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V. Giard & E. Brière (p. 59-64).


LA RELIGION LAÏQUE


Je fus un jour déléguée par une société de libres-penseurs pour prendre la parole à un mariage civil. Aucun programme ne m’ayant été tracé, je crus avoir carte blanche et après avoir entendu le maire lire aux nouveaux époux les articles 213-214-215-217 du Code civil, je ne pus m’empêcher de dire aux conjoints :

« Il ne suffit pas que vous vous absteniez d’aller à l’Église faire bénir votre union, vous devez encore réprouver le texte de la loi basée sur l’esprit de l‘Église qui consacre le principe d'autorité. Si vous voulez être heureux dans le mariage, traitez-vous en amis ! en associés ! en égaux !… Ne tenez pas plus compte de la loi qui outrage et infériorise la femme, que vous n’avez tenu compte du droit canonique qui vous en joignait de vous marier à l’Église. »

Le préfet de la Seine indigné qu’il soit fait des correctifs au Code, adressa aux maires de Paris la circulaire

suivante :
LES MARIAGES CIVILS
Paris, le 21 avril 1880.
Messieurs et chers collaborateurs,

Une de nos préoccupations communes les plus vives a été de maintenir et d'accroître la dignité de la cérémonie du mariage civil.

Mais il ne suffit pas, pour rendre à la loi le respect qu’elle mérite, que la cérémonie s’accomplisse régulièrement et que l’ordre matériel ne soit pas troublé il faut encore que les paroles contraires au respect de la loi ne puissent s’élever dans le lieu même où l’on vient rendre hommage à la loi.

Nous voulons augmenter le prestige du mariage civil, et nous laisserions critiquer publiquement la législation qui le consacre au moment même où l’acte vient de s’accomplir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .

Il y a quelques jours, à la mairie du dixième arrondissement, à la suite et à l’occasion d'un mariage civil, une personne dont on parle beaucoup en ce moment a prononcé un discours dont le texte même ne m’est pas connu, mais dont le fonds roulait sur les inégalités établies entre le mari et la femme par les articles du Code civil dont l’officier de l’état-civil venait de donner lecture quelques instants auparavant.

Vous sentez, messieurs et chers collaborateurs, sans que j’y insiste de nouveau, à quel point de tels faits sont intolérables. Que la personne dont j’ai parlé développe ses idées dans des réunions, qu’elle les communique aux journaux, nous n’avons rien à dire à cela ; qu’elle les transforme en réclamations administratives, nous ne nous en plaignons pas ; qu’elle demande son inscription sur les listes électorales ; qu’elle requière sa radiation du rôle des contributions ; qu’elle postule son admission sur les listes de recrutement ; elle use ou elle usera d’un droit et les inconvénients sont nuls ; les pouvoirs compétents ont statué ou statueront.

Mais ici le cas est tout différent, il n’y a pas de droit ; et, quant aux inconvénients, ils éclatent d’eux-mêmes : demain, un partisan d’idées opposées à celles qui ont été exposées à la mairie du dixième arrondissement prendrait la parole ; puis ce serait le tour d’un autre, et la polémique et les discours des clubs s’établiraient dans la maison de la loi et la transformeraient en lieu de trouble et d’agitation, à la grande joie de nos ennemis.

Toute personne n’a pas le droit de prendre la parole à un mariage civil. Cela est bon à rappeler.

Mais la condition essentielle qui constitue la seule garantie véritable contre les incidents imprévus c’est la présence continue de l’officier de l’état-civil.

Il importe que vous soyez là, que vous y soyez jusqu’à la fin, pour qu’au premier écart qui se produirait, vous déclariez la séance levée et donniez l’ordre de faire évacuer la salle.

Veuillez agréer, messieurs et chers collaborateurs, l’expression de mes sentiments affectueux et dévoués.

Le sénateur, préfet de la Seine,
F. HÉROLD.
« La personne avec laquelle M. Hérold polémique dit

Le Temps qui s’occupe de la chose avec une douce gaieté, n’est autre que Mlle Hubertine Auclert. »

M. E. Lepelletier écrit, dans Le mot d’Ordre :

« Il s’agit on le sait de Mlle Hubertine Auclert, qui, à un mariage civil au lieu de se borner à féliciter les nouveaux époux au nom de la commission de la Libre-Pensée du 10e dont elle fait partie, a parait-il parlé des inégalités entre mari et femme et critiqué le texte du Code civil dont l’officier de l'état-civil venait de donner lecture. »

La Justice demande « En quoi importe-t-il qu’il soit fait ou non, à la suite de la célébration du mariage, des dissertations sur le rôle de la femme dans la société ? La loi en est-elle amoindrie ? L’institution du mariage est-elle atteinte par ces pratiques ? – Évidemment non. »

Les libre-penseurs furieux, que j’aie osé conseiller de transgresser les dogmes légaux, déclarèrent qu’à l’avenir les hommes seuls seraient les officiants de la religion laïque ; néanmoins, les mairies leur furent momentanément fermées. Ce ne fut que deux ans après cet incident, qu’ils purent de nouveau discourir dans les salles des mariages. J’écrivis alors au préfet de la

Seine, M. Floquet la lettre suivante :
Paris, 4 septembre, 1882.
Monsieur le Préfet,

« J’apprends par les journaux qu’un libre-penseur a harangué des nouveaux mariés dans une mairie de Paris, et je m’empresse de vous remercier d’avoir levé l’interdit de M. Hérold, interdit motivé par une allocution que j’avais faite en semblable occasion.

« Je ne doute pas que la liberté d'adresser dans les mairies quelques mots aux nouveaux mariés, liberté dont je serai heureuse d’user, est octroyée aux femmes comme aux hommes, aux féministes, comme aux libres penseurs ; car, il serait incompréhensible que les libres-penseurs puissent aller à la mairie critiquer l’église sur l’esprit de laquelle reposent les lois matrimoniales, alors que les féministes ne pourraient aller à cette même mairie critiquer les lois matrimoniales qui sont basées sur l’esprit de l’église.

Vous ne ferez pas de distinction, monsieur, entre ceux qui attaquent l’effet et ceux qui attaqueut la cause du moment qu’un partisan de la libre-pensée a pu parler, les partisans du Féminisme ont le droit de parler.

Veuillez agréer, monsieur le Préfet, l’assurance de ma considération très distinguée.

« HUBERTINE AUCLERT »
Directrice de « La Citoyenne. »
En son numéro du 5 septembre 1882. Le Temps en parlant

de ma lettre au préfet souligne le mot Féministes : « Melle Hubertine Auclert a, dit-il, réclamé au profit des femmes, ou plutôt, le mot est joli, des féministes, un droit égal à celui que s’arrogent les libre-penseurs. Pourquoi, en effet, les féministes, ne profiteraient-ils pas de ces occasions-là pour prêcher leurs dogmes particuliers ? »

Les expressions : Féminisme, Féministes, ont été dès lors employées.