesse, ils ne feront plus la chasse à l’homme. »

Quoique le capitaine Binger ne soit pas un philanthrope de profession, c’est en ami des hommes que ce voyageur de commerce a parcouru la boucle du Niger, un rameau d’olivier à la main, et il s’en est bien trouvé. Des bruits fâcheux avaient couru sur lui ; les uns le croyaient mort, d’autres le disaient en détresse et prisonnier. Son absence se prolongeant, au-delà, de toute prévision, on organisa une mission de secours destinée à lui porter un ravitaillement en marchandises et à faciliter son retour. M. Verdier, armateur à La Rochelle, qui possède des comptoirs à la côte, prit l’initiative de l’expédition. M. Treich-Laplène, qui la commandait, n’ayant recueilli dans le Bondoukou que de vagues informations, se décida à pousser jusqu’à Kong. Quand à son tour le capitaine arriva à Bondoukou, il résolut de retourner à Kong pour y chercher le Français qui venait à son secours. Son dernier cheval venait de mourir. Il fit la route à pied, et marcha d’un si bon pas qu’il accomplit en onze jours un trajet qui d’habitude en demande dix-neuf. La famille régnante et la population l’accueillirent en » vieille connaissance ; on l’entoura, on le félicita, on lui fit fête. Peu après, il signait avec Karamokho-Oulé un traité qui plaçait ses états sous notre protectorat et autorisait nos missionnaires et nos marchands à s’établir dans le pays. Ce traité, joint à celui que, quelques mois auparavant, le capitaine Septans avait signé à Bammako avec le roi Tiéba et au pacte conclu par M. Treich-Laplène avec le Bondoukou, reliait nos établissemens du Haut-Niger à nos possessions de la Côte d’Or.

S’il est beau d’aller à Kong, il est encore plus beau de pouvoir y retourner et d’y être bien reçu. La première question qu’on devrait adresser aux explorateurs de l’Afrique est celle-ci : « Pouvez-vous retourner dans les endroits où vous êtes allés ? Les chemins où vous avez passe sont-ils restés ouverts ? N’y a-t-il pas dans quelque village que vous avez traversé une mare de sang qui crie contre vous ? » Nécessité n’a pas de loi, et il faut admirer les exploits des violens ; mais il est permis d’admirer davantage les prouesses d’un débonnaire qui vend aux noirs du calicot et de la dentelle défraîchie et ne tue personne. On peut lui appliquer le mot de l’évangile : « Bénis soient les pieds de ceux qui apportent la paix ! » Quand cet homme de paix est un soldat, son héroïque douceur n’en est que plus méritoire, et ce n’est pas le moindre titre qu’eût le capitaine Binger à la haute récompense, que vient de lui-décerner la Société de géographie.


G. VALBERT.